DE NANTES À LA ROCHELLE.--EXCURSION DANS L'ILE DE RÉ.--UN BAIN DE PIEDS
FORCÉ.--LES RIVAGES DE LA FRANCE SUR L'ATLANTIQUE.--UNE DÉFECTION.--LES
MARAIS SALANTS.--BORDEAUX.--REMONTÉE DE LA GARONNE.--AGEN ET TOULOUSE.
Les touristes séjournèrent trois jours à Nantes avant de poursuivre leur
voyage. Plusieurs aéroplanes avaient grand besoin de réparations, et
les mécaniciens accompagnant l'expédition durent consacrer ce temps à
remettre en état les machines fatiguées par un dur travail de dix jours,
pendant lesquels plus de 1200 kilomètres avaient été franchis. Pouliot,
le contremaître, avait demandé par dépêche, aux ateliers de Levallois,
les pièces de rechange nécessaires, et Martin Landoux, qui avait quitté
la caravane à Caen pour rentrer à Paris, s'empressa d'expédier ces
pièces qui furent immédiatement réajustées.
Pendant que les ouvriers s'escrimaient ainsi de leur mieux sur
les machines qui avaient été garées dans les granges du village de
Saint-Herblain, les voyageurs visitèrent Nantes dans ses plus petits
recoins. Ils admirèrent, place Royale, la fontaine en granit bleu de
Rennes, édifiée en 1865, et qui est ornée de quatre statues en bronze,
personnifiant le Loir, l'Erdre, le Cher et la Sevré, supportant une
vasque surmontée de la statue de Nantes, puis l'église Saint-Nicolas,
construite, en 1844, par Lassus, dans le style du XIIIe siècle, avec
une tour, carrée surmontée d'un clocher aigu, en pierre, flanqué de
clochetons à jour, et haut de 85 mètres. En traversant la place du
Bouffay, Médouville apprit à ses compagnons qu'en cet endroit s'élevait
jadis le château fort des comtes de Nantes et des ducs de Bretagne, dans
lequel le comte de Chalais en 1626 et les membres de la conspiration de
Cellamare en 1720, eurent la tête tranchée. Dans ce château furent aussi
enfermées en 1793 les victimes de la Terreur. L'échafaud demeura dressé
pendant quatre mois en permanence sur la place.
Le château reçut également la visite des promeneurs. Ce monument, qui
a été autrefois la résidence des ducs de Bretagne, reçut la visite
de presque tous les rois de France depuis Louis XI. Mme de Sévigné y
séjourna en 1675. Il a aussi servi de prison d'État; le maréchal Gilles
de Rais, Fouquet, le cardinal de Retz, y furent enfermés à diverses
époques. Ce dernier s'en échappa, en descendant à l'aide d'une corde, du
haut d'un des bastions Mercoeur (ce bastion qui donnait sur la Loire fut
démoli depuis). La duchesse de Berry fut également détenue, en 1832,
au château de Nantes, avant d'être conduite à la citadelle de Blaye.
Entourée de grands fossés, qui ont été rétrécis lors de l'alignement de
la place de la duchesse Anne, la forteresse fut commencée au Xe siècle.
En 1466, le duc François II en ordonna la reconstruction, et on attribue
à ce prince la façade, flanquée originairement de quatre grosses tours,
dont trois seulement subsistent.
Du côté du quai, le château était protégé par trois autres tours
intactes qu'on rapporte au temps d'Anne de Bretagne. Pendant les guerres
de la Ligue, le duc de Mercoeur ajouta deux gros bastions portant la
croix de Lorraine; cette partie des remparts a conservé son caractère;
la sculpture des mâchicoulis est particulièrement curieuse.
Les visiteurs pénétrèrent dans la cour du château, par un pont de pierre
jeté au-dessus des fossés, et remarquèrent le grand logis du XV'e siècle
flanqué du donjon et dont la façade offrait une frise et des lucarnes
très richement ornementées. A côté de ce bâtiment, dont la façade est
agrémentée de deux loggias, se dresse l'armature en fer forgé d'un grand
puits de pierre. Les jeunes gens parcoururent les parties accessibles
au public et terminèrent leur promenade par une visite au musée, qui
contient des oeuvres d'art, sculpture et peinture, des maîtres les plus
illustres, anciens et modernes.
Pendant qu'ils déambulaient dans les rues actives du chef-lieu de la
Loire-Inférieure, dont le caractère est très différent de la Bretagne
grise et intime, et qu'ils suivaient les quais, siège d'un mouvement
aussi intense que ceux de Rouen et du Havre, Médouville, désireux de
faire partager sa science à ses compagnons, leur développait l'histoire
de la ville où ils se trouvaient actuellement.
--_Condivicnum_, disait le verbeux secrétaire, était la ville principale
des Namnètes. Cette cité était située sur les coteaux de Saint-Donatien,
assez loin de la Loire sur laquelle se trouvait une localité, avec
port sur le fleuve, appelée _Portus Namnetum_, d'où est venu le nom de
Nantes. Les deux villes se réunirent plus tard, et les Romains en firent
un centre de commerce. En 407, l'Armorique ayant chassé les Romains, fut
administrée pendant, quarante ans par Conan Mériadec, chef des Bretons,
qui fit de Nantes sa capitale. Aux Ve et VIe siècles, le pays subit
plusieurs invasions des Barbares. Clotaire I'er s'empara de Nantes en
560 et la fit administrer par l'évêque saint Félix qui fit creuser le
canal portant son nom, destiné à relier la Loire au Sail et à l'Erdre.
Vaincue trois fois par Charlemagne, la Bretagne se releva sous ses
successeurs. En 843, la trahison du gouverneur Lambert, à qui Charles
le Chauve avait refusé le titre de comte de Nantes, en ouvrit les portes
aux Normands.
[Illustration: NANTES.--Le château.]
Subdivisé en plusieurs comtés après le meurtre de Salamon, roi des
Bretons, assassiné en 874, le duché de Bretagne fut rétabli en 936 par
Alain Barbetorte qui chassa les Normands de Nantes et des îles de
la Loire. A sa mort, survenue en 952, l'anarchie recommença, et la
souveraineté de la Bretagne fut disputée les armes à la main par
les comtes de Nantes et ceux de Rennes. Pierre de Dreux, créé duc de
Bretagne, fit de Nantes sa capitale; il l'entoura de fortifications et
la défendit vaillamment contre Jean Sans-Terre en 1214.
Pendant la lutte de Jean de Montfort contre Charles de Blois, au XIVe
siècle, Nantes prit parti d'abord pour Montfort; mais, en 1342, le duc
de Normandie, fils aîné du roi de France, s'empara de la ville et y fit
prisonnier Jean de Montfort. En 1345, Edouard III d'Angleterre assiégea
sans succès Nantes, défendue par Charles de Blois. Enfin, lorsque le
fils de Montfort eut triomphé et que, proclamé duc de Bretagne sous le
nom de Jean IV, il se fut allié aux Anglais, Nantes leur résista, et les
Anglais après un siège inutile, durent s'éloigner.
Louis XI essaya, mais vainement, de soumettre définitivement la Bretagne
à la couronne; il rencontra dans le duc François II un adversaire digne
de lui. Mais, en 1488, l'indépendance de la Bretagne reçut un coup
mortel à la bataille de Saint-Aubin-du-Cormier, et, un peu plus tard,
Anne de Bretagne, se laissant marier à Charles VIII, lui apporta son
duché en dot en 1491.
Au XVe et au XVIe siècle, Nantes fut désolée par des pestes et des
épidémies. Le calvinisme essaya, sans succès, d'y pénétrer. Sous Henri
III, la ville s'engagea dans la Ligue, à la suite du duc de Mercoeur,
alors gouverneur de Bretagne, qui résista neuf ans à Henri IV et
n'ouvrit Nantes au roi qu'en 1598.
En 1626, la conspiration de Chalais vint se dénouer à Nantes par la mort
tragique du comte, ennemi de Richelieu. En 1661, Louis XIV y fit arrêter
le surintendant Fouquet. En 1718, la conspiration de Cellamare, ourdie
par la duchesse du Maine au profit de l'Espagne, contre le gouvernement
du Régent, éclata aussi en Bretagne, et les principaux meneurs furent
jugés, condamnés et suppliciés à Nantes.
Au XVIIIe siècle la traite des noirs fut pour les armateurs nantais une
source peu honorable de richesses.
En 1789, Nantes suivit avec ardeur l'élan de la Révolution. Elle résista
avec énergie aux attaques des Vendéens. Mais, en 1793, elle fut une des
victimes les plus maltraitées par la Terreur. Carrier, envoyé en mission
par le Comité de Salut public, vint y élever la guillotine et organisa
les fameuses noyades, qu'il appelait des _mariages républicains_.
Ces infamies durèrent quatre mois, jusqu'à ce que le secrétaire de
Robespierre, Julien, passant à Nantes, dénonçât Carrier à la Convention
et le fit révoquer deux jours avant la chute de Robespierre.
En 1793, les Vendéens ayant voulu s'emparer de Nantes, en furent
repoussés par Canclaux; Cathelineau fut tué à cette attaque. Charette
fut fusillé à Nantes en 1796. En 1799, les Vendéens occupèrent un
instant la ville. L'Empire ruina le commerce de Nantes, et ce fut en
compensation que Napoléon décida l'établissement du canal de Bretagne.
En 1830, Nantes fut une des premières villes qui se prononcèrent contre
Charles X. Un engagement y eut lieu, le 30 juillet, entre les soldats du
10e léger et les jeunes gens de la ville, dont dix furent tués. En 1832,
la duchesse de Berry fut arrêtée à Nantes, après avoir vainement essayé
de soulever la Vendée.
Pendant que parlait le prolixe secrétaire de l'_Aéro-tourist_, dont les
trois quarts des paroles se perdaient dans le bruit des voitures et des
tramways, la promenade s'achevait, et les promeneurs pénétraient sous le
porche de l'hôtel où ils avaient momentanément élu domicile.
--Alors nous ne repartons que demain?... interrogea Médrival, pendant le
repas.
--Il le faut bien, lui répondit La Tour-Miranne, puisque le travail de
révision des aéros ne sera terminé que ce soir.
--C'est véritablement malheureux de perdre ainsi trois jours de notre
semaine, observa le jeune homme avec amertume.
--Je le sais; mais qu'y puis-je? fit le président. Il y eut un moment de
silence.
--Où devons-nous aller demain? reprit le monoplaniste.
--A La Rochelle.
--Quelle distance?
--160 kilomètres tout au plus.
Les lèvres du sportsman s'allongèrent avec une moue significative.
--C'est peu, en vérité, soupira-t-il. Ne pourrions-nous pas, afin de
regagner le temps perdu, effectuer une seconde étape l'après-midi?...
--Si la chose est possible, et si nos camarades n'y voient pas
d'inconvénient, je le veux bien, moi.
--Qu'en dites-vous, Messieurs? interrogea Médrival.
--C'est à voir, répondit tranquillement Outremécourt, cela dépendra de
l'heure à laquelle nous arriverons à La Rochelle.
De la discussion qui s'engagea entre les aérotouristes, résulta que le
départ serait opéré de bonne heure, afin d'essayer de contenter l'enragé
aviateur. Cette décision fut réalisée, et le lendemain, dimanche 19
juin, à sept heures du matin, les treize appareils s'enlevèrent du champ
où ils avaient été amenés et prirent immédiatement la direction du sud,
par un temps magnifique et un faible vent soufflant de l'ouest.
Vingt minutes après leur départ, les voyageurs arrivèrent près de
Saint-Philibert de Grandlieu, à la pointe orientale du lac de Grandlieu
dont la superficie est de sept mille hectares avec une profondeur qui ne
dépasse pas deux mètres. Ce marécage, alimenté par les rivières
Boulogne et Ognon, s'est formé, selon la tradition, au XVIe siècle sur
l'emplacement du bourg d'Herbadilla ou Herbauge, par une inondation
de la Loire. Le pays l'environnant est une plaine triste et monotone,
ressemblant fort à la Grande-Brière traversée l'avant-veille par les
biplans. Au sujet de cette dernière région, le professeur Darmilly avait
donné à sa fille les explications suivantes:
--La Grande-Brière est un immense marais tourbeux, qui ne mesure pas
moins de 20 kilomètres de long sur 15 de large, entre Herbignac et
la Loire, et qui est séparé des dunes et des marais salants par une
succession de plateaux peu élevés. Pendant l'hiver, cette vaste plaine
est couverte d'eau et ressemble absolument au lac de Grand-Lieu dont
elle présente la même surface. On y pêche du poisson en abondance.
Chaque hameau est comme une île qui surnage au-dessus de la plaine
inondée, et l'illusion est encore augmentée par la forme circulaire
de chacun d'eux. Dès que les chaleurs sont arrivées, on assèche la
tourbière au moyen de nombreux canaux d'irrigation, dont on ouvre les
écluses et qui se déversent dans la mer. Dans le courant du mois d'août,
pendant une période de huit jours, il est permis à tous les habitants de
venir extraire la tourbe. La contrée, ordinairement triste et déserte,
prend alors un aspect animé, grâce aux milliers de personnes qui se
répandent sur la plaine. On extrait ainsi, tous les ans, de quatre à
cinq millions de tonnes de tourbe.
«Aux temps géologiques, l'emplacement de la Grande-Brière était occupé
par des forêts détruites par les irruptions de la mer entre Montoir et
Saint-Nazaire. Les bois que l'on trouve dans la tourbe sont tous des
chênes ou des bouleaux atteignant jusqu'à dix mètres de long; ils sont
couchés sur un lit de feuilles transformées en carbone. Les riverains en
extraient chaque année de grandes quantités qu'ils utilisent comme
bois de chauffage et même comme bois de charpente. Ce bois offre une
particularité: complètement noir et très mou lorsqu'on l'extrait de la
tourbière, il se travaille facilement et acquiert en séchant une très
grande dureté. On a découvert, en certains endroits, des instruments
de l'âge de bronze qui, par leur fini et leur régularité, indiquent la
dernière et la plus belle période de cette époque.
«L'île de Noirmoutiers, dont nous ne sommes guère éloignés en ce
moment que d'une vingtaine de kilomètres à vol d'oiseau, poursuivit
le professeur, est un point également fort intéressant au point de vue
géologique. Cette île a été transformée par les alluvions de la Loire,
car elle se trouve située au point de rencontre des courants du golfe de
Gascogne et de ceux de la Manche. D'après Ptolémée, Noirmoutiers aurait
été autrefois rattachée au continent. A l'époque romaine, elle était
considérée comme faisant partie d'un archipel mal défini et portant
le nom d'_Insulae Nametum_, bien qu'on donne aussi à Noirmoutiers
l'étymologie de _Nigrum monasterium_ (le monastère noir) désignation qui
semble quelque peu contraire avec l'_Abbaye Blanche_ indiquée sur une
carte de 1750. Quelques historiens la regardent comme étant l'île de
Seyne placée par Strabon à l'entrée de la Loire.
«Noirmoutiers présente le double avantage d'être rattachée à la terre
ferme au moment de la basse mer et de redevenir une île à marée haute.
Elle communique avec le continent par une chaussée empierrée appelée
le _Guâ_ (ou gué), de cinq kilomètres de long, ou les piétons et les
voitures peuvent s'engager dès que la mer s'est retirée. Si un voyageur
imprudent se trouvait surpris par la marée qui arrive très rapidement
sur les immenses grèves du Fain, il aurait encore la ressource de
grimper sur des refuges élevés de distance en distance sur le côté de
la route, et d'attendre, perché sur ces échafaudages en charpente, la
baisse et le retrait des eaux. Quoique la route des grèves soit la plus
fréquentée, on peut aussi aborder l'île en bateau à toute heure de la
marée, par le détroit de Fromentine dont le milieu est occupé par une
fosse large d'un kilomètre à basse mer. On atteint ainsi l'extrémité
orientale de l'île.
«Enfin, pour terminer ce qui a trait à cette île, j'ajouterai que
Noirmoutiers est composée de deux parties distinctes: l'île proprement
dite, dont la plus grande longueur atteint huit kilomètres de long,
et l'isthme de sable, de douze kilomètres de long, reliant le noyau de
l'île au détroit de Fromentine, point le plus rapproché du continent.
Cet isthme, formé de dunes et de plages sablonneuses, a été surtout
édifié par les lames qui battent la côte sous l'influence des forts
vents de l'ouest et qui, de ce côté, se précipitent avec une majesté
toute puissante, tandis que, de l'autre côté, la mer après avoir passé
sur de vastes grèves est beaucoup plus calme. Par suite de ce mouvement
différent des deux côtés, les sables s'accumulent en dunes à l'ouest,
tandis que, de l'autre côté, les vases se déposent à chaque marée. Les
travaux des hommes complètent d'ailleurs les efforts de la mer: ce
sont les renclôtures de grèves. Entreprises et poursuivies depuis le
commencement du XIXe siècle, elles ont augmenté de plus de 500 hectares
le territoire de Noirmoutiers. Mais si l'Océan laisse facilement
empiéter sur son domaine, il oblige également à prendre des précautions
pour que l'isthme ne soit pas rompu. Aux environs de la Guérinière,
celui-ci n'a pas un kilomètre de large; les tempêtes lui font des
brèches qu'il faut réparer fréquemment. D'après la tradition locale et
les repères connus dans le pays, la mer aurait gagné, du côté des grèves
du Fain, une large bande de terrain, depuis trois cents ans.»[2]
[Note 2: _Les Rivages de la France, autrefois et aujourd'hui_, par
Jules Girard.]
Pendant le discours du professeur, le terrain avait changé sous les
aéroplanes: aux plaines marécageuses et mornes des environs du lac de
Grand-Lieu avait succédé une campagne agreste et riante, dont les champs
étaient, comme dans certains endroits de la Bretagne, encadrés de haies
verdoyantes. On traversait le Bocage vendéen, théâtre des luttes entre
les Chouans et les armées républicaines, à l'époque de la Révolution.
Bientôt, le chef-lieu du département de la Vendée, La Roche-sur-Yon, qui
porta autrefois les noms de Napoléon, puis Bourbon-Vendée, apparut, mais
la flottille ne ralentit pas. Elle laissa à bâbord cette cité, qui ne
présente d'ailleurs rien de particulièrement intéressant, et arriva
bientôt au-dessus de Luçon, dans l'ancien golfe du Poitou, devenu le
marais vendéen, et qu'il était facile de reconnaître de loin à la flèche
qui surmonte sa belle cathédrale commencée au XIIe siècle et achevée au
XVIIIe. En passant, Médouville ne manqua pas de rappeler à son passager,
qui était, comme d'habitude, Mme Lhier, que Luçon fut dès le VIe siècle
le siège d'une abbaye érigée en évêché en 1317, évêché qui eut un
instant le cardinal de Richelieu pour titulaire.
En arrivant près de Saint-Michel en l'Herm, non loin de la baie de
l'Aiguillon, la flottille retrouva l'Océan, que l'on n'avait plus aperçu
depuis la baie du Morbihan, et les aviateurs purent apercevoir au loin
sur la vaste nappe brillante, une longue tache sombre: l'île de Ré.
Au-dessous d'eux, émergeait hors des eaux au fur et à mesure du retrait
de la marée, une masse régulière ressemblant à une ville submergée dont
la perspective décroissante se serait mêlée avec la teinte neutre du
fond du tableau. C'étaient les _bouchots_ servant à la culture des
moules.
[Illustration: Le canot se dirigea droit vers les naufragés.]
Les eaux commençant à s'écouler, on pouvait voir s'élancer sur la vase
des êtres aux formes bizarres, moitié hommes, moitié bateaux, agitant
avec vivacité une seule jambe et qui, pénétrant dans les interstices
des clayonnages des bouchots, disparaissaient dans un labyrinthe de rues
constituées par les compartiments de la moulière, régulièrement disposés
de manière à recevoir les mollusques, d'abord à l'état de naissain, puis
au fur et à mesure de leur développement, jusqu'au moment de la récolte.
Une population nombreuse, de plus de trois mille personnes réparties
dans les villages d'Esnandes, Charron, Marsilly, situés autour de la
baie de l'Aiguillon, vit ainsi de l'élevage des moules. Les hommes
se rendent aux bouchots, à marée basse, au moyen de l'_acon_ ou
pousse-pied, sorte de petit bateau plat qu'on saisit des deux bords,
un genou posé sur le fond pendant que l'autre jambe, protégée par une
longue botte, plonge dans la vase comme une rame dans l'eau. Cette
industrie, toute locale, est assujettie aux vicissitudes des saisons
dues aux caprices de la mer. Lorsque les vases amoncelées par les
mauvais temps d'hiver, menacent de submerger entièrement les bouchots,
un insecte, le coryphée à longues cornes, fait son apparition. Se
multipliant par quantités énormes, il remue la vase et arrête ainsi la
formation des sillons profonds que creusent les vagues d'hiver et qui
rendraient difficile l'accès des bouchots avec l'acon. Ainsi ce
faible insecte est indispensable à la conservation de cet élevage et à
l'aisance des habitants de ces rivages vaseux.
A peu de distance du village de Saint-Michel-en-l'Herm, au lieu de se
diriger en droite ligne sur l'anse de l'Aiguillon, La Tour-Miranne,
qui volait un peu en avant de ses compagnons, lança un violent coup de
sirène et atterrit. Surpris de cette brusque manoeuvre, et craignant que
quelque accident fût survenu à leur président, les aviateurs imitèrent
ce mouvement et l'instant d'après ils se trouvèrent tous rassemblés,
entourant leur chef.
--Qu'y a-t-il donc?... Que vous est-il arrivé? demandèrent une douzaine
de voix.
--Rien, rien, mes chers amis, répondit le jeune homme en souriant. Une
idée qui m'est venue tout simplement. Que diriez-vous d'une excursion,
par ce beau temps, dans l'île de Ré dont nous ne sommes éloignés que
d'une douzaine de kilomètres?...
Les pilotes s'entre regardèrent les uns les autres.
--Voilà deux heures que nous naviguons, reprit La Tour-Miranne, et nous
ne sommes plus qu'à huit lieues à vol d'oiseau de La Rochelle. Nous
avons donc grandement le temps de parcourir l'île de Ré du nord au sud,
tout au moins d'Ars jusqu'à Sablanceaux.
--C'est, en effet, un projet séduisant, répliqua le _Père Tranquille_
au nom de ses compagnons, mais je doute qu'il nous reste assez d'essence
dans les réservoirs pour voler encore une heure.
--Si ce n'est que cela, fit vivement le mécanicien Pouliot, cela peut
s'arranger, monsieur Outremécourt.
--Comment cela?...
--J'ai songé depuis longtemps qu'il pouvait nous arriver d'être obligés
d'atterrir par manque d'essence dans un endroit désert, éloigné d'une
ville, et j'ai chargé sur l'aéro de M. Morengian, avec le matériel du
_camping_, dix bidons de dix litres. Je vais, si vous voulez, transvaser
le contenu de ces bidons dans les réservoirs qui me paraîtront sonner le
creux. Cela nous donnera bien une heure et demie de marche de plus.
--Je ne vois plus alors d'objection à faire, dans ce cas, acquiesça
Outremécourt. Je vous recommande seulement de bien vérifier nos moteurs
et de gonfler nos flotteurs, car nous allons voguer au-dessus des
plaines du père Neptune, et un bain imprévu manquerait totalement de
charme!
Mais le mécanicien n'écoutait déjà plus. Aidé de son second et de deux
voyageurs complaisants, il s'était empressé de débarrasser le monoplan
de M. Morengian, qui voyageait seul, de sa provision de bidons, et il en
répartissait le contenu dans les récipients des aéros, dont il visitait
en même temps le mécanisme. Au bout d'une demi-heure, l'opération fut
terminée.
--C'est fait! déclara gravement l'ouvrier. Tout est vérifié, ça peut
aller maintenant!
La Tour-Miranne commanda donc le départ, et il s'élança le premier dans
les airs, suivi de près par les monoplans qui ne tardèrent pas à
le dépasser. Quelques instants plus tard, la flottille tout entière
s'avançait au-dessus de l'Océan, qui s'étendait comme une plaine
verdâtre jusqu'à l'horizon. La brise était presque complètement tombée
et les aéros volaient avec rapidité.
Le président de l'_Aéro-tourist-club_ s'était sans doute trompé dans
son évaluation de la distance séparant là pointe de l'Aiguillon du
Fier-d'Ars, car il fallut plus de vingt minutes de vol aux biplans pour
se retrouver au-dessus d'un sol ferme.
--Ouf!... murmura entre ses dents le professeur Darmilly lorsque cette
traversée eut pris fin, je suis plus tranquille maintenant! C'était un
peu imprudent un pareil exploit! Heureusement tout s'est bien passé!
L'île de Ré, qui mesure 25 kilomètres de longueur, est formée de deux
terres réunies par l'isthme du Martroy. Elle est aussi plate que l'île
d'Oléron sa voisine, et s'étend parallèlement à la côte vendéenne dont
elle est séparée par un bras de mer peu profond. Une tradition conservée
dans l'île rapporte qu'il avait existé sur la côte une ville appelée
Antioche en souvenir des croisades, ville engloutie par la mer, et d'où
est resté le nom de pertuis d'Antioche donné à l'espace régnant entre
les deux îles. Les attaques de la mer auraient coupé l'île en deux, au
Fier-d'Ars qui ne mesure que 70 mètres de largeur, sans les travaux
de défense effectués sur la «côte sauvage» qui reçoit de plein fouet
l'assaut des grandes lames du large et les dunes du sud.
Les salines du Fier-d'Ars seraient perdues et les terres inondées depuis
longtemps car, dans les tempêtes, on sent le sol frémir sous ses pas.
Et tandis qu'une mer furieuse brise sur les rochers du Chanchardon, de
l'autre côté de l'île, qui regarde le continent, les eaux sont calmes.
La terre est fertile dans l'île de Ré, bien que les arbres n'y puissent
croître en raison de l'intensité du vent de mer; elle est divisée à
l'infini et chaque habitant en possède une parcelle.
Les aviateurs purent apercevoir de nouveau d'immenses marais salants
semblables à ceux qu'ils avaient déjà pu voir en passant non loin de
Guérande. L'exploitation de ces marais constitue encore une industrie
assez florissante: ils sont formés de surfaces bien planes, divisées
comme un damier en compartiments dans lesquels l'eau de mer s'évapore,
abandonnant par la cristallisation le sel qu'elle contient. Aux grandes
marées, l'eau monte par les _étiers_, espèces de canaux creusés pour la
conduire dans la _vasière_, vaste bassin d'évaporation placé au point le
plus élevé de l'exploitation. Après avoir abandonné une partie des
sels étrangers dans ce premier bassin, l'eau est amenée par des
rigoles munies de vannes, jusque dans les _oeillets_ où le sel se forme
définitivement. Tous les deux ou trois jours pendant la saunaison (de
juin à septembre) les _paludiers_, à l'aide du grand râteau plein en
bois, attirent, sur une plate-forme réservée entre les compartiments et
appelée la _dure_, le sel qui s'est formé dans l'oeillet. Le sel blanc
est écrémé à la surface et recueilli à part; le sel ramassé au fond est
en gros cristaux auxquels adhèrent quelques parcelles terreuses du fond,
qui leur donnent une teinte grisâtre. On laisse égoutter le sel sur la
dure, puis les femmes viennent le prendre dans des vases nommés _gides_,
qu'elles posent sur leur tête, et, courant pieds nus sur les terres
glissantes de la saline, elles transportent la récolte sur les _trémés_,
où elle est mise en _mulon_ et recouverte d'un enduit en terre glaise
pour la préserver de la pluie. L'oeillet produit en moyenne 1.200 kilos
de sel gris et 80 kilos de sel blanc. L'hiver, les paludiers se bornent
à entretenir les canaux.
L'industrie du sel, pendant quelques années en souffrance, a repris
aujourd'hui son essor, malgré la grande quantité de marais salants qui
ont été établis; elle est devenue plus rémunératrice pour les paludiers,
grâce à l'exportation, par les bateaux du Croisic, du sel destiné aux
salaisons de la morue en Islande et du hareng en Norvège.
Les aéroplanes avaient rétrouvé le sol ferme à Saint-Martin-de-Ré. Ils
passèrent au-dessus de la citadelle et aperçurent les bâtiments du
dépôt des forçats, où les condamnés aux travaux forcés sont détenus en
attendant que les transports de l'État les conduisent à la Guyane ou
en Nouvelle-Calédonie. Suivant la côte orientale de l'île, la caravane
traversa la petite ville de la Flotte, laissa en arrière le fort de la
Prée et arriva au-dessus de Rivedoux. A moins de trois kilomètres de
distance à l'est, on pouvait distinguer très nettement la pointe de
Saint-Marc et le port de La Palliée, où de nombreux navires étaient
à l'ancre. Un peu plus loin, dans la même direction, s'apercevait une
agglomération qui n'était autre que La Rochelle.
--Allons, encore un bras de mer à traverser!... murmura le professeur
Darmilly. Pourvu que rien ne vienne à casser avant que nous soyons de
l'autre côté!...
Ce souhait ne devait malheureusement pas être exaucé. Comme les biplans
étaient à moins d'un kilomètre de la côte, on entendit soudain des cris
désespérés. La Tour-Miranne, dont l'appareil surplombait déjà le terrain
solide, tressaillit. Ne pouvant se rendre compte de ce qui venait
d'arriver, il manoeuvra ses gouvernails pour s'élever rapidement et
décrire un cercle de grand rayon sans risquer d'aborder les aéros qui
le suivaient. Lorsqu'il eut effectué un demi-tour, le spectacle qui lui
apparut le fît frémir. Un aéro, victime d'une avarie quelconque dont la
cause échappait au premier coup d'oeil, oscillait désemparé et, malgré
les efforts de son pilote, s'abattait comme un grand oiseau frappé par
le plomb du chasseur.
--Bon!... en voilà un qui pique une tête dans la grande tasse!...
s'écria le contremaître Pouliot, le passager de La Tour-Miranne.
Qu'est-ce qui lui est arrivé à celui-là?...
Avec une angoisse facile à comprendre, le président de l'_Aéro-tourist_
suivit des yeux la chute, heureusement assez lente, de l'aéroplane qui
flottait maintenant à la surface de l'Océan, soutenu par ses cylindres
de caoutchouc remplis d'air comprimé.
Décrivant des orbes de diamètre de plus en plus restreint, en même
temps qu'il s'abaissait graduellement, le chef de l'expédition finit
par effleurer la surface des vagues et à tourner autour de l'appareil
en détresse. Il reconnut alors M. Le Clair et son épouse, qui, pâles
d'épouvanté, s'étaient hissés tant bien que mal au-dessus du moteur afin
d'échapper au contact des flots.
--Courage!... leur cria Robert. Je vais vous envoyer du secours!
--Envoyez-nous vite un bateau!... répondit M. Le Clair. Notre moteur ne
fonctionne plus.
Déjà le biplan portant le sportsman était au rivage où il abordait. Une
minute après les aviateurs étaient réunis. En quelques phrases brèves,
le jeune homme mit ses compagnons au courant de ce qui venait d'arriver.
--Un bateau!... dit-il. Vite, organisons le sauvetage de nos
camarades!...
L'arrivée de la caravane aérienne avait heureusement causé une vive
émotion parmi la population du port. Beaucoup de marins avaient remarqué
depuis un moment les planeurs volant au-dessus de l'île de Ré et étaient
accourus sur la grève. Aux premiers mots de La Tour-Miranne, plusieurs
matelots coururent aux canots et se dirigèrent droit vers les naufragés.
Le marquis avait sauté dans une de ces embarcations et il fut l'un des
premiers auprès de l'aéro, dont les passagers suivaient avec anxiété
l'arrivée du secours promis. Non sans difficulté, les deux malchanceux
touristes purent passer, de leur esquif à demi submergé, dans le canot.
--Ouf!..., murmura M. Le Clair, nous voilà tout de même tirés d'affaire,
mais pour une émotion, c'est une fameuse émotion que nous avons éprouvée
là!... Enfin, heureusement que la mer était calme!...
La Tour-Miranne serrait, sans pouvoir parler, la main des deux
«récapés», comme disent les mineurs du Nord dans leur rude patois. Son
regard exprimait éloquemment ce que ses lèvres auraient été impuissantes
de formuler.
Les matelots amarrèrent l'aéroplane à deux bateaux par des filins
solides, puis ils revinrent en naviguant à la godille et remorquant
l'appareil que l'on parvint à hisser sur la grève grâce à son chariot
qui n'avait subi par bonheur aucune détérioration.
Une discussion un peu confuse s'engagea entre les clubmen
anxieux d'élucider la cause de l'accident qui était survenu si
malencontreusement à leur compagnon. Le contremaître, qui s'était
empressé d'examiner le moteur, y mit fin en déclarant:
--C'est une panne due à réchauffement exagéré d'un palier de l'arbre de
couche, palier dont la position a sans doute été légèrement dérangée à
la suite du choc dans l'aéro de M. Le Clair reçu par sa rencontre avec
le biplan de M. Morengian, ainsi que vous devez vous en souvenir. Le
défaut s'est aggravé petit à petit et, comme nous volons depuis trois
heures et demie sans interruption, le coussinet a surchauffé, malgré
l'huile de graissage, et a fini par gripper, immobilisant ainsi
subitement l'hélice dont l'arbre ne pouvait plus tourner.
--Cela doit être exact! approuva M. Le Clair, car nous avons ressenti
une secousse brusque comme si le moteur calait, subitement. J'ai juste
eu le temps de manoeuvrer le gouvernail de profondeur pour atténuer la
vitesse et ne pas tomber trop brutalement. Je suis content de savoir
qu'il n'y a là-dedans rien de ma faute et que le bain de pieds que nous
avons pris ne provient pas d'une maladresse ou d'une erreur dans la
manoeuvre. Ma femme ne me l'aurait pas pardonné!...
--Dites alors que vous avez voulu faire une expérience d'hydroplane!
conclut Médouville, mais vous pouvez vous vanter que vous nous avez
causé une belle venette à tous!
Pendant que s'échangeait cette conversation, La Tour-Miranne, après
avoir chaleureusement remercié les marins du secours qu'ils avaient
apporté sans hésitera l'aviateur en péril, s'était enquis auprès d'eux
d'un emplacement propice pour garer les appareils jusqu'au moment où ils
pourraient reprendre l'air. Les matelots lui indiquèrent une terre-plein
à peu de distance, et ils s'offrirent à y remorquer les aéroplanes, ce
qui fut accepté. Pouliot et son second furent laissés à la garde des
éléments de la flottille aérienne et les pilotes, après avoir fait
une rapide visite aux bassins de La Pallice, prirent le chemin de La
Rochelle, où un tramway les conduisit en un quart d'heure.
--Avec tout cela, remarqua Médouville, nous ne savons pas ce que sont
devenus les monoplans. Ils nous ont, comme d'habitude faussé compagnie,
longtemps avant que nous fussions arrivés en vue de La Roche-sur-Yon. Où
sont-ils maintenant?...
--J'ai songé, par bonheur, lui répliqua Outremécourt, à prévenir Damblin
que nous devions déjeuner à l'Hôtel de la Tour; situé sur le port.
J'espère que nous les retrouverons là.
Le _Père Tranquille_ ne se trompait pas dans ses suppositions, et la
première personne dans laquelle il faillit se jeter, en pénétrant sous,
le porche voûté de l'hôtel, fut justement l'ingénieur.
--Où diable étiez-vous donc passés, s'exclama celui-ci? Nous avons
attendu près de deux heures avant de nous décider à venir ici!...
[Illustration: La Rochelle.--Entrée du port.]
Les explications indispensables furent échangées entre les deux groupes,
qui se firent part des incidents ayant émaillé leur route réciproque. Le
repas terminé, La Tour-Miranne se leva.
--Mes chers amis, dit-il, nous allons, si vous le voulez bien, faire
rapidement le tour de la ville et repartir ensuite à La Pallice. Nous
pouvons encore faire une assez longue étape aujourd'hui et je vous
propose d'essayer d'atteindre Pons ou Saintes. Demain matin, nous
gagnerons Bordeaux.
Les touristes s'entassèrent dans des voitures de louage et parcoururent
le chef-lieu de la Charente-Inférieure. La Rochelle est, au point de vue
monumental, une des villes les plus curieuses du sud-ouest. Dans le
port se trouvent les trois tours de Saint-Nicolas, de la Chaîne et de la
Lanterne. La première, qui date de 1384, se compose de quatre tourelles
demi-cylindriques et d'une tour carrée regardant la mer. La
cathédrale, du XVIIIe siècle, occupe l'emplacement de l'ancienne église
Saint-Barthélemy, dont la tour subsiste encore. L'hôtel de ville
édifié en 1595, et restauré depuis, est un remarquable édifice de style
gothique à l'extérieur et Renaissance à l'intérieur. Un grand nombre
de maisons ont conservé leur physionomie du moyen âge, leurs porches et
leurs terrasses qui leur donnent un aspect tout particulier.
Les promeneurs donnèrent un coup d'oeil à l'ancienne enceinte élevée
d'après les plans de Vauban et sur le port encombré de bateaux de
commerce de faible tonnage, et d'où l'on déchargeait du charbon, des
céréales, des vins et eaux-de-vie de Charente, des denrées coloniales de
toute nature, puis, après avoir regardé de loin la digue de 1500 mètres
de long élevée en 1627 par les ordres de Richelieu, qui dirigeait
le siège de la place forte des huguenots, ils se firent conduire au
terre-plein de La Pallice où les biplans étaient garés. Les aviateurs
montant les monoplans avaient proposé d'assister au départ de leurs
camarades avant d'aller retrouver leurs appareils dans la prairie au
delà de la gare de La Rochelle où ils étaient restés sous la garde de
paysans qu'avait alléchés la promesse d'une récompense.
--Nous nous retrouverons ce soir à Saintes, n'est-ce pas? demanda
Damblin.
--Si vous voulez, répondit La Tour-Miranne.
Madame Lhier s'avança.
--Je vous adresserai, messieurs, une proposition, dit-elle en souriant.
--Parlez, chère madame, dit en s'inclinant le président. Nous vous
écoutons.
--Nous ne sommes plus très éloignés de Royan, n'est-ce pas, monsieur le
marquis?...
--Une vingtaine de lieues tout au plus, madame.
--Vous n'ignorez pas que nous possédons un chalet à Royan, où nous
passons la saison balnéaire. Nous vous prions, mon mari et moi, d'y
accepter l'hospitalité ce soir.
Le chef de l'expédition promena son regard sur tous ses compagnons,
paraissant les consulter.
--Si nos amis n'y voient aucun inconvénient, j'accepte votre offre avec
reconnaissance, madame, déclara-t-il. C'est donc à votre chalet que nous
nous retrouverons tout à l'heure.
--Sauf moi et ma femme cependant, articula M. Le Clair en s'approchant.
Les circonstances nous obligent à décliner votre très aimable
invitation.
--Et pourquoi cela, monsieur? interrogea de sa voix musicale l'épouse du
grand industriel.
--Simplement parce que nous nous trouvons immobilisés pour longtemps
à la suite de l'accident de ce matin. Notre mécanicien vient de
m'apprendre qu'il y aurait bien pour quatre jours de travail à réparer
le mécanisme de notre aéro, qui a plus souffert qu'on ne le croyait tout
d'abord. Dans ces conditions, je me vois donc obligé de vous dire qu'à
mon très grand regret, je me résigne à rentrer à Paris avec la machine à
réparer. Mais, si je le puis, je vous promets d'accourir vous retrouver
à l'une de vos prochaines étapes.
[Illustration: BORDEAUX.--Vue des quais.]
Pouliot, interrogé, confirma la fâcheuse nouvelle. La machine devait,
de toute nécessité, être transportée à l'atelier et subir une révision
minutieuse. Les clubmen furent désagréablement impressionnés, mais il
fallait bien se rendre à l'évidence. Ils n'allaient plus déjà être que
douze! Enfin, on devait se résigner; de chaleureuses poignées de mains
furent échangées, avec des promesses de se revoir le plus tôt qu'il
serait possible, et les biplanistes prirent leur vol, tandis que les
protagonistes du monoplan se hâtaient à leur tour d'aller retrouver
leurs véhicules.
Une demi-heure plus tard, l'équipe des biplans traversait du nord au sud
la ville de Rochefort-sur-Mer, après avoir longé la côte des Charentes
pendant une trentaine de kilomètres. Le grand port militaire s'étendit
en plan sous leurs pieds et les aviateurs purent en scruter les moindres
détails.
La position de Rochefort est assez avantageuse, à l'abri de tout
bombardement du côté de la mer, et à proximité de la vaste rade de l'île
d'Aix. Le port militaire, sur la Charente, en aval de la ville, mesure
1500 mètres de long et possède trois cales sèches. L'arsenal est
parfaitement outillé, mais la barre de la rivière n'en permet l'accès
aux vaisseaux calant plus de 7 mètres qu'à certaines époques de l'année.
Le port de commerce, en amont du port militaire comprend en premier lieu
un port en rivière dit la _Cabane Carrée_, et trois bassins à flot. Il
reçoit surtout des houilles anglaises, des engrais et des bois venant de
Suède, d'Allemagne et d'Amérique.
Les touristes aériens admirèrent la belle distribution de la ville,
avec ses rues larges se coupant à angle droit et dont les principales
aboutissent à la place Colbert, ainsi nommée en souvenir du grand
ministre de Louis XIV, fondateur de la place, mais ils n'aperçurent
aucun monument remarquable. Déjà les aéros, dans leur vol rapide,
avaient franchi le canal de Brouage et Rochefort n'apparaissait plus
que confusément dans l'éloignement. Enfin, au moment où l'on distinguait
l'agglomération de Saujon, les monoplans reparurent et, la flottille
de nouveau réunie, vinrent doucement atterrir dans la _conche_ de
Pontaillac, à quelques centaines de mètres des bois de pins où se
cachent les villas de Royan.
--Madame Lhier vous demande deux heures pour organiser la réception et
donner les ordres nécessaires, dit M. André Lhier à ses compagnons.
--Deux heures!... ce sera vite passé, dit Médouville. Nous allons faire
un tour par la Grande-Conche et donner un dernier regard à la mer que
nous ne reverrons plus désormais dans notre voyage.
--Vous parlez de l'Atlantique, fit observer Damblin, mais nous avons
encore la côte d'Azur, la Méditerranée à longer. J'espère que nous y
serons bientôt, hein, président?...
La Tour-Miranne leva la tête.
--Demain lundi, nous avons deux étapes à franchir: Bordeaux le matin et
Agen l'après-midi, 140 kilomètres chacune. Après-demain, nous serons
à Toulouse, puis nous consacrerons nos deux journées en excursions aux
curiosités naturelles du Massif Central de la France.
--C'est cela!... Après la mer, la montagne, scanda Médrival. Et la
semaine prochaine?...
--Nous serons, j'espère, dimanche à Marseille. Ensuite, la Côte d'Azur,
les Alpes et le Jura.
--Allons! cela nous fait encore quelques kilomètres à parcourir!...
murmura l'enragé partisan des monoplans à surface réduite, en se
frottant les mains.
--Espérons qu'il ne surviendra toutefois, pendant ce long trajet, aucun
accident du genre de celui de ce matin, ajouta Outremécourt.
Cette espérance devait être réalisée, et les étapes annoncées par le
président furent parcourues sans incident notable. La flottille aérienne
passa le lendemain de bonne heure l'embouchure de la Gironde, entre les
deux pointes de sable de la Coubre et de Grave, puis, après avoir aperçu
à peu de distance l'île et le phare de Cordouan, les aéros obliquèrent
pour descendre au sud et traverser toute la région viticole du Médoc.
Les 57 kilomètres séparant Lesparre de Bordeaux furent franchis en un
peu plus d'une heure, et les aviateurs firent escale au Bouscat, à
deux kilomètres de la ville, qu'ils visitèrent en détail avant de se
rembarquer pour Agen, qui fut atteint sans incident à six heures du
soir, après avoir remonté le cours de la Garonne pendant plus de cent
kilomètres et aperçu les agglomérations de Langon et de Marmande.
Le mardi, après la visite obligatoire aux monuments de la ville d'Agen,
à sa cathédrale Saint-Caprais dont le transept est du XIe siècle, aux
églises Saint-Hilaire et des Jacobins, à la statue de Jasmin et aux
anciens hôtels d'Estrades, de Vaurs et du consul Jean Vergés, édifiés au
XVIe et au XVIIe siècle, les touristes reprirent le chemin des airs, et
continuèrent de se diriger vers le sud-est, c'est-à-dire vers Moissac
et Castelsarrasin. A dix heures du matin, après un parcours de
110 kilomètres en deux heures, ils arrivaient à Toulouse qu'ils
s'empressaient de visiter avant de repartir pour Albi et Rodez, qui
devait être le lieu d'étape pour ce jour.