LE MASSIF CENTRAL.

TOULOUSE ET RODEZ.--LES CAUSSES ET LES PLATEAUX DU

TARN.--MARVÉJOLS.--GARABIT ET LE VIADUC.--SAINTE-ENIMIE.--LES GROTTES

DE DARGILAN.--LE PUITS DE PADIRAC.--LA GROTTE DES FÉES.--BRAMABIAU ET

L'AICOUAL.--ALAIS, UZÈS, ARLES.--UN COUP DE MISTRAL.

--Eh bien! cousine, qu'est-ce que vous dites de Toulouse?...

--Je pense que c'est une ville qui mérite son renom. Que de monuments

elle renferme!... L'église Saint-Sernin, surtout, ce magnifique

échantillon du style roman au XIe siècle, n'est-ce pas admirable!....

Et la cathédrale Saint-Etienne, le Taur avec son clocher fortifié, les

Jacobins, le Capitole avec les restes de l'ancien beffroi, et enfin le

Musée avec sa façade reconstituée par Viollet-le-Duc, tout cela n'est-il

pas intéressant?...

--Pour les personnes qui trouvent du charme à contempler les oeuvres

du passé, je n'en disconviens pas, cousine, mais je vous avoue que

je commence à avoir une indigestion de monuments historiques, et vous

savez, ça pèse lourd sur l'estomac, un monument historique! J'ai soif de

la vraie nature et c'est pourquoi je suis satisfait de savoir que demain

nous allons visiter des pays souterrains fort curieux.

--En attendant, mon cher René, terminons, voulez-vous, notre promenade à

travers la cité ruthénienne.

--Hein! vous dites, cousine?...

--Je dis que les habitants de Rodez s'appelant les _Ruthéniens_, c'est

le qualificatif qui s'applique, je crois, à tout ce qui se rapporte à

leur ville. Mais, à propos, quelle est cette place, René?...

[Illustration: TOULOUSE..--Le Capitole.]

Les promeneurs, qui venaient de l'immense esplanade ou _foirail_, d'où

l'oeil découvre au loin toute la campagne parsemée de châteaux et de

parcs, et où se trouvent les casernes et l'établissement des Haras,

faisaient à pied le tour de Rodez, où la caravane était arrivée depuis

une heure à peine, et ils étaient parvenus sur une petite, place ornée

d'une jolie fontaine portant une statue d'Hercule, l'une des premières

oeuvres du sculpteur Denys Puech.

--Ma foi, cousine, répondit le secrétaire de l'_Aéro-tourist_, je crois

que nous devons être place du Lycée, car voici une porte monumentale

dont le fronton indique la nature de cet établissement. Mais tenez, nous

voici au portail de la cathédrale dont le clocher nous a servi de point

de repère presque depuis Albi. En faisons-nous l'ascension?... Il n'a

que quatre-vingt-deux mètres de haut.

--Vous voulez rire, René, des aviateurs comme nous grimper à pied au

sommet d'un clocher!...

--C'est vrai. Nous irons, si cela nous plaît, nous percher sur le

paratonnerre, sans nous essouffler le moins du monde. Faisons donc le

tour des bâtiments tout simplement.

Les touristes donnèrent encore un regard à l'immense construction de

l'évêque François d'Estaing. Le clocher de la cathédrale de Rodez est

carré jusqu'au tiers de sa hauteur, puis il s'élève en forme de tour

octogonale flanquée de quatre tourelles qui reposent sur les angles de

la base et sont une ingénieuse transition de la forme carrée à la forme

ronde. La tour principale est terminée par une plate-forme, au milieu

de laquelle est une coupole qui renferme le timbre de l'horloge et porte

une statue colossale de la Vierge. Les sommets des quatre tourelles,

dont la hauteur égale presque celle de la grande tour, sont surmontées

des statues des quatre évangélistes. On parvient aux galeries pratiquées

sur des encorbellements situés à trois étages différents de la tour, par

un escalier en escargot dont la lanterne à jour est de l'exécution à

la fois la plus hardie et le travail le plus délicat. Les fenêtres et

toutes les niches avec les statues de saints sont des merveilles de

sculpture. Sous la Révolution, cette oeuvre magnifique allait être

détruite; elle fut sauvée par des Amis des arts qui eurent l'idée de

dédier le monument à Marat.

La cathédrale par elle-même, commencée dans la seconde partie du XIIIe

siècle, est une superbe église bâtie en forme de croix latine. La

hauteur des voûtes, l'immense circonférence des vitraux, la teinte des

pierres et le jour sombre en font un imposant vaisseau, dont l'intérieur

curieusement sculpté n'est pas moins intéressant à examiner en détail.

Sortant de la cathédrale par le portail de droite, Mme Lhier remarqua

sur la place du Chapitre une maison du XVIe siècle, dont l'aspect était

des plus séduisants. On pénétrait dans la cour intérieure par une

large porte ogivale surmontée d'un parapet formant galerie et terminé

à chacune de ses extrémités par un petit balcon circulaire en saillie,

supporté par un encorbellement aux moulures finement ciselées. Un peu

plus loin, à droite de la place du Bourg où se tient le marché, la

promeneuse aperçut encore une vieille maison fort bien conservée et dont

les étages en encorbellement reposaient sur un bizarre assemblage

de charpente. Ce grand hôtel, de style Renaissance, appelé maison

d'Armagnac, avait ses fenêtres à meneaux ornées de nombreux médaillons

finement sculptés, et l'un des angles du bâtiment portait en relief une

statue de l'Annonciation.

Médouville et sa compagne traversèrent la place de la Cité sur laquelle

se dresse la statue de l'archevêque de Paris, Affre, né à Saint-Rome de

Tarn et tué sur les barricades pendant la révolution de 1830. Le mécène

des inventeurs fît en passant remarquer à Mme Lhier le nom d'une petite

rue aboutissant sur la place.

--La rue de l'Embergue, où a été assassiné le banquier Fualdès, dit-il.

Rappelez-vous la complainte.

Il fredonna d'un ton nasillard, sur l'air bien connu:

Écoutez, peuples de France,

Du royaume de Chéli...

La jeune femme posa sa main sur le bras du secrétaire, et, avec un

effroi comique:

--Oui, oui, je connais, n'allez pas plus loin, mon cher René.

--Vous avez tort, ma cousine. Je me sens justement en voix et il me

semble que les soixante-treize couplets de la fameuse complainte de

Fualdès me reviennent à la mémoire...

--Soixante-treize!... Ciel! ne commencez pas, je vous en prie.

--C'est regrettable, oui, regrettable, mais je vous obéis, cousine.

D'ailleurs, nous voici à l'hôtel, et nous allons faire part à André de

ce que nous avons admiré au cours de la promenade que nous venons de

faire à travers le vieux Rodez.

Déjà les touristes, affamés par la longue route qu'ils avaient

parcourue dans les airs, étaient attablés et un ban salua l'arrivée des

retardataires.

--Eh bien! vous y mettez le temps à admirer la capitale du Rouergue!

observa Outremécourt. Si vous aviez été plus prompts, vous nous auriez

donné votre avis sur la proposition formulée par La Tour-Miranne.

--Quelle proposition, fit Médouville intrigué.

--Je vais la répéter, prononça le sportsman. Nous arrivons actuellement

dans une région des plus curieuses de la France et toute différente

de celles que nous avons traversées jusqu'à présent. C'est le Massif

Central, qui constitue le véritable noeud ou pôle de divergence des

chaînes de montagnes et des successions de plateaux qui séparent les

trois grands bassins de la Loire, de la Garonne et du Rhône, et auxquels

viennent aboutir les chaînes secondaires des monts de la Margeride, du

Velay, du Forez et les faîtes du Rouergue et du Levézon. On. donne à

ces plateaux le nom de _causses_, qui signifie _chaux_ et indique la

composition des terrains. On compte quatre causses principaux, qui

sont le _Sauveterre_, le _Méjan_, le _causse Noir_ et le _Larzac_, dont

l'élévation au-dessus du niveau de la mer varie entre 800 et 1200 mètres

et sont séparés entre eux par des fissures atteignant parfois 500 mètres

de profondeur, désignées sous le nom espagnol de _cañons_, et au fond

desquels coulent des torrents impétueux. Les plateaux couronnant les

causses sont de vraies tables calcaires à peu près horizontales, et,

d'après ce que nous a appris tout à l'heure M. le professeur Darmilly,

ces tables ont été formées autrefois, sous les océans de la période

secondaire, par l'accumulation lente du sable et des débris organiques.

Quand les mers jurassiques se furent desséchées, ces tables ne

constituaient qu'une masse compacte, mais peu à peu les bouleversements

géologiques, les affaissements, les érosions, l'action des eaux, ont

creusé ou élargi les fissures de dessication ou de dislocation et ont

morcelé cette masse en plusieurs gigantesques pyramides tronquées, aux

faces composées de parois rocheuses souvent perpendiculaires.

Les paysages des causses sont donc des plus pittoresques et nous ne

pourrions les négliger dans notre tour de France. Nous avons deux

journées pleines pour visiter les endroits les plus remarquables, et je

vous propose l'itinéraire suivant: Saint-Flour, pour voir le viaduc

de Garabit, Saint-Chély-d'Apcher, Mende, Marvéjols, Sainte-Énimie,

la Canourgue, descente du Tarn, visite des grottes de Dargilan et de

Bramabiau, et enfin, si possible, excursion à l'Aigoual. Ce programme

vous paraît-il complet?...

--Et le fameux puits de Padirac, interrompit Médrival, le verrons-nous

également?...

--Cela ne me paraît guère faisable, répliqua La Tour-Miranne. Padirac

n'est pas du tout de ce côté.

--Où se trouve-t-il donc?...

--Padirac, c'est non loin de Roc-Amadour, sur la ligne de

Figeac-Capdenac à Brive, répondit le professeur Darmilly. Je suis de

votre avis, M. Médrival, et je crois qu'il est profondément regrettable

de négliger la visite de cette merveille, dont le ministre de

l'Instruction Publique et des Beaux-Arts a pu dire, lors de

l'inauguration de Padirac, en 1899: «J'ai beaucoup voyagé; j'ai parcouru

l'Europe du nord au sud et de l'est à l'ouest, mais j'avoue que je n'ai

jamais été impressionné comme aujourd'hui. Notre pays de France est

décidément un beau pays.»

--Eh bien! mais il y a un moyen de vous contenter, mon cher professeur,

en même temps que les personnes qui désirent voir le grandiose viaduc

de Garabit. Pendant que nous ferons le trajet Rodez-Espalion-Saint-Flour

Marvéjols-Mende-Saint-Énimie, et Meyrueis, partez avec M. Médrival pour

Padirac, dont nous sommes à peine éloignés de 100 kilomètres. Nous nous

retrouverons demain à Sainte-Enimie.

Le géologue réfléchit un instant.

--Ma foi! c'est une idée, et je n'y vois qu'un inconvénient: c'est que

mon aéro est beaucoup moins rapide que celui de M. Médrival, finit-il

par expliquer.

--Qu'à cela ne tienne, s'écria ce dernier. Acceptez une place à bord de

mon monoplan; l'ami Garruel se chargera de votre demoiselle! En un peu

plus d'une heure nous serons à Padirac. Nous reviendrons ensuite

ici après le déjeuner et irons retrouver la compagnie à Meyrueis.

J'étudierai la carte pour savoir au-dessus de quels pays nous aurons à

passer.

--Je vous accompagnerai aussi, dit l'autre pilote de monoplan,

l'ingénieur Bourdon.

--Alors, c'est entendu, conclut M. Darmilly, j'accepte votre offre; je

reprendrai mon biplan demain, à notre retour de Padirac.

Le départ de la flottille s'opéra le lendemain matin à neuf heures,

mais, à peine en l'air, les navigateurs aériens se séparèrent en deux

groupes qui prirent, l'un la route du nord, vers Bazouls et Espalion,

l'autre la direction du nord-ouest vers Figeac. Ils ne tardèrent pas à

se perdre de vue l'un l'autre.

Longeant le causse du Comtal, les biplans, en tête desquels volait La

Tour-Miranne, traversèrent les gorges pittoresques du Bourdon et le

village de Bozouls, puis la petite ville d'Espalion, où leur passage

suscita une rumeur, on eût pu dire une terreur générale, dont les échos

montèrent jusqu'aux machines volantes. Mais déjà le Lot était laissé

en arrière et les aéros suivaient exactement la route de Saint-Flour à

Chaudesaigues, petite station balnéaire qui fut atteinte à dix heures

et demie. La ville semblait blottie dans la verdure, au fond du profond

vallon de Remontalou, au pied des montagnes qui séparent l'Auvergne

du Gévaudan, et ses maisons paraissaient estompées dans la vapeur qui

s'échappe, comme d'une chaudière en ébullition de ses sources thermales.

Au fond de ce cirque de montagnes, dont les flancs étaient couverts de

forêts de pins et de pâturages, c'était une agglomération de toits

gris, que dominait à mi-côte, sévère et majestueux, l'antique manoir du

Couffour.

--Le paysage, déjà imposant, se modifiait et devenait de plus en plus

sauvage. L'horizon se rétrécissait; ce n'étaient plus que des rochers à

pic, entassés dans un désordre cyclopéen, et à travers lesquels la main

de l'homme avait tracé la route, puis des bois touffus et des précipices

au fond desquels bouillonne la rivière la Truyère. Pendant une dizaine

de kilomètres, le piéton voit, suspendus au-dessus de sa tête, d'énormes

blocs de granit dont le plus haut est celui appelé le _Saut-du-loup_.

Au milieu d'un chaos de rochers noirs s'ouvre une grotte assez profonde,

que la légende dit avoir servi autrefois de repaire à des brigands.

Après avoir passé au-dessus du château de Faveyrolles, le panorama

s'élargit et l'aspect général du paysage changea. Les pentes gazonnées

sillonnées de nombreux ruisselets d'irrigation et les mamelons couverts

de bouquets de pins, offraient, sous plus d'un rapport, une grande

analogie avec certaines parties de la Suisse, et le regard, fatigué

des sites sauvages des gorges de la Truyère, se reposait sur la calme

étendue de cette campagne au verdoyant aspect.

--Le viaduc!... cria La Tour-Miranne, d'une voix perçante, pour être

entendu de ses compagnons. Voilà Garabit!...

Il donna un coup de gouvernail de profondeur pour s'élever et

dominer l'ensemble de la gigantesque construction, suprême audace de

l'ingénieur, et comparable à la tour de 300 mètres du même auteur:

Eiffel. Planant alors à une vingtaine de mètres au-dessus de la voie

ferrée, les aviateurs purent apercevoir, à 150 mètres sous leurs pieds

et semblables à des jouets d'enfants, les arbres et les maisons. Après

avoir plongé dans cette fissure étroite qu'enjambait le viaduc, le

regard en se relevant pouvait distinguer un immense horizon de hauts

plateaux, bornés au loin par les montagnes de la Margeride, du Cantal

et des monts d'Aubrac. S'éloignant alors un peu sur la droite, les

voyageurs purent ensuite avoir une vue d'ensemble sur ce léger, quoique

formidable réseau de fer, qui relie les deux corniches supérieures de la

crevasse. C'était, en vérité, la force reliée à l'élégance et un curieux

spécimen de l'industrie de l'homme se mêlant aux beautés de la nature.

Rien ne parut plus saisissant aux membres de l'_Aéro-tourist-club_ que

le contraste du bruit de tonnerre produit par un train qui vint à passer

sur le pont de métal et du silence régnant dans la gorge profonde. Le

viaduc de Garabit est certainement l'une des oeuvres les plus grandioses

de l'industrie moderne, et il peut être cité à côté du pont de Brooklyn,

du pont du Douro et des viaducs de Kinzua et du Tanus sur le Viaur.

Cet ouvrage gigantesque a été conçu par l'ingénieur français Boyer, mort

depuis, et à qui ses concitoyens ont rendu un légitime hommage en

lui élevant, en 1890, une statue à Florac, son pays natal. Il a été

construit par M. Eiffel, sous la direction de MM. Bauby et Lefranc.

Sa longueur totale, maçonnerie comprise, est de 635 mètres; celle du

tablier métallique seul est de 448 mètres; son poids, de 1.350.000

kilos. Ce tablier est une poutre droite à croix de Saint-André de 5 m.16

de hauteur. La voie est placée à 1 m.66 des semelles supérieures, de

sorte qu'en cas de déraillement les wagons se trouvent arrêtés par les

poutres principales. Sous la voie est un plancher en fers Zorès, formant

une paroi pleine, incombustible et impénétrable. Cinq piles en fer, à

jour, reposant sur des soubassements en maçonnerie, aidées par le grand

arc, soutiennent cette voie; leur hauteur varie suivant l'élévation du

terrain; les piles 4 et 5 ont 41 mètres; la largeur de leur grand côté

a 15 mètres à la base et 5 mètres au sommet; celle des petits côtés,

7 mètres à la base et 2 m.38 au sommet, ce qui leur donne l'aspect de

pyramides à six étages. Chaque pile contient une échelle intérieure en

spirale qui relie la maçonnerie au faîte. La partie la plus grandiose

est l'arc central dont les pieds reposent sur les blocs de maçonnerie

des piles 4 et 5. Cette immense arche, la plus grande du monde, a 165

mètres de portée et 52 mètres de flèche. La partie du pont correspondant

au sommet de cette arche est le point le plus élevé du viaduc, car il

se trouve à 124 mètres au-dessus du lit de la rivière. Les tours de

Notre-Dame surmontées de la colonne de la Bastille resteraient encore à

7 mètres au-dessous des rails.

Le pont de Garabit, commencé en 1881, subit les épreuves réglementaires

en 1888, et la ligne fut ouverte quelques jours après. Le prix a été de

3.100.000 francs; on n'est pas sans s'étonner de la modicité relative de

ce prix, et de la rapidité et de la sûreté avec laquelle fut menée cette

audacieuse construction.

Suivant ensuite la voie ferrée, les aéros, qui s'étaient placés en

file, passèrent au-dessus des villages de Loubaresse, Arcomie,

Saint-Chély-d'Apcher, sur la petite rivière du Chapouillet et d'Aumont.

A midi, ils arrivaient en vue de Marvéjols où ils firent escale.

Marvéjols est une sous-préfecture de la Lozère, qui compte près de

six mille habitants. Elle est assez industrielle, car elle possède de

nombreuses fabriques de bure, d'escots, de draps et de flanelle. Sa

fondation remonte à une époque assez reculée, mais elle fut complètement

détruite en 1586 par le duc de Joyeuse, mais elle se releva rapidement

grâce aux franchises et aux subsides que lui accorda Henri IV. Les

touristes examinèrent d'un regard curieux les trois portes à tourelles,

datant du XVIe siècle et qui sont les seuls monuments de la ville,

puis, après un substantiel repas, les machines volantes ayant été

réapprovisionnées d'essence pour un long trajet, les jeunes gens

continuèrent leur voyage. La flottille passa au-dessus du pont de

la Bohémienne, sur la Colagne, puis sur le Monastier, Sallelles,

curieusement juché sur les deux versants de deux mamelons se faisant

face, et Barjac, que dominait un sommet aride surmonté de rochers en

aiguille. Un quart d'heure plus tard, après avoir traversé trois fois

le Lot, les aviateurs aperçurent le chef-lieu de la Lozère, Mende,

reconnaissable aux deux hauts clochers de sa cathédrale, le seul

monument vraiment remarquable de cette ville de huit mille habitants. La

caravane aérienne abaissa considérablement son vol pour examiner de plus

près l'immense édifice, puis elle vira et effectua un circuit complet

au-dessus des boulevards extérieurs cerclant la ville, depuis la place

du Chastel jusqu'à la place d'Angiran, avant de revenir à Balsièges,

où un gigantesque rocher figurant un lion couché, leur avait servi à

l'aller, de point de repère. Là, les aéroplanes durent s'élever à

une altitude qu'ils n'avaient encore atteinte depuis leur départ

d'Aérovilla. Sans cesser de se tenir à moins de 40 mètres du sol,

le baromètre indiqua une altitude de 1.000 mètres à laquelle ils se

maintinrent pendant plus de vingt minutes, avant de plonger au fond du

gouffre rouge, formé par la lèvre du Causse de Méjean où dort le village

de Sainte-Enimie. C'était une descente presque à pic de plus de 600

mètres que les aviateurs effectuèrent non sans émotion, en filant comme

la foudre dans les profondeurs du couloir au bas duquel coulait le Tarn.

Lorsqu'ils purent reprendre une route horizontale, à une vingtaine de

mètres au-dessus des eaux calmes de la rivière, ils venaient de dépasser

le village de Saint-Chély et arrivaient à la hauteur d'un étranglement

entre les rochers et le barrage de Pougnadoires, village qui paraît

collé au flanc de la muraille dont il semble s'être échappé par un

immense couloir circulaire. La plupart des habitations de ce village

sont construites dans les crevasses mêmes du rocher, ayant pour toute

façade la paroi de maçonnerie percée de fenêtres qui les ferme. Dans ces

maisons souterraines la partie la plus reculée sous le rocher sert

de grenier ou d'étable. Une de ces murailles à pic qui surplombent le

village, semble avoir été fendue par un coup de hache gigantesque. Dans

cette fente, un bloc de pierre est tombé, formant coin, et les plus âgés

des habitants prétendent que ce bloc a opéré déjà une descente facile à

constater, et prouvant que les deux parois s'écartent peu à peu. Il est

à craindre que ce monolithe n'arrive un jour à écraser le village sous

sa chute.

A quelques pas de ce hameau si curieux, de l'autre côté du ravin, est la

plus surprenante des habitations du Tarn, et quelques minutes d'escalade

suffisent pour parvenir à l'entrée. Cette grotte, appelée _baume de

Pougna__doires_, n'a pas moins de 800 mètres de profondeur; elle est

très haute et très vaste.

Les deux ouvertures sur le Tarn en sont fermées par un mur de maçonnerie

percé de portes et de fenêtres, et formant deux maisons habitées par

deux familles. Les escaliers sont taillés dans le roc, et les cheminées

placées sous des ventilateurs naturels. Le sol est formé de larges

dalles. Autour de cette grotte, de même qu'autour du village, sont

des terrasses, supportant des amandiers, des châtaigniers et de petits

carrés de vignobles.

[Illustration: On finit par découvrir la source.]

Pendant que la flottille aérienne continuait à descendre le cours du

Tarn, qui coulait encaissé entre les causses de Sauveterre et de Méjean,

et que les pilotes admiraient au passage le vieux château de la Gaze,

Hauterive, le Drac, la Malène, René de Médouville racontait à sa

passagère, Mme André Lhier, la légende de sainte Énimie, dont le

souvenir demeure attaché à la vallée du Tarn.

--Fille de Clotaire II et soeur de Dagobert, Enimie, belle à ravir,

était entourée de nombreux prétendants. Mais, en secret, elle s'était

vouée à la vie religieuse, et refusait en conséquence tous les partis.

Pour échapper aux obsessions, elle supplia le ciel de lui envoyer une

infirmité qui altérât sa beauté. Ses voeux furent exaucés et la lèpre

envahit son visage. Cédant aux objurgations de ceux qui voulaient sa

guérison, et obéissant à la voix d'en haut qui lui indiquait une source

guérissante, elle partit pour les montagnes du Gévaudan. Après un voyage

long et pénible, on finit par découvrir, sur les indications des pâtres,

la source bienfaisante.

«C'était la fontaine de Burle qui coule, ici même, d'une anfractuosité

du rocher sous la voûte d'un petit bois de chênes. Énimie se baigna dans

ces eaux limpides et en sortit guérie et purifiée. Elle eût voulu ne

plus quitter ces lieux solitaires et bienfaisants, mais il fallait

retourner à la cour.

«À peine s'était-on éloigné de la source, que le terrible mal envahit

de nouveau le corps de la jeune fille, et cela à trois reprises

différentes. La volonté divine n'était plus douteuse. Instruit de ces

événements, le roi ne s'opposa pas à ce que sa fille fixât sa vie sur

les bords de la source miraculeuse. Il envoya un convoi d'argent pour

acquérir des terres à Fentour. Énimie employa le don de son père

à fonder deux églises. Des jeunes filles de la contrée accoururent

attirées par le renom des vertus de la pieuse princesse, et Énimie fut

bientôt entourée d'une nombreuse communauté de jeunes filles qui la

choisirent pour abbesse. L'évêque de Mende, Hère, approuva la fondation

du monastère et reçut les voeux d'Énimie.

«Néanmoins, elle ne trouvait pas cette retraite assez isolée, et elle

se retira dans une grotte au flanc de la montagne, pour s'adonner au

recueillement et à la prière. Elle avait fait sa couche dans cette

caverne d'une anfractuosité qu'on voit encore et à laquelle on a donné

le nom de «lit de la Sainte». Elle avait pour compagne une filleule, qui

portait le même nom, et qui n'avait pas voulu se séparer d'elle.

«Jeune encore, sentant que son âme allait bientôt retourner au Dieu qui

l'attendait, elle demanda les derniers sacrements et mourut radieuse.

«Elle avait prédit à sa filleule qu'elle ne tarderait pas à la suivre au

tombeau, et pour qu'elles ne fussent pas séparées, elle donna des ordres

afin que le cercueil de l'enfant fût placé au-dessus du sien, ce qui eut

lieu peu de temps après. C'est à cette mesure indiquée par Énimie, que

le pays dut de conserver le corps de la sainte. En effet, plus tard, les

envoyés de Dagobert vinrent réclamer la dépouille de sa soeur. On leur

livra le cercueil qui était à la partie supérieure du tombeau, et ils

n'emportèrent ainsi que les restes de la filleule d'Énimie qui, elle,

selon son désir, continua à demeurer, morte, au milieu de ces contrées

où elle avait voulu vivre. Énimie mourut vers 630».

Le culte de sainte Énimie est très vivace dans la région et s'étend

au loin. Plusieurs miracles de guérison, depuis la mort de la sainte,

furent, dit-on, constatés et affirmés. Des distances les plus éloignées

on vient apporter des malades dans la grotte ou y chercher de l'eau de

la source bienfaisante. Le monastère fondé par la Sainte prospéra puis

il finit par disparaître. En 1793, le couvent qui s'y trouvait joint fut

mis à sac, et on entretint pendant trois jours un feu au milieu de la

cour avec les archives du monastère et on détruisit ainsi de véritables

trésors historiques.

La ville de Sainte-Énimie qui compte environ douze cents habitants,

tire son principal revenu de ses amandiers, dont elle vend plus de mille

hectolitres par an.

Au fond de l'immense puits formé par les parois gigantesques des rochers

plongeant dans le Tarn, les maisons, couvertes de pierres, se mirent

dans le cristal liquide des eaux, ou s'accrochent aux déclivités moins

rapides produites par d'anciens glissements. De ce fond de la vallée

se dégage la sensation d'un isolement absolu et d'une paix profonde. Le

matin, au lever du soleil, l'astre, après avoir illuminé d'une teinte

rose la partie du ciel étendue au-dessus de la tête, émerge lentement

d'une barre de rochers qui borne le nord comme d'un grandiose écran. Les

rayons s'irradient peu à peu en une gloire immense enflammant la voûte

bleuissante, tandis qu'en bas tous les gouffres restent plongés dans

une obscurité d'opale. Le soleil, continuant à monter, vient frapper

certaines parois des immenses margelles de ce puits, et, par réfraction,

l'obscurité inférieure s'éclaire de fusées éblouissantes qui rendent

subitement distincts les objets jusque-là confus. Ici, le clocher

de l'église s'élance comme une flèche; là, sur la vitre d'une maison

jaillit un éclair. Plus loin, un bouquet d'arbres jette une flamme

verte. Enfin les dernières notes noires se mettent à l'unisson dans ce

concert de toutes les lumières, et c'est une harmonie générale de tous

les tons de la gamme solaire. Et tandis que la chaleur éclate en haut,

une fraîcheur monte d'en bas qui vous apporte tous les parfums d'une

végétation qui s'éveille.

Les aéroplanes, continuant leur course, avaient dépassé depuis longtemps

le village de La Malène et franchi le passage appelé le _détroit_, en

raison de l'entassement gigantesque de rochers qui le caractérise. Les

touristes aperçurent la _maison des fées_, la _grotte de la momie_,

le gouffre de l'Escaillou, le cirque des Baumes, le roc Aiguille et

le Pas-de-Souci, endroit chaotique formé d'un énorme amas de rochers

éboulés parmi lesquels se dressent deux pierres de formes bien

différentes, l'_Aiguille_ et la _Sourde_. L'_Aiguille_ est un monolithe

incliné, de 80 mètres de haut, situé à mi-côte; la _Sourde_ est un bloc

presque cubique de dolomie, de proportions gigantesques, qui sépare le

sentier de la rivière et fait face à la muraille dite la _Roche Rouge_

de l'autre rive. Cet endroit du Tarn est célèbre par la légende qui s'y

rattache et qui est bien connue dans le pays:

«Sainte Énimie, en venant s'établir à Burle, avait fortement contrarié

le Diable, qui cherchait à se venger par tous les moyens, et sortait

de l'enfer par les avens des causses. Ses efforts, restés vains contre

Énimie, se tournèrent contre ses nonnes. Elle avait obtenu du Seigneur

le pouvoir d'enchaîner le démon, s'il se laissait prendre. Un jour il

fut surpris, mais parvint à s'échapper et à fuir le long du Tarn. Sainte

Énimie le poursuivit. Arrivée au Pas-de-Souci, la Sainte voyant le démon

prêt à lui échapper par le gouffre du Tarn, s'écria: «À mon secours!

Montagne, arrête-le!» Les énormes rochers aujourd'hui au bas du

chaos, étaient alors au bas des falaises. À la voix de la sainte ils

s'élancèrent sur l'ennemi. Luttant contre eux, Satan était déjà sur

le bord du gouffre quand la Sourde le saisit sous son poids. La roche

Aiguille, que sa grande taille gênait dans la descente, s'arrêta à

mi-chemin: «As-tu besoin de moi, ma soeur?» La Sourde, répondit: «C'est

inutile, car je le tiens bien.» Voyant le diable pris, la Sainte fit

un geste et tous les rocs s'arrêtèrent sur place dans leurs bizarres

positions. Satan, luttant encore pour s'échapper, griffa la base du

rocher en y laissant la trace rouge de sa main sanglante.»

En longeant la rive gauche de la rivière, les pilotes aperçurent encore

le château de Blanquefort, la gorge de l'Ironselle, le rocher percé en

ogive et appelé _Pas-de-l'Arc_ et enfin le grand ravin des Églasines,

avec ses quelques maisons flanquées en nid d'aigle et dont les fenêtres

et portes, entourées d'un badigeon de chaux vive, les faisait ressortir

sur la roche noirâtre d'où s'échappait une coulée de basalte.

Arrivés au Rozier-Peyreleau, la caravane vira à gauche pour remonter le

cours de la Jonte, encaissé comme celui du Tarn, au fond d'une espèce

de couloir ou _cañon_, qui offre également en plusieurs endroits des

aspects impressionnants.

Pendant plus de cinq lieues, la flottille suivit la rive droite de

la rivière, serpentant au fond de la vallée, ayant à sa gauche les

escarpements ruiniformes du causse Méjan et, sur l'autre rive, les

murailles crénelées du causse noir. Il fallait que les aviateurs eussent

acquis une réelle maîtrise dans la conduite de leurs appareils, car

il leur fallait constamment manoeuvrer les gouvernails et décrire des

zigzags continuels, pour se maintenir dans l'axe de l'étroite gorge qui

ne contient que la route et la rivière et décrit des lacets rentrants et

sortants, à angle aigu, tous les cent mètres, donnant ainsi l'illusion

des coulisses d'un grandiose décor, dont les frises seraient agrémentées

de dolomies affectant les formes les plus bizarres et quelquefois les

plus amusantes. Et toujours le contraste saisissant entre la tonalité

sévère des parois à pic de trois cents mètres de hauteur et la fraîche

verdure bordant la rivière.

Les touristes passèrent en vue du hameau de Capluc, de Maynial et de

la fontaine des Douze, à quelque distance de laquelle se trouvent des

grottes extrêmement curieuses, explorées par M. Martel, le spéléologue

bien connu, et par MM. Paradan, Joly et de Launay, ingénieur des mines.

C'est dans la grotte dite de _Nabrigas_, que ces savants ont trouvé des

preuves de l'existence de l'homme dans la Lozère à l'époque du grand

ours des cavernes, et de la connaissance de la poterie à cette époque.

Il était cinq heures, lorsque la caravane atterrit dans le frais vallon

où s'abrite la petite ville de Meyrueis, au confluent des trois rivières

la Jonte, le Butézon et la Brèze, qui descendent toutes les trois

du mont Aigoual. Son arrivée causa une véritable révolution dans la

paisible cité, qui se croyait bien à l'abri, au fond de son cirque de

montagnes, contre l'invasion des machines volantes, et l'hôtelier qui

avait été découvert par Breuval, ouvrit des yeux démesurés quand on lui

annonça la prochaine arrivée d'une seconde équipe d'hommes-oiseaux, et

qu'il allait falloir préparer à dîner _subito_ et même _presto_ à vingt

personnes affamées.

--Combien avons-nous fait de chemin aujourd'hui? demanda M. de

L'Esclapade à Médouville. Avec tous ces tours et détours dans les

montagnes, je n'en ai pas la moindre idée.

Le secrétaire général jeta quelques chiffres sur son carnet et établit

rapidement un calcul.

--Ce matin, de Rodez à Garabit et à Marvéjols, nous avons fait 170

kilomètres, répondit-il enfin, et cette après-midi un peu plus de 100

kilomètres.

Le jeune homme fut interrompu à ce moment par l'irruption dans la salle

de l'hôtel de plusieurs personnes engagées dans une conversation animée,

et dans lesquelles il était facile de reconnaître les monoplanistes.

--Votre excursion s'est bien opérée, demanda cordialement le secrétaire

à Médrival.

--L'aller et retour de Rodez à Padirac?... oui, pas mal. Nous avons fait

une moyenne de quatre-vingt-quatre à l'aller et quatre-vingt-seize au

retour. Mais quel chemin pour venir ensuite de Rodez jusqu'ici!... Je

m'en rappellerai! Si nous ne nous étions pas élevés jusqu'à plus de

douze cents mètres, nous n'aurions pu atteindre ce trou où vous avez eu

l'idée saugrenue de nous donner rendez-vous.

--Mais le puits de Padirac?...

--Ma foi, parlez-en à M. Darmilly si vous voulez avoir des détails

circonstanciés. Tout ce que je peux vous en dire, c'est que c'est un

grand trou profond, avec des galeries comme dans les Catacombes

de Paris, mais moins intéressant, car il n'y a pas d'ossements ni

d'inscriptions amusantes: _Memento quia pulvis es_, etc.

--Vous êtes réjouissant, en vérité!... grommela Médouville en s'écartant

du mauvais plaisant pour se rapprocher du professeur qui expliquait à La

Tour-Miranne les péripéties de son excursion.

--Tout d'abord, disait le savant géologue, nous avons été en droite

ligne de Rodez à Figeac-Capdenac et de là à Roc-Amadour. Ce dernier

village, éloigné de quatre kilomètres de sa gare, est situé dans la

gorge de l'Alzou, littéralement accroché aux flancs d'un immense

rocher à pic. Des portes et des maisons anciennes, des restes de

fortifications, attestent qu'il avait autrefois une grande importance:

c'était une des dix-huit villes basses du Quercy, et elle était

représentée par un abbé aux États de la province.

Rien n'est pittoresque comme cette étroite vallée à l'une des parois de

laquelle sont suspendus en gradins le village et les sanctuaires avec au

sommet, comme couronnement, l'ancien château fort. En dehors même de la

célébrité du pèlerinage, l'étrangeté seule mérite la visite du touriste.

Au-dessus du village, à mi-hauteur du rocher, sur une étroite

plate-forme, se trouvent les sanctuaires auxquels on accède par un

immense escalier de plus de deux cents marches, divisé en trois parties,

et que d'innombrables pèlerins gravissent à genoux.

Au sommet de la première partie de l'escalier, se trouve un terre-plein

encombré de maisons. C'est là que commence l'enceinte sacrée, entourée

autrefois de fortifications remontant au XIe siècle. De là, derrière

une massive porte de bois, part, sous une voûte, le second escalier qui

aboutit à d'anciennes habitations restaurées scrupuleusement dans leur

style par l'évêque de Cahors. Sur la gauche, un troisième et court

escalier conduit à la chapelle miraculeuse de Notre-Dame, but du

pèlerinage.

--Mais le puits, fit observer le président, le puits...

--Le gouffre de Padirac est une des plus grandes curiosités de l'Europe.

Il s'ouvre au milieu d'un plateau aride et rocailleux, sans que rien

n'en signale l'approche. C'est M. Martel, l'intrépide explorateur, qui,

en compagnie de son cousin Gaupillat, l'a visité pour la première fois

en 1889. Ce gouffre, dont la circonférence est de 110 mètres, mesure

dans sa partie la plus basse 75 mètres de profondeur. L'impression est

fantastique quand on est au fond; on se croirait, a écrit M. Martel, au

fond d'un immense télescope ayant pour objectif un morceau circulaire du

ciel bleu.

Au fond du gouffre, un puits presque vertical aboutit à une vaste

galerie de cent mètres de profondeur où circule une rivière qui borde un

sentier sur un parcours de 250 mètres. La rivière occupe ensuite toute

la largeur de la galerie et la navigation qu'on effectue alors sur de

solides bateaux est vraiment féerique. Au bout de quatre cents mètres on

traverse le _lac de la Pluie_, remarquable par ses belles stalactites,

et on débarque au milieu d'une végétation en pierre, des plus étranges.

Peu après, un escalier vous conduit à trente mètres de hauteur, dans

une vaste salle, haute de 96 mètres et occupée par un petit lac orné

de concrétions calcaires des plus bizarres. Les galeries se poursuivent

encore plus loin, mais ces parties n'ont pas été encore aménagées pour

la visite des touristes.

--Le gouffre de Padirac est intéressant à visiter, c'est incontestable,

ajouta à son tour Léon Bourdon en s'approchant, mais j'ai trouvé

autant de charme à la _Grotte des Demoiselles_,--la _Baouma de las

doumaïsallas_ en patois du pays--que j'ai parcourue l'année dernière.

--Et où cela perche-t-il, ce Ba-ou... trou-la-la?... interrompit

Médrival.

--L'entrée se trouve au sommet de la montagne de Thaurac, non loin de

Saint-Bauzille de Putois dans le département de l'Hérault. Je venais de

Ganges...

--Mais c'est à peine à dix lieues d'ici, dans ce cas, s'écria La

Tour-Miranne qui écoutait.

--C'est bien possible. Toutes les Cévennes sont remplies de trous, de

cavernes, de grottes quelquefois très curieuses. Ainsi, celle dont

je vous parle est très profonde, à faire croire que la montagne tout

entière est creuse, et elle comporte de nombreuses salles, nommées

salles des _Mille Colonnes_, du _Four_, du _Manteau royal_, la _Grande

Salle_ reliées les unes aux autres par des couloirs, d'étroits boyaux

plutôt, circulant le long des corniches de rochers. Le clou de cette

excursion est la partie de la caverne appelée _Salle des orgues_ et

_Salle de la Vierge_. Dans la première, le sol est couvert de troncs de

pyramides en pierre; au milieu de ce chaos s'élèvent des colonnes aux

parois ravinées qui leur donnent l'aspect de tuyaux d'orgues, et qui

rendent des sons très sonores dès qu'on les heurte avec un objet dur.

Au milieu des stalagmites de l'autre salle, sur un énorme monolithe,

se dresse une femme, couronnée et drapée et portant dans ses bras un

enfant. Éclairée par des flammes de Bengale, cette concrétion calcaire

fait illusion et reproduit à s'y méprendre, l'aspect d'une statue de la

Vierge tenant son enfant dans ses bras.

--Il doit bien y avoir une légende sur cette grotte, dit de sa voix

douce Mlle Geneviève Outremécourt. Racontez-nous-la, je vous prie,

monsieur Bourdon. J'adore les légendes.

--Ma foi! mademoiselle, répondit l'interpellé, cette histoire est assez

courte. On prétend qu'au moment des guerres de religion, une famille

sans ressources, pour éviter les persécutions, s'y serait cachée, vivant

de racines et d'herbes. Ses membres, tombés dans un état à peu près

sauvage, vivaient nus, ce qui les faisait ressembler à des spectres

et jetait l'épouvante parmi les naïves populations du voisinage. Aussi

n'est-ce qu'en 1780 que Marsollier de Vivetières osa affronter les

ténèbres de la grotte et fit un récit détaillé des angoisses qu'il

éprouva lors de sa première exploration. Depuis, de nombreux touristes

sont venus explorer et visiter la grotte des Demoiselles. Parmi eux

je vous citerai MM. Adolphe Badin, Louis Figuier, Martel, Cambon,

propriétaire et administrateur de la grotte, Léon Gautier, qui, par

leurs récits et leurs observations, ont permis de dresser un plan exact

de la Baouma.

Enfin, pour terminer, comme toutes les grottes, la _Baouma de las

Doumaïsellas_ a sa légende, je l'emprunterai au rapport de M. Léon

Gautier dressé à l'occasion de l'excursion de la Société d'Horticulture

et d'Histoire naturelle de l'Hérault à la grotte des Demoiselles.

«Il y a bien longtemps, à l'époque où les revenants n'étaient pas encore

rares, diverses apparitions suspectes avaient eu lieu autour de la

grotte.

«Plusieurs habitants, traversant le bois qui couvre la colline de

Thaurac, avaient aperçu de loin de vagues formes blanches errant aux

alentours de la Baouma.

«Un d'entre eux, plus courageux et moins crédule que les autres, résolut

de savoir à quoi s'en tenir et se hasarda à passer la nuit dans la

grotte même.

«À minuit, heure classique des apparitions, notre homme, que peu à peu

le sommeil avait gagné, est subitement réveillé.

«La grotte resplendit de lumière et une femme voilée, portant un enfant

dans les bras, lui apparaît et lui ordonne de la suivre.

«Jean (l'explorateur s'appelait Jean, paraît-il), Jean, dis-je, obéit

machinalement. Peu à peu, cependant, reprenant son sang-froid, notre

homme ne veut pas se laisser duper et veut savoir si réellement la femme

qu'il suit est un être surnaturel. Profitant d'un moment où il se trouve

près d'elle, il s'élance et... perd connaissance en tombant dans le

vide...

«Un laps de temps qu'il n'a jamais pu préciser s'écoule. Il revient peu

à peu à lui...

«Le spectacle qu'il lui est donné de voir est horrible. La grande

salle au fond de laquelle il est tombé est lugubrement éclairée de feux

rouges; des reflets sanglants courent sur les stalactites et colorent la

voûte réfléchis par les mille facettes des concrétions; des ruisseaux de

feu semblent couler dans les anfractuosités des murs.

«Sur un piédestal énorme la femme à l'enfant est debout. Autour d'elle

sur l'orifice d'un horrible précipice, des femmes demi-nues, les cheveux

épars, dansent une ronde infernale, tandis que, dans l'ombre, de noirs

démons font entendre d'affreux ricanements, auxquels des hurlements

lugubres sortant du gouffre répondent sourdement... Jean sent ses

cheveux se dresser, la peur, une peur affreuse, le saisit et il

s'évanouit de nouveau...

[Illustration with this text: Gouffre de Padirac. (Photographie

communiquée par le _Touring-Club_.)]

«Le lendemain, ses camarades, ne le voyant pas revenir, furent à

sa recherche dans la grotte, et, se hasardant dans les parties non

explorées, découvrirent la grande salle, où leur camarade était étendu

demi-mort.

«Revenu à lui, il raconta son aventure et la grotte reçut le nom qu'elle

porte encore: «_Baouma de las Fadas_ ou _Grotte des Fées_.»

--Elle est effrayante votre légende, monsieur Bourdon!... murmura Mlle

Outremécourt, mais je ne vous en remercie pas moins de la complaisance

que vous avez mis à nous la retracer.

Les aviateurs s'étaient rencontrés à l'hôtel avec plusieurs familles de

touristes français et anglais, et une conversation générale s'engagea

pendant le repas sur les gouffres et les cavernes du Tarn. Les étrangers

assurèrent aux clubmen que la grotte de Dargilan qu'ils avaient visitée

dans ses moindres recoins était comparable comme intérêt aux célèbres

grottes de Han-sur-Lesse et de Rochefort en Belgique, d'Adelsberg en

Autriche et de Saint-Marcel dans l'Ardèche. Cette affirmation donna aux

jeunes gens le désir de voir à leur tour cette curiosité naturelle et

il fut convenu que la matinée du lendemain serait consacrée à cette

excursion, l'entrée des grottes s'ouvrant à six kilomètres à peine

de Meyrueis. On verrait ensuite, dans l'après-midi, Bramabiau et, si

possible, l'observatoire de l'Aigoual.

Le lendemain matin donc, les membres de l'_Aéro-tourist-club_

s'équipèrent en vue de l'excursion souterraine projetée, c'est-à-dire

que les dames comme les hommes revêtirent le costume sportif: vareuse de

toile, culotte cycliste, molletières de cuir et casquettes, puis ils se

firent conduire en voiture à l'entrée de cette merveille des causses.

Pendant la route, René de Médouville apprit à ses compagnons l'histoire

de la découverte des grottes.

--Le nom de Dargilan, dit-il, vient de celui du hameau même, qui est

situé à moins d'un demi-kilomètre de la caverne. C'est par le plus grand

des hasards que celle-ci fut découverte en 1880 par un berger qui, ayant

aperçu un renard se terrant dans un orifice sur la montagne, se mit en

devoir d'enfumer a bête. Ne l'ayant pas vu ressortir, il éteignit ses

feux et pénétra dans une excavation d'où il s'élança bientôt, tout

tremblant de peur. A la suite de cet incident, on connut l'existence de

la première salle souterraine, mais ce n'est que huit ans plus tard que

la caverne fut complètement explorée, non sans peine ni péril, par M.

Martel, accompagné des frères Gaupillat, ses cousins, et secondé par les

guides Louis Armand et Foulquier de Peyreleau, et Causse dit Poulard, de

Meyrueis.

«La grotte de Dargilan peut se décomposer en trois branches principales

qui partent toutes de l'entrée. A peine a-t-on fait, paraît-il, quelques

pas, qu'au moyen de l'éclairage au magnésium sans lequel la visite

perdrait une grande partie de son attrait, l'on distingue tout

l'ensemble imposant de l'architecture de la première salle. D'ailleurs,

ajouta l'orateur, interrompant ses explications, nous allons pouvoir en

juger _de visu_ puisque nous sommes arrivés!...»

Les excursionnistes mirent pied à terre, et, précédés des guides chargés

de diriger l'excursion, ils pénétrèrent sous le porche ténébreux

donnant accès à la grotte. Un instant après, ils admiraient les vastes

proportions de la première salle souterraine riche en stalactites et

en stalagmites affectant les formes les plus bizarres et les plus

inattendues faisant penser à un immense palais de cristal. La hauteur

n'était pas moindre de 35 mètres.

--La galerie de l'Est, annonça le guide. On descend le long des éboulis

à quarante mètres de profondeur, et il y a une échelle de quatorze

échelons. Faites attention, mesdames... Nous voici maintenant dans la

salle de la _Sacristie_, puis dans la salle dénommée l'_Eglise_.

Voyez ces concrétions calcaires. D'après leur forme, on les appelle

la _chaire_, la _tribune_, le _maître-autel_, les _grandes orgues_. A

droite de cette salle est la _galerie carrée_, où s'ouvre le _puits de

la Falaise_ profond de 20 mètres, puis, perpendiculairement à celle-ci,

la galerie où sont les salles de la _Pieuvre_, du _Balcon_ et du

_Cul-de-sac_. Nous allons suivre la branche qui se dirige vers le

sud-est.

Continuant à avancer, suivi de la troupe des visiteurs, le guide

poursuivit:

--Voyez, mesdames et messieurs, ces immenses stalactites. On leur donne

les noms de la _Tortue_, les _Aiguillettes_, le _Panache_, l'_Hélice_ et

la _Mosquée_, en raison des objets dont elles rappellent la forme. Nous

descendons maintenant l'_Escalier de Cristal_. Le plafond de la grande

salle est situé à 70 mètres au-dessus de nos têtes et sa portée atteint

presque 200 mètres sans support, ce qui en fait l'une des cinq plus

grandes cavités connues du globe.

«Cette pagode de stuc calcaire est le _Minaret_, et vous distinguez

parmi ces stalagmites de formes bizarres qui semblent sortir du sol,

la _massue de Goliath_, les _Candélabres_, la _Ruche_, la _Loggia_, le

_Piédestal_. Revenons à notre point de départ pour visiter maintenant

la galerie de l'ouest qui mesure 1600 mètres de long, alors que celle de

l'Est n'en a que 600.»

A mesure que l'on arrivait devant telle ou telle partie de la galerie,

le guide donnait les noms qui ont été appliqués à ces curieuses

formations souterraines.

--Le bloc là-bas, qui simule un cadavre recouvert d'un linceul, c'est

l'_Homme mort_, expliqua-t-il. Cette nappe de concrétions calcaires que

vous apercevez maintenant, est la grande cascade. Nous traversons en ce

moment la salle des _Deux Lacs_, ainsi nommée en raison des deux grandes

flaques d'eau limpides que voici. Les stalagmites portent le nom du

_Lustre_ et du _Chameau_. Je vais encore allumer un fil de magnésium

pour que vous puissiez juger de l'ensemble... Maintenant baissez la

tête, mesdames et messieurs, pour vous glisser dans cette salle dite

du _Boyau_, dont vous remarquerez les fines colonnettes l'entourant.

Attention, voici la merveille de Dargilan: le _Clocher_.

Cette appellation n'était pas exagérée: à l'entrée d'une vaste salle

de 40 mètres de côté se dressait une haute stalagmite rappelant l'image

d'un guerrier gaulois. De l'espèce de loge ou de tribune où ils étaient

parvenus, les touristes dominaient la salle, et ils remarquèrent en son

milieu, s'élançant à 20 mètres de hauteur comme un véritable bouquet de

mille jets d'eau soudainement pétrifiés, une agglomération formée d'un

nombre infini de colonnettes reliées par des cascades d'albâtre. Cette

masse de fuseaux translucides, semblable à une flèche de cathédrale, se

terminait par une sorte de statue abritée sous un baldaquin de dentelle

formé par la soudure des stalactites et des stalagmites. Ce bloc, loin

d'être compact, ainsi qu'il le paraissait à distance, était creux et

ouvragé à l'intérieur comme un véritable reliquaire circulaire en ivoire

sculpté, à tel point que la lumière, introduite par un guide entre les

fuseaux, permit de distinguer les moindres éléments de cette ossature

transparente. L'effet était réellement merveilleux sous l'éclatant

rayonnement du magnésium, et les promeneurs furent enthousiasmés.

Il ne restait plus à voir, avant de sortir, que les dernières salles,

dont le sol, parsemé de courtes stalagmites très rapprochées, fait

songer à un cimetière bossué de tombes, et au fond duquel est un mur

composé de concrétions que les touristes escaladèrent à l'aide d'une

échelle de fer. Ils traversèrent la salle des _Vasques_, ainsi nommée à

cause de deux réservoirs qui reçoivent des eaux d'infiltrations tombées

des voûtes, puis la salle des _Tombeaux_, où s'élèvent trois blocs

stalagmitiques portant les noms de _chaise curule, borne milière_

et _tombeau_. C'est là, qu'à 130 mètres de profondeur au-dessous de

l'orifice d'entrée, se ferme la grotte de Dargilan.

Les excursionnistes revinrent sur leurs pas presque à regret et en

éprouvant une seconde fois l'admiration des lieux parcourus. Le retour

leur parut même plus facile jusqu'à la salle de la Grande Cascade, à

partir de laquelle, l'intérêt décroissant, ils ne retrouvèrent plus

jusqu'à la sortie que quelques difficultés de gymnastique. Ils dirent

au passage un adieu à l'_Homme mort_ en franchissant son tombeau

et éprouvèrent, en remettant le pied hors de la grotte obscure,

l'étonnement que produit toujours l'éblouissante lumière du soleil, à la

sortie des cavités du sol.

--Et Bramabiau, demanda La Tour-Miranne à l'un des guides, vous le

connaissez?.....

--Oui, oui, répondit l'interpellé, c'est à Saint-Sauveur-des-Pourcils,

à quelques lieues de Meyrueis. Je l'ai visité. C'est tout différent de

Dargilan. C'est une rivière, un vrai torrent, qui s'appelle le Bonheur

et qui circule entre d'énormes rochers en tombant de cascades en

cascades, au fond de la terre. Je crois même qu'il y a sept cascades à

la suite, dont plusieurs sont très périlleuses.

--D'où vient le nom de «Bramabiau»? questionna Mme Lhier

--De ce que la première cascade, en venant de l'aval, produit, à

l'époque des grandes eaux, un mugissement que répètent les échos des

parois. En patois «brama biau» signifie mugissement du boeuf.

--Ah! très bien, je vous remercie.

--Bramabiau, ajouta le guide, est situé très haut dans les montagnes,

à mille mètres au moins. C'est curieux à voir, surtout en hiver, car

l'entrée de l'ouverture, aussi grande qu'un tunnel de chemin de fer,

gèle quelquefois. Cela fait comme un rideau de glace, mais bien fragile,

car ayant une fois eu l'idée de tirer un coup de fusil à l'entrée, tout

ce palais de cristal s'est effondré avec un fracas épouvantable. Il y a

aussi, à peu de distance de Bramabiau, un espèce de couloir où l'eau ne

passe plus par suite d'un éboulement, la Baume, ou Trou aux Renards, qui

est vraiment singulier, car, lorsqu'on est arrivé à l'extrémité, on se

trouve tout d'un coup au fond d'un précipice de trois cents pieds formé

par la cascade de sortie de la rivière.

Pendant cette conversation, les touristes étaient revenus à Meyrueis,

où un copieux déjeuner les attendait. Tout en dévorant, avec un appétit

fouetté par la longue promenade souterraine qu'ils venaient d'exécuter,

les jeunes gens continuèrent à s'entretenir.

--Alors, nous visitons, cette après-midi, ce fameux trou de Bramabiau?

demanda Breuval.

--Je ne sais trop si je dois vous y engager après ce que nous en a

dit le guide, fit La Tour-Miranne. Si c'est dangereux, les dames ne

pourraient tenter l'excursion.

--Alors, montons à l'Aigoual, dit Médouville. Il y a paraît-il un

observatoire magnifique.

--Vous ne réfléchissez pas, mon cher René, que le sommet de l'Aigoual

est à près de seize cents mètres d'altitude. Pouvons-nous y parvenir

avec nos appareils?...

--Pourquoi pas!... s'écria l'intrépide Médrival. Je suis bien monté à

près de douze-cents mètres hier!

--C'est là une prouesse que je n'essaierai pas d'imiter avec mon biplan,

mais nous pouvons nous y rendre, d'ici même, en voiture. La route

se fait en trois heures. Nous trouverons au sommet de l'Aigoual deux

pavillons dépendant du Club alpin, où nous pourrons avoir l'hospitalité.

Nous visiterons l'Observatoire demain matin et, de retour ici nous

reprendrons la route des airs. Ce programme vous convient-il?...

--Rien de mieux, président. La chose est entendue!...

La Tour-Miranne fit part de cette décision à l'hôtelier, en lui

demandant de lui procurer les moyens de gagner l'Aigoual. Celui-ci

promit des voitures pour deux heures plus tard et ajouta qu'une

dépêche allait être immédiatement expédiée à l'Observatoire qu'un fil

télégraphique relie au bureau de poste de Meyrueis, pour prévenir de

l'arrivée de la caravane:

--Comme cela, conclut l'hôte avec un gros rire, vous serez sûr de

trouver à dîner et à coucher.

Pendant la route, l'inépuisable cicérone Médouville fit part à ses amis

de ce qu'il avait appris dans son _Guide_ au sujet de l'établissement

qu'on allait visiter.

--Au moyen âge, dit-il, les moines de l'ordre de Saint-Benoît vinrent y

fonder le prieuré de Bonheur; un peu avant le XVIIe siècle, les croupes

de l'Aigoual furent explorées par les botanistes qui lui donnèrent le

nom de _Hort-Dieu_ (_Hortus Dei_, jardin de Dieu), et en 1676, Magnol

achevait de les faire connaître au monde savant. Linné y puisa de

précieux documents. Dans la guerre des Camisards contre les dragons de

Louis XIV, le chef des Camisards, Roland, se faisait appeler le roi de

l'Aigoual, et s'y maintenait comme dans une forteresse. Après la paix,

Cassini y établissait la triangulation, et de Gensanne y faisait des

recherches minéralogiques. Plus tard, les météorologistes comme Mouret,

le contre-amiral d'Assas et Cabirou, se servaient de ces régions

pour leurs observations; enfin, tandis que Dumas reconnaissait la

constitution des versants schisteux, le commandant d'état-major Levret

y stationnait pour le rattacher à la triangulation de la méridienne en

y reconstruisant la pyramide-signal de Cassini et, en 1854, le capitaine

Burtel achevait le relevé topographique du massif. L'observatoire de

l'Aigoual, construit sur les plans de MM. Fabre et Labbé, est garanti

contre tous les dangers auxquels sont exposés les bâtiments édifiés à

de semblables altitudes. Contre la foudre, il est défendu par un

paratonnerre Melsens, et par le soin qu'on a pris de n'introduire dans

la bâtisse aucun élément métallique. Il est abrité du vent, car il se

trouve un peu en contre-bas du point culminant du sommet que son toit

ne dépasse pas. L'édifice a 31 mètres de long sur 14 de large, et il est

encastré dans le roc. La façade principale est tournée vers le sud; la

façade nord fait corps avec le rocher. L'angle sud-ouest est flanqué par

une grosse tour ronde de 17 mètres de haut, ayant au rez-de-chaussée une

grande salle, ouverte aux touristes, aux étages supérieurs, des salles

destinées aux appareils scientifiques, et couronnée par une plate-forme

crénelée, dominant de quelques mètres le sommet géodésique de l'Aigoual.

Comme défense contre l'humidité, tout le corps de logis du bâtiment est

à double enveloppe; sur la façade sud, règne une galerie fermée de

baies vitrées. Les murs extérieurs sont en pierres de taille et moellons

piqués; pour la toiture on a adopté le système des voûtes en berceau, en

plein cintre. Sur ce système de voûtes sont placées d'énormes plaques

de schiste-ardoisier, épaisses de trois centimètres, ayant plus d'un

demi-mètre carré de surface et noyées à bain de mortier de ciment sur

l'extrados des murs. Le service des eaux est assuré par une citerne,

contenant cent mètres cubes, et creusée en entier dans le roc; les

annexes du bâtiment contiennent écurie et remise. Un jour on y trouvera

un garage pour aéroplanes, il n'y a plus que cela qui manque maintenant!

--Je me permettrai d'ajouter, dit l'hôtelier qui avait écouté, qu'une

visite à l'Aigoual et à son observatoire, en dehors du côté pittoresque,

est du plus haut intérêt. Elle est, d'ailleurs fort attrayante par le

curieux contraste qu'offrent ses terrains schisteux, gazonnés et boisés,

avec l'aridité des immenses plateaux calcaires des causses. De plus,

autour de l'Aigoual ainsi que de la Séreyrède, l'État a installé des

jardins botaniques _d'acclimatation_, pour l'expérimentation des plantes

nouvelles spéciales aux grandes altitudes, et, dans celui de l'Aigoual

on doit tenter la culture de légumes variés de Suède, de Finlande, etc.

Déjà on peut voir sur ces sommets des plantes rares, entre autres, des

lis blancs magnifiques comme, je n'en ai jamais vu dans le pays.

Les voyageurs durent convenir, en arrivant au but de leur excursion,

que les éloges faits du site n'étaient nullement exagérés. En effet,

l'emplacement est merveilleusement choisi pour un observatoire, car

de tous les points du Bas-Languedoc, l'horizon se trouve borné vers le

nord-ouest par la chaîne des Cévennes. La partie centrale de ce profil

semble se renfler en forme de large dôme entre les sources du Gardon et

celle de l'Hérault. Ce massif montagneux de l'Aigoual est un véritable

noeud orographique du pays, qui sert en quelque sorte de trait d'union

entre la région schisteuse accidentée des Cèvennes centrales et les

hauts plateaux calcaires des Causses. Sur ce vaste dôme, font saillie

divers pics, dont le plus élevé, celui de l'Aigoual, est exactement

situé sur la ligne de partage des deux versants de l'Océan et de la

Méditerranée. Sur la pointe même se dressent les ruines de la Tour de

Cassini, centre de station des triangulations françaises de Cassini et

de l'état-major, à 1.567 mètres au-dessus du niveau de la mer.

Là, plus que partout en France, la ligné hydrographique du partage des

eaux sépare deux régions dissemblables. Sur le versant méditerranéen,

ce ne sont que vallées et gorges profondes qui alternent avec des

crêtes schisteuses, étroites et dentelées; sur le versant océanique, au

contraire, les pentes granitiques plus douces semblent se relier au

loin avec la surface plane des causses. De la terrasse, point extrême de

l'Aigoual, les aviateurs se trouvaient comme suspendus au-dessus de

la vallée de l'Hérault et ils voyaient à leurs pieds, en contre-bas de

1.200 mètres, la ville de Valleraugues. Ils dominaient la succession des

montagnes des Cèvennes et pouvaient apercevoir à l'extrême horizon la

ligne argentée de la Méditerranée, et, le temps étant admirablement

clair, les clochers et l'agglomération de Montpellier. Enfin au sud, se

profilant comme un nuage diaphane dans l'atmosphère transparente, les

pics des Pyrénées, depuis le Canigou jusqu'au Pic du Midi dont la pointe

seule émergeait au-dessus des cimes arrondies des montagnes du Tarn.

Le tableau était véritablement merveilleux, et les excursionnistes ne

tarissaient pas d'éloges, même une fois revenus à Meyrueis et prêts à

reprendre leur essor pour continuer leur périple.

--Où allons-nous, président? interrogea Médrival au moment de reprendre

sa place de pilote à bord de son minuscule monoplan.

--Nous allons suivre les vallées pour atteindre Valleraugues au pied de

l'Aigoual, puis, de là, Alais dans le Gard, Uzès et Avignon, soit une

centaine de kilomètres environ. Ce soir nous serons à Marseille.

Cette fois, le sportsman devait se tromper dans ses prévisions. En

arrivant au-dessus d'Uzès, le vent qui était déjà fort en arrivant

à Alais, devint une véritable tempête, et les aéros, emportés par le

mistral, furent entraînés, malgré les efforts de leurs pilotes, dans un

vol d'ouragan vers la plaine désolée et sans fin de la Crau--et vers la

Méditerranée!

Le tour de France en aéroplane · 第 51 / 85 题