LA NORMANDIE A VOL D'OISEAU

UN ENTREFILET DE «L'AÉRO-SPORT».--LA VALLÉE DE LA SEINE EN

DIRIGEABLE.--AÉROPLANES ET AÉRONAT.--TRAVERSÉE DE L'ESTUAIRE DE

LA SEINE.--AU REVOIR, RÉVILIOD!--LES MONUMENTS HISTORIQUES DE LA

NORMANDIE.--CAEN.--SAINT-LÔ.--AVRANCHES.--HISTOIRE DU MONT SAINT-MICHEL.

En homme que n'effraie nulle superstition, le _Petit Biscuitier_

n'avait pas hésité à entamer ses pérégrinations en ballon dirigeable,

un vendredi, et le choix de ce jour prétendu néfaste ne lui avait été en

somme nullement défavorable, puisqu'il avait parcouru plus de deux

cents lieues en trois jours sans le moindre incident. Toutefois, ce qui

l'avait incité à fausser compagnie à ses hôtes et à les laisser rentrer

dans leur manoir bourguignon tandis qu'il se hâtait, de son côté,

de regagner le parc d'aérostation d'Écancourt, c'était simplement

un entrefilet qu'il avait lu à Tours, dans le journal l'_Aéro-Sport_

pendant qu'il se rendait au bureau du télégraphe lancer sa dépêche.

Cet entrefilet était court: il annonçait simplement, suivant le cliché

ordinaire: _De notre correspondant, par fil spécial_, que la flottille

d'aéroplanes de la société l'_Aéro-tourist-club_ venait de prendre son

vol du champ d'aviation d'Aérovilla, mais que le président de cette

Société, le jeune marquis de La Tour-Miranne, victime d'une panne

subite, s'était trouvé dans l'impossibilité d'accompagner ses amis.

Le haineux partisan des aérostats s'était frotté les mains sans le

moindre remords.

--Allons! monologua-t-il, la mine a joué, et le Charlot a tenu sa

promesse. J'aurai sans aucun doute sa visite demain matin. Il me faut

donc revenir à Paris au plus vite si je veux avoir des détails.

Les journaux du matin donnaient tous le compte rendu détaillé de la

manifestation d'Aérovilla, et ils annonçaient comment le promoteur de

la jeune Société était parvenu à s'élever quand même dans les airs pour

essayer de rejoindre ses collègues. Dans les organes les mieux informés,

on ajoutait en _Dernière Heure_ que M. de La Tour-Miranne avait franchi

sans incident l'étape Paris-Amiens et que les touristes avaient reçu le

meilleur accueil dans la cité picarde. La nouvelle stupéfia le _Petit

Biscuitier_ qui escomptait un tout autre dénouement.

--Enfin, Charlot va venir et il m'expliquera ce qui s'est passé!

songeat-il.

Mais le mécanicien, déconfit de l'insuccès de sa tentative, n'ayant

d'ailleurs aucune somme à réclamer de ceux qui l'avaient poussé à

l'accomplir, se tint coi et se garda bien de montrer son triste individu

à l'hôtel Réviliod. Il n'était pas d'ailleurs, sans inquiétude, car le

constructeur Martin Landoux avait hautement annoncé son intention de

déposer une plainte au Parquet afin de faire ouvrir une enquête serrée

et découvrir la main criminelle ayant détruit les organes de l'appareil

du marquis de La Tour-Miranne, dans le but évident de lui faire manquer

son départ.

Claude Réviliod attendit deux jours la visite de son complice, mais

celui-ci s'abstint de paraître, afin de détourner les soupçons qui

pouvaient se porter sur sa personne. Il affectait un zèle exagéré, à

l'atelier de Levallois qu'il avait réintégré, une fois la flottille des

aéros envolée, masquant sous une feinte bonne humeur son dépit d'avoir

manqué l'occasion d'une fructueuse affaire et perdu tout droit à la

prime promise.

Lorsque l'aéro-yachtman se fut convaincu qu'il ne saurait pas ce qui

s'était passé ni en raison de quelles circonstances son projet avait

échoué, il conçut une vive irritation contre son maladroit complice, en

même temps qu'une réelle humiliation, en constatant par la lecture des

journaux que le «Tour de France en aéroplane» qu'il avait tant

raillé, s'effectuait dans de bonnes conditions sous la direction de La

Tour-Miranne, ayant pour second le constructeur Martin Landoux.

Bientôt il n'y put plus tenir, et il voulut montrer à son tour ce dont

il était capable avec son yacht aérien. Un de ses amis, le grand Godeau,

qui faisait édifier une villa à Saint-Jouin au bord de la Manche, le

talonnait depuis des mois pour l'accompagner à bord de son dirigeable,

Réviliod finit par céder à ses sollicitations et lui déclara:

--Nous partirons demain, à neuf heures du matin, et je te conduirai

à Saint-Jouin, que je quitterai dimanche pour gagner Trouville où

plusieurs de nos amis m'attendent. J'y séjournerai quelque temps et

ensuite j'ai l'intention de gagner Biarritz par étapes.

--Mâtin, ce sera un beau voyage. Il y a plus de deux cents lieues,

jusque-là! remarqua Godeau.

--En attendant, tâche d'être à l'heure au parc, si tu veux que je

t'emmène!...

--Sois tranquille, je n'y manquerai pas, je serai exact!...

En effet, dès huit heures précises, l'invité du partisan de

l'aéronautique fit son apparition au hangar.

L'aéronaute Neffodor et son aide Gélinier s'empressaient autour de

l'appareil, qui avait été regonflé et revu dans ses moindres parties

après sa première excursion en Bourgogne et en Touraine.

--L'ami Réviliod n'est pas encore arrivé? demanda-t-il aux deux marins

de l'atmosphère.

--Ma foi, nous n'avons pas encore aperçu le patron, ce matin, répliqua

le pilote. Il n'est pas si matinal que cela.

Le nouvel arrivant examina avec attention l'aéronat immobile et qui

remplissait presque complètement la vaste construction de charpente,

tout en hochant la tête d'un air connaisseur.

--C'est un beau travail, murmura-t-il, tout est vraiment bien compris.

A ce moment, le bruit caractéristique d'une automobile arrivant à toute

allure se fit entendre à quelque distance; ce bruit cessa brusquement et

le _Petit Biscuitier_ pénétra en coup de vent dans le hangar.

--Te voilà, Godeau, dit-il, c'est bien. Bonjour, Neffodor, tout est-il

prêt, pouvons-nous partir?...

L'aéronaute répéta sa phrase habituelle:

--Oui, monsieur, tout est paré, nous sommes à vos ordres.

--Quel est le temps ce matin?...

--Petite brise de l'est de trois mètres à la seconde. Le baromètre n'a

pas bougé.

--Bon, nous allons dans l'ouest, le vent nous aidera. Il faudra faire

escale à proximité d'une petite ville aux approches de midi. Pourvu que

nous soyons ce soir au Havre, c'est tout ce que je désire.

--On tâchera de vous contenter, monsieur Réviliod.

Les manoeuvres ordinaires précédant l'ascension furent prestement

exécutées, et, à neuf heures moins cinq minutes du matin, l'aéronat

abandonnait la pelouse sur laquelle son équilibrage avait été effectué,

s'élevant doucement dans un ciel radieux à peine parsemé de quelques

légers cumulus.

Pendant toute la matinée il descendit à petite allure le cours de la

Seine qu'il abandonna à Gaillon pour se diriger en plein occident, vers

le Neubourg. A onze heures et demie, le pilote, profitant de ce que le

vent était tombé et que les guideropes traînaient depuis un instant,

atterrit à proximité des bâtiments d'une distillerie dépendant de la

ville de Brionne, et les passagers quittèrent la nacelle.

Ils ne furent de retour qu'à trois heures, ayant tenu à visiter les

ruines d'un vieux donjon roman qu'ils avaient aperçu en sortant de

table. L'aéronat reprit son vol en suivant le cours de la Risle; à

quatre heures, il passait à trois cents mètres de hauteur au-dessus de

Pont-Audemer, ville très commerçante, de près de six mille âmes, et à

cinq heures vingt minutes au-dessus de Lillebonne après avoir franchi la

Seine en amont de Quillebeuf. Virant alors à l'ouest pour retrouver le

courant qui déjà lui avait été favorable le matin et économiser ainsi la

puissance motrice, le pilote prit la direction du Havre où l'on arriva à

six heures.

Après avoir évolué quelques minutes au-dessus de la ville, depuis la

gare jusqu'aux jetées, en passant au-dessus du bassin de l'Eure où

plusieurs transatlantiques étaient amarrés, et de l'avant-port, puis

de l'hôtel Frascati à l'Hôpital, près duquel s'élance le funiculaire

escaladant la côte d'Ingouville, le dirigeable remonta vers le nord pour

gagner Saint-Jouin, point terminus de son parcours de la journée.

En arrivant sur les hauteurs couronnant la grande cité maritime, non

loin des phares de la Hève, l'aéronaute, dont la vue était perçante,

distingua un objet dont la forme caractéristique le fit tressaillir. Il

appela l'attention de son armateur sur cet objet qui ressemblait à un

oiseau blanc posé sur le sol, et qui demeurait immobile.

--Un aéroplane, dit-il simplement.

Toujours maître de ses sensations, le _Petit Biscuitier_ ne broncha pas.

--Ah! ah! répondit-il d'un ton qu'il s'efforça de rendre indifférent, un

aéroplane! Sans doute quelque amateur qui s'entraîne sur les bords de la

grande bleue, pour essayer de recommencer l'exploit de Blériot.

Et mentalement, l'aéro-yachtman songea:

--Ce sont «eux», les touristes en aéroplane. Nous allons rire!...

On ne tarda pas à apercevoir la petite agglomération de maisons

constituant le village de Saint-Jouin. Des matelots, les yeux

écarquillés, regardaient le ballon arriver sur eux; l'aéronaute leur

lança les cordes de retenue, et se fit conduire dans une espèce de ravin

qu'il avait aperçu de loin et où l'appareil se trouva complètement à

l'abri du vent de mer.

Réviliod avait compté se rendre dès le lendemain à Trouville-Deauville à

bord de son yacht aérien, mais il en fut empêché par le temps. Il avait

plu durant une partie de la nuit, et pendant toute la journée du samedi

il tomba encore de violentes averses accompagnées de coups de vent. On

ne pouvait songer à sortir, et il fut heureux que le pilote eût

trouvé le ravin pour abriter l'aéronat contre le vent du sud-ouest qui

soufflait en rafales. Mais ce qui consola en partie l'aéronaute amateur,

fut que ce mauvais temps empêchait également ses rivaux, les aviateurs,

de continuer leur voyage.

Le dimanche matin, l'état de l'atmosphère parut s'améliorer. Il tomba

encore quelques averses, entre lesquelles le soleil brillait, mais, ce

qui fut plus heureux, c'est que le vent se calmait, en même temps que la

mer, fort houleuse depuis deux jours, s'apaisait.

La Tour-Miranne, flanqué de ses deux inévitables amis, Médouville et

Outremécourt, était monté une fois de plus à la Hève pour examiner le

temps. Il avisa l'un des gardiens des phares électriques et, entrant en

conversation, il lui demanda son avis sur le temps probable. Avec les

formes dubitatives chères aux normands, le brave homme assura que le

temps allait se remettre au beau et que l'après-midi serait belle.

--Allons, tant mieux, soupira le _Père Tranquille_, nous allons pouvoir

ordonner le branle-bas et tenter la traversée de la baie de Seine.

L'annonce de la reprise du voyage fut saluée d'une joyeuse acclamation

par tous les clubmen qui se hâtèrent d'accourir à Sainte-Adresse où les

appareils avaient été garés à l'intérieur de toutes les granges

vides que l'on avait pu trouver. Dès la veille, les deux mécaniciens

accompagnant la caravane avaient fait le plein des réservoirs et exécuté

les menues réparations reconnues utiles. C'était la «Demoiselle» de

Médrival qui leur avait donné le plus de besogne, car, au cours d'une

fausse manoeuvre, celui-ci avait faussé une aile et à moitié démoli son

gouvernail équilibreur, et il avait dû terminer son étape par le chemin

de fer depuis Lillebonne. Enfin tout avait été remis en état, et les

treize aéroplanes purent être amenés sur la falaise, d'où ils devaient

s'élancer vers Trouville, et de là sans interruption jusqu'à Caen.

--Nous avons dix-huit kilomètres à parcourir au-dessus de la mer,

annonça le président. Bien que les fonds ne soient pas supérieurs à dix

mètres, il y a là cependant de quoi se noyer si par malheur l'un de

nous tombait à l'eau à la suite d'une panne de moteur toujours possible

malheureusement. C'est pourquoi je vous engage, mes chers amis, à

remplir d'air les flotteurs de soie imperméable roulés à la partie

inférieure des châssis; cette précaution évitera tout danger de

naufrage.

Les mécaniciens s'empressèrent d'obéir à la recommandation du chef de

l'expédition et les flotteurs en question, dont la contenance totale

était de cinq cents litres par appareil, furent gonflés. Les touristes

allaient prendre place chacun à bord de son aéroplane respectif quand un

cri de joie échappa à La Tour-Miranne. Du milieu de la foule de marins,

de pêcheurs et de citadins du Havre qui faisaient cercle autour de la

flottille aérienne, venait de surgir un homme que le jeune sportsman

reconnut aussitôt.

--Martin Landoux!... s'écria-t-il. Comment, c'est vous?..

--Oui, me voilà, j'ai pris l'express ce matin pour venir vous retrouver

et effectuer avec vous la traversée--qui peut présenter quelque danger,

malgré tout--de l'estuaire de la Seine.

--Vraiment, je ne sais comment vous remercier!...

Le constructeur échangea de cordiales poignées de mains avec tous les

clubmen qui, heureux de revoir leur professeur, l'avaient aussitôt

entouré et le questionnaient sur son voyage à Paris, quand on entendit

le bruit caractéristique d'un moteur à pétrole et le frou-frou d'une

hélice aérienne. Tout le monde leva la tête, et un même cri d'étonnement

s'échappa des lèvres des aviateurs.

--Réviliod!...

C'était bien, en effet, le dirigeable monté par le _Petit Biscuitier_

et son ami Godeau qui venait de quitter son abri de Saint-Jouin et se

dirigeait vers Trouville-Deauville, où une équipe envoyée par Fruscou

devait l'attendre pour le ravitailler et établir son campement nocturne.

Il passa majestueusement à 200 mètres au-dessus de la tête des touristes

surpris, puis obliqua légèrement au sud-est pour traverser la ville du

Havre dans toute sa largeur et se faire admirer en passant par tous les

habitants de la grande cité, que le beau temps revenu avait dû inciter à

la promenade.

--Allons, à notre tour, en route!... prononça La Tour-Miranne en

prenant sa place habituelle dans son biplan, tandis que Martin Landoux

s'installait à côté de lui.

L'un après l'autre, les aéroplanes se décollèrent du sol et prirent

possession de l'atmosphère. Vingt minutes ne s'étaient pas écoulées, que

toute la flottille planait au-dessus de la mer. Elle passa à moins d'un

kilomètre des jetées du Havre, qui parurent noires de monde et franchit

les bancs dangereux d'Amfard puis du Ratier. A la hauteur de celui-ci,

en face de Villerville, les monoplans rattrapèrent le dirigeable qui

s'était constamment tenu à moins de 300 mètres de hauteur. Par bravade

et pour faire montre une fois de plus de sa hardiesse, le jeune Médrival

s'éleva soudain comme une hirondelle jusqu'à l'altitude où naviguait

l'aéronat, et, bien que celui-ci fendît l'air de toute la vitesse que

pouvait lui communiquer sa vaste hélice poussée par les soixante-dix

chevaux-vapeur de son moteur, le «plus lourd que l'air» traça autour

de lui plusieurs orbes de diamètre décroissant, et après avoir donné

au fanatique du «plus léger» cette démonstration de sa docilité de

manoeuvre, le monoplan s'éloigna avec une vitesse plus du double

supérieure à celle du monstre d'étoffe aux flancs gonflés d'hydrogène,

tandis que son conducteur poussait un cri de triomphe, ou plutôt un

hurlement diabolique que la surface liquide renvoya en écho vers la

voûte céleste.

[Illustration: TROUVILLE.--La Plage.]

Claude Réviliod était devenu vert de rage, et il tendit un poing,

heureusement impuissant, dans la direction de l'aéroplane qui n'était

déjà plus qu'un point à l'horizon. S'il avait pu, d'un geste, anéantir

toute la flottille, qui le narguait en le laissant en arrière ainsi

qu'un gros éléphant poussif, il eût fait ce geste avec bonheur. Malgré

la preuve que Médrival venait de lui administrer--à peu près comme

Guignol administre un coup de bâton sur la tête du gendarme--son

amour-propre froissé se refusait à admettre la supériorité éclatante,

visible aux yeux des plus prévenus, de l'aviation sur l'aérostation.

--J'aurai ma revanche!... grinça-t-il. Patience, rira bien qui rira le

dernier!...

Tandis que Neffodor manoeuvrait pour amener l'aéronat sur les pelouses

du champ de courses de Deauville où les ouvriers de l'Établissement

civil d'aérostation l'attendaient, les aviateurs suivant la côte,

avaient déjà laissé derrière eux la plus parisienne des plages: la

coquette et aristocratique Trouville, et maintenant délivrés du péril

toujours menaçant de la mer, ils volaient à 20 mètres au-dessus de

la terre ferme dans la direction des stations balnéaires de

Villers-sur-Mer, Houlgate, Beuzeval, Dives, Cabourg, et enfin

Rivabella-Ouistreham, au débouché du canal de Caen à la mer. La caravane

aérienne n'avait mis que vingt-deux minutes à franchir les 17 kilomètres

que mesure l'embouchure de la Seine, et, ce qu'il y avait de plus

remarquable, sans le moindre accident à aucune des unités dont elle se

composait. Une heure plus tard, elle arrivait à Caen et prenait terre

dans les prairies arrosées par l'Orne.

Laissant les aéros à la garde des deux mécaniciens, la troupe joyeuse se

dirigea à pied vers la cité renommée par ses tripes, et comme il était

à peine trois heures et demie du soir, les jeunes gens frétèrent des

voitures et visitèrent la ville qu'aucun d'eux ne connaissait.

--N'oubliez pas, mes chers amis, dit La Tour-Miranne à ses compagnons,

que nous aurons demain une journée très chargée.

--Combien de kilomètres?... interrogea brièvement Médriva.

--Nous avons deux étapes à faire si le temps le permet: Bayeux, Saint-Lô

et Coutances le matin, soit 90 kilomètres environ; Granville, Avranches

et Pontorson l'après-midi, 80.

--C'est-à-dire 170 kilomètres au total; cela pourra se faire en deux

heures, approuva le jeune clubman.

--Parlez pour vous, mon camarade; avec nos biplans, nous qui sommes plus

prudents, nous mettrons le double pour arriver sans avaries.

--Ah! vous autres biplanistes, vous êtes des traîne-la-patte, c'est

connu! répliqua irrévérencieusement le fanatique du monoplan.

[Illustration: CAEN.--Église Saint-Pierre.]

Les clubmen arrivaient en cet instant devant la Préfecture, sur la

façade de laquelle ils jetèrent un coup d'oeil; ils aperçurent ensuite

l'Hôtel de ville bâti en 1538, les églises Notre-Dame et Saint-Etienne,

le musée des Antiquaires de Normandie. Ils traversèrent ensuite la place

du Parc, au milieu de laquelle se dresse une statue de Louis XIV et

passèrent devant le Palais de Justice et le Palais des Facultés. Ils

arrivèrent alors au centre de la ville, et, après avoir donné un regard

à l'église Saint-Sauveur, à la Bourse, au Tribunal de Commerce et à

Saint-Pierre, dont la tour a été construite en 1308, ils parvinrent à

l'Abbaye-aux-Hommes, édifiée en 1066 par Guillaume le Conquérant qui y

a son tombeau, puis à l'Abbaye-aux-Femmes qui contient le tombeau de la

reine Mathilde. Médouville, ferré sur l'histoire de France, apprit à

ses voisins pendant la route, que la ville présentait déjà une grande

importance à l'époque de Guillaume le Conquérant qui en avait fait sa

résidence favorite. Philippe-Auguste s'étant rendu maître de la ville en

1204, Edouard III d'Angleterre la reprit et la livra au pillage en 1346,

et ce ne fut qu'en 1450 que Charles VII la réunit définitivement à la

couronne de France. La ville fut encore pillée par les huguenots un

siècle plus tard. La révolte dite des Pieds-Nus lui causa également un

tort considérable; la révocation de l'édit de Nantes porta un coup fatal

à son industrie, et les Girondins en firent leur quartier général

après le 2 juin 1793. Le secrétaire général termina sa dissertation

en rappelant que le chef-lieu du Calvados est très commerçant, qu'il

exporte des dentelles, du tulle, de la bonneterie, du linge damassé, du

bétail, des grains, des chevaux, et que Caen, où l'on trouve une Cour

d'appel, une Académie-université avec Facultés de droit, de lettres, de

sciences, de médecine et de pharmacie, une école normale d'instituteurs,

une école de dressage, des musées et de nombreuses sociétés savantes,

a donné le jour à une foule d'hommes illustres, parmi lesquels on peut

citer Malherbe, Boisrobert, Segrais, Malfilâtre, Jean Restout, Choron,

Aubert, Huet, évêque d'Avranches. Il fit encore remarquer que Élie de

Beaumont, le célèbre géologue, était né à Canou, village des environs.

Après avoir examiné les ruines des anciennes fortifications normandes

connues sous le nom de «Château», les aviateurs redescendirent en ville

en longeant le bassin à flot où débouche le canal maritime de Caen à la

mer, et ils revinrent, par les rues des Carmes et de l'Oratoire, à la

place de la République, où se trouvait situé l'hôtel dans lequel ils

comptaient demander l'hospitalité jusqu'au lendemain.

--Ainsi, dit pendant le repas le professeur Darmilly en s'adressant

à Médouville, nous allons passer demain à Bayeux, Saint-Lô et

Coutances?... Je vous serais obligé si vous vouliez avoir l'amabilité de

nous dire quelques mots au sujet de ces villes normandes.

--Volontiers! répliqua avec empressement l'interpellé, heureux de faire

partager sa science à un auditeur aussi bénévole; je vais vous dire ce

que je sais à leur égard. En ce qui concerne Bayeux je vous dirai donc

qu'elle fut l'ancienne capitale des _Baïocasses_, florissante du temps

des Romains mais qui fut prise au IIIe siècle par des pirates saxons qui

s'y établirent. Les descendants de ces Saxons se soumirent à Clovis qui

fit de leur territoire, le pays bessin, un comté.

Pendant longtemps le pays compris entre Bayeux et Isigny fut appelé la

_Petite Saxe_. En 1044 les Normands, repoussés de Paris, se jetèrent sur

Bayeux qu'ils prirent d'assaut et dont ils firent une ville normande.

Au Xe siècle, l'idiome et les moeurs des habitants étaient encore

scandinaves. Guillaume le Conquérant soumit, non sans peine, les barons

du pays bessin. Après lui, Robert Courteheuse s'enferma dans le château

de Bayeux que le roi Henri d'Angleterre assiégea et livra aux flammes,

l'année 1105. La ville se rendit, peu de temps après la défaite des

Anglais à Formigny, en 1450, et devint française. Voilà pour l'histoire.

En fait d'édifices, j'ajouterai que Bayeux possède une chapelle du

séminaire, qui est un monument historique du XIIe siècle, et une

cathédrale gothique dont le choeur est admirable. On fabrique à Bayeux

des porcelaines, du papier et des dentelles, et le commerce porte sur

les volailles, les bestiaux et le beurre...

--Puisque vous êtes si admirablement documenté sur Bayeux, mon cousin,

interrompit Mme Lhier, voudriez-vous nous dire un mot de la fameuse

tapisserie qui a illustré cette ville?...

--Mais on ne fait pas de tapisserie à Bayeux, se récria l'orateur

effaré. Vous confondez avec Beauvais ou Aubusson...

[Illustration: Tapisserie de Bayeux.]

--Je vous demande pardon, fit la jeune femme au milieu des rires de

l'assistance amusée, c'est bien à Bayeux qu'il existe une tapisserie

fameuse...

--Ah! j'y suis maintenant! s'exclama le secrétaire de l'_Aéro-tourist_.

Vous voulez parler de la tapisserie brodée à l'aiguille par la reine

Mathilde et qui est conservée à la bibliothèque!...

--En effet!

--Oui, j'avais omis de parler de cette pièce, oeuvre de la femme de

Guillaume le Conquérant, et qui présente un réel intérêt historique

parce qu'elle représente l'histoire de la conquête de l'Angleterre, de

la visite de Harold à la cour normande jusqu'à la mort de ce prince sur

le champ de bataille d'Hastings. Cette tapisserie, brodée sur une toile

de lin avec des laines de huit couleurs différentes, est divisée en

cinquante-cinq parties dont chaque sujet est indiqué par une inscription

latine; sa longueur atteint 74 mètres sur une largeur de cinquante

centimètres.

--C'est bien cela. Je vois que vous avez une bonne mémoire, mon cousin.

--Et Saint-Lô, parlez-nous maintenant de Saint-Lô, fit le jeune Médrival

malicieusement.

--Saint-Lô, _Briovera_ ou _Sanctus Laudus_, reprit Médouville sans se

faire prier, est le chef-lieu du département de la Manche. Il est

situé sur une éminence qui domine la rive droite de la Vire. Appelée

à l'origine _Bourg l'Abbé_, la ville reçut son nom de Saint-Laud ou

Saint-Lô, évêque de Coutances, qui y avait fondé une église. Fortifiée

au début par Charlemagne, et rasée plus tard par Rollon, elle fut

rétablie en 1096 par Henri, fils de Guillaume le Conquérant. Les

monuments les plus remarquables de Saint-Lô sont l'église Notre-Dame,

ancienne cathédrale du XVe siècle, que surmontent deux flèches

élégantes, et l'église Sainte-Croix, du XIe siècle, qui fut jadis

considérée comme le monument le plus complet de l'architecture saxonne;

mais elle a été rebâtie en 1860.

--Très bien, René, gouailla à son tour André Lhier. Et Coutances?

--Coutances, sept mille habitants, siège d'un évêché, continua

imperturbablement l'infatigable parleur, est une ancienne cité celtique

qui doit son nom, ainsi que du reste le pays du Cotentin dont elle est

le centre, à l'empereur romain Constance Chlore qui l'agrandit et la

fortifia. On y aperçoit de nombreux monuments du moyen âge, les églises

Saint-Nicolas, du XIVe siècle, Saint-Pierre du XVeme, et les ruines

d'un aqueduc bâti vers 1250, mais son édifice le plus remarquable est

évidemment sa magnifique cathédrale, élevée dans la seconde moitié

du XIIIe siècle, et dont la façade possède deux flèches très aiguës

surmontées, à plus de 80 mètres de haut, d'une croix sur laquelle, entre

parenthèses, il y a un quart de siècle environ, un aéronaute de mes

amis, qui exécutait une ascension à Coutances le jour de la Fête

nationale du 14 juillet, trouva le moyen de venir crever son ballon.

On peut admirer également la lanterne octogonale nommée le Plomb, qui

surmonte la croisée du transept dans cette cathédrale. Coutances-possède

encore un grand jardin botanique, une bibliothèque publique, un grand

séminaire, un...

--Arrête-toi, mon bon ami, tu vas t'époumonner!... interrompit

narquoisement Lhier.

--Que cela ne t'inquiète pas. Je veux encore vous parler d'Avranches.

L'ancienne _Ingena Abrincae_, située à 50 kilomètres de Saint-Lô, entre

les petits fleuves côtiers la Sée et la Sélune, a une histoire assez

intéressante. C'était, à l'époque romaine, une station militaire

importante....

--Arrives-en à l'an mille, je t'en prie, implora l'interrupteur.

[Illustration: COUTANCES.--Vue générale.]

--Je veux bien. En 1141, Geoffroy Plantagenet s'empara d'Avranches sans

coup férir. Un peu plus tard, Henri II d'Angleterre y fit, suivant

la tradition, sur la pierre dite _de Henri II_, seul reste de la

cathédrale, amende honorable du meurtre de Thomas Becket en présence des

légats du pape. En 1203, Avranches fut prise par Guy de Thouars qui rasa

ses fortifications, d'ailleurs rétablies peu après, ce qui empêcha, en

1346, les Anglais de brûler autre chose que les faubourgs situés hors

la ville. Quelque temps après, Avranches et le Cotentin furent cédés

à Charles le Mauvais, roi de Navarre. Française de 1404 à 1418, puis

anglaise, puis reconquise par le connétable de Richemont en 1438,

Avranches fut encore dévastée par les calvinistes en 1562. Elle refusa

en 1589 de reconnaître Henri IV comme roi de France et ne se rendit

qu'en 1591 après une résistance longue et acharnée. Ce fut en 1639 le

centre de réunion des Va-nu-pieds, soulevés contre la royauté par les

exactions de la gabelle. Depuis lors, l'histoire d'Avranches se confond

avec l'histoire de France proprement dite....

--Et j'en suis enchanté! conclut, en étouffant un bâillement, le

marchand de produits alimentaires, sans quoi nous en avions pour jusqu'à

minuit avec l'histoire des villes de la Normandie. Pour ma part, je te

déclare, mon cher René, que je suis plus pressé, pour l'instant, d'aller

trouver mon lit, que d'apprendre en quelle année Avranches a pu être

reprise par les Français sur les Anglais.

--Tu n'es qu'un sauvage, tiens! Va te coucher!... grommela Médouville en

se levant, ce qui donna aux excursionnistes le motif de lever la séance.

Les deux étapes prévues pour le lundi 13 juin furent franchies sans

incident notable par les treize équipages aériens volant de conserve.

Partie à huit heures et demie du matin des prairies de l'Orne, la

caravane arrivait à Saint-Lô, une heure un quart plus tard, après avoir

passé au-dessus des bourgs de Tilly et de Balleroy, choisis comme points

de repères le long de la route. Les aéroplanes atterrirent à l'abri d'un

haut rideau de peupliers, dans un champ dépendant de la commune de la

Luzerne, à moins de deux kilomètres du chef-lieu de la Manche, que

les jeunes gens les plus alertes s'empressèrent d'aller visiter, pour

vérifier l'exactitude de ce que leur en avait appris la veille leur

secrétaire général.

A onze heures et demie, les promeneurs étaient de retour et l'escale

prenait fin. La troupe tout entière prenait son vol pour s'abattre à

midi aux portes de Coutances, dont les deux tours aiguës, visibles à

plus de huit lieues à la ronde, avaient guidé les pilotes.

Le temps continuant à se montrer propice, la flottille abandonna

Coutances à trois heures et demie en se dirigeant vers Granville.

Mais, en arrivant à la hauteur de Bricqueville-sur-Mer, un vent d'ouest

impétueux chassa les aéros vers l'intérieur des terres. On ne put donc

apercevoir la ville et le rocher de Bellevue qu'à l'aide des jumelles.

La caravane passa entre la Haye-Pesnel et Sartilly et arriva à Avranches

où elle fit une escale d'une heure. A cinq heures et demie, les

touristes prirent terre, pour la dernière fois de la journée, à

Pontorson, où ils entrèrent par une pluie battante.

--Bon, voilà qu'il pleut de nouveau!... s'exclama Médrival fort

contrarié. Nous n'allons pas pouvoir voler demain, si cela continue!

--Espérons que cela ne durera pas, lui répondit La Tour-Miranne

conciliant. Nous ne devons d'ailleurs repartir qu'après déjeuner, et

le parcours n'est pas très étendu. Nous devons faire le tour de la

presqu'île du Groin, de Cancale à Saint-Malo, et nous descendrons le

cours de la Rance de Dinard à Dinan, le tout représente à peine 70

kilomètres.

--Et demain matin, questionna Mlle Geneviève Outremécourt, que

faisons-nous? quel est le programme?

--Demain, mademoiselle, nous visitons la merveille: Saint-Michel au

péril de la mer. Nous partirons en break à sept heures du matin pour

être revenus à midi à Pontorson.

Après le dîner, Médouville, sur la demande qui lui en fut adressée

par ses compagnons, rappela l'histoire du mont Saint-Michel, et alla

jusqu'au bout, sans se laisser démonter par les réflexions ironiques de

son cousin Lhier qui se faisait un malin plaisir de le taquiner.

--Il paraît certain, commença le jeune homme, que, depuis les temps les

plus reculés, le cône granitique de 122 mètres de hauteur qui constitue

la base du Mont Saint-Michel, a été surmonté d'un temple et d'une

forteresse. Les Gaulois y possédaient un collège de druidesses qui

rendaient des oracles. Les Romains, maîtres des Gaules, ayant aboli le

culte de Teutatès, élevèrent un temple à Jupiter sur le mont qui prit

alors le nom de _Mons Jovis_, d'où Mont-Jou. Devenus chrétiens, les

Francs élevèrent sur le versant méridional du rocher consacré à

Jupiter, deux oratoires sous l'invocation de saint Etienne et de saint

Symphorien. Le Mont-Jou prit alors le nom de _Mons Tumbae_ (ou Mont de

la Tombe), _tumba_ étant pris ici dans le sens de _tumulus_, colline, et

le rocher voisin s'appelait _tumbella_, petite tombe ou _Mont Belenus_,

d'où on a fait Tombelaine. Des ermites ayant pareillement bâti des

cellules en ce dernier endroit, les deux monts formèrent plus tard

une seule communauté, l'abbaye mérovingienne de Mandane qu'on appela

_Monasterium ad duas Tumbas_ (le monastère des deux Tombes).

C'est sans doute à la submersion graduelle de la forêt de Scissy qu'il

faut attribuer cette tendance des ermites à aller s'établir, soit au

Mont-Bélène, soit au Mont-Tombe, et à se fixer définitivement sur ce

dernier mont, plus considérable que le premier comme hauteur, et plus

abordable.

En 708, saint Aubert, douzième évêque d'Avranches, qui se retirait

fréquemment au Mont-Tombe pour s'y livrer à la prière et à la

méditation, y fit jeter les fondements d'une modeste chapelle en forme

de grotte, dédiée à l'archange saint Michel. Depuis cette époque, le

Mont-Tombe ne fut plus connu que sous le nom de Mont Saint-Michel.

Saint Aubert remplaça les ermites de l'abbaye de Mandane par douze

chanoines, et détacha de son propre patrimoine les villages d'Huysnes

et de Genest, pour les ériger en dotation de la nouvelle communauté. Le

bruit s'étant répandu que des miracles se produisaient en cet endroit,

les pèlerins y accoururent en foule, apportant aux chanoines leurs

offrandes, qui servirent à développer les constructions de l'abbaye. Les

monarques ne dédaignèrent pas de suivre la foule, et le Mont reçut

la visite de Childebert II, de Charlemagne, dont un ancien roman de

chevalerie dit:

Au Mont s'en va le bon roy de saison,

A Saint-Michel faire son oraison.

de Robert le Diable, de saint Louis, Louis XI, François Ier, etc.

Par sa position, le Mont devint bientôt un lieu de refuge pour les

populations de la Neustrie occidentale que les ravages des Normands

refoulaient dans les endroits inaccessibles. Ce furent les premières

origines du bourg établi au pied du rocher, vers la fin du IXe siècle.

Le contact de ces nouveaux habitants ayant apporté quelque relâchement

dans la vie cénobitique des chanoines, le duc de Normandie, Richard Ier

dit Sans-Peur, fils de Guillaume Longue-Epée, fit abattre l'oratoire de

saint Aubert et construire, à sa place, en 963, sur le faîte même de

la pyramide de granit, une vaste église entourée de bâtiments spacieux.

Puis, dans une charte qu'il fit ratifier par le roi Lothaire et par

une bulle du pape Jean XIII, il y établit des moines bénédictins du

Mont-Cassin, déclara l'abbé électif par ses religieux, et l'investit de

la pleine et entière juridiction temporelle sur les habitants du Mont.

De 1017 à 1023, Richard II, fils du précédent, fait jeter les fondements

d'un édifice plus vaste encore. D'épaisses voûtes, audacieusement

élevées à l'est, au sud et à l'ouest de la cime du rocher, en

élargissent la surface. Ces constructions souterraines, qui supportent

la masse de l'église, existent encore aujourd'hui. Leur partie la plus

remarquable est celle connue sous le nom de voûte des Gros-Piliers.

C'est le reste de construction le plus ancien qui subsiste au Mont.

[Illustration: Le Mont Saint-Michel.]

Depuis cette époque, il semble que la principale préoccupation des

abbés, presque tous hommes des plus remarquables, ait été d'élever

lentement, à travers les siècles, l'édifice que nous admirons

aujourd'hui. Bernard le Vénérable fit même construire en 1197, au sommet

du rocher de Tombelaine, une belle chapelle et des lieux réguliers, avec

un jardin, une citerne et toutes choses nécessaires pour une communauté

de dix ou douze religieux qu'il y entretenait sous l'autorité d'un

prieur ou prévôt. Ce prieuré était très fréquenté et une forteresse fut

bâtie à proximité par Philippe-Auguste. Au temps de la guerre de Cent

Ans, une poignée de braves y abrita, de 1418 à 1444, les lys étouffés

ailleurs par les Anglais. Quoi qu'ils fissent durant vingt-six années,

Saint-Michel resta terre française et le flot de l'invasion se brisa

contre ses remparts. Il n'y a pas, dans les annales des sièges, exemple

d'une résistance aussi longue que celle qu'opposèrent aux Anglais

quelques gentilshommes normands ou bretons groupés. Pour demeurer

fidèles au roi, ils souffrirent la ruine et bravèrent la mort pendant un

quart de siècle. Cet épisode de notre histoire étant assez peu connu,

je le retracerai d'après un résumé publié par le général baron Rebillot

dans la _Revue du T.C.F._ «Durant cette lutte si longue, la garnison de

la forteresse, plus ou moins étroitement bloquée, subit les vicissitudes

de la lutte poursuivie par ailleurs, et son effectif ne dépassa pas deux

cents gentilshommes avec leur suite d'écuyers. Le premier qui dirigea la

lutte fut un jeune homme de vingt-quatre ans nommé Jean d'Harcourt; il

fut nommé capitaine du Mont en 1420, et infligea aux envahisseurs

deux sanglants échecs, l'un à Montaigu dans l'Avranchin, l'autre à

Bressinières dans le Maine. Il périt en 1424 à la bataille de Verneuil.

Son successeur fut le bâtard d'Orléans qui transmit le commandement

qu'il ne pouvait exercer en personne, à l'un des plus puissants barons

du Cotentin, Paynel ou Pesnel, seigneur de Bricqueville, dont la tâche

fut des plus ardues. Assailli à la fois par terre et par mer, il parvint

à repousser l'assaut donné au Mont par l'amiral de Normandie. L'année

suivante, le successeur de Pesnel fut battu et emmené prisonnier. Les

Anglais revinrent à la charge avec vingt navires, mais, à leur tour,

ils furent repoussés, grâce à messire Louis d'Estouteville, seigneur

d'Auzebosc et gendre du baron de Bricqueville, qui, au dire des

chroniqueurs du temps, fut le plus ferme soutien de la forteresse

attaquée.

Tandis qu'autour de l'indolent roi de Bourges, Charles VII,

s'entrecroisaient des intrigues que l'histoire a fait connaître, la

garnison du Mont Saint-Michel, sous la direction de son nouveau chef qui

sut s'imposer par l'ascendant de son mérite, donnait à la France envahie

un admirable et réconfortant spectacle.

Le Mont, pyramide rocheuse isolée au milieu d'une plaine que le reflux

recouvre deux fois par jour, formait une sorte de petit royaume divisé

en trois provinces: à la base, une ville qu'habitaient des bourgeois,

des hôteliers au nombre d'environ trois cents, faisant vivre les hommes

d'armes de la garnison et les pèlerins qui réussissaient à passer à

travers les troupes anglaises. Au milieu, un châtelet, poste fortifié,

qui commandait l'entrée de l'abbaye, espèce de citadelle où se tenait la

plus grande partie de la garnison. Au sommet enfin, l'église abbatiale

et le monastère abritant une vingtaine de religieux réunis sous

l'autorité de l'un des leurs en l'absence de leur abbé, mis dehors comme

ami des Anglais. Ces religieux vivaient en bonne intelligence avec les

défenseurs, dont ils partageaient les sentiments et à qui ils prêtaient

le secours de leurs prières et au besoin l'aide de leurs bras.

Le nouveau capitaine travailla sans relâche, avec le concours des

bourgeois de la ville, à augmenter les défenses de la forteresse qui lui

était confiée. Souvent, forcé d'interrompre son oeuvre pour faire face

à quelque attaque soudaine de l'envahisseur, il rappelait Zorobabel

au retour de la captivité, tenant d'une main l'épée et de l'autre la

truelle.

Pour mieux protester contre la conquête, le sire d'Auzebosc

investit quelques-uns de ses compagnons, de fonctions judiciaires et

administratives du pays occupé par l'ennemi. C'est ainsi qu'il nomma un

bailli du Cotentin, un vicomte d'Avranches, et fit élever une potence

pour affirmer son droit de justice, tandis que de sages dispositions

réglaient les rapports des hommes d'armes avec les religieux, afin que

ceux-ci n'eussent pas à souffrir du voisinage.

Contre les Anglais, depuis sept ans maîtres de la Normandie, un des

facteurs importants de la résistance du Mont Saint-Michel, fut la

flottille, qui put constamment ravitailler la garnison. Cette flottille

se composait de navires d'un faible tonnage, quelques-uns simples

barques, mais montés par d'intrépides marins, dressés dès l'enfance à se

diriger sûrement parmi les dangereux écueils de la côte. Ils profitaient

des nuits sans étoiles, même des orages, pour apporter à la garnison des

provisions de toutes espèces. Sortant de leur rôle défensif, ces marins

ne tardèrent pas à devenir d'audacieux corsaires, terreur des Anglais et

des Normands traîtres à la patrie. Un baleinier de Saint-Malo, monté

par des gens d'armes de la garnison, fit la course sur les côtes

septentrionales du Cotentin, et leva même des contributions de guerre

sur des paroisses situées aux environs de Caen.

Sans l'aide de ces infatigables et vaillants auxiliaires, la défense du

Mont Saint-Michel n'aurait pu être prolongée jusqu'en 1444, année de

la trêve avec l'Angleterre. Depuis Azincourt jusqu'à 1428, la conquête

anglaise n'avait cessé de s'étendre sur la France; à cette époque, il ne

restait plus, au nord de la Loire, que trois centres de résistance: le

Mont Saint-Michel, Vaucouleurs et Orléans. Le régent Bedfort résolut

d'en triompher à tout prix; c'est alors qu'il fit entreprendre le siège

d'Orléans, presser Baudricourt à Vaucouleurs et redoubler d'efforts

contre la forteresse normande. Le trop fameux Pierre Cauchon

avait obtenu du pape l'autorisation de prélever sur les revenus

ecclésiastiques un impôt exclusivement affecté aux frais de ces

attaques, poussées sur mer et sur terre à l'aide de nombreuses bastilles

dont les garnisons venaient d'Angleterre. Le moment était solennel;

il semblait à tous que les jours de la résistance fussent comptés. Les

défenseurs du Mont n'avaient aucun secours à attendre, lorsqu'on apprit

qu'une jeune fille s'était présentée au roi, se disant appelée par

l'archange protecteur du Mont, à chasser de France ces Anglais. Cette

nouvelle, accueillie avec enthousiasme, rendit courage aux défenseurs

du sanctuaire de Saint-Michel, et après les succès de Jeanne d'Arc, leur

espoir se changea en confiance intrépide. La levée du siège d'Orléans,

suivie de la défaite de Patay, entama, au contraire, l'outrecuidance des

Anglais, qui, en Normandie, passèrent de l'offensive à la défensive.

Dès la fin de 1429, démantelant Pontorson, ils se confinèrent dans les

places d'Avranches et de Caen. D'Estouteville escarmoucha souvent avec

les garnisons de ces villes, qu'une terreur superstitieuse travaillait

aux récits des prouesses de Jeanne.

En les entendant, les recrues anglaises désertaient en masse, malgré

les mesures rigoureuses prises pour les retenir, et l'héroïne française

aurait pu se vanter d'avoir grandement contribué, quoique de loin, au

salut de l'abbaye qui portait le nom de son conseiller céleste. A partir

de 1430, l'invasion anglaise recula comme le flot qu'emporte le reflux;

les populations, durement foulées, se soulevèrent en Normandie, et le

clergé lui-même prit les armes contre l'envahisseur.

Sur ces entrefaites, survint un événement qui soumit les défenseurs

du Mont Saint-Michel à une nouvelle et décisive épreuve. Un incendie

détruisit presque toutes les maisons qui abritaient la garnison et les

bourgeois de Saint-Michel. Le sire de Scales, gouverneur de Domfront,

crut l'occasion favorable pour emporter par un assaut vigoureux, cette

forteresse qui depuis si longtemps défiait ses compatriotes. Il assembla

les garnisons voisines et, avec une artillerie puissante, arriva devant

les murs du mont incendié. Ses canons firent en quelques heures une

brèche dans la première enceinte et dans un grand bâtiment, dépôt

des provisions de la garnison. Il lança alors à l'assaut des troupes

beaucoup plus nombreuses que les défenseurs. Déjà les assaillants

couronnaient la brèche et criaient: «Ville gagnée!», lorsque

d'Estouteville et les siens tombèrent sur eux comme une avalanche et les

culbutèrent. Scales est jeté bas de son cheval; ses soldats le

croient tué, prennent peur et s'enfuient dans toutes les directions;

l'artillerie est prise et deux de ces pièces, appelées les

_michelettes_, ont été conservées jusqu'à nos jours.

Après cette déconvenue, le sire de Scales, qui put se tirer de la

déroute, ne songea plus qu'à se fortifier contre les Montois avec force

bastilles, dont la construction dut être payée par les habitants du

Cotentin. Comme les paysans se refusaient à se laisser tailler, deux

capitaines anglais, Thomas Waterhoo et Roger Yker, en massacrèrent douze

cents; cette boucherie eut pour théâtre le village de Vicques, dans la

vallée de la Dives.

Un monument devrait être élevé dans cet endroit, ainsi qu'auprès

d'Azincourt, où Henri V, après la bataille gagnée, fit assommer de

sang-froid quatre mille prisonniers français.

Cette odieuse exécution provoqua d'ailleurs une insurrection générale

dans tout le pays, et partout les paysans se joignirent aux troupes

régulières envoyées contre les Anglais. Le sire de Scales dut abandonner

Avranches, et se replier vers le gros de ses compatriotes. Le 14 août de

cette même année, les Montois infligèrent aux Anglais de Tombelaine une

défaite humiliante, dont ils se vengèrent par d'abominables cruautés,

faisant enfouir vivantes de pauvres femmes coupables d'entretenir des

intelligences avec les rebelles. En 1436, le soulèvement se propagea, et

d'Estouteville put s'emparer de Granville.

[Illustration: Déjà les assaillants couronnaient la bruche.]

Pendant les années suivantes, Français et Anglais luttèrent sans relâche

les uns contre les autres, avec des alternatives de succès et de revers

infligés plus nombreux à nos ennemis; cela dura ainsi jusqu'à la trêve

de 1444.

Comme tous les hommes qui s'élèvent au-dessus de la foule,

d'Estouteville avait des ennemis ardents; aussi bien le devoir

l'obligeait à réprimer chez quelques-uns de ses auxiliaires, des

habitudes de pillage, voire de brigandage, communes à cette époque chez

les gens de guerre. Tandis qu'il servait glorieusement sa patrie et

son roi, un complot fut tramé contre lui par quelques officiers de la

garnison montoise complot dans lequel entra l'un de ses obligés, le

baron de Coutances. De concert avec quelques bourgeois, les conjurés

devaient se saisir de leur capitaine, et l'expulser de la forteresse.

Découverte à temps, cette conjuration ne fut point punie avec rigueur.

Coutances fut pardonné, et ses complices profitèrent aussi de la

magnanimité de d'Estouteville.

«Peu de temps après que le glorieux soldat s'était enfermé dans le

Mont Saint-Michel, un fils lui était né, qui avait grandi au milieu des

épreuves. Parvenu à l'âge viril, ce jeune homme était devenu l'un des

meilleurs lieutenants de son père, lorsqu'en 1444 fut conclue la trève

qui permit à la garnison de Saint-Michel de se reposer d'une lutte

poursuivie sans relâche depuis vingt-six ans.

«Quand la guerre se ralluma en 1449, d'Estouteville joua le rôle le plus

actif et le plus glorieux dans la campagne qui libéra la Normandie. Il

put enfin entrer dans les grands biens qu'il tenait de sa femme, Jeanne

Paynel, l'une des plus riches héritières du royaume. Il mourut en 1464,

huit ans après sa vaillante compagne, qui ne s'était jamais séparée de

lui, et avait, durant le long siège, partagé sans faiblir les privations

et les périls de son époux.

«Voulant être uni à elle dans la mort, comme il l'avait été dans la

vie, d'Estouteville ordonna qu'on l'ensevelît à côté de sa chère

épouse, enterrée au milieu du choeur de l'église de Hambye. Jusqu'à

la Révolution, on put admirer le beau monument qui renfermait ces

glorieuses reliques. Mais en 1793, le tombeau où dormait sous la garde

de la mort et de sa renommée, ce grand serviteur de la patrie, fut

violé. La pierre tumulaire qui disait son nom sert maintenant de seuil à

l'entrée d'une ferme. Aucun monument ne rappelle aux jeunes générations

l'héroïque soldat qui, pendant vingt-cinq ans, défendit le Mont

Saint-Michel contre les Anglais, et le siège peut-être le plus long qui

ait jamais été soutenu.

«Louis XI, un des rois les plus sensibles aux gloires de la France, créa

l'ordre de chevalerie portant le nom de l'archange Saint-Michel, puis

combla de bienfaits et de privilèges les habitants et les religieux du

Mont. Ses libéralités s'étendirent jusqu'aux descendants des chiens

qui, dressés par les Montois, les aidèrent à se garder des surprises

de l'ennemi; il affecta une somme annuelle de 24 livres tournois à

l'entretien des chiens employés à faire, pendant la nuit, le guet autour

du célèbre rocher.

«A partir de 1523, les abbés du Mont Saint-Michel devinrent

commendataires. Choisis parmi les évêques ou les cardinaux et ne

résidant pas au Mont, ils se désintéressèrent généralement des travaux

dont l'abbaye éprouvait le besoin. Il fallut un arrêt du Parlement

de Rouen pour obliger François de Joyeuse à restaurer ces magnifiques

monuments.

«Pendant les guerres religieuses du XVIe siècle, l'abbé commendataire

Arthur de Cossé (1570) défendit le Mont contre les protestants.

Toutefois l'abbaye tomba plusieurs fois entre les mains de ces derniers,

mais elle leur fut toujours reprise.

«En 1622 les bénédictins de la congrégation de Saint-Maur furent

installés au Mont Saint-Michel, et donnèrent un nouvel essor aux

pèlerinages.

«Depuis l'époque de Louis XI, le Mont était prison d'État, et ses

cachots regorgèrent de prisonniers sous les règnes de Louis XIV et de

Louis XV.

«Pendant la régence de Philippe d'Orléans, le comte de Broglie, en 1721,

obtint pour son frère la commende de l'abbaye en échange de six cents

bouteilles de grand vin de Bourgogne. L'abbé de Broglie conserva sa

charge jusqu'en 1766. Parmi les nombreux prisonniers qui peuplaient

les cachots à cette époque, citons le poète Desroches et Victor de la

Cassagne, plus connu sous le nom de Dubourg.

«A la Révolution, les religieux furent dispersés, les prisonniers

délivrés, et la plupart des manuscrits transportés à la bibliothèque

d'Avranches.

«Le Monastère ne cessa pas d'être prison d'État; ce fut la Révolution

qui y enferma ses ennemis. En 1793 et 1794, trois cents prêtres des

diocèses d'Avranches, de Coutances et de Rennes, y furent renfermés pour

avoir refusé de prêter le serment civique.

«Un décret du 6 juin 1811 le convertit en maison centrale de détention

et de correction.

«Ces nouvelles appropriations furent très dommageables à l'oeuvre

architecturale des abbés du Mont. Bien des sculptures furent mutilées,

des vitraux détruits; les plus belles salles obstruées par des cloisons,

des planchers, sans le moindre souci de la conservation ou de la

consolidation des murailles. Aussi, en 1817, une partie de l'ancienne

hôtellerie, servant de prison pour les femmes, s'écroula-t-elle avec

fracas.

«Pendant le règne de Louis-Philippe, on entreprit quelques réparations,

mais on continua à détériorer le monument en y entassant dès

prisonniers.

«Ce fut à cette époque que les cachots reçurent des hommes politiques,

comme Barbes, Blanqui, Raspail, Martin Bernard, etc.

«Un décret en date du 20 octobre 1863 supprima la prison, et le Mont

Saint-Michel devint propriété domaniale, puis l'abbaye fut louée

à l'évêque d'Avranches et de Coutances qui obtint, en 1865, pour

l'entretien du monument, un secours annuel de vingt mille francs payés

sur la cassette de Napoléon III. En 1872, le gouvernement fit préparer

des projets de restauration du Mont Saint-Michel, et on procéda aux

réparations les plus urgentes, entre autres à la consolidation des

bâtiments du sud-ouest qui menaçaient ruine. Deux ans plus tard,

l'abbaye fut classée comme monument historique; les travaux de

restauration décidés furent commencés par l'architecte Corroyer et

continués par Petitgrand. Ce dernier a dégagé l'abbaye des constructions

qui masquaient sa base et mis à jour de nombreux souvenirs qui sont

venus enrichir les galeries du Musée du Mont, si intéressant déjà par

les collections qu'il a pu recueillir et qui retracent toute l'histoire

de cette ville célèbre.»

Voilà, conclut le secrétaire général de l'_Aéro-tourist-club_, en

s'adressant à ses auditeurs, ce que je puis vous apprendre au sujet de

l'histoire du Mont Saint-Michel que nous allons visiter demain matin.

Quant aux curiosités archéologiques que renferment ces constructions

grandioses, les gardiens, qui ne doivent pas manquer puisque c'est un

monument historique et dépendant par conséquent de l'administration des

Beaux-Arts, nous les décriront pendant que nous passerons d'un étage à

l'autre de la merveille féodale.

Le tour de France en aéroplane · 第 43 / 85 题