LE RETOUR

LE NAPOLÉON DE L'AÉRONAUTIQUE.--«ON METTRA LES BOUCHÉES

DOUBLES».--MAUVAISE HUMEUR DU SIEUR CHARLOT.--ARRIVÉE DE LA

FLOTTILLE.--UNE NOUVELLE ALARMANTE.--MARTIN LANDOUX A LA RESCOUSSE!--UNE

EXPLICATION NÉCESSAIRE.--EN ROUTE POUR PARIS.--UN MATCH DE

VITESSE.--CATASTROPHE.

Le _Petit Biscuitier_ n'avait pas perdu une minute, car il ne voulait

pas que le dernier mot fût dit, dans la rivalité existant entre lui et

Robert de La Tour-Miranne.

Ayant prévenu, par une dépêche lancée de Lyon, Fruscou de sa visite, il

était le lendemain de son malencontreux atterrissage dans la plaine

de la Crau, à l'Établissement Central d'aérostation, et expliquait au

célèbre constructeur l'accident qui lui était survenu.

--Un coup de mistral, ça peut arriver à tout le monde; le meilleur des

aéronautes peut se trouver tout d'un coup sur le trajet de cet ouragan,

prononça l'ingénieur de sa voix tonitruante et autoritaire. C'est

fâcheux, ce qui vous est arrivé, cependant tout peut se réparer.

--Je l'ai bien pensé, mais il faudrait agir très rapidement, car

je tiens absolument à être en mesure de repartir au plus tard jeudi

prochain et nous sommes aujourd'hui vendredi. Est-ce possible?...

Fruscou savait qu'il n'y avait pas à tergiverser avec son richissime

client, qui entendait que ses ordres fussent exécutés, quoi qu'il en pût

coûter.

--C'est bien simple, répliqua-t-il, après avoir réfléchi quelques

secondes. Vous m'avez dit que l'hélice et son arbre sont brisés ainsi

que les gouvernails, mais que tout le reste du matériel est en bon

état. Je vais faire réunir ces pièces et donner en même temps l'ordre

à l'Établissement des Moulineaux, qui possède son usine principale à

Vizille à côté de Grenoble, de faire expédier de suite à Aix-les-Bains,

cent bouteilles d'hydrogène pur.

--Croyez-vous que ce soit possible? Je veux dire, pensez-vous que cette

usine pourra faire une pareille fourniture?...

--Sans la moindre difficulté, mon cher client, car l'établissement en

question est fort important... D'ailleurs, je lui donnerai un délai de

livraison de quatre jours, ce qui est grandement suffisant pour réunir

cent récipients de cent vingt litres et les transporter de Vizille à

Aix. Donc, voici un point d'élucidé. Je vais, d'autre part, faire le

nécessaire pour l'hélice de rechange, les gouvernails, l'arbre, les

accessoires. Tout sera prêt demain soir, et nous emporterons le tout à

Aix par le rapide qui part de la gare de Lyon à cinq heures et arrive à

minuit.

--Bien. Ensuite?...

--Dimanche et lundi, l'équipe que j'emmènerai, travaillera à la remise

en état de l'arbre du propulseur et autres pièces; mardi tout

sera terminé et mercredi on opérera le regonflement de l'enveloppe

aérostatique. Cela peut-il aller ainsi, mon cher client?...

--Admirablement. Vous êtes décidément, laissez-moi vous le dire sans

froisser votre modestie bien connue, mon cher Fruscou, le Napoléon de

l'aéronautique.

--Vous êtes trop bon. J'essaie simplement de vous satisfaire, et c'est

pourquoi nous mettrons les bouchées doubles afin d'arriver dans le délai

fixé.

--Alors, c'est dit, à demain soir, à la gare de Lyon?...

--C'est dit. Vous m'y trouverez avec mes hommes. A propos, vous avez

trouvé un endroit convenable pour loger l'aéronat pendant le travail de

réfection et de gonflement?

--Oui, vous verrez cela.

Les deux hommes se serrèrent cordialement la main et le _Petit

Biscuitier_ regagna son automobile qui stationnait dans la cour de

l'Établissement d'Aérostation.

Trois jours plus tard, on eût pu retrouver les deux interlocuteurs

surveillant, à l'intérieur d'un immense magasin à fourrages vide, le

travail de remise en état du dirigeable. Fruscou avait amené avec lui

quatre de ses meilleurs ouvriers qui secondaient Neffodor et Charles

Bader dans les opérations nécessitées par l'ajustage d'un nouvel arbre

de couche avec son hélice, et des plans, en forme de lames de

jalousie, du gouvernail de profondeur qui avait été pulvérisé pendant

l'atterrissage dans la Crau.

Mons Charlot était furieux. Il comptait rentrer tranquillement au parc

d'aérostation d'Écancourt, après l'accident survenu à l'arbre de couche,

accident auquel il n'était pas tout à fait étranger, et pas du tout,

il lui fallait travailler sans relâche, depuis qu'il était arrivé en

compagnie du pilote Neffodor à Aix-les-Bains, où, à plus justement

parler, au Tremblay, à une lieue d'Aix, où se trouvait le magasin à

fourrages qui devait servir de garage et d'abri au matériel jusqu'au

moment de sa remise debout. Décidément ses machinations n'avaient pas de

succès, aussi rêvait-il de nouvelles traîtrises et cherchait-il un moyen

de mettre l'appareil aérien dans une situation critique, d'où il ne

l'en tirerait qu'à la condition que le _Petit Biscuitier_ ouvrit son

portefeuille pour en tirer un chèque sérieux. Mais, surveillé à la fois

par Neffodor, par Fruscou et par les autres ouvriers mécaniciens, il ne

pouvait rien tenter pour l'instant.

--Ah! si j'avais la même liberté qu'à l'aérodrome de Puiseux, songeait

le misérable, comme ce serait vite agencé mon petit «truc», pour décider

le patron à ne pas être envoyé instantanément dans le milieu de la

semaine prochaine. Un simple _éclateur_ à pointes, dissimulé dans la

paroi intérieure du ballonnet compensateur et relié par deux fils fins,

passant dans la manche à air, à la magnéto d'allumage du moteur.

S'il refusait de me remettre un chèque de trente mille francs, qui

m'indemniserait de ce que j'ai perdu, crac!... une chiquenaude sur

la tige de l'interrupteur envoyant le courant de la magnéto dans

l'éclateur, et le gaz s'allumerait, tout sauterait!...

C'était fort simple en effet, mais le sieur Charlot pensait que, s'il

faisait sauter ainsi l'aéronat alors qu'il voguerait dans les airs,

ne fût-ce qu'à trois cents mètres de haut, il lui faudrait faire la

pirouette en compagnie du _Petit Biscuitier_ et de Neffodor, et cette

conséquence n'était pas sans le faire réfléchir. D'autre part, qui

pouvait savoir, si, après avoir cédé à ses exigences et signé le

chèque libérateur, le sportsman, redescendu à terre sain et sauf, ne

reviendrait pas sur ses promesses et ne le ferait pas arrêter avant

qu'il eût pu toucher la somme promise?... Toutes ces conséquences

possibles se présentaient à l'esprit du sinistre personnage, qui passait

ses nuits à échafauder les projets les plus insensés pour parvenir à ce

qui était son idée fixe: extorquer, d'une manière ou d'une autre, une

grosse somme à Claude Réviliod.

En trois jours, les travaux de réparation de l'aéronat furent terminés.

Le salon bouleversé et dont le mobilier avait été détérioré par les

heurts du traînage, reprit son aspect primitif; l'arbre d'acier, brisé

en trois morceaux, fut remplacé par un neuf, muni d'une hélice à pales

de bois, enfin toute trace de l'accident disparut. Un essai au point

fixe de tout le mécanisme donna entièrement satisfaction à Fruscou qui

déclara:

--Le plus fort est fait. Demain mercredi nous commencerons le

gonflement.

Le «chemin de déchirure» du panneau de sûreté avait été recousu et

recouvert de sa bandelette d'étanchéité. L'enveloppe fut à demi remplie

d'air au moyen du ventilateur de la nacelle et Neffodor la visita

minutieusement, à l'intérieur et à l'extérieur, pour boucher les trous

microscopiques qui pouvaient s'y être produits. Cette vérification

indispensable opérée, les bouteilles d'hydrogène comprimé à cent

cinquante atmosphères furent disposées, par vingt, de chaque côté d'un

tube central muni de tubulures à écrous sur lesquelles vient s'ajuster

le col à vis des bouteilles, et le tube fut mis en relation par un tuyau

de soie imperméable, avec la manche à gaz du ballon.

--Nous avons là plus de 700 mètres cubes d'hydrogène pur, déclara

Fruscou.

--Combien d'heures seront nécessaires pour les emmagasiner dans

l'aéronat? demanda Réviliod.

--Quatre heures tout au plus, car un débit de deux cents mètres à

l'heure n'est pas exagéré.

L'opération fut commencée à huit heures du matin, et à midi les tubes

étaient vides, ainsi que l'ingénieur l'avait prévu. Ils furent remplacés

par des bouteilles pleines et, à six heures du soir, le ballon qui avait

été amené sur une pelouse, le hangar ne présentant pas des dimensions

suffisantes pour le contenir entièrement gonflé, se trouva avoir reçu sa

provision complète d'hydrogène. Le travail de fixation de la nacelle et

de réglage des suspensions et apparaux divers fut remis au lendemain.

--Espérons que nous serons favorisés encore d'un peu de beau temps,

murmura le sportsman et que nous pourrons tenter une sortie aux environs

du lac du Bourget.

Cette espérance ne devait pas se réaliser, car le vent, qui avait été

presque nul depuis trois jours, se mit à souffler avec violence dans la

nuit, obligeant les veilleurs à renforcer les attaches fixant le long

fuseau de soie au sol. Heureusement, vers midi, une violente averse,

accompagnée d'éclairs et de coups de tonnerre, abattit le vent, et

l'atmosphère, redevenant d'une idéale pureté, Fruscou en profita pour

exécuter le réglage des diverses commandes du dirigeable auquel la

longue nacelle avait été suspendue. Ce fut l'affaire de quelques heures,

après lesquelles une ascension fut exécutée, qui mena Réviliod jusqu'au

lac d'Annecy, par-dessus le massif montagneux qui sépare cette étendue

d'eau du lac du Bourget. Fruscou était au gouvernail, et un mécanicien

de son équipe remplaçait Charlot au moteur. Les 35 kilomètres séparant

les lacs l'un de l'autre furent parcourus en quarante-deux minutes à

l'aller et cinquante-six minutes au retour.

Il fallut laisser échapper un peu de gaz par la soupape pour redescendre

au niveau du lac du Bourget, l'altitude de 1350 mètres ayant été

atteinte au cours de l'ascension. Les ouvriers qui avaient travaillé à

la réfection du matériel attendaient le retour du yacht aérien, et ils

saisirent les cordes traînantes pour le ramener au sol où il fut

amarré solidement après que l'enveloppe imperméable eut été remise sous

pression pour parer à tout événement pendant la nuit.

--Nous rentrerons à Paris demain, annonça le _Petit Biscuitier_ au

constructeur. Je vous offre volontiers une place à bord, bien qu'il soit

évident que vous ne rentrerez pas aussi vite par la voie de l'air que

par le rapide qui nous a amenés. Neffodor prendra, bien entendu, votre

place au volant et, puisque vous êtes un maître au noble jeu de jacquet,

je m'offre à être votre partenaire et à occuper nos heures de voyage

à secouer le cornet. Et l'on ne bouchera le jeu qu'avec deux dames de

retour!...

--C'est entendu, j'accepte votre aimable proposition, mon cher

monsieur, claironna Fruscou riant à en faire tourner l'hélice du ballon.

Apprêtez-vous à être brossé!...

--Eh! eh! on verra à se défendre, mon cher constructeur. On tâchera de

se défendre!...

Le _Petit Biscuitier_ ne fut que médiocrement surpris en rencontrant,

le soir même, au Casino où il était allé comme chaque jour retrouver des

amis et connaissances de Paris, villégiaturant dans ce site délicieux

des Alpes, le marquis de La Tour-Miranne accompagné des membres

de l'_Aéro-tourist_. Il fut frappé de l'expression de tristesse

et d'accablement du promoteur du tourisme en aéroplane, et ne put

s'empêcher de l'interpeller dans les termes suivants.

--Qu'avez-vous donc à affecter cet air funèbre, chevalier de la

Triste-Figure?.. Serait-ce que vous auriez semé quelqu'un de votre

Société dans un précipice?...

--Ne plaisantez-pas, Réviliod, répondit le sportsman. Je suis très

affligé des nouvelles que j'ai reçu de Paris en arrivant à Aix...

--Quoi donc!... Votre père n'est pas subitement décédé, je pense!...

--Non, le duc de La Tour-Miranne est toujours vivant, mais une dépêche

vient de m'apprendre qu'il vient encore d'être frappé d'un accès de

goutte, et que la situation est grave.

--Bah! un accès de goutte, ce n'est pas mortel!... Rassurez-vous!

--Je connais la forte constitution du duc, mais je suis cependant

inquiet, car j'ai remarqué certains symptômes qui augmentent mes

craintes. J'ai donc décidé de regagner Paris au plus tôt, sans achever

notre voyage de tourisme, déjà aux trois quarts accompli.

--Quoi, vous abandonnez la Société dont vous êtes président?...

--Pour ne pas me quitter, les membres de l'_Aéro-tourist-club_ ont

décidé, quoi que j'aie pu leur dire, à me suivre et à revenir au parc

d'Aérovilla en même temps que moi. Nous essaierons donc d'exécuter de

compagnie, dès demain, le plus long voyage qui ait été tenté jusqu'à

présent à l'aide d'aéroplanes.

--Parfait! Dans ces circonstances, c'est le cas où jamais de vider notre

vieux différend et de voir qui fera le mieux du _plus lourd_ ou du _plus

léger_ que l'air.

L'aviateur ébaucha un faible sourire.

--Vous tenez donc toujours à me fournir cette démonstration de la

supériorité de vos idées?

--Certes, et plus que jamais!

--Eh bien! dans l'intérêt général de la question de la navigation

aérienne, j'accepte votre proposition, Réviliod, et je vais la

communiquer à mes amis. Comme il s'agit rien moins que de six cents

kilomètres à parcourir en ligne directe pour atteindre nos parcs

respectifs d'Ecancourt et d'Aérovilla, il faudra partir de très bonne

heure. Je propose donc de prendre le départ à six heures précises. Qu'en

pensez-vous?...

--Je suis entièrement de votre avis et vais donner mes ordres en

conséquence à mes hommes, Neffodor, mon aéronaute, et Charlot, mon

mécanicien.

En entendant prononcer ce nom, le marquis eut un mouvement de surprise

que remarqua Réviliod.

--Tiens!... Qu'avez-vous donc? interrogea-t-il.

La Tour-Miranne hésita un instant à répondre, mais sa franchise native

l'emporta.

--Écoutez, Réviliod, articula-t-il enfin, il faut que nous ayons une

explication définitive.

--Une explication!... siffla le _Petit Biscuitier_, et à quel sujet?...

--Au sujet de l'homme que vous venez de nommer, et que vous avez pris

à votre service, après qu'il a dû quitter l'aérodrome à la suite de

certains soupçons qui s'étaient portés sur lui.

--Quels soupçons?... Et en quoi cela me concerne-t-il?...

--Je vais vous le dire. Vous n'ignorez pas que j'ai failli ne pas

pouvoir partir et suivre mes amis, lors de notre départ du champ

d'aviation d'Aérovilla. Une main criminelle et expérimentée avait,

dans la nuit précédant le départ de la caravane aérienne, détérioré les

parties essentielles de la machine volante que je devais diriger. Sans

le dévouement et la prévoyance de mon constructeur, M. Martin Landoux,

le succès du tour de France en aéroplane était irrémédiablement

compromis et j'étais forcé de rester à terre.

--Je ne vois pas jusqu'à présent....

--Vous allez comprendre. Une enquête très minutieuse a été immédiatement

menée par Martin Landoux, qui est un homme fin et avisé, pour découvrir

l'auteur de ce sabotage criminel et, bien que les preuves matérielles

manquassent, tous les indices que l'on put relever accusaient cet

ouvrier récemment embauché aux ateliers de Levallois, ce Charlot!...

Réviliod ébaucha un geste, mais son interlocuteur poursuivit sans le

laisser l'interrompre de nouveau:

--La main qui avait exécuté étant connue, il s'agissait de déterminer

le mobile qui l'avait conduite. On a cherché comment ce Charlot--qui ne

devait avoir aucune animosité personnelle à satisfaire contre moi--était

entré à notre service, et savez-vous ce que l'on à fini par trouver?...

Le _Petit Biscuitier_ ne le laissa pas achever.

--Écoutez, La Tour-Miranne, fit-il d'un ton qu'il essaya de rendre

détaché et insoucieux, cela ne m'intéresse pas du tout vos histoires

d'ouvriers et de domestiques infidèles ou malveillants. Laissons cela,

car vous n'allez pas insinuer, je pense, que c'est moi qui ai commandé à

ce Charlot de détruire votre aéroplane?...

--Alors pourquoi l'avoir pris à votre service, après l'avoir placé chez

Landoux par l'intermédiaire du commanditaire de celui-ci, notre ami

commun, Médouville?...

Le président de l'_Aéro-tourist_ tenait sous son regard franc et loyal

le _Petit Biscuitier_ qui, mal à l'aise, quoi qu'il en eût, affectait de

ricaner. Il termina, pour achever de l'écraser.

--Des gens comme ce Charlot se vendent au plus offrant, risque à le

trahir ensuite s'ils y trouvent le moindre avantage. J'ai simplement

tenu à vous montrer le danger que vous courez maintenant avec un pareil

misérable à votre bord. Ne s'est-il pas vanté--et le propos m'en a été

rapporté--d'avoir causé la rupture de votre arbre d'hélice pour vous

obliger à interrompre un voyage qui se prolongeait par trop à son

gré!... Qui sait si, en ce moment même, il ne machine pas encore, pour

le compte de l'un ou de l'autre, quelque embûche dont vous serez la

victime!...

Pendant que parlait Robert de La Tour-Miranne, Claude Réviliod avait

repassé dans son esprit toutes les solutions possibles lui permettant

de se tirer de l'impasse où il s'était mis par suite de la collaboration

qu'il avait acceptée du traître des ateliers Marius Gallet. Le meilleur

parti lui parut être de jeter son complice par-dessus bord et de s'en

débarrasser, même au prix d'un aveu humiliant. En agissant ainsi, il

annulait les conséquences fâcheuses que pouvaient avoir pour lui les

accusations que ne manquerait pas de porter contre lui Charles Bader

s'il se voyait inquiété par la justice. C'était l'effet des assertions

de ce complice, que l'on croirait s'il affirmait n'avoir été qu'un

instrument entre ses mains, qu'il fallait détruire d'avance.

En conséquence de ces réflexions, qui avaient rapidement traversé

son esprit, l'aéro-yachtman posa la main sur le bras de l'aviateur et

l'attira à l'écart, puis à voix basse:

--Eh bien! oui, murmura-t-il, vous avez deviné. Le coup qui vous a

atteint venait de moi, et c'est alléché par la promesse d'une récompense

que le Charlot a détérioré votre aéroplane pour vous empêcher de partir

et me laisser le champ libre. J'ai mal agi, je le reconnais, mais

j'avais pour excuse mon désir excessif, exagéré, de supprimer un

dangereux rival, et d'être seul à mettre en pratique le nouveau mode

de voyage: le tourisme aérien. Heureusement, mes projets ont échoué,

et maintenant j'en suis heureux parce que j'ai reconnu que l'émulation

seule est féconde et sert le progrès. Je regrette donc ce stupide accès

de jalousie qui eût pu avoir de graves conséquences et je vous prie de

me le pardonner.

Le _Petit Biscuitier_ savait bien ce qu'il faisait, en formulant ainsi

un appel aux sentiments chevaleresques du marquis de La Tour-Miranne, et

le résultat ne le surprit pas.

Le président de l'_Aéro-tourist-club_, d'un mouvement spontané, lui

tendit la main.

--J'ai tout oublié, répondit-il, et de cette explication loyale il ne

subsiste qu'un fait: luttons, mais à armes courtoises, et par les moyens

qui nous conviendront le mieux à chacun, pour la science et pour le

progrès!...

Une étreinte cordiale scella cette entente, et Réviliod conclut en

poussant un long soupir de soulagement.

--Vive la paix!... Et demain, en route pour Paris par la voie

des airs!... Nous verrons qui arrivera le premier du ballon ou de

l'aéroplane!... Et vous êtes dix contre moi seul!...

La Tour-Miranne sourit.

--Entendu. Et à demain six heures précises le départ.

Les membres de l'_Aéro-tourist-club_ n'eurent pas le temps de visiter

les environs d'Aix-les-Bains qui présentent cependant de nombreux

points intéressants, tels que le mont Revard, le pont de l'Abîme où l'on

parvient par le moulin de Prime situé dans une vallée pittoresque, les

rochers si curieux appelés les _Tours Saint-Jacques_, le pont et la

grotte de Bange, l'abbaye de Hautecombe, construite en 1125, restaurée

en 1843, et qui est l'ancien lieu de sépulture des princes de la maison

de Savoie, enfin Marlioz avec son curieux château de Dugis, les gorges

de Sierroz, la cascade de Grésy, les tours de César au col de Cessens,

et les montagnes environnantes: le Salève, la Dent du Chat, haute

de 1500 mètres et d'où l'on jouit d'une vue splendide sur le lac du

Bourget. Les voyageurs durent se contenter d'examiner au passage l'Arc

de Campanus, monument funèbre extrêmement ancien, car il remonte au IIIe

siècle, l'Hôtel de ville d'Aix, qui est un château du VIe siècle, les

débris du temple de Diane, et le parc-promenade du Gigot. Le président

de l'_Aéro_ avait fait part à ses compagnons du défi amical porté par le

propriétaire du dirigeable, et ceux-ci furent unanimes à affirmer à

leur chef leur désir de le seconder de leur mieux, de manière que la

supériorité de l'aéroplane sur le ballon fût nettement démontrée aux

plus incrédules.

Sur les ordres de La Tour-Miranne, des précautions minutieuses furent

prises d'un commun accord pour assurer le voyage de retour dans le plus

court délai possible. En conséquence, les appareils furent pourvus de

réservoirs à essence supplémentaires, de façon à permettre aux biplans

de voler pendant cinq heures sans avoir besoin de reprendre contact avec

le sol. Les trois monoplans, dont la vitesse était sensiblement plus

grande devaient partir, comme d'habitude, les premiers en éclaireurs, de

façon à préparer aux lieux d'escale déterminés, les provisions d'essence

nécessaires pour chaque période de vol. Ces escales, mûrement étudiées,

devaient se faire à Autun et au Châtelet-en-Brie, un peu avant Melun.

--Nous devons pouvoir faire la route d'Aix au parc d'Aérovilla,

c'est-à-dire exactement 580 kilomètres à vol d'oiseau, en douze heures,

assura le jeune président. Dans tous les cas, puisqu'il s'agit d'une

espèce de match avec le dirigeable de Réviliod, il faut faire tous nos

efforts pour arriver. Qu'il soit donc convenu d'avance que ceux qui

seront victimes d'une panne sérieuse pouvant entraîner un arrêt de plus

d'une demi-heure, se considéreront comme hors de course. Qu'ils portent

en ce cas tous leurs efforts pour seconder leurs amis plus favorisés par

la chance.

Le promoteur du Tour de France en aéroplane, qui s'arrêtait ainsi, par

suite de circonstances imprévues, aux trois quarts de son parcours,

devait éprouver avant de quitter, le vendredi 30 juin, les Prés-Hauts

d'Aix pour rentrer à Paris, une agréable surprise. La première personne

qui se présenta à sa vue lorsqu'il pénétra dans le terrain transformé

en aérodrome fut le constructeur de Levallois, qui était arrivé dans

la nuit par l'express et s'était rendu directement à cet aérodrome

improvisé dont l'emplacement lui avait été indiqué par le chef de gare.

--Martin Landoux!... s'écria joyeusement le sportsman. Quelle bonne

surprise!... Les mains des deux hommes s'étreignirent, puis Robert mit

l'industriel au courant de ses projets. Landoux secoua la tête.

--J'ai auparavant une opération de propreté à réaliser, exposa-t-il.

J'ai toutes les preuves de la culpabilité de mon ex-ouvrier, Charles

Bader, dans l'affaire du saccage de votre aéro, et puisqu'il est

encore au service du sieur Réviliod, que je soupçonne fort d'avoir été

l'instigateur de ce sabotage sans vergogne, je vais le faire arrêter

illico.

--C'est inutile! répliqua La Tour-Miranne en secouant la tête dans

un geste de dénégation. La chose est arrangée. Réviliod m'a fait

spontanément l'aveu du rôle qu'il avait joué dans cette affaire, et nous

nous sommes réconciliés. Quant à son complice, au Charlot en question,

il a dû le congédier immédiatement, et toute démarche serait désormais

inutile.

--N'en parlons plus, en ce cas, monsieur Robert, et ne perdons pas un

instant. Je vais revoir chaque machine, car je veux que vous remportiez

une éclatante victoire sur cet aéronaute de malheur, qui a sournoisement

essayé de vous supprimer avant de commencer la lutte.

Martin Landoux promena l'oeil du maître sur chacun des appareils, sans

omettre le plus petit détail, car c'est souvent d'un détail infime,

négligé comme secondaire, que dépend le succès ou la défaite finale.

Plusieurs défauts purent ainsi être corrigés, et, tous les aviateurs

étant arrivés, les départs se succédèrent de minute en minute. Damblin

et Médrival les premiers s'envolèrent dans l'air pur du matin.

--Dans trois heures je serai à Autun! cria Médrival avant de s'envoler.

--Pas d'imprudence, je vous en conjure! lui répondit le président

de l'_Aéro-tourist_. Il faut que le Club arrive au complet ce soir à

Aérovilla. Ne songez donc pas pour l'instant à battre aucun record de

vitesse ou de distance!

Le tour était venu des biplans de s'envoler. La Tour-Miranne remarqua

que Médouville était seul à bord du sien. Surpris, il en fit la remarque

à son ami.

--André Lhier a trouvé hier soir, en arrivant à Aix, une dépêche urgente

le mandant ce matin à Paris. Il a donc pris immédiatement le rapide avec

sa femme en me chargeant de l'excuser auprès de vous de sa défection

imprévue.

A ce moment Martin Landoux, le front soucieux, revint vers le président.

--Le biplan de M. de l'Esclapade a son hélice complètement faussée,

et son moteur, sans doute encrassé, ne donne pas la moitié de sa force

normale, annonça-t-il. Il va lui être impossible de s'enlever et de vous

suivre!...

--Garruel, Le Clair, de l'Esclapade, cela nous fait trois camarades

de moins, murmura le chef de l'expédition, hochant la tête d'un air

chagrin.

--Bah! ne vous frappez pas!... Cela est même extraordinaire que nous

n'ayons que trois éclopés pour un trajet pareil! D'abord, ce n'est pas

un biplan Landoux qui est avarié; les miens tiennent toujours bon, et

ils arriveront, soyez-en certain!...

[Illustration: AUTUN.--Porte romaine de Saint-André.]

--J'en accepte l'augure, mon cher constructeur, conclut le jeune homme

rasséréné, tout en prenant sa place de pilote à côté de Landoux,

qui s'était déjà casé. Maintenant, en route pour Autun et Paris,

c'est-à-dire exactement au nord-ouest.

Au moment même où La Tour-Miranne prononçait ces paroles, le dirigeable

de Réviliod passa à deux cents mètres au-dessus de sa tête, son hélice

tournant à son maximum de vitesse. Le constructeur de Levallois le

considéra un moment avec attention.

--Hé! hé! il avance bon train, murmura-t-il. La brise qui souffle des

Alpes n'a pas l'air de trop le contrarier!... Enfin, nous allons bien

voir.

Contrairement à ce que supposait La Tour-Miranne, Charlot était à bord

du yacht aérien. Le _Petit Biscuitier_ avait bien songé à lui signifier

son congé, mais aucun des ouvriers amenés par Fruscou n'avait voulu

accepter la mission de conduire le moteur, dont ils ne connaissaient

qu'imparfaitement le mécanisme, et force avait été à l'armateur de

conserver celui qui était, quoi qu'il fît, son complice. Réviliod

s'était donc borné à signifier sèchement au mécanicien son renvoi dès le

retour au parc d'Écancourt, et cette nouvelle n'avait fait qu'exaspérer

la sourde hostilité du bossu.

--Quand je devrais incendier son ballon en l'air, je me vengerai!...

grinça-t-il. C'est ma foi trop commode de se débarrasser de toute

responsabilité! Lorsque l'affaire que l'on a commandée n'a pas réussi,

on jette à la porte celui dont on s'est servi! Je serais encore

tranquillement dans ma place si ce richard, que le diable étrangle, ne

m'avait pas tenté en faisant miroiter devant mes yeux une récompense qui

m'a ébloui! Et maintenant je serais seul à subir les conséquences? Non,

non, ce n'est pas possible, il faut que je me venge et puisqu'une seule

chose est capable de l'émouvoir: sa supériorité sur les hommes-volants,

la seule manière de le punir est de l'empêcher d'arriver au but!...

Pendant que l'ouvrier monologuait et ressassait dans son esprit tous

ses motifs de ressentiment contre Réviliod, l'aéronat, aidé d'une légère

brise du sud-ouest, avançait avec célérité. En deux heures, il atteignit

Bourg et revit le pays des Bombes qu'il avait déjà traversé dans son

précédent voyage avant d'être emporté par le mistral, et à midi, alors

que l'aéro-yachtman et son hôte, l'ingénieur Fruscou, allaient se mettre

à table, Autun, où les aéroplanes avaient dû faire halte quelque temps

auparavant, se perdait déjà dans l'éloignement à l'horizon du sud.

--Voilà déjà presque la moitié de la route de faite! claironna

joyeusement Fruscou. Nous avons parcouru au moins 250 kilomètres depuis

Aix. En continuant à cette allure, nous serons à Paris à six heures du

soir.

--Mais nous n'aurons pas assez de pétrole et d'hydrogène pour naviguer

pendant douze heures consécutives, fit observer le _Petit Biscuitier_.

--J'y ai songé, mon cher client, aussi ai-je ménagé une escale en route

où nous trouverons tout ce qui est nécessaire au ravitaillement du

navire aérien. Vous m'avez longuement parlé du château des Frênes,

auprès d'Auxerre, où vous êtes allé, lors de votre première sortie,

chercher des passagers que vous vouliez initier aux charmes de la

navigation aérienne. J'ai donc pris la précaution, il y a plusieurs

jours déjà, d'avertir l'Établissement des Moulineaux d'expédier sans

retard huit tubes d'hydrogène comprimé à cette adresse, où je pensais

bien que nous serions obligés de repasser dans notre voyage de retour.

J'ai également prévenu le châtelain des Frênes par dépêche, de notre

arrivée et de la nécessité de préparer des bidons d'essence, afin de

réduire au minimum la durée de notre escale.

--Vous avez pensé à tout, et je ne saurais trop vous remercier de votre

prévoyance, mon cher constructeur, répondit chaleureusement Réviliod.

Il était une heure et demie, lorsque le dirigeable arriva au-dessus

du château des Frênes. Personne n'étant sur la pelouse à attendre son

arrivée, Neffodor dut actionner à plusieurs reprises la sirène pour

appeler l'attention des habitants, tout en décrivant à petite allure de

longs circuits autour du terrain. Enfin le jardinier apparut, levant les

bras au ciel, puis M. Corgival, et plusieurs domestiques. L'aéronaute

donna alors un coup de soupape prolongé qui jeta l'aéronat à vingt

mètres du sol, permettant aux personnes accourues de saisir les guides

ropes et de faciliter l'atterrissage.

Le _Petit Biscuitier_ prit à peine le temps d'échanger quelques paroles

d'amitié avec son cousin.

--Vite!... dit-il, nous sommes pressés, et les minutes valent des

heures; nous nous congratulerons plus tard quand nous aurons plus de

loisir. Pour l'instant, il faut nous ravitailler afin de continuer notre

voyage, sans quoi nos concurrents nous rattraperont et nous feront

la nique, ce qui serait pour moi une suprême humiliation. Vite donc,

l'hydrogène, le pétrole!...

Ahuri par ce flot de paroles, le châtelain demeurait comme hébété. Il

finit enfin par donner les indications réclamées. Les bouteilles d'acier

et les bidons d'essence étaient rangés dans la remise. Sur ses ordres

on apporta le tout sur la pelouse, et les domestiques s'empressèrent

de passer les bidons à l'aéronaute qui les transvida l'un après l'autre

dans le vaste réservoir du moteur. Pendant ce temps, Charlot avait

prestement sauté à terre et s'occupait d'envoyer le contenu des

bonbonnes d'acier, où le gaz était emmagasiné sous une pression de cent

cinquante atmosphères, dans l'enveloppe aérostatique, afin de remplacer

l'hydrogène consommé par le moteur ou disparu par la dilatation solaire

en cours de route. Cette opération commencée, il se redressa avec un

rictus de mauvais aloi et se dirigea vers l'armateur du navire aérien,

et entama avec lui un colloque rapide.

--Il est donc bien entendu, monsieur, commença-t-il d'une voix

tremblante de colère concentrée, que vous me mettez à la porte?

--Je ne vous mets pas à la porte, répliqua ironiquement le _Petit

Biscuitier_. Je vous remercie simplement de vos services, c'est bien

différent!...

--Et sans la moindre indemnité, continua le mécanicien, les dents

serrées.

--A quel titre vous en devrais-je une? prononça dédaigneusement

Réviliod. Vous ai-je jamais promis quoi que ce soit?...

--Vous m'aviez promis dix mille francs pour ce que vous savez. Et si je

parlais tout haut...

--Parlez!... Parlez!... Que m'importe maintenant! J'ai averti moi-même

M. de La Tour-Miranne. Quel poids pourraient avoir vos insinuations

malveillantes!...

--C'est là votre dernier mot?... Vous ne voulez rien comprendre, et rien

m'accorder?... Réfléchissez bien!

Le jeune homme eut un mouvement d'impatience.

--En voilà assez, vous m'importunez, s'écria-t-il. Reprenez votre poste

et partons!...

--Tant pis!... Dans ce cas, c'est vous qui l'aurez voulu!...

L'ouvrier, au comble de l'exaspération et poussé à bout par

l'intransigeance de l'aéro-yachtman, courut aux tubes d'hydrogène

comprimé et se pencha vers le robinet de dégagement du gaz qu'il ouvrit

en grand d'un violent mouvement de torsion de la clé.

Un sifflement terrible retentit, suivi d'une effroyable détonation que

répétèrent lugubrement les échos des futaies et des bâtiments voisins.

Sous l'énorme pression subie par l'enveloppe par la détente du gaz

comprimé, le long fuseau de soie avait éclaté comme un sac en papier

que l'on écrase entre les mains, et ses débris en retombant recouvrirent

comme d'un linceul la longue nacelle, ensevelissant sous ses plis

l'infortuné Neffodor qui n'avait pas quitté son poste de pilote.

Un éclat de rire qui n'avait plus rien d'humain, et ressemblait plutôt

au râle d'un insensé, suivit le bruit de l'explosion.

--Je suis vengé!... criait le bossu qui semblait avoir perdu la raison.

Je suis vengé!...

[Illustration: Le long fuseau de soie avait éclaté comme un sac en

papier.]

* * * * *

Il nous faut revenir à la flottille des aéroplanes qui poursuivait, sans

un instant d'arrêt, sa route en ligne droite vers la capitale.

A huit heures du matin, les biplans traversaient la ville de Bourg, avec

six minutes à peine de retard sur le dirigeable, et ils atterrissaient

presque ensemble à Autun à onze heures vingt. Damblin et Médrival

étaient arrivés depuis plus d'une heure et avaient tout préparé pour le

ravitaillement d'essence. Pendant que les mécaniciens, sous la direction

de Martin Landoux, passaient fiévreusement la visite des mécanismes et

remplissaient les réservoirs vides de carburant, les pilotes déjeunaient

ainsi que l'on dit «sur le pouce». Il n'y avait plus une seule dame.

Mesdemoiselles Outremécourt et Darmilly avaient préféré revenir à Paris

en compagnie de M. et de Mme de l'Esclapade afin de laisser plus de

liberté aux pilotes engagés dans ce match de vitesse et de distance avec

le dirigeable de Réviliod.

Quarante minutes suffirent pour la remise en état des huit aéros. Les

monoplans repartirent en tête, puis les biplans. Les mécaniciens, pour

ne pas s'attarder, grignotèrent quelques sandwiches pendant le vol,

qui fut repris à toute allure comme le matin. A une heure et demie, au

moment où le haineux bossu anéantissait, en donnant trop brusquement

issue au gaz comprimé, le yacht aérien du _Petit Biscuitier_, la

flottille arrivait à Avallon, à trente kilomètres du château des

Frênes. Elle était à Auxerre à deux heures et demie, à quatre heures à

Villeneuve-la-Guyard et à cinq heures dix minutes au Châtelet-en-Brie,

point d'étape convenu et où l'on retrouva encore les deux monoplans qui

avaient précédé l'équipe des biplans. Celle-ci, toutefois, n'arrivait

pas au complet: deux appareils manquaient encore à l'appel: celui du

professeur Darmilly perdu de vue à Joigny et celui de Breuval disparu un

peu avant Sens.

--Voilà les deux premiers aéros de la marque Landoux qui manquent

l'étape, remarqua le constructeur. Mais cela ne doit pas être grave;

nous les reverrons bientôt!

--Hâtons-nous malgré tout, observa La Tour-Miranne, en pressant les

mécaniciens. Nous n'avons plus revu l'aéronat qui a sans doute pris une

grande avance sur nous, grâce au vent favorable qui l'aidait dans sa

marche. Si nous devons être vaincus, que ce ne soit pas sans avoir

résisté de toute notre énergie. En route!...

Les machines volantes, réduites au nombre de huit, s'envolèrent

l'une après l'autre et les prés, les bois, les villages, les villes,

recommencèrent à défiler sous les pieds des intrépides aviateurs

qui commençaient à sentir la fatigue les gagner. Melun, Lieusaint,

Villeneuve-Saint-Georges, Alfort, Charenton, le bois de Vincennes furent

successivement laissés en arrière. La Tour-Miranne ne voulut pas, par

prudence, se risquer au-dessus des toits de Paris; il suivit le contour

des fortifications, qu'il abandonna au Pré-Saint-Gervais pour pointer

droit sur Saint-Denis dont la basilique se détachait sur l'horizon.

Ce furent ensuite les stations de la ligne du Tréport: Écouen, Domont,

Monsoult, Presles, Beaumont-sur-Oise, avec sa vieille église juchée au

sommet du coteau. L'Oise fut traversée, et ce fut aussitôt Chambly, puis

Bornel et Puiseux-le-Hauberger.

--Aérovilla!... murmura, non sans une secrète émotion, le jeune

président et en dirigeant le vol de l'aéroplane vers la verte pelouse

d'où, quatre semaines auparavant, il s'était envolé pour exécuter le

tour de France interrompu à Aix.

Treize appareils s'étaient détachés du sol le dimanche 5 juin, sept

seulement rentraient au port le vendredi 30 du même mois, mais les

pilotes qui les montaient pouvaient se dire, non sans fierté, qu'eux

premiers avaient réussi dans ce court laps de temps de vingt-quatre

jours, plus de quatre mille kilomètres dont six cents au cours de la

dernière journée seule, cette dernière randonnée en douze heures de vol

continu, ce qui donnait une moyenne de 50 kilomètres à l'heure--et en

ne brûlant que douze litres d'essence à l'heure!--fit remarquer Martin

Landoux.

La Tour-Miranne, Médouville et leurs amis avaient donc bien mérité du

sport par leur endurance, en même temps que par leur prudence et leur

habileté. Mais le jeune président était surtout heureux d'avoir pu

fournir l'exemple évident que le tourisme aérien par l'aéroplane, loin

d'être une utopie, était parfaitement et dès à présent réalisable.

Il suffisait de réunir les qualités déployées par les membres de

l'_Aéro-tourist-club_ au cours de leur mémorable randonnée, jusqu'alors

sans précédent, et ces qualités n'étaient-elles pas justement celles

de tous les jeunes Français?... Aussi pouvait-on escompter sans trop

d'outrecuidance le prochain développement que ne devait pas tarder à

prendre ce nouveau mode de locomotion si agréable et vraiment supérieur

à tous les autres, qu'est la locomotion aérienne.

[Illustration with this text: SAINT-DENIS.--L'Abbaye.]

Il faut, avant de terminer, dire ce qu'il advint du _Petit Biscuitier_,

l'adversaire du marquis de la Tour-Miranne après le désastre où disparut

son magnifique yacht aérien.

La force de l'explosion avait été telle que les spectateurs furent

projetés violemment à terre par l'ébranlement de l'air. Ils se

relevèrent étourdis mais heureusement sans autres blessures que quelques

contusions sans importance, et c'est alors que Réviliod constata la

destruction complète de son magnifique yacht aéronautique dont il

ne restait que la nacelle. La détente du gaz comprimé, produite par

l'ouverture brusque et en grand du robinet, qui n'eût dû qu'être

entr'ouvert pour un débit normal, avait causé une telle surpression que

l'enveloppe avait été mise en lambeaux, dont l'aéronaute Neffodor avait

eu grand peine à se dépêtrer.

Le _Petit Biscuitier_ considéra d'un regard atone le désastre, puis

se tournant vers Fruscou qui paraissait, ainsi que Corgival, changé en

statue.

--Voilà qui n'arrivera jamais à une machine volante, murmura-t-il d'une

voix blanche. Décidément l'avenir est au «plus lourd que l'air», et

j'avais tort de fermer les yeux devant l'évidence.

--Bah!... conclut l'ingénieur reprenant ses esprits, ne vous désolez

pas. Ce n'est qu'une «peau» neuve à refaire. Le _Réviliod n° 1_ est

mort, vive le _Réviliod n° 2_!

Le sportsman secoua la tête d'un air navré, mais ne répondit pas. Il

était certain que ses convictions les plus chères se trouvaient rudement

ébranlées, et que son fanatisme pour l'aérostation avait reçu une

sérieuse atteinte. De plus, il songeait que ce naufrage subit, presque

au port, alors qu'il avait une grande avance sur ses concurrents les

aviateurs, était une juste punition du mal qu'il avait essayé de leur

faire. Cette pensée lui remit en mémoire l'auteur de la catastrophe,

mais dans le désarroi des premiers instants, le dangereux bossu avait

disparu, et l'on ne devait jamais savoir ce qu'il était devenu.

Telle fut la fin du dirigeable, et des aventures de l'aéro-yachtman qui

renonça définitivement aux ascensions, laissant désormais le champ libre

à La Tour-Miranne et à ses émules, les vrais fondateurs du tourisme

aérien--le tourisme de l'avenir, on n'en saurait douter maintenant!

Le tour de France en aéroplane · 第 57 / 85 题