EN ROUTE POUR SAINT-BRIEUC ET GUINGAMP.--UN VOL ININTERROMPU DE TROIS
HEURES.--EXCURSION EN AUTOMOBILE AUX ROCHERS DU RAZ.--LES CÔTES DE
BRETAGNE.--VISITE AU PHARE DE PENMARCH.--QUIMPER, VANNES,
LORIENT.--LES ÎLES BRETONNES: SEIN, GROIX, HOÉDIC.--LES MÉGALITHES DU
MORBIHAN.--ARRIVÉE A NANTES.
--Avons-nous beaucoup de kilomètres à parcourir aujourd'hui, président?
demanda Médrival au moment d'occuper son siège incommode, sous les ailes
étroites de sa _Demoiselle_.
Le marquis de La Tour-Miranne sourit.
--Vous ne songez donc qu'à franchir le plus de kilomètres possible, mon
cher ami, plaisanta-t-il. Depuis dix jours que nous voguons dans les
airs, vous devriez cependant être un peu calmé!
--Voyez-vous, président, vous avez fait les étapes trop courtes! Quel
chemin voulez-vous qu'on puisse faire en deux heures tout au plus de
vol! Aussi, je réclame!...
--Vous oubliez que nous ne saurions suivre, avec nos lourds biplans,
votre subtil monoplan. Il faut donc vous résigner, mon bon Médrival!...
Aujourd'hui nous allons visiter d'abord Saint-Brieuc mais,
cet après-midi, nous avons près de quarante lieues de pays à
franchir--exactement 146 kilomètres--avec escale à moitié chemin.
--Une misère, cela ne fait même pas deux heures de vol!... Enfin, il
faut bien se contenter!...
--En attendant, je vous rappellerai encore à la prudence, mon cher ami,
car vous me faites trembler avec les vitesses folles auxquelles vous
vous plaisez.
--Bah!... n'ayez pas peur, président; je ne vous imposerai pas la corvée
de rapporter mes morceaux dans votre mouchoir de poche.
[Illustration: SAINT-BRIEUC.--La cathédrale. Cliché des Monuments
Historiques.]
Sur ces paroles, le jeune homme mit son moteur en route, et quelques
secondes plus tard, il filait, aussi rapide que l'hirondelle, dans la
direction de l'Ouest. La Tour-Miranne le regarda s'éloigner en secouant
la tête d'un air chagrin, puis il se hissa à sa place de manoeuvre
et démarra à son tour, donnant ainsi le signal de l'envolée à ses
compagnons qui se hâtèrent de le suivre. Bientôt toute la flottille eut
perdu Dinan de vue et dévora l'espace au-dessus des campagnes bretonnes.
En un peu plus d'une heure, les 60 kilomètres séparant la ville de
Duguesclin du chef-lieu des Côtes-du-Nord furent parcourus sans incident
par les aéroplanes, qui atterrirent doucement dans les prairies bordant
la petite rivière du Gouëdic, et leurs conducteurs les délaissèrent pour
visiter la ville et le port, mais ils furent un peu déçus en trouvant
à Saint-Brieuc l'aspect d'une capitale de terroir agricole, aux rues
noires et tristes, aux places irrégulières, vides et mornes. Ils
remarquèrent toutefois, ça et là, quelques débris de la cité ancienne:
de vieilles maisons sculptées, quelques tourelles élégantes, un hôtel
Renaissance coquet, puis les églises: Saint-Guillaume, édifice moderne
dans le style du XIIIe siècle, bâtie sur l'emplacement d'une ancienne
collégiale du XIe et la cathédrale Saint-Etienne, restaurée au siècle
dernier, et qui contient les tombeaux des évêques, anciens et modernes,
de la ville.
Le secrétaire général de L'_Aéro-tourist-club_ expliqua à ses collègues
que la ville de Saint-Brieuc devait son origine et son nom à un
missionnaire de la Grande-Bretagne qui vint, à la fin du Ve siècle, avec
quatre-vingt-quatre disciples, prêcher l'Évangile dans l'Armorique. En
1375, Olivier de Clisson se fortifia dans la cathédrale et y soutint un
siège contre le duc. En 1394, il vint à son tour assiéger les Briochins
qui s'étaient réfugiés dans leur église et ne purent en être délogés
qu'au bout de quinze jours. En 1592, Saint-Brieuc fut pillée par les
Espagnols, et elle eut à souffrir en 1601 d'une peste qui emporta
une grande quantité d'habitants. Les États de Bretagne s'y réunirent
fréquemment de 1602 à 1768. En 1793, pendant la Terreur, la guerre
civile éclata autour de Saint-Brieuc, et jusqu'à l'avènement du Consulat
qui permit la réouverture des églises, et à part quelques courts moments
de tranquillité et d'apaisement, ce fut, de la part des chouans et des
bleus, une guerre sans pitié, des meurtres sans nombre. Dans la nuit du
26 octobre 1799, une troupe de partisans que conduisaient Mercier,
dit la _Vendée_, et Carrefort, parvint à enlever de la prison de
Saint-Brieuc quelques prisonniers royalistes dont l'arrêt de mort
devait être exécuté le lendemain, et à rendre en même temps à la liberté
plusieurs chefs qui étaient également détenus.
La promenade des jeunes gens se termina par l'examen du Légué, qui est
le port de Saint-Brieuc. Il se trouve aménagé au fond de la vallée du
Gouet; la route qui y conduit est très agréable. De hautes collines
rocheuses et dénudées, à l'aspect pittoresquement sauvage, encadrent la
baie qui paraît toujours voilée d'un peu de tristesse, même aux heures
de soleil. Sur l'autre rive du Gouet, en face du village de Sous-la-Tour
se dressent, sur un promontoire boisé, les ruines de la tour de Cesson,
élevée à la fin du XIVe siècle par le duc Jean IV. Cette tour fut
enlevée aux Ligueurs, en 1598, par le maréchal de Brissac. Henri IV, à
la demande des Briochins, la fit démolir d'un coup de mine; l'explosion
fit seulement s'écrouler une moitié de l'édifice dont les murs ne
mesuraient pas moins de quatre mètres d'épaisseur à la base.
Outremécourt, qui connaissait la contrée, apprit à ses camarades qu'à
deux lieues à peine de Saint-Brieuc se trouvait la grève des Rosaires,
l'une des plus belles plages des côtes de France, encaissée entre le
rocher du Poissonnet et celui du Guérinet, au sommet duquel on accède
par un sentier. De cet endroit on embrasse un immense panorama sur la
baie tout entière, de Saint-Quay, dont on voit émerger tout l'archipel
d'écueils jusqu'au cap Fréhel, dont l'autre face regarde Saint-Malo.
[Illustration: GUINGAMP.--Église Notre-Dame de Bon Secours. Cliché des
Monuments Historiques.]
Les touristes revinrent à la ville et se rendirent à l'Hôtel de France
pour déjeuner. Pendant le repas, Médouville, répondant aux questions
qui lui furent adressées par les dames participant au Tour de France,
fournit les explications qui lui étaient demandées sur les villes que
l'on allait voir.
--Guingamp, dit-il, est une ville de neuf mille âmes bâtie dans un site
pittoresque sur le Trieux. C'était autrefois la capitale du _Goello_ et
du duché de Penthièvre. Ses environs surtout sont intéressants, car
la ville elle-même ne possède comme monument méritant l'attention que
l'église Notre-Dame de Bon Secours, du XIVe siècle, avec son portail
richement sculpté qui est du XVIe. La tour de l'Horloge, et la tour
plate, où se trouvent les cloches, sont de beaux spécimens de l'art
breton à l'époque de la Renaissance. Le porche pénétrant dans le bas
côté où il coupe deux voûtes, renferme la statue de Notre-Dame du
Halgoët, objet de pèlerinage. La tour centrale ainsi que la flèche
mesurent 60 mètres de hauteur. L'intérieur est à cinq nefs, dont trois
sont de même hauteur, et, chose curieuse, il y a dans les collatéraux,
des arcs-boutants soutenant la voûte du milieu. Les piliers de gauche
sont du style gothique, tandis que ceux de droite sont Renaissance, et,
autre bizarrerie, on remarque des têtes et des bras sortant des piliers
sous le clocher du transept. A gauche, existe un triforium gothique,
et à droite un triforium Renaissance à trois étages d'arcades. Il faut
encore mentionner des tombeaux des XIVe et XVIe siècles sur les côtés du
choeur, puis un beau buffet d'orgues, des verrières modernes, dont l'une
représente la bataille de Patay en 1870, une armoire aux reliques, du
XVIIe siècle, et, dans la chapelle des Morts, un petit retable de la
Renaissance.
Le pèlerinage à Notre-Dame du Halgoët, ou grand Pardon, a lieu le samedi
soir qui précède le premier dimanche de juillet; il attire des milliers
de pèlerins qui animent la vieille cité par la pittoresque variété de
leurs costumes bretons.
Non loin de l'église, en suivant la Grande-Rue, on arrive à la place
de la Pompe, où se trouve la fontaine du duc Pierre, en plomb repoussé,
alimentée par un aqueduc bâti au XVIe siècle. Cette fontaine est une des
oeuvres les plus exquises de l'époque de la Renaissance. Les figures
de nymphes et de chevaux marins, dominées par une statue de la Vierge,
étonnent par leur grâce dans le décor un peu sévère de la vieille place
aux maisons rappelant l'ancien rang occupé autrefois par la cité.
--Et Carhaix où nous devons faire halte, vous ne nous en parlez pas?...
demanda Breuval à l'orateur.
--D'abord je dois vous parler d'Huelgoat, que nous rencontrerons sur
notre route. C'est, paraît-il, un bourg d'aspect agréable, avec ses
maisons blanches aux portes et aux fenêtres encadrées de granit gris,
et qui se trouve situé au bord d'un étang de 40 hectares, entouré de
prairies, de bois, de petites collines marbrées de roches aiguës. Sur
la chaussée de l'étang se dresse un vieux manoir seigneurial du XVIe
siècle, tout empanaché de lierre et dominant le plus extraordinaire
chaos de rochers qui se puisse voir. Entre les roches, un torrent gronde
et se perd. Il a creusé, dans les granits, des marmites et des niches,
sculpté des colonnes, et il se précipite de très haut dans des gouffres
insondables.
L'église, du XVIe siècle, a un clocher moderne. On y remarque le vieux
couvercle des fonts, un dais et une frise en bois identique à celle
qu'on peut voir à Landerneau et à Roscoff, et un groupe sculpté
représentant un prêtre entre un seigneur et un mendiant. Près de
l'église se trouve la chapelle de Notre-Dame des Cieux, du XVe siècle,
qui possède un curieux retable. En suivant le chemin qui conduit à
l'étang, on arrive à un pont qui porte un moulin d'aspect pittoresque;
non loin d'un chaos de rochers appelé le _ménage de la Vierge_,
l'_oreille_, les _fauteuils_, etc. Au delà du pont, on aperçoit une
énorme pierre branlante appelée le _rocher tremblant_.
Maintenant, pour parler de Carhaix, poursuivit Médouville, je vous
dirai que c'est un point de jonction très important des routes et voies
ferrées de la Bretagne, et qui compte trois mille habitants. C'est
la patrie du premier grenadier de France, Malo Corret de la Tour
d'Auvergne, mort en 1800. Carhaix passe pour avoir été, sous le nom de
_Vorganium_, la capitale des Osimiens, peuple d'Armorique ayant pris
part à la guerre des Vénètes contre César. La découverte de sept
voies romaines qui rayonnaient de la ville, prouve que les Romains s'y
établirent. Au Ve siècle, elle fit partie du royaume de Cornouailles
et devint la résidence d'Ahès, fille du roi Gradlon, d'où est venu,
croit-on, le nom de _Ker Ahès_, ville d'Ahès, en français Carhaix.
Au VIe siècle, elle fut prise et reprise par les troupes de Jean de
Montfort et de Charles de Blois et par Duguesclin lui-même en 1364,
enfin saccagée plus tard par les Ligueurs et les royaux. Carhaix, la
cité montueuse de Brizeux, est juchée sur le plateau où se croisaient
jadis toutes les voies romaines de l'Armorique; c'est encore aujourd'hui
le noeud principal du réseau intérieur des chemins de fer sillonnant
la Bretagne. Un moment, la prospérité des mines de plomb argentifère
exploitées dans les environs, à Poullaouen notamment, parut prédire
une situation florissante à Carhaix, mais ces mines, insuffisamment
rémunératrices, furent abandonnées et la région dut rester agricole et
pastorale. Le monument principal de Carhaix est l'église Saint-Trémeur,
ancienne collégiale, que domine une tour de 45 mètres de haut.
--Et notre point d'arrêt définitif, je serais aise de le connaître avant
d'arriver, fit à son tour le fabricant de produits alimentaires, Lhier.
Tu devrais nous en dire quelques mots, si tu es documenté.
--A ton service. Quimper, chef-lieu du Finistère, au confluent du
Steir et de l'Odet, à quatre lieues de la mer, possède dix-huit mille
habitants. C'est, d'après les guides que j'ai consultés, une ville assez
agréable, que les deux rivières sus-nommées coupent de nombreux petits
canaux dans l'eau paisible desquels se reflètent les vieilles maisons.
Il existe également des rues plus modernes et de belles promenades
ombragées. Quimper, dont le nom en breton _kemper_ signifie _confluent_,
s'est longtemps appelé Quimper-Corentin, du nom de son premier évêque,
saint Corentin. C'était, au commencement du moyen âge, la capitale de
la Cornouaille, et le prince qui l'habitait, le roi Gradlon, est souvent
mentionné dans les légendes bretonnes. Le pays fut réuni au duché de
Bretagne dès le XI'e siècle. Quimper fut pris et pillé en 1344 par
Charles de Blois et assiégé l'année suivante par Montfort qui ne put
le reprendre. La ville se soumit dix ans plus tard après la bataille.
Quimper, qui était pour le parti ligueur, ne revint à la France qu'en
1594; après l'entrée de Henri IV à Paris. Depuis lors son histoire ne
présente plus aucun fait important.
«On remarque à Quimper le palais épiscopal, édifié sur l'emplacement de
l'ancien évêché construit par Bertrand de Rosmadeuc et qui ne
contient plus, à l'intérieur, qu'une cage d'escalier, seul reste de la
construction primitive, puis, à très peu de distance de l'évêché, la
cathédrale Saint-Corentin, un des plus beaux édifices gothiques de
la Bretagne. Élevée de 1239 à 1515, avec une interruption des travaux
pendant tout le XIV'e siècle, elle présente le style gothique breton
dans toutes ses phases. C'est également la cathédrale gothique la plus
complète de la Bretagne, avec celle de Saint-Pol-de-Léon, et la plus
belle avec celle de Tréguier, si l'on met à part la cathédrale de Nantes
dont le choeur est moderne. Les flèches des tours, hautes de 75 mètres,
ont été reconstruites en 1754, et l'on a placé entre elles la statue
équestre du roi Gradlon. L'édifice, qui mesure 92 mètres de longueur sur
15 de largeur, affecte en plan la forme d'une croix latine, et l'axe du
choeur est fortement dévié pour symboliser l'inclinaison de la tête du
Christ sur là croix. Les bas côtés et le pourtour du choeur sont occupés
par seize chapelles dont plusieurs appartenaient aux grandes familles
de la contrée qui y avaient leurs tombeaux. Ces chapelles sont ornées
de fresques. Les vitraux, en partie du XVe siècle, sont admirables. La
plupart des peintures murales des chapelles sont de l'artiste breton Yan
d'Argent.»
L'orateur dut interrompre sa conférence. L'heure du départ avait sonné
et il était temps de rejoindre les véhicules aériens immobiles dans la
prairie. Au signal, les monoplans s'envolèrent d'abord, puis le gros de
la caravane formé des biplans Landoux. Le président ayant recommandé à
ses amis d'emporter la quantité d'essence nécessaire pour effectuer
un trajet de 150 kilomètres, il ne fut pas besoin de reprendre terre
pendant le trajet qui fut exécuté d'une seule traite en passant
au-dessus de Guingamp et de Carhaix. A six heures du soir, les touristes
arrivaient, après deux heures quarante minutes de vol ininterrompu,
en vue de l'ancienne ville du roi Gradlon. Un seul appareil manquait
à l'appel à l'arrivée, celui du _Père Tranquille_. La Tour-Miranne
commençait à être inquiet quand l'aéro reparut, avec un retard d'une
demi-heure qui s'expliquait par une panne d'allumage, la magnéto s'étant
déréglée et ayant obligé Outremécourt à atterrir quelques instants sur
les bords de l'Aulne, à Châteauneuf, pour réparer.
En attendant l'heure du dîner, les aviateurs firent le tour de la ville,
mais à un certain moment, le secrétaire général du club disparut à un
tournant de rue. Ses amis, attablés au restaurant, attaquaient déjà le
rôti quand il revint, l'air radieux et en se frottant les mains avec
satisfaction.
--J'ai trouvé cinq autos, s'écria-t-il en pénétrant dans la salle du
repas.
--Hein! que dites-vous, Saint-Otto?... s'étonna Damblin. C'est le patron
des chauffeurs, ce saint-là?
Un éclat de rire général accueillit l'exclamation de l'ingénieur, et
Médouville lui-même sourit.
--Non, vous vous méprenez, dit-il. Je veux dire que j'ai trouvé à
louer pour demain cinq voitures automobiles qui vont nous permettre de
visiter, mieux que nous ne saurions le faire avec nos aéros, toute la
côte du Finistère. Si vous voulez, nous irons d'abord à Douarnenez,
puis, de là, à la pointe du Raz. Nous suivrons ensuite la côte jusqu'à
Penmarc'h et nous reviendrons par Pont-l'Abbé et Rosporden.
--Si l'excursion en vaut la peine, j'en suis, déclara l'industriel
Lhier. Et vous, Mesdames?...
L'avis unanime fut pour accepter la proposition du secrétaire. Il n'y
eut que les enragés du monoplan, Médrival et Garuel, qui firent
quelque peu la grimace, car pour eux il n'existait plus d'autre mode de
locomotion que l'aéroplane à grande vitesse. Cependant ils ne voulurent
pas encore se séparer de leurs camarades, et il fut convenu que le
lendemain, à sept heures du matin, on partirait pour l'excursion
projetée.
Il se trouva justement que Médouville avait eu une très heureuse idée en
organisant cette petite randonnée terrestre, car un orage éclata dans
la nuit, et le vent était tel, le lendemain, que l'on n'aurait pu tenter
aucun vol. La caravane partit donc en autos, sous un ciel gris que
traversaient de petits nuages bas emportés avec une excessive vitesse
par le vent du sud-ouest, et elle arriva bientôt à Locronan, célèbre par
son église très curieuse et son pèlerinage. Les touristes s'arrêtèrent
quelques minutes à examiner ce monument dont la grosse tour carrée est
surmontée d'une lanterne moderne. Faisant saillie d'une travée sur la
façade, la chapelle du _Peniti_, ou maison de pénitence, construite en
1530 aux frais de Renée de France, duchesse de Ferrare, fille de Louis
XII et d'Anne de Bretagne. Cette chapelle, qui a son portail et son
campanile particuliers, renferme le tombeau de saint Ronan. La statue
couchée du saint repose sur une table massive; la tête est soutenue
sur un coussin porté par des anges. Six autres anges, adossés à des
pilastres, supportent la table funèbre sous laquelle les infirmes
doivent passer en rampant pour être guéris de leurs maladies. On
conserve dans l'église la clochette de Saint-Ronan que l'on porte dans
les processions comme une relique.
Médouville rappela à ce sujet la légende du saint qui, venant d'Irlande,
aborda sur la plage du pays de Léon et, s'arrêtant dans un lieu fort
retiré, y bâtit une petite hutte où il se retira pour prier. «Il
pensoit, dit un vieux chroniqueur, être si bien caché que personne ne
le connaistroit que Dieu, mais il en arriva tout autrement, car quelques
paouvres malades estans par spéciale Providence venus à son ermitage
demander l'aumosne, le Saint leur donna la santé qui leur fut plus chère
que tout l'or du monde. Cela fut cause que, de tout le Léonnois, on
accouroyt vers luy.»
Lorsque saint Ronan mourut dans la forêt, sur les confins de l'évêché
de Vannes, les trois comtes de Vannes, de Cornouaille et de Léon, pour
décider à quel diocèse appartiendrait le corps, le mirent dans une
charrette attelée de deux boeufs farouches. Les boeufs, conduits par la
main invisible de Ronan, marchèrent droit devant eux au plus épais de la
forêt. Les arbres s'inclinaient ou se brisaient sous leurs pas avec des
craquements effroyables. Arrivés au centre de la forêt, à l'endroit
où étaient les plus grands chênes, le chariot s'arrêta. On comprit, on
enterra le saint, et on bâtit son église en ce lieu.
Tous les ans a lieu en son honneur un Pardon très fréquenté, mais
l'affluence est surtout nombreuse au Pardon septennal, appelé la _Grande
Troménie_, et qui dure huit jours.
La _Grande Troménie_, dit Dom Plaine, consiste dans une immense
procession composée de quinze à vingt mille personnes, devant toucher
successivement au territoire de cinq paroisses, et faire douze stations
à différentes chapelles de piété.
Le parcours de la procession, parfaitement déterminé par la tradition
immémoriale, est de tout point invariable. C'est celui que saint Ronan
s'était condamné à faire pieds nus, chaque septième jour, avant de
prendre aucune nourriture. Aussi la procession en question n'est-elle
arrêtée ni par haie, ni par barrière. Rien ne saurait empêcher les
fidèles, dans la circonstance, d'accomplir le parcours traditionnel...
Les vingt mille personnes qui accompagnent cette magnifique procession,
le font d'ailleurs avec le plus grand esprit de foi et de piété. C'est à
chaque septième année que se fait cette procession avec un éclat et
une pompe qui n'a rien de comparable peut-être dans toute la France,
au moins comme usage constant, ininterrompu, séculaire. La _Petite
Troménie_, ou procession annuelle, n'a pas la même solennité; elle ne
dépasse pas les limites de la paroisse. Le mot _troménie_, vient de
_Tromenez_, le tour de la montagne, ou de _tro minieh_, tour de l'asile.
La procession qui a lieu le deuxième dimanche de juillet, se met en
marche à midi. A quatre heures, elle fait halte au sommet de la montagne
de Saint-Ronan, et de ce point dominant la baie de Douarnenez, un prêtre
adresse une allocution aux pèlerins. A sept heures la cérémonie est
terminée et les fidèles de retour à Locronan.
Médouville avait narré la légende du saint et donné ces explications
complémentaires pendant le trajet de l'auto de Locronan à Douarnenez, où
l'on arriva quarante minutes après avoir quitté Quimper.
La baie immense de Douarnenez, avec sa bordure de collines que domine
la masse arrondie du Méné-Hom, avec ses rives hardiment découpées et ses
grands pins descendant jusqu'aux grèves, forme un admirable paysage;
la ville est bien située dans la coupure profonde de la rivière de
Poul-David; la plage même de Douarnenez est très petite (cabines de
bains), mais, à 2 kilomètres, s'étend la plage de Riez dans un site
charmant.
Douarnenez est le premier des ports sardiniers de la France. C'est une
ville populeuse et sans intérêt, aux maisons banales mais animées par
une population de pêcheurs et d'ouvrières employées dans les confiseries
de sardines. Toute son activité, toute son industrie sont concentrées
dans la pêche, la salaison et la confiserie de la sardine. Pendant cinq
mois, du 20 juin au mois de décembre, 800 bateaux et 4,000 pêcheurs y
prennent certaines années plus de cent millions de poissons. En outre,
plus de 200 embarcations (2,500 à 3,000 hommes d'équipage) vont pêcher
le maquereau sur les côtes d'Écosse.
Pendant les guerres civiles du XIV'e siècle, Douarnenez fut prise par
Jacques de Guengat, qui tenait le parti du roi. Elle fut reprise par
Fontenelle en 1595, et ses maisons furent démolies pour fortifier l'île
Tristan, située en face de Douarnenez. Ce dernier nom, qui signifie
littéralement la terre de l'Ile, a été donné à Douarnenez en raison de
son voisinage de l'île Tristan. Cette île renfermait un prieuré dédié
à Saint-Tutuarn; Fontenelle s'établit dans le prieuré, qu'il transforma
pendant trois ans en un repaire de bandits, malgré les efforts réitérés
de la garnison de Brest.
Les touristes ne firent que traverser Douarnenez, et les voitures
filèrent, sans ralentir leur allure, sur Audierne et la pointe du Raz.
Audierne est une petite ville de 3,400 habitants située au pied d'une
colline boisée sur la rive droite de la rivière du Goyen. Son port
dé pêche, d'un accès difficile, signalé par deux phares, était très
important jusqu'au XVIe siècle, alors que la pêche de la morue était
florissante, mais il a perdu de son importance, depuis cette époque. Il
assèche complètement à marée basse et ne peut recevoir, à marée haute,
des navires de plus de trois cents tonneaux. La plage d'Audierne, assez
fréquentée, s'étend à droite du môle situé à la pointe de Raoulic; à
deux kilomètres de cette pointe, la pointe de Lervily forme l'extrémité
de la vaste baie d'Audierne dont les parages sont dangereux et les
rives, les plus mauvaises de nos côtes, s'étendent en arc de cercle
jusqu'aux rochers de Penmarc'h.
La pointe du Raz, extrémité du Finistère, n'est éloignée que d'une
quinzaine de kilomètres d'Audierne. La Tour-Miranne avait eu la
précaution de prendre un guide à Audierne, et ce fut sous sa conduite
que les touristes purent faire l'excursion à pied, par le sentier
longeant la crête de la falaise, à cent mètres au-dessus de la mer
mugissante, et jouir ainsi d'un spectacle grandiose et vraiment unique
au monde.
La pointe du Raz, ou cap Sizun, limite extrême du littoral de l'ouest de
la France, est l'un des points d'où l'on peut admirer l'Océan dans toute
sa splendeur.
Cette route du Raz est une des plus sauvagement impressionnantes de la
péninsule celtique. La végétation n'ose s'éloigner d'Audierne. Jusqu'à
Plogoff se rencontrent encore quelques ajoncs rabougris, quelques
arbres chétifs penchés vers le nord-est, comme s'ils cherchaient à fuir
éperdument les assauts incessants de la tempête toujours régnante.
Mais, après ce pauvre village, rien ne pousse plus que des pierres
stériles, que des croix émaciées, «calvaires» de granit dressant vers
les cieux leurs bras décharnés. De-ci, de-là, quelques misérables
cabanes aux portes desquelles, en dépit de la pluie et du vent,
se montrent curieusement au passage, de moyenâgeuses silhouettes,
d'austères «bigoudines» au béguin noir collé sur les oreilles, aux
cheveux lissés, à la jupe courte embrodée au bas de quelque vague et
claire ornementation.
[Illustration: La pointe du Raz.]
Tout ce paysage, hommes et choses, évoque la vision de la lutte
incessante, de l'âpre combat pour la vie, pour la vie qu'il faut
arracher, miette à bribe, à l'ouragan qui règne ici en maître
incontesté, à l'Océan, toujours en fureur, dont les grondements clament
aux oreilles, semblant réclamer des victimes nouvelles, toujours
irrassasié.
A perte de vue la mer était blanche, d'un blanc jaune, jauni comme
par le fiel d'une fureur incalmable; sur les brisants du Raz, sur les
sinistres «têtes de chiens» qui si souvent déchirèrent les navires en
perdition de leurs pointes acérées, le courant s'enfuyait, laissant des
traînées rapides.
Au premier plan, à quelques centaines de mètres de la Pointe, le phare
de mer, le phare planté là au milieu du chaos comme une exclamation de
défi de l'homme à la Grande agitée, le phare qu'à ce moment noyaient les
vagues jusqu'à hauteur de la lanterne, grondant de fureur de ne pouvoir
trouver d'issue pour pénétrer l'étroit pylône de pierre en lequel deux
créatures humaines, séparées du reste du monde, s'abritaient.
Au loin, coupant la ligne d'horizon, comme plus bas que l'écume blanche,
semblait s'engloutir une tache sombre, la pauvre île de Sein que
paraissaient par moments, recouvrir les embruns.
Ile de Sein! Courtes syllabes qui sonnent comme un glas! Terre lugubre
qui, pendant huit mois de la longue année, ne connaît du monde civilisé
que le feu brillant du phare de terre aperçu parfois dans la trouée des
vagues, tout là-haut, tout là-bas; triste lieu qu'envahissent chaque
hiver la mer et la famine, acculant les habitants dans les parties
hautes de l'île. Contrée de la mélancolie d'où toute note claire est
bannie, où les femmes elles-mêmes se vêtent à l'unisson de la nature,
prenant dès l'enfance les voiles et la coiffe sombre de la veuve et ne
les quittent jamais.
L'île de Sein ne ressemble en rien aux îles du Morbihan; l'espace semble
rigoureusement mesuré, les rues ont à peine un mètre de large. Toute
la vie est concentrée dans le bourg de 842 habitants. L'activité y est
assez grande à cause de la pêche; non seulement la population de l'île,
mais en été les marins de Paimpol se livrent à la pêche du homard;
cette activité a amené une aisance relative et a fait perdre à l'île son
caractère farouche. Elle ne renferme ni arbre, ni buisson; on y cultive
l'orge et les pommes de terre, une soixantaine de vaches paissent
l'herbe rare; l'eau est insuffisante, une seule fontaine pour l'île,
oblige à recourir aux citernes et même à des tonneaux d'eau amenés du
continent. En revanche, les cabarets sont nombreux, on en compte 24
dans l'île. Tous les hommes sont pêcheurs ou marins; les femmes sont
tristement habillées de robes sombres et d'une coiffe de laine noire
tombant sur les épaules.
La vie est rude à l'île de Sein; non seulement l'Océan broie ses barques
et noie ses pêcheurs, mais aux grandes marées il la submerge parfois.
Au XVIIIe siècle, le duc d'Aiguillon, gouverneur de Bretagne, fit
construire la digue qui préserve un peu l'île au sud; il décida aussi
que, tous les trois mois, les habitants seraient ravitaillés. En
1868, un raz de marée envahit l'île en pleine nuit, les habitants
se réfugièrent sur les toits, dans le clocher, la mer se retira
heureusement. Les Iliens du Sein sont d'admirables sauveteurs.
L'île se prolonge dans la direction de l'ouest, jusqu'à une distance
de 8 milles, par une chaîne de récifs. Les uns élèvent leurs cimes
au-dessus des plus hautes mers, d'autres se couvrent et se découvrent
alternativement; la plupart sont toujours submergés. Ils constituent une
sorte de barrage dont la-direction est à peu près normale à celle des
courants de marée, et la mer s'y brise avec une violence extrême. Cette
singulière formation géologique, connue sous le nom de _Chaussée
de Sein_, était tristement célèbre parmi les navigateurs avant la
construction du _phare d'Ar-Men_, de second ordre, à feu scintillant,
haut de 28 m. 50 au-dessus des plus hautes mers.
[Illustration: Des hommes descendaient sur la roche munis de ceintures
de sauvetage.]
Cette construction du phare est prodigieuse; élevé sur une roche sans
cesse submergée, elle fut commencée en 1867. Dès que l'on pouvait
accoster, des hommes descendaient sur la roche, munis de ceintures de
sauvetage, se couchaient sur elle, s'y cramponnant d'une main, tenant
de l'autre un fleuret ou un marteau et travaillant avec une activité
fébrile, incessamment couverts par la lame. Si l'un d'eux était entraîné
par la violence du courant, sa ceinture le soutenait et une embarcation
allait le reprendre pour le ramener au travail. En 1869, la construction
proprement dite commença. En 1872, on avait 144 mètres cubes de
maçonnerie représentant une dépense de 135,486 francs. Le maximum
d'heures de travail auquel on avait pu arriver était de 22 heures par
an. Enfin, en 1881, le phare était inauguré. Ses gardiens sont parmi
les plus isolés; leur ravitaillement, toujours difficile, est parfois
impossible.
Les touristes ne se lassaient pas de regarder l'Océan s'étendant jusqu'à
l'extrême horizon, et le guide leur nommait les écueils dressant leurs
têtes menaçantes jusqu'à l'horizon. C'étaient les rochers de Gorlégreiz,
Gorlébella et de la Vieille, ce dernier avec le nouveau phare dressant
sa haute silhouette de pierre en plein Raz, dans une solitude éternelle,
au milieu d'une mer farouche agitée d'incessants remous, puis les roches
des Barulets, de Beguelnan et de Tevennec, cette dernière également
pourvue d'un phare.
--Un bateau a encore sombré au Raz il y a quinze jours, dit le guide
à La Tour-Miranne, entre deux crachats d'embruns. Il a été pris par le
courant au sud d'Ouessant, la tempête avait démoli sa mâture, le
Raz l'entraîna et ne le lâcha plus. Dix hommes ont péri. La baie des
Trépassés a rendu les cadavres la semaine dernière seulement, lors de
l'accalmie.
S'arrachant avec peine à sa contemplation, le président entraîna ses
compagnons qui revinrent à Plogoff, après avoir remarqué au passage une
sorte de siège naturel que les habitants du pays appellent le fauteuil
de Sarah Bernhardt depuis que la célèbre tragédienne s'y est assise pour
admirer l'Océan dans toute sa fureur.
--Au phare d'Eckmühl, maintenant!... s'écria le jeune homme en remontant
en voiture.
Mais il y a plus de 50 kilomètres de la pointe du Raz à la pointe de
Penmarc'h. Les automobiles durent faire halte à Pont-l'Abbé, sur le
parcours, et, ayant trouvé un hôtel d'apparence assez confortable, la
caravane demanda à déjeuner. Les excursionnistes avaient pu remarquer,
en traversant la petite ville, qu'elle ne ressemblait en rien aux autres
villes bretonnes qu'ils avaient vues jusqu'alors. En effet, Pont-l'Abbé
est un centre des plus curieux de la presqu'île armoricaine, et sa
devise: _Ep chang_, qui veut dire sans changer, ne ment pas. Pont-l'Abbé
a de grandes places et des petites rues étroites. Les hommes ont un
costume que l'on ne rencontre nulle part, brillant et bizarre. Les
femmes portent trois jupes en étage et une coiffe pointue qui rappellent
les symboles et les cultes de la vieille Asie. Les broderies jaunes,
la coiffure, tout est singulier et semble plus ancien que la Bretagne
elle-même si parfumée d'ancienneté.
Les _Bigoudens_, comme on les nomme de la pièce caractéristique qui
termine la coiffure des femmes, sont à ce point particuliers parmi tous
les autres Bretons, qu'on leur prête une origine différente, presque
fabuleuse. Les uns les font descendre des Phéniciens; Tyr aurait envoyé
une colonie sur ce point de la côte; les autres les rangent au nombre
des Mongols.
Le climat de cette terre est délicieux, et comme à Roscoff en Léon, il
n'est rien que l'on n'obtienne de la culture.
Le repas expédié, les touristes reprirent place dans les voitures et
se firent conduire à Penmarc'h--la tête de cheval--qui constitue
l'extrémité sud-ouest du Finistère. Ils passèrent, avant de quitter
Pont-l'Abbé, devant son église, ancienne chapelle édifiée en 1383,
et que surmonte un clocher de forme bizarre, puis devant le Château,
construction plus ancienne encore, car c'était une vieille forteresse
qui appartint en 1500 à Toussaint de Beaumanoir. Elle fut, plus tard,
assiégée et prise par les Ligueurs qui la conservèrent jusqu'à leur
soumission, c'est-à-dire pendant près de cent ans. Ce monument, où sont
installées aujourd'hui la mairie et la gendarmerie, se compose d'un
corps de bâtiment flanqué d'une grosse tour ronde à créneaux et d'une
tourelle carrée renfermant l'horloge de la ville.
La route de Pont-l'Abbé à Penmarc'h n'a rien de bien intéressant, aussi
les douze kilomètres séparant ces deux pays l'un de l'autre furent-ils
rapidement franchis, et les promeneurs, ayant mis pied à terre à peu de
distance du phare qu'ils désiraient visiter, aperçurent en passant le
petit village de Kérity qui posséde une église du XIIIe siècle en ruines
et un petit port.
Les plus puissants phares du monde sont ceux de la Hève, situés à quatre
kilomètres de l'entrée du port du Havre, et inaugurés en 1893 et dont
la lumière serait aperçue à trente kilomètres au delà de Paris, si la
sphéricité de la terre ne s'y opposait pas, et celui d'Eckmühl, allumé
pour la première fois en 1897, et qui a été édifié sur l'extrémité de
la pointe de Penmarc'h, grâce à un legs de trois cent mille francs de la
marquise de Blocqueville, née d'Eckmühl. C'est un phare électrique
placé au sommet d'une tour de granit de soixante mètres de hauteur.
Les touristes firent l'ascension des trois cent cinquante-sept marches
conduisant à la lanterne, et, arrivés en ce point, purent examiner
l'appareil optique du feu-éclair, dont l'ingénieur Damblin leur fournit
la théorie.
--La source lumineuse, dit-il, peut-être considérée comme un robinet
donnant un débit constant ou un flux lumineux constant dans l'unité de
temps. Le réservoir qui se remplit et se vide périodiquement, à l'aide
d'une soupape, c'est l'appareil optique à éclats. Plus courte sera la
durée de l'ouverture de la soupape, plus grande sera l'intensité du
faisceau ou le débit du jet. La section de la soupape est comparable
à celle de la lentille annulaire; plus elle est grande, plus elle
rassemble une forte proportion du flux lumineux, mais naturellement
aussi, plus l'intervalle qui sépare deux éclats consécutifs est grand,
puisqu'il faut laisser au réservoir le temps de se remplir de nouveau.
Tel est le principe des feux éclairs, et celui de Penmarc'h en est une
application. L'éclair lumineux a une durée d'un dixième de seconde et
il se répète toutes les cinq secondes; sa portée est de cinquante milles
marins, soit 90 kilomètres par temps clair.
--Mais lorsqu'il y a de la brume, hasarda M. Le Clair.
--La portée est naturellement réduite suivant l'opacité de la brume,
mais le phare est muni d'un signal sonore, une puissante sirène à air
comprimé, qui annonce aux navires la proximité de la côte.
Les visiteurs donnèrent un dernier regard à la statue du maréchal
Davoust, prince d'Eckmühl, d'après Dumont, et qui est érigée dans la
salle au-dessous de la lanterne, puis ils redescendirent les trois cent
cinquante-sept marches et se retrouvèrent sur le sol ferme. Quelques
minutes après, ils arrivaient aux célèbres rochers de Penmarc'h, après
s'être un instant arrêtés devant une croix de fer scellée dans la
falaise et rappelant que, le 10 octobre 1870, cinq personnes, assises
tranquillement en cet endroit, furent subitement balayées par une vague
de fond colossale.
«L'océan de Penmarc'h, a dit l'écrivain Suarès, est le roi des
épouvantements. Là règne la fureur; les rocs sombres paraissent figés,
roidis dans la terreur que leur cause le combat éternel d'un ciel gros
de menaces et de vagues sinistrés. Des blocs et des blocs, des montagnes
éboulées, partout des débris et des ruines. Pas un arbre; seuls règnent
le sable et le granit. Sur cette terre virile, toute en os et en
promontoires, pareille aux squelettes décharnés d'un ossuaire de géants,
la douceur des arbres se fait sentir par un regret. C'est un canton de
deuil, un littoral sans pitié, le plus riche en naufrages. Des lames
sourdes parfois se forment et balayent tout ce qu'elles touchent,
sournoises comme là mort, rapides comme l'infortune. Une vague plus
haute qu'une maison a mangé d'un seul coup cinq personnes assises par un
beau jour au haut d'un rocher pareil à une colline. Comme la gueule d'un
monstre caché au fond de l'eau, elle est sortie et a happé sa proie. La
mer cruelle a l'éclat sombre et gris d'un regard de haine, et les rocs
se penchent comme des monstres en méditation.»
Lorsque là tempête fait rage, les grandes lames de l'Atlantique
s'abattent avec fureur sur ces rochers de granit, et le bruit que fait
la mer est tel alors qu'il s'entend jusqu'à Quimper, éloigné cependant
de 30 kilomètres. D'épais nuages de vapeur volent en tourbillons, le
ciel et la mer se confondent, et l'on n'aperçoit, au milieu d'un sombre
brouillard, que des flocons d'écume voltigeant dans les airs avec le
bruit de détonations d'artillerie.
Heureusement, ce jour-là, le temps était relativement beau, et les
promeneurs n'eurent pas à redouter le sort des victimes de l'accident de
1870. Ils purent donc faire sans le moindre danger le tour de la pointe
et visiter la plage de Saint-Guénolé, peu éloignée, avant de regagner
les voitures devant les ramener à Quimper.
Tout le monde se coucha de bonne heure, ce soir-là, car l'air salin
fouettant le visage avait, autant que la promenade elle-même, fatigué
les aviateurs et leurs passagères. Mais, le lendemain, chacun fut debout
de bon matin. Médrival vint aussitôt trouver le chef de la caravane,
Robert de La Tour-Miranne, et l'entreprit par sa question quotidienne.
--Quel est l'itinéraire du jour, président?....
--Soyez satisfait répondit celui-ci. Aujourd'hui nous allons faire de la
route.
--Ah! ah! ce n'est pas malheureux!... Où devons-nous nous arrêter ce
soir: à Bordeaux ou à Bayonne?...
--Peste!... comme vous y allez, mon cher!... Non, nous allons simplement
à Nantes, en passant par des endroits assez intéressants à voir: le
Faouët, Pontivy et Ploërmel où nous déjeunerons, puis Malestroit, Redon,
Pontchâteau et Savenay l'après-midi. Cela nous fait le total, déjà
coquet, de 270 kilomètres à parcourir.
--Peuh! cela fait juste trois heures de vol pour nous! Mais, dites-moi,
président, pourquoi ne suivons-nous pas le bord de la mer pour nous
rendre à Nantes, par Quimperlé, Lorient, Vannes et Saint-Nazaire?... Il
doit y avoir aussi des coins intéressants à voir par là-bas?...
--C'est vrai, dit l'ingénieur Damblin qui s'était approché. Il y a le
port de Lorient, qu'il faudrait voir, nous qui n'avons pas aperçu Brest;
puis les alignements de Carnac, Sainte-Anne-d'Auray, Quiberon...
--Pourquoi pas Belle-Ile en mer pendant que vous y êtes! riposta en
riant La Tour-Miranne. Ne voulez vous donc pas voir les vieux châteaux
de Josselin, de Pontivy, l'église Saint-Fiacre du Faouët, la maison de
Malestroit et de sa femme...
--Oh! des vieux châteaux et des églises, il n'y a guère que cela en
Bretagne, et nous en avons déjà vu pas mal, reprit Médrival. La mer,
c'est plus intéressant. Est-ce que le trajet serait beaucoup plus long?
--A vol d'oiseau, il y a 120 kilomètres de Quimper à Vannes et 110 de
Vannes à Nantes, mais la route serait un peu allongée si l'on passait à
Carnac et à Sainte-Anne-d'Auray. En somme, on peut dire que le parcours
est le même d'un côté comme de l'autre, et pour ma part je n'ai pas de
préférence. Il en sera ce que la majorité décidera!...
Après quelques instants de discussion, la route par Vannes fut décidée,
et la flottille s'envola, les aviateurs s'étant donné rendez-vous
aux monuments mégalithiques de Carnac, distants de 100 kilomètres du
chef-lieu du Finistère. Les aéros suivirent, d'abord exactement la route
de Quimperlé qu'ils traversèrent à faible hauteur, et Médouville en
profita pour citer les vers de Brizeux, le poète breton:
Sans cesse l'on ne voit et l'on n'entend chez nous
Qu'eaux vives et ruisseaux et bruyantes rivières
Des fontaines partout dorment sous les bruyères,
C'est le Scorff tout barré de moulins, de filets,
C'est le Blavet, tout noir au milieu des forêts;
L'Ellé plein de saumons ou son frère l'Isole
De Scall à Quimperlé coulant de saule en saule...
La ville de Quimperlé s'étale gracieusement sur des collines rocheuses
élevant au-dessus des deux petites rivières, l'Isle et l'Ellé, la
masse de ses maisons claires et de ses terrasses ombragées et fleuries,
dominées par la silhouette un peu lourde de son église, la basilique
de Sainte-Croix. Les rues étroites et montueuses sont pittoresques avec
leurs anciens logis à poutrelles et leurs vieux hôtels de granit gris
aux sculptures rongées de mousses. Elle offre un contraste frappant avec
l'industrieuse cité de Lorient, qui n'est cependant éloignée que de cinq
lieues, et au-dessus de laquelle les aviateurs de l'_Aéro-tourist-club_
planèrent un peu après, afin de se rendre compte de sa disposition
générale.
Lorient, ville de quarante-quatre mille habitants, est un port militaire
et de commerce situé sur le Scorff près de son confluent avec le Blavet.
Sa fondation ne remonte qu'à deux cents ans, époque où des chantiers
de construction y furent créés par la puissante Compagnie des Indes qui
donna le nom de l'Orient à ce nouveau centre. La Compagnie fut ruinée à
la suite de la prise du Bengale par les Anglais qui avaient essayé,
mais heureusement en vain, de s'emparer des chantiers en 1746, et ses
établissements furent acquis par l'État et la ville se développa autour
d'eux. Lorient, qui fait de grands armements pour la pêche, ainsi
qu'un grand commerce de poissons frais et de conserves de sardines, vit
surtout de son arsenal.
Les aéroplanes traversèrent, à petite allure, la ville dans toute
sa largeur, du square Bodelio aux casernes et à la jetée du port de
commerce, en passant au-dessus de l'hôpital, du tribunal, du musée
Saint-Louis, de la place d'Armes et de la préfecture maritime, puis ils
traversèrent le Scorff, laissèrent Port-Louis à tribord et pointèrent
droit sur Plouharnel et Carnac, à l'entrée de la baie de Quiberon.
L'île de Groix se distinguait à l'horizon du sud, comme le dos de
quelque formidable cétacé endormi à la surface des flots, cependant
elle ne mesure pas moins de 8 kilomètres de long sur 2 ou 3 de large,
et renferme une population très dense, presque cinq fois supérieure, à
égalité de surface, à celle de la France, car elle n'est pas moindre de
cinq mille habitants pour 20 kilomètres carrés.
Cette île, qui s'appelait primitivement _Enez-el-Groach_, «l'île des
Sorcières», ce qui a permis de croire qu'elle a été habitée à cette
époque par des druidesses, de même que l'île de Sein, la _Sena_ de
Pomponius Méla, qui renfermait un célèbre oracle interprété par neuf
prêtresses vouées à une virginité perpétuelle. L'île de Groix a dû être
couverte autrefois de monuments mégalithiques, à en juger par ceux qui
se sont conservés jusqu'à nos jours. Bordée d'une haute falaise, elle
présente des curiosités naturelles remarquables; ce sont des grottes
profondes que la mer a creusées dans les roches schisteuses. Les plus
intéressantes à visiter sont: Le _Trou d'Enfer_, le _Trou du Tonnerre_,
la _Grotte aux Moutons_, etc. L'île possède deux sémaphores et deux
phares.
Les habitants, que l'on appelle les _Grésillons_, sont presque tous
pêcheurs. Les femmes font, presque absolument à elles seules, les
travaux des champs; le sol se laboure par des moyens primitifs; en 1895,
une fourche sur laquelle les femmes semblaient sauter pour enfoncer le
fer, remplaçait les charrues. La terre est divisée en sillons.
Les pêcheurs grésillons pratiquent, en hiver, la pêche au chalut,
particulièrement pénible; le chalut est un immense filet avec lequel ils
drainent le fond de la mer; une embarcation de Groix, pour la pêche
au grand chalut, revient de quinze à vingt mille francs; l'équipage
se compose de six à sept hommes, pouvant gagner de quatre à cinq cents
francs par campagne.
C'est dans le Coureau de Groix qu'a lieu la pêche de la sardine et que
se fait la _Bénédiction du Coureau_, pour obtenir du ciel qu'elle soit
abondante.
Cette cérémonie est célébrée le jour de la Saint-Jean, au milieu du
chenal, par les clergés de Ploemeur, de Riantec, de Port-Louis et de
Groix, escortés d'une flottille de pêcheurs.
Les moeurs et les habitudes des Grésillons ne sont pas plus singulières
que celles des habitants des îles de Houat et de Hoédic (Le Canard et le
Caneton), situées à 12 kilomètres au sud-est de Quiberon. «Ces îles, dit
l'écrivain Ardouin-Dumazet, sont des débris du littoral qui réunissait
la péninsule de Quiberon à la pointe du Croisic. Avec cette péninsule
et l'île de Hoédic, Houat appartient à l'une des zones granitiques qui
alternent avec les schistes en bandes parallèles, sur la côte sud de la
Bretagne, tandis que Belle-Ile et la presqu'île de Rhuis appartiennent à
la zone schisteuse, Houat et Hoédic forment deux communes ayant ensemble
une population d'environ 700 habitants, presque tous parents les uns des
autres. Les terres cultivables, évaluées en «sillons», bandes de terre
de 65 mètres de long sur 65 mètres de large, sont tellement morcelées,
que les champs, à Houat, sont divisés en 4.000 parcelles; et même
certains sillons sont indivis entre plusieurs membres de la même
famille, chacun est propriétaire pendant une année.
L'esprit communautaire qui préside à Houat a trouvé un remède à ce
morcellement qui rendait toute culture impossible, les sillons voisins
sont labourés, cultivés ensemble; les récoltes sont réparties entre les
associés. Le recteur est toujours l'arbitre des discussions.
Le travail des champs incombe entièrement aux femmes, celles-ci vivent
à l'écart; lorsque les hommes, tous marins renommés, reviennent à l'île,
ils mangent à une cantine le dîner préparé par la ménagère. La pêche à
la crevette et à la langouste est la ressource des pêcheurs des îles,
ceux d'Houat surtout y sont fort habiles. Houat et sa voisine Hoëdic
étaient deux petites républiques qui avaient confié au recteur tous les
droits administratifs, il remplissait non seulement sa mission de curé
de paroisse, mais encore les fonctions de maire, juge de paix, syndic
des gens de mer, percepteur, fournisseur, dirigeait la poste, le
télégraphe, tenait la pharmacie, etc. Cette autorité du recteur est
restée longtemps une des curiosités de la Bretagne: de véritables
chartes réglaient par le menu les droits et les devoirs de chacun;
détail amusant, à Houat, la charte locale interdisait aux jeunes filles
d'aller sur la grande terre avant l'âge de trente ans, de peur qu'elles
ne se gâtassent.
Depuis une douzaine d'années toutefois, cet état de choses s'est
transformé, les îles sont maintenant des communes administrées par un
maire et un conseil municipal; elles dépendent du canton de Quiberon,
et l'ancienne organisation tend à disparaître. A Houat, plus isolée que
Hoëdic, la tradition et les qualités natives de la race sont demeurées
plus intactes.»
A dix heures moins quelques minutes, la flotte des biplans Landoux
s'abattit sur la plaine de Carnac où les monoplans, plus rapides,
l'attendaient. Laissant les appareils aux soins des mécaniciens,
les clubmen se dirigèrent vers les alignements dont Médouville, le
_cicérone_ de l'expédition, s'empressa de donner l'explication.
[Illustration: Dolmen de Locmariaquer.]
--Les mégalithes du Morbihan, dit-il, sont, les plus beaux que l'on
connaisse. L'État s'en est rendu acquéreur et a fait faire des travaux
importants de restauration et d'appropriation qui en assurent la
conservation. Les monuments mégalithiques (du grec _mega_, grand, et
_lithos_, pierre) de Carnac et de Locmariaquer se composent de neuf
types caractérisés.
1° Le _menhir_ (qui signifie _pierre longue_ en breton) est une pierre
brute disposée verticalement.
2° Les _alignements_, groupes de menhirs placés en lignes.
3° Le _lech_, menhir taillé portant des inscriptions.
4° Le _cromlech_, groupe de menhirs rangés en cercle.
5° Le _dolmen_ (table de pierre), monument en forme d'habitation,
composé de plusieurs menhirs debout formant une ou plusieurs chambres
recouvertes de pierres plates ou tables.
6° L'_allée couverte_, composée de deux lignes parallèles de menhirs
recouverts de tables.
7° Le _cist-ven_ (tombe de pierre), composé de pierres plates formant
une petite chambre fermée.
8° Le _galgal_, agglomération de petites pierres formant une butte
artificielle.
9° Le _tumulus_, simple butte de terre.
Tous les galgals ou les tumulus de cette région du Morbihan recouvrent
des dolmens, des allées couvertes, ou des cist-vens. Les dolmens
et allées couvertes ont tous été primitivement, dans cette région,
recouverts de tumulus ou de galgals; le temps ou les besoins de
la culture les ont découverts. Les menhirs, les alignements et les
cromlechs ont toujours été à découvert.
Les dolmens avec les menhirs sont les monuments communs du Morbihan,
tous ont à peu près le même aspect, sans être jamais semblables;
généralement le dolmen a son ouverture placée entre le lever et le
coucher du soleil au solstice d'été; très souvent les galets qui
couvrent le sol portent des signes lapidaires encore inexpliqués;
des savants, comme le Dr Letourneur, M. de Mortillet, Ch. Keller, les
comparent à certaines lettres des plus anciens alphabets, à certains
caractères gravés sur des rochers en Norvège, à certains dessins des
vases de Mycènes. Les blocs, formant ces monuments mégalithiques, en
granit du pays, sont, sans doute, des blocs restés à la surface du sol
après les dégradations des époques diluviennes. Bien des fouilles
furent faites dans cette région; en 1727 on les commença; la Société
Polymathique du Morbihan les poursuit encore maintenant.
Dans les dolmens on découvre des haches, ou «celtoe» en pierre, des
colliers, des débris d'ossements humains; sous les tumulus, dans des
cryptes, des ossements humains prouvant qu'ils étaient des tombeaux;
près des menhirs, quelques vases, quelques instruments de pierre. Il est
probable que certains menhirs indiquaient les tombes, certains autres
seraient des monuments commémoratifs; les cromlechs sembleraient être
les restes des monuments religieux où se célébraient les cérémonies, les
alignements auraient été des sortes de voies sacrées. Cette région
était sans aucun doute le centre d'un pays éminemment religieux, où l'on
devait venir de loin, pour honorer les chefs puissants, militaires ou
religieux, ce qui explique la quantité et la variété des monuments ainsi
que la richesse de leur mobilier funéraire. Leur âge donne lieu à de
nombreuses discussions.
Le merveilleux, cher aux Bretons, intervient dans cette question
toujours mystérieuse. Une légende locale donne une explication naïve:
saint Cornély, poursuivi par une armée de païens, courut se sauvant
devant eux, jusqu'au bord de la mer. Là, ne trouvant point de bateau, et
sur le point d'être pris, il usa de son pouvoir de saint et métamorphosa
en pierres les soldats qui croyaient le saisir. C'est pour cela que les
pierres des alignements s'appellent encore dans le pays _soudar del sant
Cornély_ (soldats de saint Cornély). Ce saint est d'ailleurs resté le
patron de Carnac et les paysans l'invoquent contre les épizooties.
Après avoir longuement admiré les alignements de pierre, et comme
l'heure s'avançait, les touristes se rembarquèrent à bord de leurs
aéros, et remontèrent vers le nord, laissant à droite la baie du
Morbihan et l'île d'Arz, sur laquelle le verbeux secrétaire général fit
connaître quelques particularités curieuses.
--Cette île est assez prospère, expliqua-t-il, car pas un coin de
terre n'est perdu; le bourg est pittoresque avec ses maisons déjà
vieilles.--Arz est habitée par des familles de marins. Sur une
population de 1.140 habitants, on ne compte que onze ménages de
cultivateurs, lesquels font la culture pour les autres. L'île est
divisée en deux champs dont l'assolement est régulier; toutes les
terres d'un côté de l'île sont cultivées en blé pendant une année, toute
l'autre l'est en légumes; chacun ramasse dans l'immense champ commun
la récolte poussée sur sa part de sillons. Malgré cette association
intelligente, l'étendue du domaine est trop faible pour suffire aux
besoins de sa population; à peine récolte-t-on des vivres pour six mois
et, sans l'argent apporté par les marins, l'île se dépeuplerait, faute
de vivres... Les femmes ont un joli costume. L'usage permet aux jeunes
filles de demander les hommes en mariage.
--Il faudra venir dans l'île d'Arz, n'est-ce pas, mademoiselle? dit ce
sans-gêne de Médrival en s'adressant à la soeur de Jean Outremécourt.
La jeune fille rougit mais ne répondit pas.
La flottille passa au-dessus d'Auray, ville de six mille âmes, située
sur une colline dominant le Lochon, ou rivière d'Auray, qui divise
la ville en deux parties: le quartier Saint-Gildas et le quartier
Saint-Goustan, reliés l'un à l'autre par un vieux pont de pierre, en
aval duquel la rivière forme le port. Les aviateurs aperçurent de loin
la basilique de Sainte Anne, célèbre par le pèlerinage qui, depuis le
XVIIe siècle, attire des foules nombreuses de tous le, points de la
Bretagne. Le 26 juillet, jour de la fête de sainte Anne, tous les
costumes bretons, les gilets brodés des hommes et les coiffes blanches
des femmes, sont réunis et forment une foule pittoresque, grave et
silencieuse comme l'âme bretonne.
Ainsi que l'inépuisable Médouville devait l'exposer quelques instants
plus tard pendant le déjeuner, la fondation de la basilique est due à
une vision éprouvée en 1623 par un simple paysan nommé Yves Nicolazic.
Sainte Anne lui étant apparue, lui commanda de faire bâtir une chapelle
en son honneur dans le champ dit de Bocenno où, ajouta-t-elle, cette
chapelle avait existé 924 ans auparavant. En 1625, Nicolazic, repoussé
et traité de fou par tous, découvrit dans l'endroit désigné, une statue
de bois vermoulu presque informe. Grâce aux offrandes qui affluèrent
alors, une église put être édifiée et l'on y plaça l'image de bois dont
la garde fut confiée à des religieux carmes. L'église, le couvent et ses
dépendances furent achevés vingt ans plus tard. La statue miraculeuse
fut brisée et brûlée comme un objet de superstition, en 1793, et il
n'en échappa qu'un fragment, qui a été inséré dans le piédestal de la
nouvelle statue offerte à l'admiration des fidèles.
La basilique actuelle de Sainte-Anne-d'Auray est une construction
moderne de style Renaissance. Au-dessus du choeur, s'élève une tour
carrée avec tourelles aux angles; elle est surmontée d'une flèche
octogonale dont le faîte, à jour, est dominé par une statue dorée de
sainte Anne. Le sommet du portail principal est couronné de tourelles
semblables à celles de la tour.
Les touristes ne firent qu'un court séjour à Vannes--juste le temps
de déjeuner et de parcourir ses rues les plus intéressantes, dit La
Tour-Miranne pressé d'atteindre Nantes le même soir. Ils se contentèrent
de jeter un coup d'oeil, en passant, sur ses vieux édifices: maisons
de bois à étages surplombant, hôtels antiques, ruelles montantes et
silencieuses, et sur ses douves, car Vannes a conservé ses anciens
remparts avec leurs assises de l'époque romaine, les mâchicoulis du
moyen âge et les vieilles tours de cette époque. Au pied de ces vieux
murs, couverts de plantes grimpantes, coule la rivière, bordée de
lavoirs, et qui disparaît sous une voûte recouvrant la place du Morbihan
pour former plus loin, soutenue par la marée, le port de Vannes.
Le chef-lieu du Morbihan se divise en deux parties bien distinctes: la
vieille ville, entourée en partie de son ancienne enceinte fortifiée,
groupant ses rues tortueuses autour de la cathédrale Saint-Pierre, lourd
monument flanqué de tours inégales construit au XIIIe au XVe siècle, et
la ville neuve, formant autour de la vieille cité une ceinture étendue
de faubourgs. C'est en dehors de cette enceinte que se trouvent les
édifices publics, le port, les casernes, les couvents et les écoles.
La caravane avait fait halte sur la promenade de la Garenne d'où
l'on aperçoit un superbe panorama. Le marquis de La Tour-Miranne
fit remarquer à ses amis, à peu de distance de l'immense parc de la
Préfecture, la tour dite du Connétable, et ainsi nommée parce que
le connétable de Clisson y fut enfermé en 1387 par ordre du duc de
Bretagne, au moment où il se préparait à une descente en Angleterre pour
le compte du roi Charles VI.
--Quant à l'emplacement même que nous occupons en ce moment, ajouta le
jeune président, il est tristement célèbre. Vous n'ignorez pas que la
guerre civile régna dans le Morbihan durant la période révolutionnaire,
et que les communes voisines de Vannes se firent toujours remarquer par
leur dévouement royaliste. Après l'expédition de Quiberon en 1795, la
commission militaire créée à Auray sous la présidence du brave Laprade,
chef de bataillon de la 72e demi-brigade, s'étant déclarée incompétente,
fut cassée. Une partie des prisonniers qui avaient pris les armes contre
la patrie, furent alors conduits à Vannes, et la nouvelle commission qui
s'y organisa les condamna immédiatement à être passés par les armes.
Les chasseurs de la 19e demi-brigade furent commandés pour les fusiller:
officiers et soldats refusèrent d'obéir. Le bataillon des volontaires
de Paris, certains disent de Belgique, se chargea de l'exécution de la
sentence! MM. de Sombreuil, de la Landelle, de Broglie, de Hercé, évêque
de Dol, en tout vingt-deux personnes, furent fusillés à l'endroit où
nous nous trouvons. Le reste des insurgés royalistes, au nombre de cent
cinquante environ, furent conduits sur la rive droite de Larmor, et le
lieu où ils tombèrent a conservé le nom de _pointe des Émigrés_.
Un long silence suivit le lugubre récit du président.
--Allons, fit en secouant les épaules comme pour chasser les réflexions
pénibles suscitées par ces tristes souvenirs, René de Médouville,
embarquons. Il va bientôt être quatre heures, nous n'arriverons pas de
bonne heure à Nantes, si nous nous attardons davantage.
Personne ne répondit. Les pilotes reprirent leurs places et, quelques
instants plus tard, la caravane volait dans la direction de La
Roche-Bernard et de Nantes. Toutefois, en arrivant en vue de La Roche,
La Tour-Miranne qui, comme d'habitude, occupait la pointe du triangle
tracé dans les airs par les six biplans Landoux, vira vers le sud pour
atteindre Guérande qui ne tarda pas à se profiler sur le sommet de sa
colline dominant les marais salants, à sept kilomètres de la mer.
Les aéros firent le tour des vieux remparts, depuis la porte Bizienne
jusqu'à la porte Saint-Michel, la plus importante de la ville, et qui
est flanquée de deux hautes tours renfermant les archives, l'hôtel de
ville et la prison; puis, après avoir admiré la grande plaine des marais
salants, où les réserves d'eau de mer font d'immenses taches de moire
changeante, d'un aspect tout particulier, les aviateurs décrivirent une
nouvelle courbe qui les amena en vue de Saint-Nazaire et de l'embouchure
de la Loire dont il fallait encore suivre le cours pendant 60 kilomètres
avant d'atteindre Nantes. On ne put qu'embrasser du regard le panorama
du port de Saint-Nazaire, le septième de France par ordre d'importance,
mais on n'avait pas à regretter de ne pouvoir s'arrêter, car la ville
n'offre qu'un médiocre intérêt, se composant de deux parties distinctes
et faisant entre elles un singulier contraste: un bourg habité par des
pêcheurs et dont les maisons sont groupées sur le rocher, autour d'une
vieille église, et une ville moderne le long de la Loire.
Pendant une heure, la flottille aérienne longea la rive droite du
grand fleuve. En arrivant en vue du village de Saint-Herblain, dans la
banlieue du chef-lieu de la Loire-Inférieure, La Tour-Miranne aperçut,
au pied d'une colline, les monoplans qui, étant venus directement de la
Roche-Bernard, avaient atterri depuis un long moment. Il dirigea donc
la course de son appareil de ce côté et bientôt tous les clubmen se
trouvèrent une fois de plus rassemblés, aucun accident n'étant survenu
pendant cette longue randonnée au-dessus de la terre d'Armorique.
--Voilà maintenant presque la moitié de notre tour de France effectuée,
annonça joyeusement le président de l'_Aéro-tourist_, et sans le plus
petit incident, en dépit des fâcheux pronostics qui avaient accueilli
l'annonce de notre départ. C'est avec une profonde satisfaction que je
constate ce résultat, et vous voyez, mes amis, que nous avions raison
d'avoir foi dans les nouveaux appareils de locomotion mis par la science
à la disposition des voyageurs.
--C'est, ma foi, vrai, approuva, de son ton posé, le _père Tranquille_,
aussi je crie: Vive le tourisme en aéroplane! C'est merveilleux!
--Et vous pouvez ajouter: Vive le président de l'_Aéro-tourist-club_!
compléta Damblin, car c'est à sa ténacité et à sa persévérance que nous
devons le succès.
Un bruyant hourra accueillit les paroles de l'ingénieur, et laissant les
appareils sous la surveillance des mécaniciens, les touristes prirent
à pied le chemin de la ville de Nantes dont la vaste agglomération
apparaissait à une faible distance.