XVI

LES VOYAGES DE BONNEVILLE--ASPEN--LE

MONT DE LA SAINTE-CROIX.

Il s'agit maintenant de quitter l'Utah pour refaire ma route jusqu'à

_Grand Junction_, en traversant de nouveau la rivière Verte, où nous

allons nous arrêter quelques instants pour réveiller les souvenirs de

l'expédition du capitaine Bonneville, en 1832, 33 et 34.

Bonneville était capitaine au 7e régiment d'infanterie des Etats-Unis,

lorsqu'il entreprit le voyage que Washington Irving a raconté quelques

années plus tard. Le désir de prendre part aux explorations des

territoires encore inconnus des Montagnes-Rocheuses, et de voir de près

la vie sauvage des traiteurs et des chasseurs de l'Ouest avait engagé le

capitaine à former une expédition pour faire la traite, tout en faisant

des études qui pour raient servir à renseigner les autorités militaires

sur le nombre, l'armement et les dispositions pacifiques ou belliqueuses

des tribus sauvages. Il obtint donc un congé de deux ans, et partit à la

tête de quarante hommes et d'un assortiment complet de marchandises, de

bimbeloterie, d'armes et de munitions, de rassade, de draps et

d'indiennes de couleur, en un mot de tout ce qu'il fallait pour faire la

traite des pelleteries avec les trappeurs et les sauvages de l'Ouest.

Le rendez-vous général des traiteurs était, à cette époque, situé dans

une vallée que les métis canadiens appelaient _Trou de Pierre_, parce

que l'un des leurs avait été assassiné, en cette endroit, par une bande

de Pieds-Noirs. Trois compagnies puissantes exerçaient alors le monopole

de la traite dans ces pays sauvages: la Compagnie de la Baie d'Hudson,

la _Rocky Mountain Fur Company_ et l'_American Fur Company_. Ces deux

dernières avaient leurs sièges sociaux à New-York et à Saint-Louis,

respectivement. Le _Trou de Pierre_ était situé dans la vallée de la

rivière Verte, près de ses sources et non loin des pics que les

trappeurs, dans leur langage pittoresque, avaient nommés les

_Trois-Tétons_. Ces montagnes que l'on apercevait à une grande distance,

servaient de guides et de points de ralliement à tous ces aventuriers

qui s'enfonçaient dans la solitude à la recherche des fourrures qui

abondaient dans les contrées environnantes.

[Illustration 228]

UN CONSEIL DE GUERRE CHEZ LES INDIENS.

Bonneville arriva au rendez-vous, où il avait été devancé par les

représentants des compagnies et par plusieurs bandes libres de chasseurs

métis et sauvages qui venaient échanger le produit de leur chasse pour

les marchandises des traiteurs. Durant un mois, les chasseurs faisaient

ripaille, et le _Trou de Pierre_ devenait un véritable caravansérail où

l'on buvait, dansait, chantait, jouait et où l'on se battait souvent à

la suite des querelles qu'engendrait la réunion d'éléments aussi

disparates. Plusieurs tribus indiennes, amies des blancs, venaient aussi

camper aux environs pour se procurer des armes, de la poudre et des

balles dans le double but de faire la chasse et de se défendre contre

les attaques des Pieds-Noirs et des Corbeaux, qui faisaient une guerre

de surprises et d'embuscades à tous ceux qui osaient chasser dans les

pays voisins.

Les Nez-Percés, les Têtes-Plates, les Pen'd'oreilles, les Cotonnois, les

Gros-Ventres formaient une espèce d'alliance offensive et défensive

contre les Pieds-Noirs et les Corbeaux; mais ceux-ci, qui étaient plus

aguerris et plus nombreux, les poursuivaient partout avec une fureur et

un acharnement qui ne s'explique que par le fait que ces sauvages ne

vivaient que de guerre et de rapine. Le métier de trappeur était donc

des plus dangereux, et il fallait se tenir continuellement sur ses

gardes et être prêt à toutes les éventualités, pour s'aventurer dans les

montagnes. Après ce mois de réjouissances et de bombance, toutes les

bandes se dispersaient pour revenir un an plus tard recommencer la même

histoire. Je n'ai pas l'intention de suivre le capitaine Bonneville dans

toutes ses expéditions et dans toutes ses luttes meurtrières avec les

Pieds-Noirs; qu'il me suffise de dire qu'il ne revint à New-York que

trois ans plus tard, et qu'il eut quelque difficulté à se faire

pardonner son absence prolongée, par les autorités militaires. Je désire

cependant relever quelques injustices et quelques inexactitudes que

Washington Irving à introduites dans son récit, sur le compte des

chasseurs canadiens et métis. Le célèbre auteur de la Vie de Christophe

Colomb se laisse souvent emporter par ses préjugés contre tout ce qui

est d'origine française, et Bonneville n'a probablement échappé à ses

critiques que parce qu'il était officier dans l'armée des Etats-Unis,

quoique né à New York de parents français.

En racontant l'organisation de l'expédition, Irving dit à plusieurs

reprises que les Canadiens et les métis étaient loin de valoir les

chasseurs américains, d'origine anglo-saxonne; mais il ne cite pas un

seul fait à l'appui de son affirmation, se contentant de l'opinion d'un

traiteur étranger--_a foreigner by birth_, dit Irving, qui prétendait

qu'un Américain valait bien trois Canadiens, pour faire la chasse ou la

guerre dans les montagnes.

Or, en exprimant cette opinion, il paraît oublier que Bonneville

lui-même, le chef de l'expédition, aussi bien que ses lieutenants Cerré

et Mathieu étaient de sang français, les deux derniers canadiens de

naissance; que les trappeurs de l'_American Fur Company_ étaient

commandés par Fontenelle, un autre Canadien; que les bandes de la _Rocky

Mountain Fur Company_ étaient sous les ordres d'un chef nommé Sublette;

qu'enfin les trappeurs canadiens-français avaient découvert et exploré

le pays depuis un grand nombre d'années, et avaient donné des noms

français à tous les endroits connus. La rivière Verte, _Green river_, la

rivière au Serpent, _Snake river_, la rivière aux Saumons, _Salmon

river_, la rivière Boisée, la rivière Malade, la rivière à Godin, la

rivière Cache-la-Poudre--_Powder river_,--enfin presque toutes les

montagnes, les vallées et les cours d'eau de ces pays sauvages portaient

des noms français; et comme je l'ai déjà dit, tous les chefs

d'expédition étaient français, canadiens-français, ou d'origine

française, bien que les grandes compagnies de traite fussent, à cette

époque, exclusivement composées d'Américains et d'Anglais. Je ne

comprends guère comment Irving pouvait concilier ces faits qu'il cite

lui-même, avec l'opinion de cet _étranger_ qui prétendait que les

Américains avaient une supériorité si marquée sur les traiteurs

d'origine française. Il n'est généralement pas d'usage de choisir les

chefs parmi les moins braves et les moins intelligents pour commander

les plus hardis et les plus aguerris, ce qui cependant paraîtrait être

le cas, si l'opinion d'Irving et de son "étranger" avait la moindre

apparence de justice ou d'authenticité.

[Illustration 233]

LE COL FRÉMONT.

Comme priorité de découverte, le seul fait que le plus grand nombre des

tribus sauvages portaient des noms français, que les Américains leur ont

conservés, doit être suffisant pour établir les droits des trappeurs

canadiens-français. Il est arrivé quelquefois qu'on a voulu traduire en

anglais ces noms de tribus que nos chasseurs avaient eux-mêmes traduits

des langues sauvages; mais on a généralement tronqué l'orthographe de

manière à dépister toutes les recherches étymologiques. En voici un

exemple entre plusieurs: les Américains appellent _Utes_ la tribu

sauvage qui réside actuellement sur la réserve de Saint-Ignace, près du

Durango, dans le midi du Colorado. Ce mot _Utes_, en anglais, ne

signifie rien du tout, et sans le nom français de cette tribu, il serait

impossible d'en trouver l'origine, que voici, cependant. Les trappeurs

canadiens appelaient cette tribu les _Enfants_, ce qui était la

traduction littérale de leur nom sauvage. Les Américains traduisirent à

leur tour et firent _Youths_--que quelque aventurier illettré écrivit

_Utes_--et ce dernier nom leur est resté tel quel, et c'est ainsi qu'on

l'écrit, même dans les documents officiels du gouvernement de

Washington! Voilà pour la supériorité de l'intelligence des chasseurs

américains sur les chasseurs canadiens, et je pourrais citer un nombre

de faits analogues, si l'espace me le permettait.

Bien que je n'aie pas l'intention de continuer ici ce plaidoyer en

faveur de mes compatriotes, je ne puis résister au désir de citer encore

une fois la relation de Gabriel Franchère, qui écrivait vingt-cinq ans

avant Irving, et qui avait visité le pays vingt-trois ans avant

Bonneville. On verra par cette citation que non seulement les hommes,

mais les femmes elles-mêmes, affrontaient les dangers de cette vie

dangereuse, et qu'il fallait une bravoure plus qu'ordinaire pour

entreprendre des expéditions dans ces conditions là:

Le 17, la fatigue que j'avais éprouvée à cheval, la veille,

m'obligea à rembarquer dans mon canot. Vers huit heures,

nous passâmes une petite rivière venant du N.-O. Nous

aperçûmes, bientôt après, des canots qui faisaient force de

rames pour nous atteindre. Comme nous poursuivions toujours

notre route, nous entendîmes une voix d'enfant nous crier en

français: "Arrêtez donc, arrêtez donc!" Nous mîmes à terre,

et les canots nous ayant joints, nous reconnûmes, dans l'un

d'eux, la femme d'un nommé Pierre Dorion, chasseur, qui

avait été envoyé avec un parti de huit hommes, sous la

conduite de M. J. Reed, pour faire des vivres chez la nation

des Serpents. Cette femme nous apprit la fin malheureuse de

tous ceux qui composaient ce parti. Elle nous dit que, dans

le cours du mois de janvier, les chasseurs s'étant dispersés

çà et là afin de tendre leurs pièges pour prendre le castor,

les nommés Jacob Peznor, Gilles Leclerc, et Pierre Dorion,

son mari, avaient été attaqués par les naturels; que

Leclerc, qui n'était que blessé, s'était rendu à sa tente,

où il était mort au bout de quelques instants, après lui

avoir annoncé que son mari avait été tué; qu'elle avait

aussitôt pris deux chevaux qui étaient restés près de sa

loge, avait fait monter dessus ses deux enfants, et avait

gagné en toute hâte le poste de M. Reed, qui était éloigné

d'environ cinq jours de l'endroit où son mari avait été tué;

que son étonnement et son inquiétude avaient été extrêmes,

lorsqu'elle avait trouvé la maison déserte et aperçu

quelques traces de sang; que ne doutant pas que M. Reed

n'eût été massacré, elle s'était enfuie, sans perdre de

temps, vers les montagnes, au sud de la rivière Walawala, où

elle avait passé l'hiver, ayant tué les deux chevaux pour se

nourrir, elle et ses enfants; qu'enfin se voyant sans

vivres, elle avait pris le parti de redescendre les

montagnes et de gagner les bords du Tacoutche-Tessé, dans

l'espérance de rencontrer des sauvages plus humains, qui la

laisseraient subsister parmi eux, jusqu'à l'arrivée des

canots qu'elle savait devoir remonter la rivière, au

printemps. Les sauvages du Walawala avaient en effet

accueilli cette femme avec beaucoup d'hospitalité, et

c'étaient eux qui nous l'amenaient. Nous leur fîmes quelques

présents, pour les dédommager de leur soins et de leur

peines, et ils s'en retournèrent satisfaits.

Les personnes qui périrent dans ce malheureux hivernement

étaient M. John Reed (commis), Jacob Peznor, John Hobhough,

Pierre Dorion (chasseurs). Gilles Leclerc, François Landry,

J.-Bte Turcot, André Lachapelle, et Pierre Delaunay. Nous ne

doutâmes pas que cette boucherie ne fût une vengeance

exercée contre nous par les naturels, pour la mort d'un des

leurs, que les gens du parti de M. Clarke avaient pendu pour

vol, le printemps d'auparavant.

Que penser de la présence de cette femme, seule avec ses deux enfants,

dans ces pays sauvages et faisant bravement face à la situation, sans

perdre la tête un seul instant? Si les femmes étaient si vaillantes, que

devaient donc être les hommes qui vivaient dans un danger continuel?

Aujourd'hui, tous ces pays de chasse ont été ouverts à la colonisation

et sont croisés, dans tous les sens par des chemins de fer. Les Indiens

ont presque entièrement disparu, et ceux qui restent vivent sous la

tutelle du gouvernement américain. Et il y a à peine cinquante-six ans

que Bonneville faisait son voyage d'exploration et visitait les côtes du

Pacifique, qui appartenaient alors au Mexique! Ces changements sont

assez merveilleux pour que le voyageur s'en étonne et les note

soigneusement dans sa mémoire ou tout au moins dans son calepin.

[Illustration 238]

LE SOMMET DU MONT VETA.

*

* *

Je vais maintenant reprendre mon itinéraire, à Grand Junction, en

retournant à Denver par l'embranchement nord du _Denver and Rio Grande

Railway_, en passant par _Glenwood Springs, Aspen_ et _Leadville_. Je

n'entreprendrai pas de parler du pays, qui ressemble absolument à celui

dont j'ai déjà fait la description en passant par Gunnison, Montrose et

Salida. On suit le cours de la rivière _Grande_, en continuant à

traverser toute une série de gorges, de défilés et de vallées, jusqu'aux

sources minérales de Glenwood, qui sont situées à trois cent

soixante-et-sept milles de Denver et à une altitude de 5,768 pieds. Ces

sources sont célèbres, dans le pays, pour leurs qualités curatives et

les eaux en sont tellement abondantes qu'on a construit pour les

baigneurs une immense piscine qui n'a pas moins de six cents pieds de

long sur cent pieds de large, et qui contient 1,500,000 gallons d'eau

sulfureuse à une température continuelle de 95 ° Fahrenheit. Les eaux

sortent de terre à une température de 145 °, et l'on peut, en les

laissant refroidir à l'air, obtenir le degré de chaleur qui convient à

chaque malade. Les médecins recommandent particulièrement les bains de

_Glenwood Springs_ pour le rhumatisme, la goutte, le diabète, les

scrofules, les maladies de reins, du sang et de la peau. Un hôtel

moderne offre toutes les commodités nécessaires, et une jolie ville de

3,000 habitants s'est élevée en cet endroit, sur les bords de la rivière

_Grande_.

Toute la contrée environnante contient l'or et l'argent en abondance, et

de nombreuses mines ont été mises en exploitation depuis quelques

années. Un embranchement du chemin de fer se dirige ici vers Aspen,

situé à soixante-quinze milles au sud-est, dans le comté de Pitkin.

Cette ville, qui compte à peine douze années d'existence, possède déjà

une population de 11,000 habitants, et promet de devenir un centre

d'exploitations minières d'une très grande importance. La contrée

environnante est aussi favorable à l'élevage et à l'agriculture, et la

nombreuse émigration qui se porte constamment vers cette partie du

Colorado semble promettre un développement rapide dans un avenir

prochain. Une distance de 90 milles sépare _Glenwood Springs_ de

_Leadville_, et c'est entre ces deux endroits que le chemin de fer

s'élève de nouveau à une altitude de 10,418 pieds au-dessus du niveau de

la mer, en traversant le défilé du Tennessee,--_Tennessee pass_. C'est

de cette hauteur que l'on aperçoit le remarquable pic que les trappeurs

et les missionnaires ont nommé: mont de la Sainte-Croix--_mount of the

Holy Cross_. Sur le flanc sombre de la montagne, près du sommet, deux

gorges ou plutôt deux glaciers se coupant à angles droits, forment une

croix gigantesque qui se détache étincelante sous les rayons du soleil,

à une hauteur de 14,176 pieds. On raconte que les chasseurs d'autrefois

faisaient souvent de grands détours pour faire ici une espèce de

pèlerinage et pour venir dévotement prier devant ce symbole sacré de la

religion chrétienne. Le convoi s'arrête un instant sur le sommet du

défilé pour permettre aux voyageurs d'admirer cet étonnant caprice de la

nature, et nous reprenons bientôt la route qui nous conduit à

_Leadville_, cité de 30,000 habitants, dont l'histoire, qui date à peine

d'une douzaine d'années, ressemble assez aux merveilleux récits des

Mille et une Nuits.

[Illustration 243]

LE MONT DE LA SAINTE CROIX.

Six mois dans les Montagnes-Rocheuses · 第 37 / 50 题