LE MONT SAINT-MICHEL ET SES ENVIRONS

VISITE DU MONT SAINT-MICHEL.--LES CURIOSITÉS DU MONT.--LA

MERVEILLE.--LES CACHOTS.--LE MARQUIS DE TOMBELAINE.--TRAVERSÉE

DU GOULFE.--LE MARAIS DE DOL.--LE GROIN DE CANCALE ET LA PROVENCE

CANGALAISE.--CIRCUIT AUTOUR DE LA VILLE DE SAINT-MALO.--DESCENTE DE LA

RANCE.--DINAN LA JOLIE ET SES ENVIRONS.

La baie du Mont Saint-Michel se creuse au fond du golfe de Bretagne

ou de Saint-Malo, à la limite des départements de la Manche et

d'Ille-et-Vilaine. Granville est au nord de la baie et Saint-Malo à

l'ouest; plus près on aperçoit Cancale avec ses pêcheries qui courent

en zigzag dans les lagunes, ses majestueux rochers, les côtes de Dol,

et Pontorson, le vieux fief de Bertrand du Guesclin. Le fond de la

baie n'est qu'une vaste plaine de sables, comprenant environ dix lieues

carrées de superficie, qui chaque jour sont deux fois couvertes en

partie par la mer et deux fois par elle abandonnées. Dans cette

espèce d'entonnoir, dont le Mont Saint-Michel occupe l'extrémité, la

disposition particulière des côtes, celle des bancs, des plateaux de

roche, et des îles nombreuses qui s'étendent au nord jusqu'à la pointe

de la Hague, exercent sur la grandeur des marées une telle influence,

que les eaux s'y élèvent à une hauteur plus que double de celle qu'elles

atteignent sur les autres points de notre littoral. Tandis que la mer

ne monte qu'à 7 mètres à Cherbourg et à 8 mètres dans le port de Brest,

elle atteint à Granville jusqu'à 15 mètres. Qu'on se figure cette énorme

masse d'eau, à l'instant où le _flot_ arrive, s'élançant dans le fond,

de la baie, vers le Mont Saint-Michel qui, au moment de la mer basse,

en est éloigné de deux lieues, et qui bientôt n'est plus qu'une île

semblant seulement reliée à la terre par un mince câble, aspect que

présente de loin la digue élevée entre le Mont et Pontorson. La rapidité

de la mer est telle, dans les grandes marées d'équinoxe, que le cheval

le plus agile serait bientôt dépassé sur ce terrain sablonneux et

mouvant. Les marées de mars et de septembre sont très redoutées, surtout

celles de septembre, appelées _marées des gaspas_, et qui ont laissé de

terribles souvenirs en faisant disparaître des exploitations entières du

côté de Courtils et d'Ardevon.

Heureusement, les heures exactes de la marée étant bien connues

d'avance, on peut, sans craindre d'être envahi, aller explorer les

plages qu'elle laisse à découvert.

Les produits de la mer sont la principale ressource des habitants du

Mont.

Les hommes pèchent au filet, ce qui est un rude métier, car il faut

suivre les heures des marées, qui se produisent souvent par des nuits

froides et sombres. On trouve, autour du Mont Saint-Michel, des saumons

de forte taille et d'un goût exquis, renommés sur toute la côte, des

bars, des plies ou limandes, des guitans ou merlans, quelquefois des

soles, de petits mulets et des crevettes grises.

Pendant ce temps, toute la famille du pêcheur, femmes, filles, garçons,

se livre à la recherche des coques. C'est une espèce de coquillage

bivalve ayant la forme et la grosseur d'un oeuf de pigeon un peu aplati.

On l'extrait du sable avec les doigts, après que la marée s'est retirée,

et dans des parties de la grève très faciles à reconnaître pour les gens

adonnés à ce métier. Les coques sont très mal réputées dans le pays,

peut-être uniquement parce qu'elles sont très communes et par conséquent

à vil prix. Elles se consomment presque toutes dans les campagnes

environnantes. Ce genre de pêche, quoique peu productif en apparence,

est cependant une véritable source d'aisance pour le pays, toute la

famille du pêcheur pouvant s'y livrer presque en toute saison. Aussi, la

misère est-elle inconnue au Mont Saint-Michel.

Une excursion au Mont Saint-Michel est une des plus intéressantes que

l'on puisse accomplir en France.

Le chemin de fer conduit jusqu'à Pontorson, petite ville située à

trois lieues au sud-est d'Avranches, et à deux lieues au midi du Mont

Saint-Michel. Pontorson a longtemps servi de boulevard contre

les Bretons. Robert, duc de Normandie, étant en guerre avec Alain

Barbe-Torte, comte de Bretagne, y bâtit un château et fortifia la ville;

mais Louis XIII, après la reddition de la Rochelle, voulant ôter aux

seigneurs de Montgomery, qui étaient calvinistes, toute occasion de

soutenir ce parti, la fit entièrement démanteler.

Au lieu de prendre place dans les voitures du petit chemin de fer de

Pontorson à Moidrey-le-Mont-Saint-Michel, La Tour-Miranne, chef de

l'expédition, préféra fréter un grand break où ses vingt-deux compagnons

trouvèrent place à côté de lui. Au bruit argentin des sonnailles, dont

il était garni, l'attelage démarra et, sortant du bourg de Pontorson,

suivit au grand trot la route longeant la rivière du Couesnon, qui

constitue la ligne de démarcation entre la Normandie et la Bretagne. En

raison de la faible pente et du peu de consistance du sol, le Couesnon

a changé plusieurs fois de lit. Autrefois, il déversait ses eaux entre

Tombelaine et le Mont; ce dernier était alors breton. Depuis lors, il

s'est creusé un chenal à l'ouest du Mont, ce qui a donné naissance au

dicton bien connu:

Le Couesnon,

Par sa folie,

A mis le Mont

En Normandie.

Le pays étant très plat, les touristes n'apercevaient partout autour

d'eux que la _langue_ grise, embrumée et silencieuse. Enfin la

silhouette de la montagne célèbre se dessina sur l'horizon, et bientôt

l'équipage atteignit la digue, longue de deux kilomètres qui relie le

Mont à la terre ferme. Ce beau travail, exécuté par le corps des Ponts

et Chaussées, permet aux voitures et au tramway à vapeur de Pontorson,

d'atteindre le Mont en tout temps, alors qu'avant sa construction on

n'abordait que difficilement; la traversée, sur le sable à marée basse

ou en bateau à marée haute, était pénible et dangereuse. Cependant, le

mieux est souvent l'ennemi du bien, la présence de l'obstacle formé par

la digue a facilité le colmatage, et l'on craint qu'au bout d'un certain

nombre d'années, la baie soit entièrement transformée en terre ferme.

Au lieu de rester une île, le Mont ne sera plus qu'un rocher isolé au

milieu d'une plaine herbue et verdoyante, et il perdra ainsi la majeure

partie de son charme qu'il doit surtout à sa situation insulaire. C'est

pourquoi, des voix autorisées ont fait entendre des protestations pour

sauver le Mont menacé et demander aux pouvoirs publics de couper la

digue et d'arrêter le colmatage à 1500 mètres des vieux remparts. Le

_Touring-club_ a soutenu ces légitimes revendications, et il est à

souhaiter qu'il les fasse enfin aboutir.

A mesure que le break avançait sur la chaussée, le Mont semblait grandir

à vue d'oeil et l'on en distinguait les moindres détails. La ville

de Saint-Michel collée au roc et surmontant le mur d'enceinte, la

plate-forme dominant la ville, la muraille du château couronnant la

plate-forme, le château hardiment lancé par-dessus la muraille, l'église

perchée sur le château, et sur l'église l'audacieux campanile portant à

son plus haut sommet la statue monumentale de l'archange, due au ciseau

du sculpteur Frémiet.

Le break fit halte à l'extrémité de la digue; ses occupants en

descendirent alors et pénétrèrent l'un après l'autre dans la ville par

la Porte du Roi, encadrée des deux bombardes ou _Michelettes_, prises

aux Anglais, et donnant accès dans l'_avancée_. Ils escaladèrent ensuite

l'unique rue, qui serpente sur le flanc du Mont et conduit à l'abbaye,

en jetant un coup d'oeil'à droite et à gauche sur les boutiques de

marchands d'objets de sainteté, et les hôtels bordant cette rue. Le

professeur Darmilly appela l'attention de ses camarades sur cette

particularité du Mont, que l'eau potable y est plutôt rare, en raison de

la nature granitique du roc lui servant de base et qui ne laisse sourdre

aucun filet d'eau. Cette situation est exprimée d'une façon humoristique

par une eau-forte de Dubouchet représentant «la dispute pour un seau

d'eau dans la Grande-rue», avec ce distique:

On a du bon cidre à gogo,

On se bat pour avoir de l'eau!

Les fruits et les légumes sont non moins rares au Mont Saint-Michel, car

la sécheresse les brûle presque toujours sur pied. Il faut, comme pour

l'eau, s'en approvisionner au dehors. En revanche, et c'est encore là

une curiosité de ce rocher, il fournit des figues qui, pour la saveur,

ne le cèdent en rien à celles du Midi. Malheureusement, elles sont

devenues fort rares, la majeure partie des figuiers ayant gelé il y a

près d'un siècle.

Les constructions bordant la rue n'ont rien de remarquable, à part

quelques restes du XVe siècle, tels que la tour du guet et le «beau

logis que Du Guesclin fit construire en 1356 pour sa femme, Typhaine

de Raguenel, demoiselle bien versée en philosophie et astronomie». Les

touristes jetèrent un coup d'oeil, en passant, sur ces restes puis,

après avoir escaladé le _Grand degré_ qui fait suite à la grande rue,

ils arrivèrent à la barbacane ou défense extérieure du châtelet. Ils

s'arrêtèrent un instant au pied de la croix érigée en cet endroit en

1889 et qui a, paraît-il, été rapportée de Jérusalem. En se retournant,

ils aperçurent toute la ville avec ses toits en pente, et au loin le

rocher de Tombelaine. Ils pénétrèrent enfin sous la voûte étroite du

châtelet entre les deux grosses tours cylindriques imitant deux pièces

de canon debout sur leurs culasses, et commencèrent, dans l'ordre

traditionnel, et sous la conduite d'un gardien, la visite du monument

abbatial. Le groupe des excursionnistes traversa donc la salle des

gardes, lourdement voûtée, et se hissa par une série d'escaliers à la

plate-forme de Beauregard ou Sault-Gautier au niveau de l'église haute.

De cette esplanade, le regard pouvait embrasser un splendide panorama

des côtes du Cotentin et de la Bretagne, avec le mont Dol comme

point saillant, alors que les visiteurs avaient à leurs pieds les

substructions considérables formant les soubassements de l'église et des

principaux bâtiments'qui l'entourent.

Si l'on en croit les traditions, l'église qui couronne le rocher aurait

été élevée sur les ruines de l'oratoire érigé par saint Aubert en 708,

et de l'église construite en 963 par Richard, petit-fils de Rollon. Il

ne subsiste aucun vestige de ces deux édifices; mais il existe encore,

de l'église romane fondée en 1020 par le duc de Normandie, Richard

II, et dont la construction fut dirigée par l'abbé Hildebert II, les

transepts, la plus grande partie de la nef et tous les soubassements.

Cette partie du Mont Saint-Michel, dit M. Corroyer, est des plus

intéressantes à étudier; elle démontre la grandeur et la hardiesse de

l'oeuvre de l'architecte Hildebert. Au lieu de saper la crête de la

montagne et surtout pour ne rien enlever à la majesté du piédestal, il

forma un vaste plateau, dont le centre affleure l'extrémité du rocher

et dont les côtés reposent sur des murs et des piles, reliés par des

voûtes, et forment un soubassement d'une solidité parfaite.

Cette immense construction est admirable de tous points: d'abord par

la grandeur de la conception, et ensuite par les efforts qu'il a fallu

faire pour la réaliser au milieu d'obstacles de toute nature résultant

de la situation même, de la difficulté d'approvisionnement des matériaux

et des moyens restreints pour les mettre en oeuvre.

L'église fut achevée vers 1113 par Bernard du Bec, treizième abbé du

Mont. Ce vaste édifice avait alors la forme d'une croix latine, figurée

par la nef composée de sept travées, par les deux transepts, et enfin

par le choeur. Il subsiste de l'église romane: quatre travées de la nef,

les deux transepts, avec les chapelles semi-circulaires pratiquées dans

les faces est, et enfin les amorces du choeur ruiné en 1421.

Le sommet du roc qui compose le Mont Saint-Michel étant fort inégal,

il fallut, pour obtenir le nivellement nécessaire, élever de puissants

soubassements qui forment, sous le choeur, en reproduisant d'une façon

plus grossière le dessin de celui-ci, la crypte des Gros-Piliers.

Après avoir visité les chapelles, où le guide fit remarquer les

bas-reliefs de la chapelle nord et le rétable en albâtre, on visita le

dessus.

Un escalier ménagé dans l'épaisseur d'un contrefort au sud, monte

au-dessus des chapelles et aboutit au comble supérieur, en franchissant,

sous le nom d'_escalier de dentelle_, sur un des arcs-boutants

supérieurs, l'espace compris entre le contrefort du bas côté et la

balustrade surmontant la corniche du choeur.

Du haut de cet escalier on aperçoit un panorama immense: au nord, la

pointe de Granville, et vers l'est, en suivant la côte normande, la

ville d'Avranches; au midi, Pontorson; au sud-ouest, le mont Dol et la

ville de Dol en Bretagne; au couchant, le havre de Cancale; enfin, au

nord-ouest, quoiqu'elle soit éloignée de seize lieues, l'île de Jersey

apparaît comme un nuage. On la distingue très bien avec une lunette

d'approche.

De ce point élevé, 150 mètres au-dessus du niveau de la mer, l'aspect du

Mont lui-même est des plus intéressants.

En redescendant, on visita le transept nord, et on sortit sur la grande

plate-forme de l'ouest. La merveille et le cloître retinrent surtout

l'attention des aviateurs: «La Merveille» est le nom sous lequel

l'admiration des siècles a désigné les gigantesques constructions

accolées au nord de l'église et qui forment la façade nord du Mont

Saint-Michel, du côté où l'on'remarque un petit bois, dernier vestige de

l'antique forêt de Scissy.

La Merveille comprend trois étages superposés: tout au bas sont

le cellier et l'aumônerie; au-dessus le réfectoire et la salle des

chevaliers; comme couronnement, le dortoir et le cloître.

C'est Roger II, onzième abbé du Mont, qui commença cet édifice

(1106-1123). Ayant été détruit, il fut reconstruit, à partir de 1203,

par Jourdain, dix-septième abbé du Mont, dont les successeurs suivirent

religieusement les plans jusqu'à la fin. «Il faut rendre hommage à cette

oeuvre grandiose, dit M. Corroyer, et l'admirer, en songeant aux efforts

énormes qu'il a fallu faire pour la réaliser en vingt-cinq ans, au

sommet d'un rocher escarpé, séparé du continent par la mer ou une grève

mobile et dangereuse, cette situation augmentant les difficultés du

transport des matériaux qui provenaient des carrières de la côte, d'où

les religieux tiraient le granit nécessaire à leurs travaux. Une partie

de ces matériaux, fort peu importante du reste, était extraite de la

base même du rocher; mais si la traversée de la grève était évitée, il

existait néanmoins de grands obstacles pour les mettre en oeuvre après

les avoir montés au pied de la Merveille, dont la base est à plus de

cinquante mètres au-dessus du niveau de la mer.»

[ILLUSTRATION Le marquis de Tombelaine retomba dans les flots, perdit

connaissance et se noya.]

Le cloître, construit de 1225 à 1236, par les ordres et sous la savante

et artistique direction de Raoul de Villedieu, vingt et unième abbé,

est un préau trapézoïdal environné de quatre galeries. Il est cité comme

modèle d'architecture claustrale. Ses fines colonnettes de granit rose

sont disposées deux par deux, et leurs motifs sculpturaux, très variés,

sont minutieusement fouillés.

Au sud est le bassin de pierre, ou _lavatorium_, où les religieux se

lavaient les pieds. A l'extrémité de la galerie se trouve le dortoir.

Au milieu, la porte par laquelle il faut passer pour descendre dans les

immenses et innombrables salles souterraines.

L'aumônerie à l'est et le cellier à l'ouest ont été édifiés par

Jourdain, vers 1203, d'après un plan mûrement étudié, ainsi que le

prouve, par la disposition des piles inférieures, la superposition des

colonnes devant supporter à l'étage supérieur les voûtes des deux

salles hautes et qui sont, l'une le réfectoire et l'autre la salle des

chevaliers.

Les touristes aperçurent dans un angle à côté de l'escalier descendant

au cellier, l'entrée du Chartrier, bâti sur l'angle extérieur nord-ouest

de la Merveille, et qui se compose de trois petites salles superposées

dont la première seule est voûtée. L'Administration a réuni en ce lieu

les diverses curiosités découvertes dans les fouilles opérées au Mont,

telles que monnaies, vitraux, dalles armoriées, crosses, débris de

vêtements et de vases, etc.

Le Cellier, qui communique par un escalier avec la Salle des Chevaliers

située exactement au-dessus, porte également le nom de _Montgomery_, qui

lui vient d'un tragique événement, dont un moine qui en fut le témoin

oculaire en 1591, a laissé le récit que nous nous bornons à transcrire

ici exactement pour lui laisser toute sa saveur:

«... Le pécheur tombe presque toujours de mal en pire... Cela est si

commun qu'il n'est besoing d'en apporter autre preuve que celle qui

suit d'un meschant et abominable criminel appelé Goupigny, qui, pour ses

forfaits exécrables, devoit estre condamné à mort en la ville de Caen,

où il estoit prisonnier, mais par je ne sçay quelle nouvelle invention

trouva moyen de se sauver, et pour estre en plus grande seureté se

retira en ce château le traistre avec Monsieur de Beausuzay qui en

estoit lors gouverneur, se reputant heureux de trouver refuge pour

sauver sa misérable vie: mais à peine eut-il passé quelques mois

qu'oublieux de la mort qu'il avoit évitée, commence à tramer de plus

grandes meschancetez, trahissant la place qui naguerre l'avoit sauvé

du gibet, et pour cest effait complota avec Monsieur de Sourdeval,

hérétique, moyennant quelque somme d'argent, de luy livrer la place, luy

donnant le jour et l'heure pour exécuter ceste horrible trahison en

la manière qui suit. C'est que le dit Goupigny devoit monter le dit

Sourdeval et ses gens, du costé des grandes salles, par le moyen d'une

grande roue et cordages qui servoient d'ordinaire pour monter les

grosses provisions du monastère; mais Dieu ne permit point que la chose

en allast ainsy; car le traistre ayant tiré l'argent du sieur Sourdeval

descouvrit luy mesme à Monsieur de Beausuzay et à toute la garnison du

château ce qui se passoit, pour faire le bon valet, car c'est ainsy que

se gouvernent les gens sans âmes, tournans à droite et à gauche.

»Cependant voicy le jour assigné venu. Les sieurs de Sourdeval et de

Montgomery avec plus de deux cents hommes paroissent à l'heure préfixe,

un jour de Saint-Michel, en septembre, sur les huict heures du soir,

l'an 1591, en intention de mettre tout au feu et au sang. Monsieur de

Beausuzay d'autre costé donne ordre que de Goupigny se trouvât à la dite

roue d'où il leur crioit qu'il n'y avoit que craindre, qu'ils montassent

au plus viste. Vous eussiez veu aussy tost les ennemis s'accrocher à la

corde deux ou trois à la fois à l'envie l'un de l'autre, et celui-cy les

tiroit en haut, leur faisant grand accueil, puis soudain les menoit dans

le corps de garde où le gouverneur les faisoit poignarder. Et cependant

le dit Goupigny continuoit d'en monter d'autres, puis après d'autres,

jusqu'au nombre de 78, lesquels à mesme temps les soldats du château

lardoient de coups d'espées, amoncelens les corps les uns sur les autres

(chose horrible à dire) comme on fait les bûches de bois et fagots dans

le bûcher, pensans attirer les dits sieurs de Sourdeval et Montgomery

pour les arranger aussy avec les autres en lieu plus éminent.

»Mais voylà qu'ils commencèrent à se denier, voyans que pas un de leurs

gens ne leur parloit, ce qui fut cause qu'ils demandèrent audit Goupigny

qu'il eut à jetter en bas du rocher un des religieux pour signe que

ses gens estoient maistres en la place, et aussy tost le gouverneur fît

revestir un des corps morts des habits d'un religieux qu'ils jetteront

ainsy du haut en bas; pour lors le dit Sourdeval s'escria d'aise:

_Allons, Montgomery, c'est a bon; regarde comme les moynes volent_, et

soudain s'approchèrent pour monter comme les autres; mais le comte de

Montgomery plus sage et prudent luy persuada de ne point monter qu'un

nommé Rablotière, l'un de leur plus affidé, ne leur parlast. On fit

venir celuy-cy qu'exprès on n'avoit fait encore mourir, et Monsieur de

Beausuzay gouverneur luy promit de lui donner la vie, s'il voulut crier

à Monsieur de Sourdeval, son maistre, qu'il montast en assurance et

qu'il n'y avoit rien à craindre; mais il fut si fidelle à son maistre,

qu'il n'en voulut rien faire, ains desguisant sa voix, lui fit entendre

la trahison. Cet acte si fidelle pénétra le coeur du gouverneur, qui lui

donna la vie, et les dits sieurs de Sourdeval et Montgomery avec ce qui

leur restoit de gens, s'en retournèrent plus viste que le pas.»

[Illustration: MONT SAINT-MICHEL.--Salle des Chevaliers.]

Le misérable Goupigny ne jouit pas longtemps, paraît-il, de sa double

trahison, car il fut tué l'année suivante dans Tombelaine.

Les touristes sortant du Cellier sous la conduite du gardien,

traversèrent le réfectoire, bâti dans les premières années du XIIIe

siècle et qui constitue la plus belle pièce de la Merveille, puis la

Salle des Chevaliers, datant de 1215, dans laquelle Louis XI institua

l'ordre du Mont Saint-Michel en 1469, et après avoir jeté un coup d'oeil

au dortoir, ils redescendirent aux cryptes, en s'arrêtant un instant

dans la plus curieuse et qui est dénommée _Crypte de l'Aquilon_.

Cette pièce romano-gothique est due, comme le promenoir au-dessous

duquel elle est située, à Roger II. Elle est divisée en deux nefs

par trois gros piliers romans et un beaucoup plus petit. La crypte de

l'Aquilon, avec son escalier, est d'un aspect tellement saisissant qu'on

l'a reproduite dans le décor du cimetière des nonnes, dans l'opéra de

Robert le Diable.

L'administration des prisons y avait fait construire des cachots.

Au bout de la crypte, un petit escalier conduit dans une dizaine

d'autres cachots, tels que les «Deux Jumeaux» accolés l'un à l'autre, et

à la fameuse Cage de fer.

Cette terrible cage est une niche en voûte, ménagée au ras du sol dans

l'épaisseur du mur. Elle était fermée par devant au moyen d'une grille

de fer, remplacée dans la suite par une grille de bois, qui elle-même

fut enlevée à la suite d'une visite du duc de Chartres (devenu depuis

Louis-Philippe).

A droite de la galerie de la cage de fer, une petite porte conduit à des

pièces voûtées qui servaient jadis de cellier à l'hôtellerie. On ne

voit plus que les ruines de cette dernière; la croisée qui est dans la

galerie, côté du midi, était autrefois une porte qui y menait.

Quelques degrés conduisent dans une sorte de cave, que les prisonniers

désignaient sous le nom de Cachot du Diable.

Cette pièce servait autrefois de vestibule à la salle des Chevaliers et

au promenoir, dans lequel on entre de plain-pied.

En revenant dans la crypte de l'Aquilon, au palier de l'escalier qui

monte au promenoir à droite, s'ouvre une porte qui donne entrée dans les

catacombes.

Leur voûte immense, bâtie en cailloutis sans nervures et élevée de 10

mètres, est sombre et lugubre. A gauche de ce cimetière, qui présente

une superficie de 150 mètres et qui est situé sous la nef de la

basilique, on remarque un canal sombre appelé oubliettes, qui recevait

primitivement une rare lumière par une ouverture circulaire pratiquée au

sommet.

Auprès de ce couloir, du côté du midi, on trouve la chapelle

Saint-Etienne; elle était l'une des'plus belles de cette partie du

monument, mais deux murs bâtis aux deux extrémités la diminuent de

moitié. Au fond de cette chapelle est un escalier conduisant à

des salles qui se trouvent au-dessous, et qui servaient de lieu de

sépulture, ainsi que l'indiquaient les nombreux ossements qui y ont été

trouvés.»

En face de la chapelle Saint-Etienne, on voit la chapelle de

Notre-Dame-des-Trente-Cierges, ainsi appelée parce que trente cierges

brûlaient toujours devant une statue de la Vierge.

Jusqu'en 1857, cette chapelle fut occupée par une immense roue, que

tournaient les prisonniers en marchant à l'intérieur à la manière des

écureuils, et qui servait à monter les provisions sur un plan incliné ou

poulain.

--Quels ont été les prisonniers célèbres qui ont été enfermés dans ces

cachots, demanda au gardien Madame Lhier, qui paraissait péniblement

impressionnée.

--Il paraît que l'homme au masque de fer a fait un assez long séjour

ici, répondit l'interpellé. Dans les temps plus rapprochés de nous, il y

a eu plusieurs détenus politiques célèbres, tels que Blanqui, Raspail et

Barbès entre autres.

--Et quelqu'un de ces malheureux est-il parvenu à s'échapper? continua

la visiteuse.

--Oh! ce n'était pas facile, madame, de s'évader du Mont. Ainsi, du

temps de François Ier, un jeune sculpteur nommé Gaultier fut enfermé

ici je ne sais pour quel motif, et les abbés utilisèrent son talent

pour décorer les stalles du choeur. Ces stalles, très bien conservées,

dénotent de la part de celui qui les a ornées un très réel talent, car

elles sont fouillées avec un goût fort original, qui répond d'ailleurs

à l'ensemble de la décoration du choeur. Ce qui frappe surtout dans ce

travail, c'est le temps prodigieux qu'il a fallu consacrer à l'exécution

des plus petits détails. On lui attribue également l'escalier de

dentelle.

Grâce à son talent reconnu, Gaultier bénéficiait, par suite même de

son emploi, d'une liberté relative qui lui permettait de parcourir les

diverses parties de l'abbaye. C'était un tempérament très doux et une

nature contemplative. Il fit des projets de décorations merveilleuses

pour l'intérieur du Mont. L'exécution de ces projets ayant été

contrariée, il en fut extrêmement affecté, et on raconte qu'un jour,

pris d'une sorte de folie, il se précipita du haut de la plate-forme

située au niveau de l'église haute, ce qui a fait attribuer à cet acte

le nom de Saut-Gaultier que porte cette plate-forme, mais en réalité, ce

nom est beaucoup plus ancien.

Un autre prisonnier, connu sous le nom de Dubourg, qui fut enfermé en

1745 dans la cage de fer, eut un sort encore plus lamentable: il fut

dévoré par les rats. Le véritable nom de Dubourg était: Victor de la

Cassagne, journaliste hollandais qui avait pris la liberté de censurer

les actes du roi de France, Louis XV. Il fut enlevé, sur le territoire

hollandais, par les agents de la police royale, et jeté dans un des plus

affreux cachots du Mont Saint-Michel. Touché par ses supplications, le

prieur du Mont fit parvenir à sa femme, mère de quatre enfants, à Leyde,

un billet lui apprenant qu'il vivait encore, mais qu'il était comme

enterré vivant au Mont Saint-Michel.

Enterré était le mot. Affaibli par le chagrin et par les privations,

Dubourg mourut dans la nuit du 27 août 1746. Au matin on trouva son

corps rongé par une légion de rats.

Le seul prisonnier qui soit jamais parvenu à s'évader des cachots du

Mont, est un peintre du nom de Colombat, qui avait été emprisonné à la

suite d'une manifestation politique en 1832. Comme il avait été chargé

de restaurer les peintures de l'église, il avait à sa disposition tout

un matériel, notamment des cordages et une lanterne pour éclairer les

coins sombres. En 1842, ayant soulevé une dalle dans la pièce où il

était détenu, il parvint à l'entrée d'un puits, dans lequel il descendit

à l'aide de sa corde. A sa grande terreur, il aperçut, à l'aide de la

demi-clarté que sa lanterne sourde projetait dans les ténèbres de ce

gouffre, des squelettes dans toutes les attitudes. Les uns gisaient

pêle-mêle sur le sol humide où erraient des légions d'araignées et

de scolopendres; d'autres, retenus au mur par des carcans d'acier,

témoignaient que les malheureux enfermés dans cet abîme y étaient

morts lentement de faim. C'était une oubliette ou _in-pace_, qui ne lui

offrait aucune issue pour s'évader.

Après deux autres tentatives infructueuses, il parvint enfin à

s'échapper par un conduit souterrain donnant accès sur les grèves. Il se

réfugia à Jersey, et ne revint en France qu'en 1848, lors de l'amnistie

accordée aux condamnés politiques. Il s'établit à Caen où il ouvrit

un restaurant: _A la descente du Mont Saint-Michel_. Il y racontait

volontiers les détails de son internement et des diverses péripéties par

lesquelles il était passé avant de parvenir à s'évader. Il est mort en

1881.

Tout en donnant ces explications, le gardien avait ramené les visiteurs

à la porte de sortie du Châtelet. Les touristes, enchantés, terminèrent

leur excursion par une promenade sur les vieux remparts du Mont,

remparts qui présentent un certain intérêt. En suivant leur ligne

continue, l'on se rend compte de la puissance qu'offraient les défenses

du Mont.

Tout à l'ouest de l'île se trouve la vieille chapelle de Saint-Aubert,

pittoresquement perchée au sommet d'un roc qui, d'après la légende,

était autrefois la cime de la montagne, et qui, sur la prière de saint

Aubert, s'en détacha pour laisser la place libre aux ouvriers qui

devaient construire l'église, et alla se précipiter du côté du Nord. On

monte à cette petite chapelle, qui n'a que 4 mètres de long sur 2 m.

50 de large, par douze degrés taillés dans le roc. Au pied du bois

qui couvre les pentes au haut desquelles s'élève la Merveille, on peut

encore visiter la fontaine de Saint-Aubert, et les restes d'une tour

destinée à protéger les plans inclinés aboutissant en cet endroit.

Sur les tangues, on peut faire le tour du Mont en une demi-heure:

Les endroits dangereux en sont tous relativement éloignés et ils sont

aujourd'hui parfaitement connus. D'ailleurs, des guides accompagnent

les touristes qui veulent parcourir sans la moindre inquiétude toute

l'étendue des grèves. On peut pousser jusqu'à Tombelaine et même jusqu'à

Genêts, mais le temps manquait aux compagnons de La Tour-Miranne pour

cette dernière excursion.

A l'îlot de Tombelaine se rattache le souvenir d'un personnage qui était

une véritable curiosité du Mont.

Tous les visiteurs du Mont Saint-Michel ont connu ce pêcheur étrange,

aux allures mystiques, généralement désigné sous le nom de _Marquis de

Tombelaine_, tant à cause de son élégance physique et de la distinction

de ses manières, que de son séjour favori, qui était la solitude de

Tombelaine.

Venu au Mont Saint-Michel, on ne sait d'où, à l'époque de la

construction de la digue, il y exerçait alternativement les métiers de

pêcheur et de guide.

Il parlait peu, mais écoutait et observait beaucoup.

Peu après la dernière grande marée d'équinoxe, qui avait déplacé les

lises de la baie, le 3 avril 1892, se fiant à sa connaissance des

mouvements de la mer, il était parti pour Tombelaine, à la nuit

tombante. Les eaux montèrent d'une façon extraordinaire et à une heure

inattendue. Étonnamment fort nageur, le marquis de Tombelaine, surpris

par le danger, quitta ses vêtements, et lutta avec acharnement contre

le flot. Il allait aborder à la grève de Saint-Marcan, lorsque la touffe

d'herbe qu'il avait saisie ayant cédé sous son poids, il retomba à bout

de forces dans les flots, perdit connaissance et se noya. Son cadavre

fut retrouvé le lendemain sur la grève.

L'excursion au Mont Saint-Michel était terminée. Les voyageurs

regagnèrent le break qui les avait amenés, après que les dames eurent

fait leurs achats ordinaires de souvenirs et de cartes postales

illustrées. A midi, la Société, de retour à Pontorson, dévorait à

belles dents, l'appétit ayant été aiguisé par cette longue promenade, le

plantureux déjeuner préparé pendant la visite à la Merveille.

--Allons!... dit Médouville pendant que ses amis sirotaient leur tasse

de café, ne nous endormons pas, comme on dit, sur le rôti! Il faut

maintenant nous diriger sur Saint-Malo et Dinan, et je vous assure que

c'est là une excursion qui en vaut la peine. Profitons donc que le temps

s'est remis au beau et partons.

--Nous vous suivons, marchez devant!... lui répondit Médrival.

Trois quarts d'heure plus tard, la flottille aérienne quittait la

prairie où elle s'était abattue la veille, laissant impressionnés du

spectacle, les curieux accourus de Pontorson pour assister au départ des

treize aéroplanes. Les aviateurs passèrent au-dessus de Saint-Georges

de Gréhaigne, de La Rue et de Roz-sur-Couesnon et ils se dirigèrent

en droite ligne vers la pointe du Groin de Cancale qui ferme la baie

au-nord-ouest.

Pendant une demi-heure, la caravane vola à dix mètres au-dessus de

l'immense plaine grise, la mer, qui était pleine à neuf heures du matin

et battait les remparts du Mont, s'étant retirée jusqu'au delà des

limites de la vision.

Pendant le parcours, le professeur Darmilly expliqua à sa fille qu'aux

temps anciens, la baie du Mont Saint-Michel présentait des proportions

beaucoup plus vastes que de nos jours, car elle s'étendait jusqu'aux

dernières pentes des collines du fond du golfe et comprenait l'immense

étendue désignée sous le nom de «marais de Dol» au milieu duquel se

dresse le mont Dol, haut de 65 mètres, et qui possède cette curieuse

particularité d'avoir à son sommet une fontaine jaillissante

intarissable. Or, au VIe siècle, ce mont était entouré de bois et de

marais, comme les rochers voisins du mont Saint-Michel et de Tombelaine.

Ces trois éminences sont d'ailleurs considérées comme les derniers

débris d'une région de terre ferme qui aurait réuni la Bretagne au

Cotentin.

Le sol du marais de Dol renferme, comme les grèves du Mont, des

arbres fossiles parmi lesquels on a reconnu le chêne, le bouleau, le

châtaignier. Ces arbres, les _coërons_ dans l'ancien idiome du pays,

étaient tous couchés dans le même sens à une profondeur uniforme de 3

mètres. L'emplacement du marais était submergé à l'époque romaine mais,

insensiblement abandonné par les eaux, il se transforma en marécages à

la suite de la formation d'un bourrelet de sables déposé par la mer à

la limite extrême des marées. Ce bourrelet fut le point de départ d'une

digue artificielle élevée successivement par les générations qui

se succédèrent. Pendant des siècles, les riverains travaillèrent à

consolider et à surélever cette défense contre la mer; puis en 1550,

l'Administration prit la direction de l'oeuvre qui fut poursuivie, à

partir de cette époque, avec plus de méthode que jusqu'alors. Cette

digue, qui mesure 35 kilomètres de développement, commence aux environs

de Pontorson, s'étend en demi-cercle et se termine au sud de Cancale.

En défendant le marais contre les marées de vives eaux qui, en mars et

septembre, s'élèvent jusqu'à 3 ou 4 mètres au-dessus du niveau moyen,

cette construction a fourni à la culture une superficie de 15,000

hectares. Le marais de Dol, ainsi asséché par les efforts persévérants

de plusieurs générations, constitue l'acquisition sur la mer, d'un

terrain représentant un capital de plus de vingt-cinq millions,

rapportant annuellement plus d'un million. On a formé le projet

d'augmenter encore la surface cultivable en établissant une

nouvelle digue appuyée d'un côté sur l'ancienne, au lieu dit «les

Quatre-Salines», et de l'autre sur le Mont Saint-Michel, mais, si l'on

tient, d'autre part, à ce que le mont conserve sa situation insulaire,

ce projet ne pourra être réalisé. J'ajouterai que l'écoulement des eaux

de l'intérieur, qui, avant la régularisation de la digue, ne pouvait se

faire, se pratique actuellement au moyen d'un réseau de biefs ou fossés

à pente insensible, qui permettent aux eaux de se déverser au moment

de la basse mer. Tout ce système d'écoulement est placé sous la

surveillance d'un syndicat composé de propriétaires. Les canaux

collecteurs sont encore maintenant tels qu'ils étaient au moyen âge; ils

ont été seulement agrandis à la suite d'améliorations progressives, et

ils comportent trois exutoires principaux qui réunissent tout l'ensemble

du réseau.

[Illustration: SAINT-MALO.--La ville et ses remparts.]

La flottille aérienne arrivait à ce moment à la hauteur de La Houle,

faubourg de Cancale, et du rocher désigné sous le nom de la Fenêtre. Les

aéros longèrent la côte sur laquelle est érigée la ville et passèrent

à moins de cinq cents mètres de la façade de l'hôtel Duguesclin qui

s'adosse contre la haute falaise de schiste. Quelques minutes plus

tard, les aviateurs doublaient la pointe du Groin et viraient à l'ouest,

suivant le cordon littoral bordant cette côte pittoresque justement

appelée la Provence cancalaise. Les baies, ou mieux anses, de Port-Mer,

Port-Piquin, Port-Briac furent franchies l'une après l'autre, et les

aviateurs purent admirer, au passage, les nombreuses villas échelonnées

tout le long de cette partie de la Côte d'Émeraude peu connue, en

général, des touristes, en raison de sa situation en dehors des routes

ordinaires.

Bientôt la baie de Saint-Malo apparut aux yeux des voyageurs aériens qui

dépassèrent Rotheneuf et planèrent bientôt au-dessus du Sillon, isthme

étroit qui relie le rocher malouin à la côte et au faubourg de Rocabey.

Bientôt la patrie de Robert Surcouf et de Chateaubriand se développa en

plan sous les aéroplanes qui en firent deux fois le tour, à cent mètres

de haut, de façon à voir de près ses monuments les plus intéressants.

Saint-Malo, qui tire son nom de Saint-Mac-Law ou saint Maclou, évêque du

pays de Galles qui apporta, à l'époque gallo-romaine, un concours actif

à la fondation du village naissant, est à la fois une place de guerre

et un port de commerce très actif qui envoie de nombreux bateaux à la

grande pêche en Islande et à Terre-Neuve. Entre la mer, la Rance et son

propre port, la ville occupe une île allongée entièrement entourée par

de hauts remparts élevés au XVIe siècle et qui forment une curieuse

promenade. La partie la plus considérable de cette fortification est

le château situé à l'entrée de la ville, avec la grosse tour de

Quiquengrogne construite par les ordres de la duchesse Anne malgré les

récriminations de l'évêque Guillaume Briçonnet. Les monuments de la

ville sont l'église Saint-Vincent, ancienne cathédrale du XIIe siècle

avec une tour centrale du XVe, achevée seulement en 1859, puis l'église

Saint-Sauveur, l'Hôtel de Ville moderne et le Musée. Derrière l'Hôtel de

Ville, entre la rue Saint-Benoît et la rue Danycan, au point culminant

du rocher malouin, se trouve la chapelle de Saint-Aaron qui marque,

dit-on, l'emplacement où cet anachorète aurait été inhumé au VIe siècle.

Autour de la ville, à une certaine distance en mer, se trouvent de

nombreux écueils fortifiés, tels que le fort National, les batteries de

l'île Cézembre, le fort Harbour, le Petit et le Grand-Bey, ce dernier

contenant le tombeau de Chateaubriand. Saint-Malo, qui remplace la ville

épiscopale d'Aleth, a quelque peu perdu de sa prospérité passée; c'est

surtout au XVIIe siècle que son port fut le plus florissant, en raison

de ses relations avec le Nouveau-Monde. Un marin malouin, Jacques

Cartier, découvrit le Canada, et la Compagnie des Indes Orientales fut

fondée à Saint-Malo. Les guerres avec l'Angleterre donnèrent l'occasion

aux corsaires de Saint-Malo de s'enrichir aux dépens du commerce

anglais: Tout en demeurant un port actif, le douzième de France par son

importance, et gardant le décor de sa situation pittoresque ainsi que le

caractère de ses vieilles rues enserrées dans leurs remparts de granit,

Saint-Malo est devenu le centre balnéaire le plus considérable du

littoral, car ses beaux paysages, ses grèves de sable, attirent de très

nombreux touristes.

Après avoir fait le tour de Saint-Malo, la flottille d'aéros passa

au-dessus de Saint-Servan qui n'en est séparé que par le port. Les

aviateurs examinèrent d'un regard curieux l'église paroissiale de style

gréco-romain, et, sur les deux caps s'élevant dans la Rance, la tour

Solidor bâtie en 1384 par le duc de Bretagne Jean IV, et qui porte

actuellement un sémaphore à son sommet. La Tour-Miranne, qui tenait

la tête de la caravane, se lança alors au-dessus de l'embouchure de

la Rance qu'il traversa en deux minutes et, suivi de ses compagnons,

traversa Dinard, la station balnéaire chère aux Anglais, pour virer

ensuite dans la direction du sud et suivre le cours de la rivière

jusqu'à Dinan.

Les bords de la Rance sont ravissants, et une excursion des plus

agréables est celle qui consiste à remonter la rivière à bord du bateau

à vapeur faisant le service entre les deux villes. Dominant la contrée

du haut de leurs rapides aéros, les touristes apercevaient un panorama

grandiose: le mont Dol à l'orient, avec le mont Saint-Michel à

l'horizon, au-dessous d'eux la Rance roulant ses flots azurés, puis

tout autour la plaine immense, les vallées, les bois, les prairies, les

champs fleuris des pommiers roses et des ajoncs d'or; puis, de loin

en loin, comme de petits tas de pierres disséminés au hasard, avec

de frêles aiguilles surmontant l'agglomération, des villages qui sont

Plouër, dont les filles ont le type très purement conservé des filles

d'Italie, Pleurtuit, La Hisse, Saint-Jouan-des-Guérets, avec leurs

clochers.

La rivière décrit des courbes accentuées, traverse le lac Saint-Suliac,

large de 2 kilomètres et bordé de rochers escarpés, passe devant les

chantiers de construction de la Landriais, et se perd un instant dans

la grande nappe d'eau de Mordrenc, où sont le port Saint-Jean et le port

Saint-Hubert. Elle traverse ensuite un site enchanteur au Chêne-Vert

où se dresse la façade d'un château gothique moderne, et sous le

beau viaduc de Lessart qui soutient la voie ferrée reliant Dinan à la

Gouesnière et Saint-Malo.

Apercevant au delà de Dinan des prairies convenant pour un atterrissage,

le président de l'_Aéro-tourist_ donna un coup de gouvernail de

profondeur pour escalader à une hauteur rassurante le viaduc de

Lanvallay qui relie l'un à l'autre par-dessus la vallée les deux coteaux

de la Rance. Il coupa ensuite l'allumage, une fois ce passage difficile

franchi, et vint descendre avec une aisance et une sûreté de manoeuvre

étonnantes à l'endroit même qu'il avait visé. Cinq minutes plus tard,

tous ses compagnons ayant imité son exemple s'abattaient mollement dans

l'herbe humide. L'étape du jour était terminée, on était à Dinan et il

n'était que quatre heures à peine.

Dinan, ville de dix mille habitants, chef-lieu d'arrondissement des

Côtes-du-Nord, est restée malgré ses embellissements, la ville de

Duguesclin, a écrit Ardouin-Dumazet, car elle a gardé les édifices,

les habitations particulières et maisons à encorbellement du temps.

En créant des promenades et des jardins, en transformant ses douves

en allées ombreuses, en jetant un superbe viaduc sur la vallée, elle a

gardé assez de souvenirs du passé pour attirer le visiteur. Le charme

de cette petite ville est pénétrant, avec ses rues montueuses bordées

de fantastiques maisons déjetées, avec ses églises qui virent

Duguesclin--l'une d'elles renferme le coeur du héros--et ses terrasses

ombreuses qui dominent la rivière.

Les remparts, datant des XIIIe et XIVe siècles, étaient défendus par

vingt-quatre tours, dont une quinzaine subsistent. Ils sont percés de

trois portes: celle du Jerzual, de Saint-Malo et de Saint-Louis. Au sud,

le château de la reine Anne, ou donjon, fait saillie sur l'enceinte.

Construit par les ducs de Bretagne en 1382, il fut longtemps utilisé

comme prison. C'est une énorme masse qu'un ravelin isole de la ville. Un

pont de trois arches traversant deux profonds fossés conduit au portail

et à la première cour. Sur la gauche, se trouvent le corps de garde et

la courtine conduisant à la tour de Coëtquen, une des plus fortes de

l'enceinte féodale de la ville. Cette belle tour contient une salle

remarquable par son architecture. Pour pénétrer dans le château

proprement dit, il faut franchir un second pont d'une seule arche.

A peu près au milieu de la ville se trouve la Tour de l'Horloge qui

a été édifiée à la fin du XVe siècle. C'est une tour carrée surmontée

d'une pyramide aussi aiguë que le clocher de pierre ajouré de la

cathédrale de Saint Malo, et du haut de laquelle on jouit d'une vue

splendide. Les rues avoisinant ce monument sont des plus curieuses

à voir avec leurs vieilles masures aux toits surplombants. La plus

intéressante est celle du Jerzual, qui aboutit à la porte de ce

nom. C'est un coin des plus pittoresques de Dinan, en raison des

constructions antiques qui la bordent et de sa pente accentuée. La

porte, qui s'ouvre dans une tour, est de style roman à l'intérieur et

gothique à l'extérieur.

Les églises intéressantes de Dinan sont Saint-Sauveur et Saint-Malo,

cette dernière du XVe siècle, sauf la nef qui a été reconstruite il y a

trente ans. On remarque à l'intérieur un bénitier de pierre soutenu

par le diable, dont l'expression est saisissante, la chaire, et le banc

d'oeuvre d'un travail très fouillé, dans le pourtour du choeur, un grand

tableau moderne, puis le maître-autel, digne d'attention, que surmonte

la statue du patron de l'église et qui est orné d'un bas-relief par

Savary, représentant la légende du saint.

[Illustration: Cliché des Monuments historiques. DINAN.--Ancien château

servant aujourd'hui de prison.]

Le secrétaire général de l'_Aéro-tourist-club_ n'avait pas manqué de

narrer à ses voisins l'histoire succincte de la ville. Il rappela que

Dinan, d'origine féodale, eut, depuis le Xe siècle jusqu'en 1225, des

seigneurs particuliers, auxquels succédèrent les ducs de Bretagne

qui firent de Dinan une des places les plus fortes de leurs états. La

fidélité des habitants à la cause de Charles de Blois, durant la guerre

de succession, leur attira deux sièges meurtriers, l'un en 1344 par

Thomas d'Ageworth, l'autre en 1359 par le duc de Lancastre. La première

fois, la ville, prise, fut pillée et brûlée; la seconde, elle fut

secourue à temps par Du Guesclin qui provoqua en combat singulier un

chevalier anglais, Thomas de Cantorbéry, le vainquit, et, en vertu des

conditions du combat, obligea les assiégeants à se retirer. En 1598,

un coup de main hardi, tenté contre le château par le gouverneur de

Saint-Malo, Henri de Coëtquen, valut a Henri IV la possession de Dinan,

à laquelle le roi attachait la plus grande importance. De 1634 à

1727, les États de la Bretagne siégèrent huit fois à Dinan. C'est à

l'intérieur du château que, protégé par ses épaisses murailles, Olivier

de Clisson se reposait, vers 1372, des ravages qu'il exerçait au nom du

roi de France dans la ville et dans le pays voisin. En 1488, le

vicomte de Rohan, commandant une partie de l'armée de Charles VIII, s'y

installa, après avoir conquis la place qu'habita, en 1507, la duchesse

Anne de Bretagne. C'est également dans le château de Dinan que le duc de

Mercoeur vint, pendant les guerres de la Ligue, se renfermer à diverses

reprises pour mûrir ses projets, et c'est dans ses salles que furent

entassés, en 1778, plus de 2,000 prisonniers anglais, ce qui engendra

une peste blanche qui décima la ville. Enfin c'est encore dans cet

édifice devenu prison que fut enfermé en 1797 un individu qui avait pris

le nom de comte d'Egmont et se disait le fils de Louis XVI.

Médouville se tut, et Bourdon put achever à son tour le récit qu'il

faisait à ses collègues, Lhier et Médrival, des procédés de pêche aux

huîtres appliqués dans la baie de Cancale, que les aéroplanes avaient

traversée durant l'après-midi. Il expliquait comment la grande pêche

ne s'effectuait qu'une seule fois par an, dans la deuxième quinzaine

d'avril, et sous la surveillance d'un navire de l'État. Ce jour-là,

c'est la vraie fête nationale de Cancale et de la Houle, et on la

désigne sous le nom de _Caravane_. Au jour indiqué, 500 bateaux de pêche

prennent dans le port leur place de bataille et, au signal convenu (deux

drapeaux tricolores hissés à la _Fenêtre_, rocher en face du calvaire),

prennent le large, suivis par le navire de l'Etat et par quatre bateaux

jurés. Arrivé à l'endroit fixé pour la pêche, le navire de l'État tire,

comme signal, un coup de canon. Aussitôt, comme électrisés par une

même étincelle, les marins hissent leurs voiles, lancent leurs dragues

(triangles en fer avec filets), et détachant les huîtres du fond, les

ramènent dans leurs bateaux avec des treuils. Les huîtres qui n'ont pas

la dimension réglementaire sont rejetées à la mer.

La pêche dure de sept à huit heures, suivant le temps. La fin de la

pêche est annoncée par un second coup de canon, et immédiatement le

bateau juré hisse, à la place du drapeau tricolore, un drapeau blanc

et rouge, signal de la clôture. Les bateaux, escortés par le navire

de l'État et les quatre bateaux jurés, reviennent, alors à Cancale et

prennent position dans le port, pour procéder au débarquement de leurs

huîtres.

Chaque patron les met en tas et, pour éviter les erreurs, marque son lot

d'une planchette portant le nom et le numéro de son bateau. Si la mer

monte, on recouvre les huîtres d'un filet, puis, à marée basse, on

revient procéder au triage. Ces opérations terminées, le port se

couvre d'une nuée de femmes et d'enfants qui viennent _rébiner_,

c'est-à-dire glaner les huîtres oubliées. Quant aux dragues, pour éviter

toute pêche de contrebande, elles sont mises sous clé jusqu'à l'année

suivante.

Les bancs de Cancale s'appauvrissent. En 1874 la pêche totale était de

25 millions de mollusques, en 1890, de 6 millions seulement; le prix

s'abaisse aussi par suite de l'invasion grandissante de l'huître

portugaise à Paris. A Cancale l'huître est vendue 1 franc le cent; avec

transport, elle revient, à Paris, à 1 fr. 45; on la revend 2 fr. 50.

Les huîtres draguées aux grandes marées sont versées dans les parcs; en

deux ans, elles obtiennent la dimension voulue. On a ajouté aux bancs,

dont la pêche était insuffisante, des «étalages», sortes de ruches

en bois où l'on recueille le naissain, que l'on place sur des claies

jusqu'à ce que les mollusques aient atteint la taille comestible.

Le tour de France en aéroplane · 第 45 / 85 题