CHICAGO--LES SIOUX--LES BISONS

Il y a plus de vingt ans que je visitai Chicago pour la première fois,

et depuis cette époque, j'y suis allé, en moyenne, à peu près tous les

deux ans. C'est dire que je suis assez familier avec l'accroissement

merveilleux de cette ville étonnante qui porte aujourd'hui avec orgueil

et avec droit le titre de _Reine de l'Ouest_.

Eh bien, c'est toujours avec un étonnement nouveau mêlé d'admiration que

je parcours les rues de cette métropole moderne, qui compte aujourd'hui

une population de plus de 1,100,000 habitants. L'histoire de Chicago

n'est d'ailleurs que le corollaire des progrès immenses qui se sont

accomplis dans les Etats de l'Ouest depuis vingt-cinq ans, et il faut

avoir été un peu témoin de tout cela pour pouvoir établir une

comparaison et se former une idée à peu près juste de la progression

sans égale dans l'histoire, du peuple américain depuis la guerre de

sécession.

[Illustration 031]

LA GARE DU "CHICAGO AND GRAND TRUNK RAILWAY" A CHICAGO

Intérieur

Extérieur.

Je n'ai, cette fois-ci, fait qu'un séjour de 24 heures à Chicago pour

reprendre sans délai la route du Colorado, par voie du _Chicago,

Rock-Island & Pacific Railway_. Je désigne mon itinéraire à dessein, car

j'aurais pu choisir une autre route. Il n'y a pas moins de cinq

compagnies différentes qui font le service régulier et quotidien entre

Chicago et Denver, et il y a quinze ans à peine qu'on a terminé la

construction du premier des chemins de fer qui relient ces deux villes.

Le _Rock-Island Railway_ traverse le Mississipi à Davenport, Iowa, et

file tout droit vers l'ouest en passant par les Etats de l'Illinois, de

l'Iowa, du Kansas et du Colorado.

Il y a cinquante ans à peine que le Mississipi formait la frontière

occidentale de la civilisation américaine, et nous nous trouvons

aujourd'hui en face d'un pays fertile, bien cultivé et traversé en tous

sens par le plus beau et le plus complet réseau de chemins de fer qui

soit au monde. Le service est la perfection même, et j'ai déjà dit qu'il

n'y a qu'un seul changement de train entre Montréal et Denver, sur un

parcours de 700 lieues.

J'ai continué à lire les Lettres du Baron de Lahontan, et en filant à

toute vapeur, douillettement installé dans le fauteuil à bascule d'un

_Pullman car_, je revoyais à travers deux siècles de distance, les

voyageurs d'autrefois allant à la découverte des peuplades sauvages qui

vivaient à l'ouest du Mississipi. Les terribles Sioux de la plaine

chassaient alors le bison là où s'élèvent maintenant des cités

populeuses et florissantes, et ces valeureux guerriers, après avoir

lutté avec acharnement contre la marche implacable de la civilisation,

ont été refoulés Jusqu'au coeur des Montagnes-Rocheuses. Les Sioux

furent les seuls guerriers qui luttèrent avec avantage contre les

Iroquois, et Lahontan nous fait le récit d'une bataille qui eut lieu,

sur le Mississipi, dans une île qui portait, de son temps, le nom d'_Ile

aux Rencontres_, en mémoire de ce fait d'armes:

J'arrivai le 2 mars au fleuve du Mississipi que je trouvai

beaucoup plus rapide et plus profond que la première fois, à

cause des pluyes et du débordement des rivières. Pour nous

épargner de la rame, nous nous abandonnâmes au courant. Le

dixième nous arrivâmes à l'_Ile aux Rencontres_. Cette île

est située vis-à-vis. On lui a donné le nom de _rencontres_

depuis qu'un parti de 400 Iroquois y fut défait par 300

_Nadouessis_ ou _Sioux_. Voici en peu de mots comment la

chose arriva. Ces Iroquois ayant dessein de surprendre

certains peuples situez aux environs des _Otentas_ que je

vous ferai bientôt connaître, arrivèrent chez les Illinois,

qui leur fournirent des vivres, et chez lesquels ils

construisirent leurs canots. S'étant embarquez sur le fleuve

de Mississipi, ils furent découverts par une autre petite

flotte qui descendait le fleuve de l'autre côté. Les

Iroquois traversèrent aussitôt à cette île, nommée depuis

_aux rencontres_. Les _Sioux_ soupçonnant leur dessein, sans

savoir quel était ce peuple, (car ils ne connaissaient les

Iroquois que de réputation) se hâtèrent de les joindre.

Les deux partis se postèrent chacun sur une pointe de l'île,

ce sont les deux endroits désignés sur ma carte par deux

croix. Il ne furent pas plus tôt en vue que les Iroquois

s'écrièrent: Qui êtes-vous? Sioux, répondirent les autres.

Ceux-ci ayant fait à leur tour la même demande, les Iroquois

répondirent avec une pareille franchise. Et où allez-vous

continuèrent les Iroquois.--A la chasse aux boeufs,

répondirent les Sioux; mais vous, Iroquois, quel est votre

but?--Nous allons, répartirent-ils, à la chasse aux

hommes?--Eh bien, dirent les Sioux, n'allez pas plus loin,

_nous sommes des hommes_. Sur ce défi les deux partis

débarquèrent de chaque côté de l'île. Ensuite le chef des

Sioux ayant brisé tous les canots à coups de hache, il dit à

ses guerriers qu'il fallait vaincre ou mourir, et en même

temps donna tête baissée contre les Iroquois. Ceux-ci le

reçurent d'abord avec une nuée de flèches; mais les autres

ayant essuyé cette première décharge qui ne laissa pas de

leur tuer 80 hommes, fondirent, la massue à la main, sur

leurs ennemis, qui n'ayant pas le temps de recharger furent

défaits à plate couture. Ce combat qui dura deux heures fut

si chaud que 260 Iroquois y perdirent la vie et tout le

reste du parti fut pris, pas un seul n'échappa. Quelques

Iroquois ayant tenté de se sauver sur la fin du combat, le

chef victorieux les fit poursuivre par dix ou douze des

siens dans un des canots qui lui restaient pour butin, si

bien qu'on atteignit les fuyards qui furent tous noyés.

Après cette victoire, ils coupèrent le nez et les oreilles

aux deux prisonniers les plus agiles, et les ayant munis de

leurs fusils, de poudre et de plomb, ils leur laissèrent la

liberté de retourner dans leur pays, pour dire à leur

compatriotes qu'ils ne se servissent plus de femmes pour

faire la chasse aux hommes. (Lahontan, Vol. I, lettre 26, 28

mai 1689.)

Ce récit est absolument typique des moeurs de cette époque; mais les

Iroquois, les Sioux et les bisons ont presque disparu depuis, de la face

du globe. Il ne reste guère qu'une poignée d'Iroquois au Canada et dans

l'Etat de New-York; et les Sioux, depuis leur fameux massacre du

régiment de Custer, en 1876, ont été refoulés dans les montagnes et sont

aujourd'hui soumis, comme les Iroquois du Canada, au régime sévère de la

tutelle du gouvernement américain. Comme toutes les tribus de l'Ouest

des Etats-Unis, ces terribles guerriers de la plaine ont été transportés

et sont retenus, bon gré mal gré, sur les réserves qui leur sont

assignées, comme lieux de résidence, par les autorités de Washington.

Quant aux bisons qui erraient à l'état sauvage, au nombre de plus de

8,000,000, il y a à peine vingt ans, dans les plaines situées entre le

Mississipi à l'est et les Montagnes-Rocheuses à l'ouest, il n'en reste

pas aujourd'hui six cents, en tout et partout, d'après un rapport

officiel du _Smithsonian Institute_ de Washington. Sur ce nombre, trois

cent-quatre sont captifs, en différents endroits; deux cents sont placés

sous la sauvegarde des autorités dans le parc national de la _Yellow

stone_, et les autres paissent à l'état sauvage dans les vallées

inaccessibles formées par les chaînes de montagnes du Wyoming, du Dakota

et du Montana.

Il en reste aussi quelques-uns dans les prairies des territoires du

Nord-Ouest au Canada, mais le nombre en est si restreint que la race

disparaîtra fatalement à très courte échéance. Le Kansas, l'Iowa, le

Colorado, le Wyoming, le Nebraska où paissaient ces énormes troupeaux de

buffles, ont été tour à tour livrés à la culture et à la colonisation,

et le sifflet strident de la locomotive retentit aujourd'hui partout, là

où l'on n'entendait naguère que le cri de guerre des Peaux-Rouges et les

mugissements des bisons fuyant devant les flèches, les lances et les

balles des chasseurs acharnés à leur destruction.

Six mois dans les Montagnes-Rocheuses · 第 14 / 50 题