A TRAVERS LA FRANCE EN DIRIGEABLE

OU L'ON RETROUVE DES FIGURES DE CONNAISSANCE.--CHARLOT RETROUVE

UNE PLACE.--EN ROUTE POUR L'EST.--METZ.--POURSUIVIS PAR LE

«ZEPPELIN».--EXCELSIOR!--NANCY.--UN PASSAGER DE MARQUE.--UNE NUIT

A BESANÇON.--LYON VU A VOL D'OISEAU.--LE MISTRAL.--L'AÉRONAT

DÉSEMPARÉ.--LE TRAINAGE

--Ainsi, M. Neffodor, nous n'avons plus de mécanicien!...

--Hélas! non, monsieur Réviliod, Gellinier a remis sa démission à M.

Fruscou, et il ne doit plus revenir au parc.

--Prenez un autre aide, alors! Je vous ai prévenu que je me préparais

à une excursion à grande distance et c'est juste au moment où je viens

vous dire d'appareiller que vous m'apprenez que votre second vous lâche!

L'aéronaute leva les bras au ciel avec un geste muet de désolation. Le

_Petit Biscuitier_, nerveux, le sourcil froncé, fit encore quelques pas

en mâchonnant de sourdes paroles, puis il revint se planter devant le

capitaine de son aéronat.

--Voyons, dit-il, ce n'est pas tout que de geindre comme un boulanger

retournant sa pâte, il faut prendre un parti. Il y a bien un ouvrier de

Fruscou capable de remplacer le mécanicien qui nous fait faux bond.

--Je ne crois pas, monsieur Réviliod. Avec tous ces accidents de

dirigeables, on ne trouve plus facilement un mécano qui veuille

abandonner le plancher des... terriens. Ils trouvent tous qu'il y a trop

de risques.

A ce moment, la petite porte donnant accès au hangar à l'intérieur

duquel l'aéronat _le Réviliod n° 1_ était gonflé, prêt à reprendre

l'air, depuis son retour de Trouville s'entr'ouvrit, et la tête du père

Boudain, le gardien de l'aérodrome d'Ecancourt, s'encadra dans cette

ouverture.

--Qu'est-ce que c'est encore?... interrogea le sportsman.

--Excusez-moi de vous déranger, monsieur, répondit le gardien, sa

casquette à la main, mais il y a à la porte un individu qui insiste

comme le diable pour vous parler.

--Vous savez bien, père Boudain, que je ne veux voir personne ici! Aucun

étranger ne doit pénétrer dans le parc.

--C'est pourquoi j'ai laissé l'homme à la porte, malgré ses

gesticulations. Je connais la consigne, monsieur Réviliod. Je vais donc

lui intimer l'ordre de s'en aller, et plus vite que cela, d'autant plus

qu'il n'a pas une dégaine qui me revient ce citoyen-là, avec son dos

tout tortueux et ses oreilles en plats à barbe.

En entendant ces derniers mots, l'aéro-yachtman tressaillit et songea à

une figure connue.

--A-t-il dit son nom? demanda-t-il brièvement.

--Oui, monsieur. Tiburce, le chauffeur, a l'air de le connaître aussi.

C'est un mécanicien qui s'appelle Bader.

--C'est bon! Dites-lui de venir me trouver!

Quelques minutes s'écoulèrent, puis la porte s'ouvrit de nouveau, et le

personnage que nous connaissons déjà se présenta, se dandinant sur ses

jambes torses et promenant ses regards fureteurs de tous côtés.

--Salut, m'sieur Réviliod, dit humblement maître Charlot.

--Ah! vous voilà enfin! articula le _Petit Biscuitier_ en le toisant

sévèrement des pieds à la tête. Et qu'est-ce qui vous a décidé à me

rendre visite, après la façon dont vous avez exécuté--ou plutôt, non,

dont vous n'avez pas exécuté--mes ordres?... En vérité, je ne pensais

plus désormais entendre parler de vous!...

--Ah! monsieur, ne m'accablez pas!... Si vous saviez ce qui s'est

passé!...

--Cela m'indiffère profondément, répliqua vivement Réviliod avec un

coup d'oeil significatif jeté du côté de Neffodor qui écoutait. Vous me

raconterez un autre jour vos petites histoires, aujourd'hui je n'ai pas

le temps. Il faut que je me procure un mécanicien pour mon yacht aérien.

--Ah! monsieur, si vous vouliez!... Je vous en serais si

reconnaissant!...

--Si je voulais quoi?... Reconnaissant de quoi?...

--De me prendre avec vous...

--Comment, et votre situation chez Martin-Landoux?...

--Ah! monsieur, il faut que je vous dise! On a fait une enquête très

sévère à Aérovilla pour tâcher de découvrir l'auteur du sabotage dont

l'aéro du président avait été victime. On n'a rien trouvé, mais cela

n'a pas empêché le patron de balayer tous ceux qui faisaient partie de

l'équipe au moment où l'accident s'est produit. Je suis donc la victime

de mon bon coeur, monsieur Réviliod, vous me comprenez, n'est-ce pas?...

Alors je me suis dit...

--Je vous répète que toutes vos histoires ne m'intéressent pas! coupa

avec tant de sécheresse le sportsman que mon Charlot demeura coi et la

bouche béante, sans oser continuer son récit, dans lequel d'ailleurs il

fardait sans hésiter la vérité, comme à son habitude.

Je retiens seulement, termina Réviliod, le fait que vous vous trouvez

momentanément sans emploi. Voulez-vous, en ce cas, entrer à mon

service...

Pendant un moment, Charlot, médusé par l'imperturbable assurance de son

interlocuteur, ne sut que répondre. Enfin, il parvint à tirer quelques

sons de son gosier.

--Pour le dirigeable?... finit-il par articuler.

--Pour conduire le moteur du dirigeable, oui. En êtes-vous capable?...

--Oh! monsieur Réviliod!... Vous doutez de mes capacités!... Voilà dix

ans que je triture ces bécanes-là.

Le _Petit Biscuitier_ ne put retenir un mince sourire.

--C'est bien! dit-il. D'ailleurs, Neffodor vous mettra au courant si

vous avez besoin de quelques explications, et à partir de cet instant

vous êtes à mon service, et, comme je suis bon prince quoi qu'on en

dise, je vous accorde un salaire journalier double de celui que vous

aviez à l'atelier Landoux!...

--Je vous remercie bien, monsieur, murmura-t-il, quoique... Enfin, c'est

dit, j'accepte et je me mets à vos ordres.

Maître Charlot constatait une fois de plus qu'il avait affaire à

trop forte partie pour lui et qu'il n'avait rien de mieux à faire que

d'accepter les propositions du richissime amateur de tourisme aérien.

Mais, en même temps, il éprouvait un profond ressentiment contre le

jeune homme dont il avait été le jouet, sans en avoir tiré le moindre

avantage. Loin de là, même, car si Martin Landoux pris d'un vague

soupçon, l'avait congédié, c'était bien le _Petit Biscuitier_ qui en

était cause. Et celui-ci lui offrait, pour toute indemnité, un emploi

provisoire de mécanicien! C'était, en vérité, une piètre récompense.

--Si j'avais su!... grommela le tortueux personnage, ulcéré au plus

profond de lui-même. Enfin, le jour viendra peut-être où je pourrai te

rendre la monnaie de ta pièce, toi qui m'as si bien _roulé_!...

Claude Réviliod ne s'occupait déjà plus de lui. Il était revenu au

pilote, demeuré impassible pendant la conversation.

--Eh bien! nous avons un mécanicien maintenant, avait-il repris. Nous

allons pouvoir par conséquent reprendre la route des airs!...

--Dans quelle direction, cette fois, monsieur?...

--Est. Je veux aller inspecter nos places fortes de ce côté-là, et voici

l'itinéraire, sauf, bien entendu, dans le cas où le vent contrarierait

par trop la marche du ballon: Pontoise, Senlis, Soissons, Rethel, Sedan,

Metz, Nancy, Épinal, Belfort, Bourg, Grenoble et Aix-les-Bains, où nous

camperons définitivement.

--Oh! oh! c'est un long voyage, monsieur Réviliod. Combien de jours

comptez-vous mettre à l'exécuter?

--Trois jours, pas davantage; il me semble que cela n'a rien

d'extraordinaire. Premier soir, arrêt à Nancy, deuxième à Pontarlier,

troisième à Aix.

--Bien, monsieur. Dans ce cas, je vais faire expédier dans ces trois

villes les tubes à hydrogène nécessaires pour le ravitaillement, de

façon à ne pas nous trouver dans l'embarras. A quand le départ?...

--Demain matin, si possible.

--Je ferai le nécessaire, monsieur. Tout sera prêt!

--J'emmène seulement mon valet de chambre pour me servir. Vous réglerez

l'équilibre en conséquence. Quant à vous, Bader, vous allez rester ici

et Neffodor vous mettra au courant de votre travail.

Ayant ainsi réglé tous ces détails, le _Petit Biscuitier_ quitta le

hangar en sifflotant d'un air satisfait. Le lendemain matin à huit

heures, il reparaissait, ainsi qu'il l'avait annoncé et s'enquérait si

ses ordres avaient été exécutés.

--Tout est en état pour la route, monsieur, et nous n'attendons plus que

vos ordres, répliqua le pilote.

--Très bien. Dans ce cas faites sortir le ballon et partons

immédiatement.

--Vous pouvez monter en nacelle, monsieur Réviliod; je viens de faire

enlever, comme vous le voyez, les panneaux de la façade du hangar. On

fera le «pesage» à l'intérieur, avant de sortir.

L'équipe de manoeuvres, prévenue, venait d'arriver. Les hommes

s'espacèrent autour de la longue poutre armée constituant la nacelle,

et Firmin, un peu plus aguerri, rangea, dans les compartiments du meuble

ornant le salon aérien, les provisions solides et liquides dont son

maître lui avait ordonné l'achat, puis il monta à bord à la suite de

l'armateur du dirigeable. Le pilote et le mécanicien avaient déjà pris

leur poste, et le réglage de la force ascensionnelle fut rapidement

opéré. Cela fait, le dirigeable fut sorti de son abri et amené sur la

pelouse des départs. Neffodor vérifia encore une fois tous les détails

du délicat mécanisme, puis commanda à l'équipe:

--Attention au commandement, vous autres, pour lever les mains tous

ensemble!... Vous y êtes?... Lâchez tout!....

Le ballon s'enleva majestueusement et vint s'équilibrer vers deux cent

cinquante mètres. L'aéronaute se laissa un moment entraîner dans le lit

du vent pour reconnaître sa direction et sa vitesse, puis il se frotta

les mains avec satisfaction.

--Vent d'ouest, vitesse vingt kilomètres à l'heure. Ça va nous pousser

dans la bonne direction et économiser notre hydrogène!... murmura-t-il.

Il donna, en conséquence, l'ordre à Chariot, immobile auprès du moteur

qu'il avait passé son après-midi de la veille à régler, de mettre en

route les deux cylindres fonctionnant à l'essence et d'embrayer ensuite

l'hélice. Le mécanicien obéit, et aussitôt que le propulseur eut été

mis en mouvement, la vitesse s'accéléra notablement. Neffodor consulta

l'anémomètre.

--5 m. 50 à la seconde de vitesse propre, fit-il encore. A ajouter à

la vitesse du courant nous défilons donc à raison de 40 kilomètres à

l'heure. C'est suffisant pour l'instant!

A neuf heures et demie du matin, l'aéronat traversait Senlis,

reconnaissable à la flèche de son église gothique du XIIe siècle, et

à onze heures il laissait à tribord la ville de Soissons. A ce moment,

l'armateur du navire aérien interpella le pilote.

--Il me semble que nous n'avançons guère! observa-t-il. Nous ne sommes

encore qu'à la patrie des haricots. Comment cela se fait-il?...

--Nous marchons alternativement avec le moteur à pétrole et avec le

moteur à gaz, expliqua Neffodor, ce qui nous donne une moyenne de

quarante à l'heure.

--Allure d'un méchant tortillard de banlieue. Cela nous fera arriver à

minuit à Nancy! Plus vite, donc!

--C'est facile, monsieur Réviliod!... Charlot, les quatre cylindres en

route!...

L'ordre fut exécuté. Lorsque le dirigeable arriva en vue de la colline

ou Laon est juchée, l'aéronaute qui observait attentivement le sol,

annonça à son passager:

--70 kilomètres à l'heure, monsieur. Nous venons de parcourir en une

demi-heure les 35 kilomètres qui séparent Soissons de Reims!...

--Bon, cela va mieux. Continuez à cette vitesse jusqu'à Sedan!...

Les plaines, les forêts, les rivières défilaient sous la nacelle du

dirigeable qui traçait dans l'air qui le portait une trajectoire d'une

absolue régularité, à six cents mètres environ de hauteur. Le _Petit

Biscuitier_ déjeuna tranquillement, servi par Firmin qui avait fini par

se résigner à son sort et se familiariser avec ce genre de locomotion

qu'il abhorrait tout d'abord. Le pilote et le mécanicien eurent leur

part des provisions emportées, et qu'ils absorbèrent sans quitter de

l'oeil la machine et les instruments. Il était deux heures un quart

lorsqu'on arriva en vue de Sedan. Les 260 kilomètres à vol d'oiseau

séparant Écancourt de la frontière avaient été franchis en un peu plus

de cinq heures et demie, soit à l'allure moyenne de 46 kilomètres à

l'heure.

Remettant le moteur en petite vitesse, le pilote conduisit son passager

d'un bord à l'autre de l'immense cuvette qui avait été le théâtre de

l'affreux désastre de l'armée française en 1870. Le ballon plana un

moment au-dessus de la cité et fit lentement le tour de la vallée, de

Bazeilles à Givonne, en passant par Fleigneux, Saint-Menges, le calvaire

d'Illy, tous ces points qui furent témoins de l'inutile héroïsme de

nos soldats. Penché au-dessus du bordage de la nacelle, l'aéro-yachtman

considérait avidement le panorama immense qui s'étendait au-dessous de

lui, et il repassait dans sa mémoire tout ce que l'histoire lui avait

appris de cette guerre désastreuse.

--Longez la frontière et conduisez-moi à Metz!... ordonna-t-il

brusquement à l'aéronaute.

Neffodor se contenta de baisser la tête et ne répondit pas. Il inclina

la pointe du ballon vers le sud-est et l'appareil reprit sa route à

toute allure vers Montmédy et Briey. A cinq heures moins le quart, il

franchissait la frontière, au sud d'Audun-le-Roman et, quelques instants

plus tard, la cité lorraine, maintenant allemande, étala son immense

camp retranché aux yeux des aéronautes qui le considéraient dans son

ensemble de l'altitude de quinze cents mètres qu'ils avaient atteinte.

[Illustration: Le ballon ne tarda pas à dominer le massif de vapeurs.]

Metz, presque entièrement germanisée aujourd'hui, constitue une place

forte de premier ordre. Commandant la trouée de la Moselle, elle a

été depuis 1870 entourée d'une formidable enceinte de forts détachés,

couronnant à l'est de la ville les plateaux de Sainte-Barbe et de

Colombey, et à l'ouest, les hauteurs de Gorze à Saint-Privat. Réviliod

les compta l'un après l'autre en s'aidant de sa carte. Maustein,

Manteuffel, Kameke, Haeseler, Zastrow, Gôben ou de Queuleu, Wurtemberg,

Aversleben ou de Plappeville, et son regard s'arrêta un moment sur les

villages dont les noms rappelaient le funèbre souvenir de sanglants

combats: Gravelotte, Saint-Privat, Rézonville, Mars-la-Tour, Borny.

Le _Petit Biscuitier_ reporta les yeux au-dessous de lui, et considéra

l'agglomération formée par les maisons de la ville, patrie de Pilâtre de

Rozier, le premier des aéronautes, et du maréchal Fabert. Il distinguait

à merveille les sinuosités des deux rivières qui l'arrosent: la Meuse et

la Seille, ainsi que la magnifique flèche qui mesure près de cent

mètres de hauteur qui surmonte la vieille cathédrale, quand soudain il

tressaillit. Du sol venait de se détacher une espèce de long cylindre

jaunâtre, qui s'élevant progressivement, prenait des dimensions de plus

en plus considérables. Le sportsman étouffa une exclamation à cette vue.

--Tiens! un saucisson volant! s'exclama Firmin. On voit bien que nous

sommes en Allemagne; les Prussiens vont jusqu'à faire de la charcuterie

aérostatique!...

--Ce n'est pas un saucisson, rétorqua Charlot qui avait entendu. C'est

un mirliton!

--Ce n'est ni l'un ni l'autre, prononça à son tour le pilote qui avait

reconnu du premier coup d'oeil la nature de l'objet. C'est un dirigeable

allemand, un _Zeppelin,_ qui vient sans doute nous demander qui nous

sommes et ce que nous venons faire au-dessus de Metz.

--Eh bien! répondons-leur et montrons qui nous sommes aux officiers

qui le montent! déclara Claude Réviliod. Neffodor, déployez le grand

pavillon de l'arrière!...

L'aéronaute se leva, et donnant un coup sec sur la drisse le maintenant

roulé, il fit s'allonger un large drapeau de soie tricolore attaché

au-dessous de la pointe arrière de l'aéronat.

A la vue de l'emblème national, une longue traînée de lest fusa

au-dessous du dirigeable allemand dont on pouvait maintenant reconnaître

les gigantesques proportions. Il ne tarda pas à arriver à l'altitude où

planait le _Réviliod_; des moulinets se mirent à tourner aux deux bouts

du long «saucisson» et le formidable vaisseau parut se précipiter sur le

yacht aérien qui portait le _Petit Biscuitier._

--Holà! s'écria Firmin dont la bravoure n'était pas la principale

qualité. Ils se précipitent sur nous! Ils vont nous pulvériser!...

--Que dois-je faire, monsieur Réviliod? interrogea le pilote. Faut-il

remettre en grande vitesse?...

--Fuir devant ces gens-là! tonna le sportsman. Jamais! Montrons-leur ce

que les Français savent faire. Vous avez du lest?...

L'aéronaute jeta un coup d'oeil autour de lui.

--120 kilos, environ, monsieur Réviliod.

--Eh bien, montons le plus haut possible, afin que ce mastodonte poussif

qui nous menace ne puisse nous suivre! _Excelsior!_

Obéissant à cet ordre, Neffodor projeta successivement le contenu de

deux sacs par-dessus bord et en même temps il fit remettre la machine en

marche et obliqua les lames de persiennes de l'aéronat, et le gouvernail

de direction, de manière à décrire de vastes orbes tout en s'élevant

d'une manière continue. On arriva à deux mille mètres.

L'aéronat allemand, un moment immobile, n'avait pas tardé à imiter

l'exemple de ce myrmidon qui osait le narguer; un nuage de sable se

répandit dans l'espace et il monta à son tour. Bientôt il reparut à la

hauteur du _Réviliod._

--Encore du lest, Neffodor, encore du lest!... ordonna le _Petit

Biscuitier._ Quand nous devrions jeter jusqu'à nos bottes par-dessus

bord, il ne faut pas nous laisser dépasser par ces mangeurs de

choucroute!...

La manoeuvre fut recommencée et le ballon pénétrant dans d'épais cumulus

se perdit un instant, mais il ne tarda pas à émerger et dominer le

massif de vapeurs.

--Trois mille deux cents mètres!... annonça orgueilleusement

l'aéronaute. Jamais encore un dirigeable n'est monté à pareille

altitude!...

A cette hauteur, l'aéronat planait au-dessus d'une mer de nuages

éclatante de blancheur, et son ombre se reflétait, entourée d'un

arc-en-ciel irisé, sur ce plancher de vapeurs.

--L'auréole des aéronautes!... annonça tranquillement le pilote.

--Et le _Zeppelin,_ qu'est-ce qu'il est devenu? répliqua son passager.

On ne le voit plus!...

--Il n'aura pas osé se risquer à une pareille altitude, c'est

certain!...

--Eh bien! voilà qui montrera aux Teutons que nous ne craignons pas

leurs Léviathans de quinze mille mètres cubes et leur prouvera qu'avec

un minuscule ballonnet de seize cents mètres seulement nous pouvons leur

faire la nique. Maintenant, il se fait tard, en route pour Nancy!...

--Dans une heure nous y serons.

Pour compenser la perte de lest effectuée afin de s'élever à cette

altitude relativement considérable pour un aéronat de la taille du

_Réviliod n° 1_, Neffodor dut soupaper à plusieurs reprises. En quittant

le plateau supérieur des nuages, l'auréole aux sept couleurs disparut,

mais, en scrutant attentivement l'horizon de l'est, dans les brumes

duquel s'estompait la ville de Metz, le _Petit Biscuitier_ aperçut

encore, comme un mince trait d'union le dirigeable allemand qui, ayant

renoncé à la lutte en hauteur, regagnait son hangar dans l'un des forts

hérissant la crête lorraine.

--Bon voyage! grommela ironiquement l'aéro-yachtman, et au plaisir de ne

pas vous revoir!...

L'aéronat ne tarda pas à repasser la frontière et à revenir en vue de la

terre, terre française cette fois!--et à distinguer Pont-à-Mousson.

Le soleil commençant à s'abaisser sur l'horizon la température était

moindre et, le gaz se contractant, la descente se précipita. Bientôt

on ne fut plus qu'à deux cents mètres du sol, et l'aéronaute dut se

débarrasser de ce qui lui restait de lest pour éviter d'être précipité

dans un bois que l'on traversait.

[Illustration: NANCY.--Porte de la Craffe. Cliché des Monuments

Historiques.]

--Heureusement nous ne sommes plus qu'à une douzaine de kilomètres de

Nancy, murmura-t-il en vidant peu à peu son dernier sac de sable. Nous

sommes complètement à sec de lest et il ne doit plus rester trois litres

d'essence dans les réservoirs. Il est grand temps de reprendre terre!...

Enfin la Meurtrie apparut, la route de Château-Salins fut traversée,

et le pilote dirigea la course du navire aérien vers le plateau

de Malzéville, qui lui offrait un terrain propice pour effectuer

l'atterrissage, et où le génie avait fait élever un hangar dans le but

d'abriter le dirigeable destiné à la place de Nancy, dirigeable encore à

ce moment en cours de fabrication chez le constructeur.

Le vent étant presque complètement tombé avec l'approche de la nuit,

l'aéronat put mettre en panne, ses guideropes étant largement étendus

sur le sol, et attendre l'arrivée des soldats qui accouraient du

fort voisin. Bientôt une trentaine de bras vigoureux halèrent sur les

cordages et la nacelle toucha le sol. Il y avait onze heures que le

_Réviliod_ naviguait, et il avait parcouru plus de cent lieues depuis

son départ d'Ecancourt.

Le _Petit Biscuitier_ descendit de son salon, après que Neffodor eut

pris la précaution de faire monter deux soldats à bord afin de remplacer

son poids. Il s'enquit s'il lui serait possible d'obtenir de la Place

l'autorisation d'abriter son appareil à l'intérieur du hangar dans le

cas où celui-ci serait encore disponible, et un caporal s'offrit à le

conduire au capitaine adjudant-major, au fort, qui, seul, avait qualité

pour lui répondre. Il était nuit noire lorsqu'il revint, accompagné par

l'officier qui avait eu la complaisance de téléphoner immédiatement à

la Place pour demander des ordres et savoir s'il pouvait faire ouvrir le

hangar. L'autorisation sollicitée avait été accordée, et en conséquence

des sapeurs furent commandés pour démonter les panneaux de la façade.

Enfin l'aéronat fut garé, et, après avoir été alourdi par une surcharge

de lest, le pilote et le mécanicien purent le quitter.

--Douze heures de ballon d'affilée, c'est un peu beaucoup, vrai!...

grogna Charlot en mettant pied à terre.. Je suis moulu!... En voilà une

étape qui peut compter!... Il est enragé, le patron!...

--En attendant, répliqua son chef, nous aurons de l'ouvrage demain à

regarnir le ballon. Il a perdu près de trois cents mètres cubes de gaz.

Pourvu que nous ayons suffisamment d'hydrogène avec les vingt bouteilles

que j'ai fait envoyer! C'est qu'on en a dépensé pendant ce voyage pour

alimenter le moteur et grimper à trois mille mètres!...

Charlot eut un geste de mauvaise humeur.

--Eh bien! si l'on n'en a pas suffisamment, marmotta-t-il, on en

sera quitte pour ne pas aller plus loin et ce n'est pas moi qui m'en

plaindrai. En voilà un métier!...

Une grave déconvenue attendait, le lendemain matin, l'aéronaute.

Lorsqu'il se rendit à la gare pour prendre livraison des tubes de gaz

comprimé qui avaient dû être expédiés dès l'avant-veille de l'usine

de fabrication d'Issy-les-Moulineaux, rien n'était arrivé; Neffodor

téléphona alors au fournisseur qui dut avouer, vérification faite,

que la commande n'avait pas été exécutée et que les bouteilles d'acier

étaient encore au magasin. Le capitaine du _Réviliod_ s'emporta et

voulut tempêter contre l'incurie de l'industriel, mais à ce moment la

communication téléphonique fut coupée, et l'infortuné Neffodor n'eut que

la ressource d'aller porter ses doléances à son armateur, qu'il trouva

en compagnie de nombreux officiers du génie de la place.

--Diable! fit le _Petit Biscuitier_ en apprenant cette fâcheuse nouvelle

et fronçant le sourcil avec mécontentement, comment allons-nous faire

dans ce cas pour poursuivre notre voyage?...

--Nous serons bien forcés d'attendre au hangar l'arrivée des tubes

d'hydrogène, hasarda l'aéronaute.

--Je vais vous adresser en même temps une offre et une demande, articula

un officier en s'adressant à Réviliod.

--Parlez, commandant, répliqua courtoisement celui-ci.

--Vous avez besoin d'une grande quantité d'hydrogène pour ravitailler

votre ballon?...

L'armateur se tourna vers le pilote qui répondit pour lui:

--Oh! deux cent cinquante à trois cents mètres cubes environ!

--Bon! avec le grand appareil à circulation du parc d'aérostation, il

n'y en aurait pas pour une heure à fabriquer cette quantité de gaz.

Eh bien! poursuivit l'officier en se tournant vers Réviliod, mon cher

camarade,--je puis bien vous appeler ainsi, puisque vous êtes lieutenant

de réserve!--je vais formuler ma proposition. Vous nous avez expliqué

tout à l'heure que votre voyage de circumnavigation aérienne allait vous

conduire à Épinal puis à Belfort. Or, je dois me rendre, pour affaires

de service, dans cette dernière place forte. Si vous voulez bien

m'accorder une place à votre bord, je me fais fort de mon côté de vous

obtenir du général l'autorisation d'utiliser l'appareil à hydrogène du

parc militaire.

--Comment donc!... mais très volontiers, mon commandant!... s'écria

vivement le sportsman. Je serai très heureux de pouvoir vous offrir à

déjeuner à bord de mon petit yacht aérien de plaisance.

--Tiens, ce ne sera pas banal, en effet, et je vous remercie de

l'invitation. Mais il faut nous hâter; Belfort est à cent cinquante

kilomètres d'ici, et nous n'y serons pas avant ce soir.

--Croyez-vous! proféra avec un mouvement d'orgueilleuse satisfaction

le _Petit Biscuitier._ Mon aéronat possède une vitesse propre de 45

kilomètres à l'heure, et pour peu que le vent nous aide comme hier, nous

n'en avons pas pour trois heures!...

--Vraiment!... C'est merveilleux pour un dirigeable!

--Certainement. Cela vaut un peu mieux que les aéroplanes dont on nous

rebat les oreilles. A propos, avez-vous entendu parler, commandant,

du fameux tour de France entrepris par une bande de fous qui ont la

prétention de faire ce parcours avec les machines à la mode?...

--Les journaux annoncent que la caravane dont vous parlez vient

d'arriver à Bordeaux.

--Et combien reste-t-il encore d'aéroplanes intacts?...

--Mais, je crois la caravane encore au complet, comme au départ...

--Enfin, laissons cela, coupa l'aéro-yachtman en faisant un geste comme

pour écarter de son esprit des pensées désagréables, et occupons-nous de

notre prochain départ pour Belfort.

--Vous avez raison. Je cours chez le général de brigade solliciter

l'autorisation en question.

Il était à ce moment neuf heures du matin. A onze heures et demie, le

dirigeable était tiré à bras hors du hangar et amené à l'endroit même

où il avait atterri la veille. Il avait repris sa belle forme de fuseau,

luisante et tendue, car il n'avait pas absorbé moins de 310 mètres cubes

de gaz hydrogène pur,--presque le cinquième de sa capacité totale.

A 200 mètres de haut, le pilote fit mettre les quatre cylindres du

moteur en mouvement, car le vent d'ouest, qui régnait depuis plusieurs

jours, était assez vif, et il dut diriger le nez du ballon vers

Neufchâteau pour atteindre, après deux heures de marche, Épinal. Pendant

ce temps, le _Petit Biscuitier_ avait fait les honneurs de son yacht

aérien au commandant Chevallier, et Firmin, décidément aguerri contre

le mal de ballon, avait correctement fait son service et dressé un «menu

aérostatique» des plus confortables, et qu'avait apprécié l'officier,

fin gourmet.

--Nous voilà en pleines Vosges, remarqua l'armateur, en humant un

moka parfumé; le panorama est vraiment grandiose; mais, dites-moi,

commandant, sommes-nous encore loin de Belfort?...

--Environ vingt lieues à vol d'oiseau, mon cher ami. Et c'est, comme

vous le voyez, un pays très accidenté en même temps que très boisé.

Ainsi, Épinal que nous venons de traverser, est à 340 mètres;

Remiremont, où nous allons arriver est à 613 mètres, et nous avons

devant nous les sommets arrondis du Hohneck et du Ballon d'Alsace qui

dépassent 1.200 mètres!

--Oh! nous n'irons pas passer juste au-dessus de ces «ballons-là»,

commandant.

[Illustration: BELFORT.--La citadelle.]

Ce ne sont pas des Zeppelin pour que nous dépensions pour eux jusqu'à

notre dernier gramme de lest!

Pendant que s'échangeait cette amicale conversation, l'aéronat

continuait à avancer avec la rectitude d'un projectile, et effrayait par

le bruit de son hélice toute la gent emplumée des forêts qui; le prenant

sans doute pour un formidable oiseau de proie, fuyait en désordre dans

toutes les directions.

Le pilote, laissant à l'est le dôme du ballon d'Alsace, descendit en

plein sud et à quatre heures de l'après-midi, le yacht aérien arriva

au-dessus des ouvrages avancés de la forteresse de Belfort. Contrarié

par le vent d'ouest, il avait mis quatre heures et demie pour parcourir

150 kilomètres.

--Tâchez donc de nous amener sur les glacis du fort des Barres!...

recommanda l'officier au pilote.

Neffodor manoeuvrant en conséquence, obligea le ballon à s'abaisser

jusqu'à ce que les guideropes arrivassent au contact du sol, puis

faisant tête au vent il parvint à immobiliser l'appareil, que des

soldats accourus en toute hâte du fort voisin, amenèrent jusqu'à terre.

Le commandant Chevallier quitta alors là nacelle, et tout en serrant

cordialement les mains de son hôte de quelques heures, il lui dit:.

--Alors vous persistez à continuer votre route sur Besançon?...

--Certainement. Ne vous ai-je pas dit que l'on m'attendait demain à

Aix-les-Bains?...

--Laissez-moi alors vous donner un dernier renseignement avant de vous

quitter. Lorsque vous arriverez près de Besançon, vous remarquerez, sur

l'une des collines entourant la ville, non loin de la gare de la Miotte,

un fort imposant: le fort Brégille. Le commandant de ce fort est un de

mes meilleurs amis, remettez-lui ma carte avec ce mot lorsque vous aurez

pris terre. Je suis sûr que vous serez bien accueilli.

--Est-ce que le fort possède un hangar pour dirigeables?...

--Certainement, comme presque toutes les villes frontières. S'il n'est

pas, ce qui est probable, occupé, vous pourrez y loger votre ballon,

comme vous avez fait à Nancy. Est-ce qu'en cas de guerre vous ne le

mettriez pas à la disposition de la défense nationale?...

--Vous n'en doutez pas, commandant, et je souhaite que, si le cas vient

à se produire, il soit affecté au service de la place à laquelle vous

appartenez.

Les deux hommes échangèrent une dernière poignée de mains.

--Adieu, commandant! cria Réviliod.

--Non, pas adieu, au revoir, et grand merci de m'avoir pris comme

compagnon de voyage!...

Déjà l'aéronat délivré bondissait dans les airs et l'officier, entouré

des soldats ayant aidé à l'escale, se rapetissait dans l'éloignement.

Le pilote avait mis le cap au sud-ouest vers Montbéliard et

Baume-les-Dames, mais le courant ouest qui continuait à souffler

contrariait fortement sa marche. Il fallut presque une heure pour

atteindre Montbéliard. Neffodor grommela:

--Si nous continuons de ce train-là, nous arriverons à Besançon à

minuit, et nous n'aurons pas assez d'essence pour aller jusque

là. Essayons si nous ne trouverons pas en montant un courant moins

défavorable.

Manoeuvrant les lamelles de l'aéroplane en même temps qu'il vidait deux

sacs de lest coup sur coup, l'aéronaute, qui jusque-là avait maintenu

une altitude variant entre six cents et mille mètres au-dessus du niveau

de la mer, s'éleva jusqu'à près de deux mille mètres. Bien loin de

s'apaiser, le vent était plus rapide, à cette hauteur que près du sol.

--Diable!... Diable!... nous n'avançons presque plus maintenant, grogna

le pilote.

Devant l'insuccès de sa tentative, il se résigna à redescendre le plus

bas possible, en se fiant à la condensation due à l'approche du soir.

A sept heures vingt minutes, l'aéronat n'était encore qu'en vue

de Baume-les-Dames. Il avait fallu trois heures pour parcourir

soixante-douze kilomètres!

--Pas même du vingt-cinq à l'heure!... ce n'est pas brillant!...

marmonna encore l'aéronaute. Et avec cela l'essence qui va manquer et

nous sommes encore à huit lieues de Besançon!...

Heureusement, avec la fraîcheur du soir, la brise cessa tout d'un coup,

ce dont on put s'apercevoir à l'immobilité des feuillages succédant

à leur agitation continuelle. Le brave Neffodor se sentit délivré de

l'inquiétude qui l'oppressait depuis de longues heures. Profitant du

calme, il fit activer la marche dû moteur, et en trois quarts, d'heure,

les 32 kilomètres de Baume-les-Dames à Besançon furent abattus, et il

faisait encore clair lorsque le yacht aérien lança ses guideropes sur

les glacis du fort Brégille. L'appel strident de la sirène dont le

dirigeable était muni fit accourir tous les soldats qui erraient dans

les cours de la forteresse, et leur aide fut précieuse pour reprendre

sans encombre contact avec le sol. Aussitôt l'aéronat solidement

maintenu, l'aéro-yachtman s'adressa à un adjudant, demandant à parler au

commandant Tarlé, pour qui le chef de bataillon du génie Chevallier

lui avait remis un mot. Au nom du chef du fort, le sous-officier se

confondit en politesses et courut prévenir le commandant de l'arrivée

du dirigeable. Dix minutes ne s'étaient pas écoulées que l'officier

arrivait, ayant interrompu son repas pour accourir plus vite. En égard

pour la recommandation de son collègue de Nancy, l'officier accorda à

Réviliod la permission que celui-ci demandait de garer son aéronat dans

le hangar militaire.

--Vous seriez venu huit jours plus tard à Brégille, dit cordialement

le commandant, qu'il m'eût été impossible de déférer au désir que vous

manifestez, quelle que soit l'envie que j'ai d'être agréable à mon ami

Chevallier, car on m'a annoncé l'arrivée imminente du dirigeable type

«République» destiné à la place de Besançon.

--Je ne saurais trop vous remercier, commandant, de votre amabilité,

répliqua le sportsman, et je vais immédiatement profiter de votre

autorisation. L'aéronat fut rentré dans l'immense hangar destiné à

contenir un vaisseau aérien trois fois plus grand que lui, et le _Petit

Biscuitier_, suivi de ses hommes, put gagner la cité bisontine, qui

s'étendait à ses pieds, avec ses mille lumières.

Le lendemain, lorsque Neffodor se présenta à la gare pour réclamer les

bouteilles d'hydrogène comprimé, il eut la surprise de constater que

l'usine avait expédié le double de la quantité de tubes qu'il avait

demandé.

--Ils ont ajouté les tubes qu'ils avaient oublié d'envoyer à Nancy, sans

aucun doute, songea l'aérostier. C'est une drôle de façon de corriger

une bévue, mais nous tâcherons qu'elle ne soit cependant pas inutile,

car on a encore diablement perdu de gaz pendant cette dure journée

d'hier!

L'aéronaute fit charger les tubes d'acier sur une voiture, qui prit

aussitôt la route du fort. Le regarnissage du ballon venait d'être

terminé, et deux cent soixante mètres cubes d'hydrogène avaient été

transfusés dans l'enveloppe de soie caoutchoutée pour compenser les

pertes de la veille, Chariot, aidé d'un pioupiou qui s'était mis à sa

disposition, terminait le remplissage des réservoirs d'essence, lorsque

le «patron» Claude Réviliod parut, l'air tout guilleret.

--Eh bien! interrogea-t-il, tout est prêt?... C'est aujourd'hui que nous

arriverons à Aix?...

--Je l'espère, monsieur, répliqua simplement le pilote.

--Ah! à propos, dites-moi, quelle est la distance de Besançon à Lyon?...

--Par Poligny, Lons-le-Saunier et Bourg, il y a deux cents kilomètres,

monsieur Réviliod.

--Bon! Vous allez nous conduire d'abord au-dessus de la deuxième ville

de France. Ensuite, combien y a-t-il de Lyon à Grenoble?

--Trente lieues environ.

--Alors, notre point définitif d'escale sera Grenoble. Demain, si

le temps continue à se maintenir au beau fixe, nous nous promènerons

au-dessus des Alpes avant d'atteindre notre port d'attache: Aix.

D'ailleurs nous serons, j'en suis sûr d'avance, reçus à Grenoble comme

nous l'avons été dans toutes les places fortes de l'est; c'est-à-dire

d'une façon charmante, et nous y trouverons des ressources qui

n'existent pas à Aix. Tout bien réfléchi, conduisez-nous à Grenoble.

--Oui, monsieur Réviliod.

Lorsque l'aéronat eut quitté en présence du commandant Tarlé, de ses

officiers et de toute la garnison, le hangar où il avait été abrité

pendant la nuit, le pilote inspecta le ciel, que traversaient à une

grande hauteur de petits nuages blancs qui voguaient avec une excessive

rapidité.

--Hum! murmura-t-il, un changement de temps est prochain et cela ne

m'étonnerait pas si nous avions demain de la pluie ou du vent!

[Illustration: LYON.--Le palais de Justice et le coteau de Fourrières.]

A l'altitude de 400 mètres, où naviguait le yacht aérien, régnait un

faible courant de nord-ouest ne contrariant que faiblement la marche. Le

départ s'étant effectué à onze heures moins quelques minutes, il était

près de trois heures et demie lorsque l'aéronat arriva au-dessus

de Lyon, après avoir traversé tout le pays des Dombes, facilement

reconnaissable à ses nombreux étangs, qui faisaient songer à la Sologne

au-dessus de laquelle Réviliod était passé en compagnie des châtelains

des Frênes lors de sa première sortie. Le dirigeable se maintint un

moment en station à 650 mètres, de haut au-dessus de la vaste cité,

qu'il traversa du nord au sud, du parc de la Tête-d'Or à la Mulatière où

la Saône se jette dans le Rhône. Accoudé à son balcon, Claude Réviliod

promenait ses regards sur toute l'étendue de la ville, dont les

monuments se distinguaient admirablement, grâce à l'extraordinaire

transparence de l'atmosphère. Après avoir franchi le Rhône, dont les

eaux limpides tranchaient avec les eaux jaunâtres de la Saône, le

dirigeable passa à la hauteur de la montagne de Fourvières couronnée par

sa basilique, et perpendiculairement au-dessus de la gare de Perrache.

Le vent avait tourné au nord et il fraîchissait singulièrement,

accélérant la vitesse propre de l'aéronat, si bien qu'en arrivant

à Vienne dans le Dauphiné, Neffodor donna au mécanicien l'ordre de

ralentir à son minimum la marche du moteur à pétrole dont les deux

cylindres seuls travaillaient depuis l'arrivée à Lyon. Décidé à se

maintenir le plus près possible du sol pour éviter de perdre inutilement

du gaz, l'aéronaute résolut de descendre le cours du Rhône jusqu'à

l'endroit de son confluent avec l'Isère dont il remonterait ensuite

le cours jusqu'à Grenoble, au lieu de s'élever à une grande altitude

au-dessus du massif montagneux du Dauphiné.

Bien que le moteur eût presque stoppé et tournât à son minimum de tours

par minute, la vitesse de translation s'accroissait de plus en plus,

et le pilote remarqua, non sans inquiétude, que les nuages voguant vers

quinze cents ou deux mille mètres, filaient encore plus vite dans la

direction du sud. Les 86 kilomètres de Vienne à Valence furent abattus

en cinquante-six minutes.

--Diable! monologua l'aéronaute, nous faisons maintenant du quatre

vingts à l'heure!... En voilà un satané courant, cela ne va pas être

facile de remonter à Grenoble si ce damné vent ne cesse pas!

Le confluent de l'Isère approchait, il fallait agir sans délai. Charlot

remit les deux moteurs en marche; l'hélice accéléra son mouvement de

rotation et le pilote braqua le gouvernail d'arrière pour effectuer

un virage et naviguer vers l'est. Cette manoeuvre eut pour résultat

de placer l'aéronat en travers du lit du vent, et au bout d'un

instant Neffodor put constater qu'il dérivait vers le sud sans gagner

sensiblement vers l'orient. La vitesse propre du navire aérien était

insuffisante pour le déplacer à angle droit du courant qui l'emportait.

La situation était grave et le pilote se tourna vers le propriétaire de

l'aéronat pour lui faire part de ses remarques.

--Quoi! s'exclama le _Petit Biscuitier_, nous ne pourrions pas dévier de

ce maudit courant d'air!... Ce serait un peu fort, avec un moteur aussi

puissant que le nôtre! Forcez la vitesse, morbleu! Forcez!...

L'aéronaute transmit au mécanicien l'ordre qu'il venait de recevoir:

Avec un mauvais sourire sur les lèvres, Charlot obéit et poussa la

manette d'avance à l'allumage à l'extrémité de sa course, en même temps

qu'il ouvrait en grand l'admission des gaz. Une violente trépidation

secoua la nacelle en même temps que s'accroissait l'intensité du

sifflement de l'hélice à l'avant.

--Eh bien! avançons-nous maintenant, interrogea impatiemment le

sportsman.

Penché en dehors du bordage, Neffodor examinait attentivement des points

de repère sur le sol.

--Oui! monsieur, finit-il par répondre, nous gagnons dans l'est, mais

bien lentement.

--Qu'importe, pourvu que nous arrivions.

Mais ce qui était à prévoir depuis un moment se produisit subitement.

Un craquement terrifiant qui ébranla la machine retentit soudain et le

moteur s'arrêta.

--L'arbre de couche est rompu!... déclara tranquillement Charlot. Nous

sommes flambés!...

Un long gémissement strangulé, semblable au cri d'un chien hurlant à

la lune lui répondit, s'échappant de la gorge contractée de l'infortuné

Firmin qui s'écroula sur le tapis du salon en murmurant:

--Nous sommes perdus!... Je l'avais bien prévu!...

Claude Réviliod était resté quelques secondes comme pétrifié, mais il se

ressaisit vite, et brièvement:

--La machine est hors de service?... scanda-t-il.

--Oui, monsieur Réviliod. Nous partons à la dérive, répliqua l'aéronaute

qui n'avait rien perdu de son calme habituel.

--Dans ce cas, nous nous trouvons dans les mêmes conditions qu'un ballon

libre ordinaire. Il faut manoeuvrer en conséquence, voilà tout.

Neffodor secoua la tête.

--Cela ne va pas être commode, déclara-t-il, car, si je ne me trompe,

c'est bel et bien un coup de mistral qui nous emporte, et il est

difficile de lutter contre un vent pareil. Enfin je vais faire pour

le mieux, mais attendez-vous à un coup de tampon sérieux au moment de

l'atterrissage. Seulement je vous ferai remarquer, monsieur, que je

serai obligé de dégonfler le ballon afin d'éviter qu'il ne soit détruit

par la tempête. Il est même heureux qu'on ait pensé à le munir d'un

panneau de sûreté!

--Faites pour le mieux, mon brave Neffodor, répliqua le _Petit

Biscuitier_ qui avait retrouvé tout son calme. Je me fie entièrement à

votre expérience et à votre habileté professionnelle.

Pendant cette conversation, l'aéronat désemparé avait continué à être

entraîné, comme une épave inerte, par le mistral. Déjà Montélimar

disparaissait dans l'éloignement, et Orange se distinguait à une faible

distance. Abandonnant ses volants de commande, désormais inutiles,

l'aéronaute s'empressait de tout disposer à bord pour l'atterrissage

prochain. Tout ce qui pouvait se déplacer, dans le salon comme dans la

chambre des machines, fut soigneusement amarré; les guideropes furent

largués et l'ancre mise en veille sur le bord de la nacelle, prête à

être précipitée sur le sol par Charlot au commandement du capitaine

de bord. Pendant le temps exigé par ces préparatifs, le ballon avait

dépassé, dans une frénésie de vitesse, Avignon et Tarascon. Depuis

Valence, la rapidité s'était constamment accrue, et Neffodor l'évalua à

cent dix kilomètres à l'heure, mais il se garda de faire part de cette

réflexion à ses passagers, de crainte de les effrayer.

--Cela va être dur, mâchonna-t-il dans sa moustache.

Un cri qui n'avait plus rien d'humain le fit sursauter.

--Là!... Là-bas! La mer!... Nous allons être noyés!... s'était exclamé

le valet de chambre qui s'était redressé sur les genoux et regardait

l'espace d'un air fou.

--En effet, c'est la Méditerranée, répondit l'aéronaute après avoir

considéré un instant la ligne brillante et moirée bordant l'horizon,

mais rassurez-vous, nous n'irons pas, j'espère, jusque-là. Voici Arles

et la plaine de la Crau, nous allons essayer d'atterrir. Maintenant,

à mon signal, vous vous cramponnerez de votre mieux aux cabillots

du plafond de la nacelle, en levant les jambes pour ne pas recevoir

directement le choc, et tenez ferme, il y va de votre existence!...

Ce petit _speech_ terminé, le capitaine jeta un dernier coup d'oeil

au-dessous de lui sur le sol qui défilait à une allure vertigineuse,

puis il saisit la corde de la soupape.

--Allons-y gaiement, grogna-t-il. Nous ne sommes plus qu'à deux lieues

de la grande bleue.

Le gaz s'échappa avec un soufflement rauque, parfaitement perceptible,

de l'ouverture de la soupape ouverte en grand. La terre sembla se

précipiter comme une marée montante vers les voyageurs. Les guideropes

touchèrent et s'étalèrent largement sur la plaine aride.

--Attention!... cria l'aéronaute d'une voix éclatante, tenez-vous bien,

nous touchons!... Charlot, l'ancre!...

Un choc effroyable ébranla tout le navire aérien qui parut s'aplatir

sur le sol, effondrant entre la nacelle et le ballonnet compensateur

les lamelles de l'aéroplane. Il rebondit dans les airs avec une force

terrible, et retomba pour se relever encore, l'ancre traçant un long

sillon dans le sol pierreux sans pouvoir mordre nulle part.

--Tenez-vous bien!... Tenez-vous bien!!...

--Ah! je suis mort, cette fois! gémit Firmin, convulsivement accroché

aux cabillots du plafond, ses longues jambes ballottant dans le vide, et

recevant cette grêle de horions sans pouvoir en éviter un seul.

Réviliod, les dents nerveusement serrées, ne disait rien. Il perçut

comme un déchirement de soie, et, arraché cette fois de son support par

la violence de la secousse, il roula sur le tapis!

--C'est fini! cria d'une voix de triomphe l'aéronaute. Nous sommes à

terre. Tout le monde peut descendre!

Le tour de France en aéroplane · 第 53 / 85 题