Le comté de Taos est aussi célèbre, aujourd'hui, par ses _penitentes_
que par ses _pueblos_ et si les autorités respectent les traditions des
Indiens et leur accordent la plus grande latitude dans l'exercice de
leur rites absolument inoffensifs, elles ont été forcées d'intervenir
pour supprimer, en grande partie du moins, les pratiques cruelles et
barbares de quelques illuminés emportés par le fanatisme religieux.
C'est une vieille coutume espagnole que celle des processions de la
semaine sainte. La tradition la fait remonter à l'époque où l'Espagne
fut reconquise sur les Arabes.
On raconte qu'autrefois on louait pour ces cérémonies une victime
volontaire, un homme qui représentait la personne du Christ, et était
fouetté de verges dans les rues. En ce temps-là, des pénitents, le
visage voilé, mais le buste nu, suivaient le cortège en se flagellant
jusqu'au sang, et, pour mettre un terme à ces démonstrations d'une
dévotion exagérée, il fallut une ordonnance du roi Charles III.
Ici, la société des _pénitentes_ se recrute parmi les métis mexicains,
et elle a pour but la célébration, chaque année, des fêtes de la
Passion, par des cérémonies d'un caractère aussi brutal que peu conforme
aux règlements de l'Eglise. Le temps du carême est pour ces pauvres
fanatiques l'occasion de jeûnes et de pénitences incroyables, et chaque
vendredi, ils se réunissent dans la montagne pour se flageller
mutuellement avec des branches de cactus couvertes d'épines ou avec des
fouets dont les mèches multiples ont des pointes d'acier qui enlèvent
des morceaux de chair à chaque coup. Et ce n'est encore là que le
prélude des tortures effroyables qu'il vont s'infliger pendant la
semaine sainte, où ils répètent littéralement les différentes phases du
martyre de l'Homme-Dieu, jusqu'au crucifiement de l'un ou de plusieurs
des leurs, en grande pompe, le vendredi-saint, sur une des collines
sacrées, où l'on a construit des chapelles ou calvaires, et que l'on
appelle _casas de los penitentes_, maisons des pénitents.
[Illustration 142]
LES PENITENTS--LE CHEMIN DE LA CROIX
D'après une photographie.
[Illustration 143]
LES PENITENTS--LE CRUCIFIEMENT
D'après une photographie.
Ces chapelles sont remplies de croix que les _penitentes_ ont traînées
ou portées sur leurs épaules depuis nombre d'années, jusqu'à des
distances considérables; et il faut vraiment voir et soulever ces croix,
pour se faire une idée de leur grandeur et de leur poids. J'en ai mesuré
une, par curiosité, qui avait vingt-cinq pieds de long, et qui pesait
huit cents livres; les plus petites n'en pesaient pas moins de trois
cents; et elles étaient toutes couvertes du sang des pauvres victimes
qui s'étaient sacrifiées volontairement, pour l'expiation de leurs
péchés, jusqu'à souffrir le supplice du Christ. On formait une
procession sous la direction d'un chef, qu'on appelait: _el hermano
mayor_ et qui exerce l'autorité la plus absolue sur chaque confrérie, et
aux sons aigus d'un fifre champêtre, on faisait souffrir successivement
et littéralement aux victimes toutes les phases de la Passion, y compris
le couronnement d'épines, la flagellation et le supplice du calvaire. On
clouait ces pauvres illuminés sur les croix, en leur enfonçant des clous
dans les pieds et dans les mains, et il n'y avait guère que le coup de
lance mortel au flanc qu'on leur épargnait, mais qu'on remplaçait
cependant par une entaille d'où le sang: coulait avec abondance. On les
laissait ainsi pendant une demi-heure et on les descendait ensuite,
morts ou vifs. Les hommes robustes résistaient à tout cela et
guérissaient généralement, mais il n'était pas rare de voir succomber
les victimes de cette barbare coutume. Qu'on n'aille pas croire que
j'exagère, car il n'y a guère que trois ans, en 1887, que quatre
_penitentes_ sont morts des suites du crucifiement dans les villages
mexicains du sud du Colorado.
Les autorités civiles et religieuses se sont justement émues de ces
atrocités, et les chefs furent traduits devant les tribunaux; mais il
fut impossible d'établir légalement la culpabilité de ceux qui avaient
pris part au supplice et qui avaient causé directement la mort des
victimes; et comme les _penitentes_ se cachent généralement avec soin,
pour pratiquer leurs rites, il est hors de doute que les crucifiés qui
succombent à leurs blessures, sont beaucoup plus nombreux, qu'on ne le
croit généralement. Inutile de dire que le clergé est non seulement
étranger à ces barbares coutumes, mais qu'il s'y oppose formellement.
Mgr. Lamy, archevêque de Santa-Fé, a plusieurs fois lancé des mandements
à ce sujet, sans cependant parvenir à abolir la confrérie des
_penitentes_, qui continuent en secret leur cérémonies, en supprimant
cependant le dernier acte du drame et en se contentant d'attacher la
victime au lieu de la clouer sur la croix. J'ai entre les mains deux
photographies instantanées de ces lugubres opérations; l'une, d'une
procession de _penitentes_ gravissant le calvaire, et l'autre de la
scène du crucifiement.
Ces photographies ont été obtenues subrepticement par un touriste
déguisé qui s'était joint à la procession et qui portait sur lui une
caméra minuscule. Il raconte aussi en détail toutes les cérémonies dont
il fut témoin, et affirme que le sang coulait à flots sur le dos des
flagellants, dont quelques-uns ne reçurent pas moins de deux mille coups
de fouet; ce qui paraît incroyable. Un seul _penitente_ fut attaché à la
croix, ce jour-là, mais au moment où on le liait solidement sur le bois
du supplice, le pauvre fanatique s'écriait: _Hay! Que estoy deshonrado!
Je suis déshonoré! pas avec une corde! clouez-moi! clouez-moi!_
Quelques-uns des assistants voulaient se rendre à son désir, mais le
_hermano mayor_ s'y refusa obstinément, de peur d'avoir des démêlés avec
la justice.
N'est-ce pas, que ce sont là des choses absolument étonnantes, en plein
dix-neuvième siècle, et sous le système démocratique du gouvernement
américain? Je m'empresse de dire, cependant, que les autorités du pays
ont résolu de sévir rigoureusement contre les auteurs de ces pratiques
barbares qui ne sauraient tarder à disparaître, avec une nouvelle
génération. Mais le pays est si vaste, si accidenté et encore si sauvage
que les fanatiques d'aujourd'hui trouveront bien encore moyen d'éluder
la vigilance de la justice pour aller pratiquer leurs cérémonies dans
quelque vallée reculée.
Les _penitentes_ du Nouveau-Mexique et du Colorado, ne sont que les
successeurs des confréries de pénitents et de flagellants qui existaient
au moyen âge en Espagne, dans le midi de la France et en Italie. Une
procession de flagellants eut lieu à Lisbonne il y a soixante ans à
peine, en 1821, mais jamais les confréries d'Europe n'ont porté les
mortifications et la torture aussi loin que les pénitentes du
Nouveau-Mexique. Il est curieux de constater que les _Puebloanos_
pratiquaient déjà, avant la conquête, des rites d'expiation qui avaient
une certaine similitude avec les pratiques d'aujourd'hui. Deux fois par
an, on choisissait dans chaque tribu, six hommes et six femmes que l'on
enfermait dans la salle du Conseil pendant trois jours, et que l'on
sacrifiait ensuite pour apaiser la colère des dieux. Le cacique faisait
aussi pénitence en se fouettant avec des branches épineuses de
_palmilla_, de _maguey_ ou de cactus. Ces pauvres sauvages greffèrent
leurs traditions sur les croyances chrétiennes et continuèrent leurs
sacrifices antiques en imitation de la passion de Jésus-Christ; c'est
tout ce que les missionnaires purent obtenir de leur nature barbare, et
c'est là l'origine des _penitentes_ d'aujourd'hui. Il est inutile de
dire que ces confréries se recrutent parmi la classe la plus basse et la
plus ignorante, et il est juste de constater que les autorités
mexicaines ont fait tout en leur pouvoir pour les supprimer. La danse du
soleil chez les Sioux du Nord et la danse du sacrifice chez les
Arapahoes et les Utes du Sud ont un caractère aussi cruel et aussi
dangereux; et chacun sait que tous les sauvages de l'Amérique ont
toujours admiré les guerriers qui montraient le plus de courage en
supportant les tortures physiques les plus longues et les plus atroces.
Nos Iroquois du Canada ne faisaient pas exception à cette règle, et tous
nos auteurs ont rendu témoignage à leur bravoure légendaire, devant les
supplices et la mort.
*
* *
A mi-distance entre Santa-Fé et Espanola, le chemin de fer suit durant
quelques milles la base d'un chaînon de montagnes escarpées et
absolument dépourvues de toute végétation, qui s'élèvent sur la rive
occidentale du _Rio Grande del Norte_. Sur la rive opposée du fleuve, on
aperçoit les habitations grisâtres des _pueblos_ de San-Idelfonso et de
Santa-Clara. Le conducteur du train attire ici notre attention sur des
taches noires que l'on aperçoit çà et là sur le flanc rougeâtre des
montagnes, et qui nous apparaissent d'abord comme de gigantesques nids
d'oiseaux creusés dans la falaise. Ce sont là des grottes et des
cavernes qui étaient habitées autrefois par une race depuis longtemps
disparue, et qui n'a laissé absolument aucune autre trace de son
existence. Les ethnologues américains ont donné à ces antiques
habitations le nom de _cliff dwellings_ et aux peuples qui les ont
construites et qui y demeuraient le nom de: _cliff dwellers_. On est
encore dans la plus profonde ignorance sur l'âge de ces constructions
primitives et sur les causes qui ont pu forcer des populations
évidemment fort nombreuses à abandonner des demeures qui fournissent des
preuves irréfutables d'une civilisation relativement très avancée pour
l'époque où elles étaient habitées. Les auteurs espagnols des premières
années de la conquête se contentent de mentionner ces ruines, sans
paraître s'occuper de rechercher leur origine ou leur histoire, et les
Indiens du pays, avec leur stoïcisme et leur indifférence ordinaire,
vous répondent par un haussement d'épaules et l'inévitable: _Quien
sabe?_ Qui sait? que l'on reçoit en réponse à toutes les questions
possibles et impossibles que l'on puisse faire. Mon premier devoir en
arrivant à Espanola fut de me procurer les services d'un guide pour
aller visiter ces grottes curieuses, et en compagnie des deux artistes
avec qui j'avais fait le voyage de Taos, nous nous dirigeâmes à cheval
vers les montagnes voisines, en visitant, en chemin, les deux pueblos
dont j'ai déjà parlé.
La route fut facile jusqu'au moment où nous arrivâmes au pied des
rochers escarpés où sont situés les _cliff-dwellings_, mais là, nous
fûmes forcés d'abandonner nos chevaux pour grimper, à une hauteur
perpendiculaire de trois cents pieds, où l'on apercevait une espèce de
trou noir qui n'était autre chose que l'entrée principale d'une
habitation fort considérable, comme on va le voir tout à l'heure.
L'ascension fut moins difficile qu'elle ne nous avait paru de prime
abord. Par une série de degrés et de pentes adoucies, ingénieusement
taillées dans le roc, nous escaladâmes la falaise qui nous avait paru si
difficile à gravir, et nous fûmes bientôt sur le seuil d'une vaste
chambre circulaire dont les murs blanchis portaient encore les traces de
dessins hiéroglyphiques. Le parquet cimenté était parfaitement uni, et
trois portes de cinq pieds de hauteur, sur deux pieds de largeur,
s'ouvraient dans le mur et conduisaient évidemment à d'autres
appartements. Une ouverture taillée dans le roc vif du plafond servait
de cheminée, et des pierres calcinées gisaient par terre immédiatement
au-dessous, et avaient dû former l'âtre ou l'on cuisait les aliments.
Quelques fragments de vases brisés étaient encore là, d'ailleurs, pour
démontrer que nos suppositions étaient justes, mais en dehors de cela il
ne restait aucun vestige d'ameublement. En examinant la paroi extérieure
de plus près, nous découvrîmes que c'était un mur construit de pierres
superposées et cimentées avec tant d'adresse, que nous avions d'abord
pensé que la chambre avait été entièrement taillée dans le flanc de la
montagne. On avait évidemment profité d'une caverne naturelle dont on
avait muré l'entrée afin de la rendre plus forte et plus habitable.
[Illustration 156]
Habitation des Cliff-Dwellers.
L'habitation que nous visitions ne contenait que douze chambres de
grandeur égale, à l'exception d'une salle centrale et circulaire, ayant
trente pieds de diamètre. Un bloc de pierre rougeâtre placé au centre
avait dû servir d'autel ou de pierre de sacrifice, car on y avait creusé
une espèce de petite rigole, à la surface, probablement pour laisser
couler le sang des victimes. On a trouvé dans cette salle une foule
d'objets que j'avais pu examiner au musée historique de Santa-Fé;
entr'autres, une pierre pour écraser le maïs, avec son pilon, des haches
et des marteaux de pierre et de silex, des arcs et des flèches, des
vases, des urnes et des cruches de terre cuite décorées de dessins forts
curieux; enfin des sandales, des paniers, et des ceintures tressées de
feuilles de la plante du _Yucca_ que les Américains appellent _spanish
bayonets_. Tous ces objets sont fabriqués avec un soin et une
intelligence qui prouvent que cette race préhistorique possédait une
civilisation au moins égale à celle des _pueblos_ d'aujourd'hui. Des
ouvertures d'à peu près deux pieds carrés, taillées dans le roc,
servaient de cheminées et de fenêtres, en même temps, mais nous avions
eu la précaution d'emporter des bougies afin de pouvoir mieux examiner
les chambres intérieures. Le soleil disparaissait à l'horizon lorsque
nous descendîmes dans la vallée pour y retrouver nos chevaux et pour
reprendre la route d'Espanola. L'habitation que nous avions visitée
était une des plus petites et l'une des plus faciles d'accès qu'il y eût
dans la montagne.
Les _cliffs dwellings_ d'Espanola sont d'ailleurs les moins importants
du Nouveau-Mexique, et c'est plus au nord, près de la frontière du
Colorado, que l'on a découvert de véritables cités composées de ces
curieuses cavernes. Le major Powell, M. W. H. Jackson de Denver et le
lieutenant Simpson de l'armée américaine ont tour à tour visité les
gorges du _Rio Mancos_, situées près de Durango, et y ont fait des
découvertes absolument étonnantes, et dont je parlerai plus loin.
Un ingénieur de Denver, M. Stanton, qui vient d'explorer les gorges du
_Rio Colorado_, a aussi trouvé les restes de vastes habitations de
_cliffs-dwellers_, suspendues comme des nids d'aigles, aux flancs de
montagnes escarpées. Chaque jour amène de nouvelles découvertes, mais
les savants restent toujours dans la plus profonde obscurité sur
l'origine, l'histoire et l'époque de la disparition d'une race qui a dû
compter plus de 100,000 habitants, s'il est permis de juger de leur
nombre par les ruines gigantesques qu'ils ont laissées sur leurs
passage.
[Illustration 157]
ARTICLES DE POTERIE TROUVÉS CHEZ LES "CLIFF DWELLERS".