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Ils devaient avoir le coeur bardé du triple airain d'Horace, les hardis
enfants de Bretagne et de Normandie qui vinrent, à travers tant de
périls, conquérir à la France cet empire d'Amérique, hélas! perdu
depuis.
Durant des siècles on les vit s'enfoncer dans tous les déserts, sonder
les plus impénétrables forêts, remonter le cours de tous les fleuves,
parcourir tous les grands lacs, explorer les régions les plus reculées,
résoudre les problèmes géographiques les plus inabordables.
Depuis les gorges du Nouveau-Mexique jusqu'aux extrémités hyperboréennes
de l'Alaska, pas un sentier, pas une plaine, pas un sommet, pour ainsi
dire, qui n'ait été foulé par le pas de ces sublimes aventuriers qui,
avec un courage et une vigueur physique dont l'histoire n'offre point
d'autre exemple, s'étaient ainsi constitués les avant-coureurs de la
civilisation sur les trois quarts d'un continent.
Leurs descendants ont hérité de leur énergie, de leur esprit
d'investigation et de leur amour des voyages. L'inconnu leur parle avec
un attrait irrésistible. Chez grand nombre d'entre eux, l'homme est
incomplet s'il n'a dans ses souvenirs des récits plus ou moins
merveilleux de lointaines excursions, de périlleuses entreprises, de
luttes, de fuites, d'évasions, d'aventures de toutes sortes, dans des
pays étranges dont la description enthousiasme la jeunesse qui, plus
tard, ne sera satisfaite; qu'après avoir tenté les mêmes exploits.
Le fait est que les Canadiens-français ont tellement fouillé l'Amérique
en tous sens, qu'ils se sont, un peu implantés partout. Allez dans tous
les centres américains, pénétrez dans les recoins les plus sauvages des
Montagnes-Rocheuses, si vous n'y trouvez pas une colonie canadienne,
vous y trouverez des individus isolés, ou tout au moins la trace de leur
passage et de leurs travaux.
Cela est tellement vrai que les Anglais eux-mêmes racontent là-dessus
les histoires les plus invraisemblables. Voici une plaisanterie, par
exemple, qui, si elle manque d'authenticité quant au sujet, n'en est pas
moins éloquente au point de vue typique.
Deux personnages se rencontrent sur la rue Notre-Dame, à Montréal:
--Vous savez la nouvelle?
--Non.
--La _Jeannette_...
--Eh bien?
--Elle est arrivée au pôle.
--Pas possible!
--Comme je vous le dis.
--La _Jeannette_ a atteint le pôle.... Sapristi! Et qu'a-t-on trouvé là?
--Un Canadien assis dessus!
L'auteur du présent volume, M. Beaugrand, n'a pas que je sache
l'ambition d'aller planter sa tente au pôle nord, mais pour ce qui est
d'aimer les voyages et les aventures, il est bien le digne fils de sa
race.
M. Beaugrand, qui a fondé cinq ou six journaux, qui a publié plusieurs
ouvrages, qui a fait sa fortune, qui a été deux fois maire de la plus
grande ville du pays, qui est officier de la Légion d'honneur, décoré
sur toutes les coutures, et qui compte à peine quarante ans.... a trouvé
le moyen, par temps perdu, de faire la campagne du Mexique avec l'armée
française, de visiter plusieurs fois l'Europe et l'Afrique, et d'aller
jusque dans les pays neufs du Far West relever les vestiges des
Canadiens qui l'y ont précédé, et recueillir les légendes qu'ils y ont
écrites.
C'est le récit de sa dernière excursion au fond de ces parages étranges
et peu connus, qu'il offre aujourd'hui au public, sous le titre de: _Six
mois dans les Montagnes-Rocheuses_.
M. Beaugrand prétend voyager pour sa santé. Mais quand on lit le récit
de ses pérégrinations, de ses recherches, de ses longues courses à
travers des pays presque fantastiques, à la découverte d'une inscription
bizarre, d'une curiosité préhistorique ou d'un caprice de la nature;
quand on songe à ce qu'il lui a fallu d'études et d'observations pour
parsemer ce récit, comme il l'a fait, de souvenirs historiques,
d'anecdotes piquantes et d'étonnantes statistiques; quand on pense à ce
qu'il lui a fallu de temps et de patience pour compiler ses matériaux,
compulser ses notes et donner une forme littéraire à son travail, on est
tenté de se demander si la maladie de M. Beaugrand est bien sérieuse, et
si elle n'est pas un peu mise à la clef comme élément de contraste avec
une vie si féconde et si agitée.
En tout cas, badinage à part, comme c'est paraît-il, un asthme aigu qui
force M. Beaugrand à voyager, ses lecteurs admettront comme moi qu'ils
doivent trop à cette maladie-là, pour ne pas espérer qu'elle justifiera
sa réputation populaire et lui constituera pour de bon un brevet de
longue vie.
Je viens de prononcer le mot de forme littéraire. Ce n'est pas, à la
vérité, ce qui semble préoccuper le plus M. Beaugrand dans ses ouvrages.
Il semble vouloir s'attacher à quelque chose de plus tangible et de plus
substantiel.
Sa plume court sur le papier un peu à la diable, mais toujours devant
elle, sans s'attarder aux attraits de la route, sans paraître avoir
d'autre ambition que celle d'arriver à temps et d'atteindre son but:
être utile et intéresser.
On sent que M.. Beaugrand écrit à la vapeur, comme il voyage; et c'est
peut-être là le principal charme de ses livres. C'est un peu la mise en
scène imaginée par d'Ennery pour _Michel Stroghoff_: le décor défile
devant le spectateur, rapidement, sans arrêter, mais de manière,
cependant, à ne rien laisser perdre ni du détail intéressant, ni de
l'aspect grandiose de l'ensemble.
Je sais bien, mon Dieu, que ce n'est pas là, précisément, la façon de
procéder de Chateaubriand. Mais sans faire à M. Beaugrand la
plaisanterie de comparer son style à celui qui a si longtemps fait
admirer l'auteur des _Voyages en Amérique_, je ne puis m'empêcher de lui
savoir gré de nous avoir fait grâce de descriptions à perte d'haleine,
de phrases ronflantes et balancées comme des battants de cloche ou des
pendules d'horloge, et surtout de ses rêveries romanesques au bord des
torrents.
Il nous fait connaître une région nouvelle, avec ses ressources
agricoles et minières; il nous conduit à travers un pays aussi
merveilleux par son progrès matériel que par ses beautés pittoresques;
il nous initie à des moeurs et coutumes aussi bizarres qu'anciennes; il
nous ouvre des pages d'histoire d'un intérêt fébrile; et, pour couronner
son oeuvre, il glorifie la France, notre mère, en démontrant que, là
aussi, sur ce sol bouleversé dont les sauvages mystères ont si longtemps
fait reculer les plus hardis explorateurs, ce sont encore ses enfants
qui ont les premiers planté le drapeau de l'homme civilisé.
Et c'est, après tout, ce que j'aime le plus à trouver dans un livre de
voyages.
Les nombreux lecteurs de celui-ci--et ceux qui en auront parcouru les
premières lignes iront infailliblement jusqu'au bout--ne manqueront pas,
j'en suis certain, d'être de mon avis.