ENCORE LES "PENITENTES"--DE PUEBLO
A "SALT LAKE CITY".
Avant d'aller plus loin et de quitter définitivement le Nouveau-Mexique
pour suivre mon itinéraire vers le nord-ouest, je traduis textuellement
la dépêche suivante que j'emprunte au _Denver Times_ du 7 avril, lundi
de Pâques, 1890.
Fort Garland, Colorado, 7 avril.--Jeudi et vendredi de la
semaine sainte, ont eu lieu, ici, parmi les Mexicains, les
cérémonies habituelles de la confrérie des _Penitentes_.
Pendant ces deux jours, ces pauvres illuminés ont fait
pénitence en s'infligeant les traitements les plus barbares
et les plus douloureux. On en voyait qui se flagellaient
jusqu'au sang, avec des épines de cactus, d'autres qui
portaient des croix énormes, et d'autres enfin qui suivaient
la procession, littéralement chargés de chaînes. Et cela, en
dépit de la défense la plus formelle des autorités
religieuses. On doit dire cependant que la confrérie des
_Penitentes_ se recrute parmi la classe la plus ignorante du
pays.
[Illustration 174]
DANS LA GORGE ROYALE.
Et ceci se passait, pendant la semaine sainte de l'année 1890, à deux
cent milles de Denver. Les commentaires seraient superflus.
*
* *
La distance de six cent quinze milles qui sépare Pueblo de _Salt Lake
City_ offre peut-être au voyageur les panoramas les plus pittoresques et
les plus accidentés qu'il y ait au monde. Le chemin de fer poursuit sa
course à traversée massif des Montagnes-Rocheuses, escaladant des
défilés de plus de 10,000 pieds d'élévation, et traversant des gorges et
des déserts d'un aspect aussi sauvage que merveilleux. On s'étonne
constamment devant les difficultés naturelles qu'on a dû vaincre et les
millions qu'on a dû dépenser, sans espoir de bénéfices immédiats, pour
construire une voie ferrée dans des conditions comme celles-là.
De Pueblo à _Canyon City_, la route suit la vallée de l'Arkansas, en
passant la ville de Florence où l'on exploite quarante puits de pétrole,
et où l'on a construit un embranchement qui conduit, à six milles de là,
aux mines de _Coal Creek_. On commence ici à gravir les contreforts de
la première chaîne de montagnes pour entrer presque immédiatement dans
une fissure gigantesque, ayant 2627 pieds à sa plus grande profondeur,
dans la roche calcaire, entre des murailles espacées seulement de trente
à soixante pieds au plus, et moins quelquefois, dans le fond où coule la
rivière. On a donné à cette gorge imposante le nom de _Royal Gorge_, et
la direction du _Denver and Rio Grande Railway_ a eu la bonne idée de
construire des wagons absolument ouverts, qui permettent au voyageur
d'admirer, en filant à toute vapeur, ce monumental caprice de la nature.
En sortant de ce col obscur où la lumière du jour peut à peine pénétrer,
on découvre, à gauche, la superbe chaîne de _Sangre de Cristo_ avec ses
pics neigeux éclairés par un soleil brillant. C'est un changement à vue
absolument féerique. On passe Parkdale et les sources chaudes de
Wellsville pour arriver bientôt à Salida, ville de 3,000 habitants,
située à une élévation de 7,049 pieds, à 217 milles de Denver. La voie
bifurque ici de nouveau vers le nord pour se diriger vers Leadville et
Aspen, les deux grands centres miniers du Colorado, où je conduirai mes
lecteurs en revenant de _Salt Lake City_.
Nous allons, à présent, continuer notre route directement vers l'ouest,
et escalader de nouveau une chaîne de montagnes par Marshall Pass, où la
voie atteint une hauteur de 10,856 pieds au-dessus du niveau de la mer.
Les Américains ont donné au chemin de fer, en cet endroit, le nom de:
_railroad in the clouds_, un chemin de fer dans les nuages; ce qui est
littéralement vrai, car on s'élève à certains endroits, au-dessus des
nuages qui flottent, en flocons blancs, au-dessous du convoi qui gravit
en les contournant les flancs escarpés de la montagne. Je n'ai pas
besoin de répéter ici ce que j'ai déjà dit de _Veta Pass_, au sujet des
difficultés de toutes sortes que l'on a eu à surmonter pour escalader
une chaîne de montagnes aussi élevées, car j'aurais à revenir, à chaque
instant, sur les prodiges de science et d'énergie dont les ingénieurs
ont constamment fait preuve dans la construction des chemins de fer
transcontinentaux, aussi bien au Canada qu'aux Etats-Unis.
Il est assez curieux de citer ici la description...
[Illustration 178]
LES BUTTES DE GUNNISON.
[Page manquante dans le document source.]
...sairement fort inégales. Nous mîmes à peu près quatre
jours à les traverser; d'où je conclus, par le chemin que
nous dûmes faire, qu'elles peuvent avoir, en cet endroit,
c'est-à-dire, vers le 54e degré de latitude, une quarantaine
de lieues de largeur. Le géographe Pinkerton se trompe
assurément, quand il ne donne à ces montagnes que 3,000
pieds d'élévation au-dessus du niveau de la mer; d'après mes
propres observations, je n'hésiterais pas à leur en donner
6,000; nous nous élevâmes très probablement à 1,500 pieds
au-dessus du niveau des vallées, et nous n'étions peut-être
pas à la moitié de la hauteur totale; et les vallées doivent
être elles-mêmes considérablement au-dessus du niveau de
l'Océan Pacifique, vu le nombre prodigieux de rapides que
l'on rencontre dans la Columbia, depuis les chutes jusqu'à
la rivière au Canot. Quoi qu'il en soit, si ces montagnes le
cèdent aux Andes en hauteur et en étendue, elles surpassent
de beaucoup, sous ces deux rapports, les Apalaches,
regardées jusqu'à ces derniers temps comme les principales
montagnes de l'Amérique Septentrionale; aussi donnent-elles
naissance à une infinité de rivières, et aux plus grands
fleuves de ce continent.
Ces montagnes offrent un champ vaste et neuf à l'histoire
naturelle; nul botaniste, nul minéralogiste, ne les a encore
examinées. Les premiers voyageurs les ont appelées Montagnes
Luisantes, à cause d'un nombre infini de cristaux de roche,
qui en couvrent, dit-on, la surface, et qui, lorsqu'elles ne
sont pas couvertes de neige, ou dans les endroits où elles
n'en sont pas couvertes, réfléchissent au loin les rayons du
soleil. Le nom de Montagnes de Roches ou Rocheuses par
excellence, leur a probablement été donné par ceux qui les
ont traversées ensuite, à cause des énormes rochers qu'elles
offraient çà et là à leur vue Effectivement, le Rocher à
Miette, et celui de McGillivray surtout, m'ont presque paru
des merveilles de la nature. Quelques-uns pensent qu'elles
renferment des métaux et des pierres précieuses.
A l'exception du mouton blanc et de l'ibex, les animaux des
Montagnes de Roches, si ces montagnes en nourrissent de
particuliers, ne sont pas plus connus que leurs productions
minérales et végétales. Le mouton blanc se tient
ordinairement sur des rochers escarpés, où il est presque
impossible aux hommes, et même aux loups, de l'aller
chercher; nous en vîmes plusieurs siliceux qui entourent le
Fort des Montagnes. Cet animal a les cornes grosses et
tournées circulairement, comme celles du bélier domestique;
il a la laine longue, mais grossière; celle du ventre est la
plus fine et la plus blanche. Les sauvages qui habitent près
des montagnes font avec cette laine des couvertures à peu
près semblables aux nôtres, qu'ils échangent avec ceux des
bords de la Columbia, pour du poisson, de la rassade, etc.
L'ibex est une espèce de chèvre, qui fréquente, comme le
mouton, le sommet et les fentes des rochers; il diffère de
ce dernier, en ce qu'il a du poil, au lieu de laine, et n'a
pas les cornes circulaires, mais seulement rejetées en
arrière. La couleur n'est pas non plus la même. Les
indigènes font bouillir les cornes de ces animaux, et en
fabriquent ensuite artistement des cuillères, de petits
plats, etc.
Je vais maintenant me borner à donner un aperçu géographique et
commercial du pays montagneux qui sépare Denver de _Salt Lake City_, car
ces contrées n'ont pas d'histoire, et les quelques villes que l'on
rencontre comptent à peine dix à quinze ans d'existence. La première
station importante que l'on rencontre à l'ouest de _Marshal Pass_ est la
ville de Gunnison qui compte une population de 2,500 habitants, et qui
est le centre commercial d'une vallée fertile arrosée par la rivière
Gunnison.
Ici, comme partout dans les montagnes, on a découvert des mines dont
l'exploitation ajoute largement à la prospérité des villes naissantes et
à l'alimentation du chemin de fer. L'hôtel de la Veta, à Gunnison, est
un superbe édifice qui a coûté $225,000, et qui sert de buffet. Les
voyageurs peuvent y prendre un repas succulent. De nombreux touristes,
pendant la belle saison, viennent ici pour la chasse du gros gibier qui
abonde dans la montagne, et pour la pêche de la truite, que l'on trouve
dans les lacs et les petites rivières des environs.
Il y a encore ici un embranchement du chemin de fer qui va jusqu'au
_Crested Butte_, à une distance de vingt-huit milles, où l'on a
découvert d'abondantes mines d'un charbon anthracite que l'on dit être
d'aussi bonne qualité que le meilleur charbon de la Pennsylvanie. La
ligne principale se continue toujours vers l'ouest et un nouvel
embranchement de trente-six milles, à Sapinero, se dirige vers la petite
ville de _Lake City_ où de riches mines d'argent ont été mises en
exploitation depuis quelques années.
Quelques milles plus loin, sur l'artère principale, on entre dans une
nouvelle gorge non moins intéressante et non moins profonde que la
_Royal Gorge_, et que l'on a surnommée le _Black Canyon_, à cause de
l'obscurité relative qui y règne continuellement et de la couleur sombre
des flancs escarpés de la montagne. Cette gorge a quatorze milles de
longueur. On y remarque spécialement une cascade superbe qui tombe d'une
hauteur vertigineuse, et un pic très curieux qui s'élève abruptement
comme un obélisque monstre, et que l'on a nommé le _Currecanti Needle_.
On m'a dit que les Indiens y tenaient des conseils et des assemblées
solennelles, lors des premières explorations du pays. Un peu plus loin,
on suit encore les sinuosités d'une nouvelle gorge avant d'arriver à la
jolie ville de Montrose, située à trois cents cinquante-trois milles de
Denver, à une altitude de 5,811 pieds, au milieu de la vallée de la
rivière _Uncompahgre_. C'est ici que le chemin de fer bifurque encore au
sud pour aller jusqu'à Ouray, ville minière très-importante, dont j'ai
déjà parlé dans un des chapitres précédents.
[Illustration 183]
LES GORGES DE LA GUNNISON.
Toujours en continuant notre voyage vers l'ouest, on passe Delta, petit
village de cinq cents habitants, pour arriver, soixante-et-douze milles
plus loin, à la ville de _Grand Junction_ située à quatre cents
vingt-cinq milles de Denver, au confluent des rivières Gunnison et
Grande, dans un pays célèbre déjà par la culture des fruits. C'est ici
que la division nord du _Denver et Rio Grande Railway_, qui dessert les
villes minières de _Leadville_, _Red Cliff, Aspen_ et _Glenwood
Springs_, se raccorde à la ligne principale qui se continue toujours à
l'ouest vers _Salt Lake City_ et _Ogden_.
La rivière _Grande_, qui prend sa source dans les montagnes du nord du
Colorado, se jette, plus au sud, dans la célèbre _Rio Colorado_--rivière
rouge--dont les gorges merveilleuses sont restées, jusque aujourd'hui
dans le domaine de la légende. La rivière Rouge traverse les territoires
de l'Utah et de l'Arizona pour se jeter, après un parcours de huit cents
milles, dans le golfe de Californie. Les eaux de la rivière ont creusé
partout sur leur passage, dans le sol et dans le roc vif, une
gigantesque crevasse qui varie en profondeur de 2000 à 6000 pieds, et
qui se continue ainsi jusqu'à la mer, en taillant son lit à travers les
plaines, les plateaux et les montagnes.
Ces gorges incomparables sont encore relativement inconnues, bien qu'on
ait tenté, à deux reprises, de les explorer. Le major Powell du bureau
d'exploration et d'arpentage de Washington avait réussi, au prix de
grands dangers, à suivre le lit de la rivière, sur une distance assez
considérable, mais il avait reculé devant des cataractes, des remous et
des rapides qui présentaient des difficultés de passage qu'il
considérait comme insurmontables. Un ingénieur de Denver, Robert B.
Stanton, organisait, en 1888, une expédition dans le but d'explorer le
_Rio Colorado_ jusqu'à son embouchure, mais ses premiers efforts furent
contrecarrés par le naufrage de ses bateaux et la mort de quelques-uns
de ses compagnons. Il fut forcé de rebrousser chemin et de venir se
ravitailler à Denver, car il n'avait pas abandonné le dessein de
pénétrer le mystère des gorges de la rivière Rouge. Il organisa une
nouvelle expédition, et reprit, en décembre 1889, le chemin du _Grand
Canyon of the Colorado_, bien décidé, cette fois, à pousser son
entreprise jusqu'au bout, si la chose était humainement possible. Ses
derniers efforts ont été couronnés de succès et M. Stanton, a fait son
rapport officiel aux directeurs provisoires du _Denver, Colorado Canyon
and Pacific Railway_. Je dis rapport officiel, car M. Stanton a joint
l'utile à l'agréable en explorant les gorges du _Rio Colorado_, et ce
sont des capitalistes qui lui avaient fourni les fonds nécessaires pour
la réussite d'une expédition aussi hasardeuse. N'est ce pas que cette
idée de vouloir construire une voie ferrée dans le lit d'un fleuve qui
roule ses eaux tumultueuses à une profondeur moyenne de trois ou quatre
mille pieds, est absolument dans le caractère américain qui ne recule
devant rien et qui trouve généralement moyen de tourner les plus grandes
difficultés à son avantage commercial.
C'était, cependant, une passion plus forte que celle de l'argent qui
avait engagé des Canadiens-français à explorer le _Rio Colorado_ à une
époque ou la géographie du pays était encore généralement ignorée;
c'était la passion des aventures et l'attrait de l'inconnu.
M. Stanton raconte qu'un matin, en aval d'un rapide dangereux qu'il
venait de franchir avec ses compagnons, il crut apercevoir une
inscription sur la falaise, près d'un endroit où une accalmie permettait
d'arrêter les bateaux. Il s'approcha et lut avec surprise ces mots
gravés profondément dans le roc: