LE NORD DE LA FRANCE

VISITE DE LILLE.--MÉDOUVILLE S'IMPROVISE CONFÉRENCIER.--L'ITINÉRAIRE DE

LA CARAVANE.--ARRIVÉE A BOULOGNE.--UN ATTERRISSAGE MALENCONTREUX.--EN

ROUTE POUR LE CROTOY ET SAINT-VALERY-SUR-SOMME.--M. DERMILLY,

PROFESSEUR DE GÉOLOGIE.--LES GRANDES RÉVOLUTIONS DU GLOBE.--LE

MARQUENTERRE.--ARRIVÉE A DIEPPE.

--Eh bien! êtes-vous satisfaits de votre promenade de ce matin?

interrogea le marquis de la Tour-Miranne en dépliant sa serviette et

prenant place avec ses compagnons autour de la table abondamment servie.

--Ma foi, pas plus que cela! répondit Outremécourt. Ce n'est pas une

ville des plus intéressantes que le chef-lieu du département du Nord,

malgré son importance et son étendue.

--A part la citadelle, ajouta Breuval, je n'ai pas, en effet remarqué de

monuments méritant la peine de s'arrêter.

--Il fallait visiter les églises, monsieur Breuval, susurra Mlle

d'Outremécourt, certaines d'entre elles auraient retenu votre attention,

par exemple Notre-Dame de la Treille, de style gothique, bien que datant

de l'année 1855 seulement, puis Saint-Maurice et Sainte-Catherine, qui

sont du XVe siècle, Sainte-Madeleine du XVIIe et Saint-André du XVIIIe

siècle.

--J'ai vu les bâtiments civils, l'Hôtel de ville, la Bourse, qui est

l'ancienne halle échevinale, la colonne de la Grande-Place et l'arc de

triomphe, cela m'a suffi.

--Vous connaissez les origines de la ville, monsieur Médouville? demanda

Mme de l'Esclapade au secrétaire général.

Celui-ci se rengorgea.

[Illustration: LILLE.--La Grande Place.]

--Certainement, chère madame, s'empressa-t-il de répondre, pour donner

une nouvelle preuve de son érudition. Lille, en flamand _Ryssel_, tire

son nom d'un village entouré d'eau où existait un château datant des

derniers siècles de la domination romaine. Elle appartenait aux comtes

de Flandre, tomba en 1054 au pouvoir d'Henri III, mais fut reprise.

En 1213, elle eut à subir trois sièges successifs: deux de la part

de Philippe-Auguste, un de la part du comte Ferrand, et fut presque

entièrement détruite. Elle fut réunie par Philippe le Bel au domaine

royal en 1297, mais restituée ensuite par son successeur pour passer

sous la domination de la maison d'Autriche qui la conserva durant deux

siècles. Louis XIV la reprit en 1667, la fit fortifier par Vauban, mais

ce n'est qu'au traité d'Utrecht, en 1713, qu'elle rentra définitivement

dans le domaine de la France. En 1792, la ville subit encore un nouveau

siège, plus terrible encore que tous les précédents. Le corps des

canonniers de Lille, institué en 1483, se distingua dans cette occasion

et contribua par son courage à la levée du siège par les Autrichiens.

--Bravo, René, approuva René Lhier toujours caustique. Tu as bien appris

ta leçon. Félicitations!

Le Mécène ne daigna pas relever ce compliment ironique et se hâta de

rattraper son retard sur les autres dîneurs.

--Quel est l'itinéraire du jour? questionna à son tour Garruel.

--Le trajet est exactement de même étendue qu'hier, répondit La

Tour-Miranne. Nous allons à l'ouest et passerons Armentières,

Hazebrouck, Saint-Omer, où nous ferons escale, puis de Saint-Omer nous

irons d'une traite à Boulogne-sur-Mer. Il y a quatorze kilomètres de

Lille à Armentières, trente-deux d'Armentières à Hazebrouck, et vingt

d'Hazebrouck à Saint-Omer, c'est-à-dire soixante-six kilomètres pour la

première partie de l'étape.

--Et de Saint-Omer à Boulogne?...

--Cinquante kilomètres exactement.

--Combien avons-nous fait hier?...

--Trente d'Amiens à Orville, et quatre-vingts d'Orville à Lille, soit

cent dix kilomètres.

--Et demain, où irons-nous? fit à son tour Médrival.

--Nous irons de Boulogne à Dieppe en suivant le bord de la mer; le

parcours sera d'environ cent vingt kilomètres.

--Me permettez-vous une observation, président? continua le clubman.

--Certainement, mon cher ami, parlez.

--Eh bien, il me semble que les étapes sont un peu courtes et qu'on

pourrait sans inconvénient les allonger un peu, afin de ne pas nous

éterniser en route. Qu'est-ce que cent vingt kilomètres?... A peine deux

heures de route pour les biplans, une heure et demie au plus pour les

monos!... D'autre part, qui ne connaît Boulogne, Paris-Plage, Berck,

Cayeux, le Tréport et Dieppe?... Ne pourrait-on pas partir de bonne

heure demain matin, de manière à arriver à Dieppe pour l'heure du

déjeuner? L'après-midi, nous pourrions gagner Rouen qui mérite, plus que

Lille et Boulogne, une visite attentive. Qu'en pensez-vous?...

--Je vous répondrai, mon cher ami, que mon rôle est de refléter

simplement l'opinion de nos collègues, et qu'en toutes circonstances je

me rangerai à leur avis. Je mets donc votre proposition aux voix.

Après une discussion de quelques instants, l'idée de Médrival fut

adoptée; et comme le repas touchait à sa fin, le trésorier s'empressa de

régler les dépenses de l'hôtel et de faire charger les bagages sur les

autos qui devaient conduire les jeunes gens à l'hippodrome lillois où

les mécaniciens veillaient sur les planeurs.

--En route pour la Manche! proféra en se levant le secrétaire général.

--Tu pourrais mettre les deux! observa André Lhier, toujours taquin.

--Qu'est-ce que tu veux encore dire par là?...

--Oh! simplement qu'une veste a ordinairement deux manches, et que, si

tu remportes la tienne...

--Je te promets que si tu continues sur ce ton, fit Médouville,

comiquement courroucé, interrompant son cousin, je te ferai prendre un

bain à la première occasion.

--Cela ne te sera pas difficile, tu es si maladroit!... Et si tu avouais

ensuite que tu l'as fait exprès on ne te croirait pas!

La voiture, en démarrant, mit fin à la plaisante discussion des deux

cousins.

A l'hippodrome de Lille, comme à la Hotoie, la nouvelle, propagée par

les journaux, de l'arrivée de la caravane aérienne avait attiré une

foule de personnes curieuses de voir de près les appareils à la mode

et d'assister à leur départ. Cette foule était assez gênante pour

qu'Outremécourt, le _Père Tranquille_, adressât à La Tour-Miranne la

réflexion suivante:

--Décidément il sera préférable, je crois, de terminer les étapes à

distance des grandes villes, afin de ne pas être entravés comme nous le

sommes chaque fois dans nos manoeuvres.

--Ce sera à voir, en effet, répondit le jeune président, avant de

prendre sa place de pilote.

Au moment précis où sonnaient deux heures à toutes les horloges de la

ville, le premier aéro, celui du chef de l'expédition, s'envola dans le

tourbillon de ses trois hélices tournant à toute vitesse. De trente en

trente secondes, une autre machine volante s'élança dans l'atmosphère,

et bientôt la place fut nette; toute la caravane était partie vers

le nord-ouest. Un quart d'heure plus tard, les aviateurs traversaient

Armentières, ville de trente mille habitants sur la rivière la Lys,

et passaient à trente mètres au-dessus des bâtiments de l'École

Professionnelle. Médouville, qui avait changé de passager pour ne pas

continuer à subir les plaisanteries de son cousin Lhier et avait

engagé celui-ci à permuter avec sa femme, ne manqua pas de faire part à

celle-ci de ce qu'il avait eu soin d'apprendre au sujet de la ville dont

ils traversaient les faubourgs. C'est ainsi que Mme Lhier dut savoir bon

gré mal gré qu'Armentières, en raison de sa proximité de la frontière,

avait été exposée pendant des siècles à toutes les calamités de la

guerre. Elle avait été prise et incendiée par les Anglais en 1339,

pillée par les Français en 1382, détruite par les calvinistes en

1566, occupée par les maréchaux de Gassion et de Rantzau en 1645, par

l'archiduc Léopold en 1647, par les Français en 1667, pour finir par

demeurer à ces derniers en vertu du traité d'Aix-la-Chapelle en 1668.

--C'est une ville fort commerçante, à ce que je vois, interrompit

l'auditrice forcée du cicérone.

--Certes. Il y a de nombreuses filatures de coton, des fabriques de

toile, de dentelle, des distilleries, mais peu d'industries mécaniques.

C'est à Fives-Lille et à la Madeleine que se trouvent les fonderies,

les usines métallurgiques et les ateliers de construction mécanique.

Damblin, en sa qualité d'ingénieur, n'a pas manqué de consacrer sa

matinée à la visite de ces ateliers et il en est revenu émerveillé.

--Et Hazebrouck et Saint-Omer que nous allons apercevoir tout à l'heure,

ce sont aussi sans aucun doute, des villes industrielles?...

--Hazebrouck est dans le département du Nord et Saint-Omer dans le

Pas-de-Calais. Ce sont deux régions bien différentes. La première de ces

deux villes qui compte douze mille habitants, était autrefois entourée

de marais (_broucks_), asséchés depuis. La campagne environnante

produit des céréales, du houblon, du tabac, du lin et renferme de beaux

pâturages où l'on fait l'élevage du bétail. Hazebrouck possède également

de nombreuses usines: des brasseries, savonneries, teintureries,

filatures de lin et de coton, corroieries. Quant à Saint-Omer, sa

population est de vingt mille âmes; c'est une très ancienne cité,

appelée autrefois _Sithiu_, et qui prit ensuite le nom d'un évêque de

Thérouanne à qui elle fut concédée, en 720. On y trouve des fabriques

de lainages, de tissus, de broderies; des sucreries, des scieries

mécaniques, des brasseries. Comme monument remarquable, Saint-Omer

contient l'église Notre-Dame, ancienne cathédrale du XIIe et du XVe

siècle avec une tour de cinquante mètres de haut, et où l'on peut

remarquer des oeuvres d'art telles que les tombeaux remontant au VIIe

siècle, de saint Erkembolde et de saint Omer.

--L'église du Saint-Sépulcre et le monastère ruiné de Saint-Bertin

sont également dignes d'une visite, mais le temps nous manque, et nous

devrons nous borner à jeter un coup-d'oeil en passant sur ces débris des

temps passés.

--Vous êtes, ainsi qu'on le dit dans un certain monde, «calé» sur toutes

ces questions, mon cousin. C'est un plaisir que de vous écouter.

[Illustration: Vue intérieure des usines de Fives-Lille.]

--Votre mari n'est pas comme vous, ma cousine. Il me crible de

plaisanteries à ce sujet, à tel point que je l'ai impérativement prié de

permuter avec vous et de changer de pilote. A un moment ou à un autre je

n'aurais plus été maître de mes nerfs et il est facile de faire un faux

mouvement, une embardée involontaire, capable d'amener un accident.

--Il est vrai qu'André a un caractère taquin, mais vous auriez tort

de prendre ses paroles trop au sérieux. Il n'en pense pas lui-même le

premier mot.

--Je le sais, mais il m'agace bien tout de même.

--Mon pauvre René!... fit Mme Lhier avec une compassion railleuse.

Tenez, parlez-moi plutôt du pays que nous devons visiter ce soir.

--Boulogne-sur-Mer?... Comment, vous ne connaissez pas Boulogne?...

--Ma foi non, mon cousin. Quand je suis allée en Angleterre avec André,

nous nous sommes embarqués à Calais pour diminuer autant que possible la

longueur de la traversée, et nous passons notre saison de bains de mer à

Royan.

--Eh bien! je vais vous dire, cousine, ce que je sais de Boulogne, dès

que nous aurons laissé derrière nous tous ces canaux qui traversent

ces prairies pour aboutir à la rivière qu'on aperçoit là-bas traversant

Hazebrouck. Il faut faire attention de ne pas aller tomber dans l'eau!

La région des tourbières une fois franchie, le conférencier reprit son

discours.

--A l'époque gallo-romaine, Boulogne était le principal établissement

des peuples appelés Morins et portait le nom de _Gesoriacum_, puis de

_Bononia_. Les empereurs romains Caligula et Claude la visitèrent, mais

peu après Constance Chlore fit combler le port. Boulogne se releva au

VIIe siècle grâce à son pèlerinage à Notre-Dame et ses établissements

monastiques. Les comtes de Boulogne donnèrent des rois à l'Angleterre

et à Jérusalem. En 1544, les Anglais prirent la ville, mais ils la

restituèrent moins de six ans plus tard. C'est à Boulogne que Bonaparte

consacra toutes les ressources qui lui semblaient nécessaires pour

tenter une descente en Angleterre. Parmi les hommes illustres nés à

Boulogne, je vous citerai Godefroy de Bouillon, le héros des croisades,

Lequien, Daunou, érudits, ce dernier fondateur de l'Institut,

l'égyptologue Mariette, Frédéric Sauvage, le promoteur de l'hélice

maritime, Sainte-Beuve, critique et littérateur, enfin les frères

Coquelin, les célèbres acteurs.

Boulogne-sur-Mer, chef-lieu d'arrondissement du département du

Pas-de-Calais, est bâtie à l'embouchure de la rivière la Liane et compte

quarante-sept mille habitants. Elle renferme un tribunal de première

instance, un tribunal et une chambre de commerce, une école nationale

de musique, une école d'hydrographie, une bibliothèque, un musée,

une station agronomique. Le port, le neuvième de France par rang

d'importance et de trafic, s'ouvre au nord-ouest de la ville, entre

deux jetées construites en 1839, par un chenal de 72 mètres de largeur.

L'arrière-port est formé par le lit de la Liane, et, en amont du pont

reliant les berges, se trouve le bassin de retenue. Des travaux récents

ont permis au port de Boulogne de conserver l'importance qu'il s'était

acquise grâce à ses relations avec l'Angleterre par Folkestone. En

outre, Boulogne arme pour la grande pêche du hareng, de la morue, du

maquereau, et elle tient à cet égard le premier rang parmi les ports

français. Le commerce général d'importation a surtout pour objet les

matières premières: laine, coton, soie, chanvre, les fils de toute

sorte, le caoutchouc, le charbon, les bois communs, les matériaux de

construction. Le commerce d'exportation porte principalement sur les

tissus, passementeries, rubans, peaux brutes et préparées, les vins,

l'horlogerie, la tabletterie, le liège ouvré, les fruits de table,

oeufs, volailles gibiers, produits alimentaires, les instruments

de musique, les outils, la parfumerie, les produits chimiques, etc.

Boulogne possède également des industries développées: des hauts

fourneaux et fonderies, des scieries, des fabriques de plumes

métalliques, des filatures de lin, des fabriques de savon, de ciment,

des tonnelleries, teintureries, etc. Deux ponts réunissent la ville

principale, la haute ville juchée sur une colline, aux quartiers situés

sur la rive gauche de la Liane...

Le secrétaire général des _aérotouristes_ aurait sans doute encore

continué longtemps sur le même ton et fait preuve une fois de plus de sa

prodigieuse mémoire, si, à cet instant, le signal n'avait pas été donné

de l'atterrissage pour l'escale. Il y avait une heure et quart que la

flottille avait quitté l'ancienne capitale des Flandres.

Le fourrier Damblin, envoyé en avant avec son monoplan, avait découvert

un emplacement des plus favorables pour l'escale: c'était un vaste

pâturage à l'orée d'un petit bois; les aéros vinrent l'un après l'autre

se poser mollement dans l'herbe haute et drue, et aussitôt les deux

mécaniciens commencèrent, l'inspection des moteurs et des accessoires:

--Reste-il suffisamment d'essence dans les réservoirs pour faire les

cinquante kilomètres nous séparant de Boulogne-sur-Mer? demanda La

Tour-Miranne à Pouliot.

--Je ne le pense pas, monsieur le marquis, répondit celui-ci. Il sera

nécessaire de faire le plein, et pour cela d'aller chercher une dizaine

de bidons d'essence à la ville là-bas.

La ville en question, reconnaissable à sa haute tour carrée, était

Saint-Omer, et ne paraissait pas éloignée de plus d'un kilomètre.

Plusieurs touristes, dont des dames, offrirent de se charger de la

commission et de rapporter les bidons, après avoir visité la ville.

--Vous les ferez charger sur une brouette et amener jusqu'ici par un

garçon épicier! recommanda le _Père Tranquille_, qui s'étendit de tout

son long sur le gazon, à l'ombre d'un buisson, et s'empressa de bourrer

de tabac une courte pipe de bruyère qu'il venait de tirer de sa poche.

--Vous ne venez pas avec nous? demanda Breuval.

--Non, je préfère profiter de ce moment d'arrêt pour faire travailler.

Pétronille, répliqua le vice-président, en montrant son instrument

fumigatoire auquel il donnait--comme Cocardasse, du _Bossu_, à son

épée--le nom grotesque de Pétronille.

--Gros paresseux, va!... fît le trésorier en s'éloignant.

--Attention! recommanda La Tour-Miranne aux excursionnistes, ne soyez

pas trop longtemps et n'oubliez pas que nous avons encore une étape de

cinquante kilomètres à faire aujourd'hui!...

--Combien de minutes nous accordez-vous? président, cria Médrival.

--Une heure et demie, pas davantage! Il faut qu'à cinq heures précises

nous ayons démarré!...

--C'est entendu! nous serons de retour à cinq heures avec de l'essence,

acquiesça le jeune sportsman.

L'escale s'étant opérée en pleine campagne n'avait que peu attiré

l'attention, et les Audomarois qui avaient pu voir passer la flottille

aérienne, ne se doutaient certes pas qu'elle avait atterri à moins de

cinq minutes de marche des dernières maisons du faubourg. Les touristes

ne furent donc, cette fois, aucunement dérangés par un public impatient

et curieux, et ils n'aperçurent même aucun représentant de l'autorité

pendant la durée de cette escale.

A l'heure dite, les promeneurs reparurent, escortant un gamin d'une

douzaine d'années qui conduisait une charrette attelée de deux chiens

et chargée de bidons d'essence. Breuval s'était bien gardé de dire que

cette cargaison était destinée à ravitailler les aéros qui venaient de

traverser la ville: cette déclaration n'aurait pas manqué d'émouvoir les

paisibles habitants de Saint-Omer et les inciter à venir en procession

assister au départ. Le commis de l'épicier, qui avait cru n'avoir

affaire qu'à des automobilistes ordinaires, ouvrit des yeux énormes à

la vue des treize aéroplanes disséminés dans le pâturage désert, et

il n'eut garde de s'éloigner immédiatement avec ses bidons vides; il

demeura l'unique spectateur de l'ascension, laborieuse pour plusieurs,

des appareils d'aviation, dont le chariot roulait péniblement sur le

terrain raboteux. Cependant après quelques essais-infructueux, les

derniers biplans finirent par s'envoler, laissant le garçonnet pétrifié

d'étonnement, la bouche béante et les yeux écarquillés.

Suivant les prévisions de son chef, la caravane ne mit pas plus d'une

heure à franchir les cinquante kilomètres séparant Saint-Omer de

Boulogne, au-dessus d'une campagne bien cultivée et très plate. Pendant

ce trajet, M. Dermilly, professeur à l'École des Mines et géologue

distingué, en même temps qu'amateur fanatique d'aviation, expliquait à

sa fille, sa passagère, comment s'était opérée la formation des terrains

au-dessus desquels volaient les aéroplanes.

--Depuis le pied des dernières collines qui forment le plateau ondulé

du Boulonnais jusqu'à l'extrémité du Jutland, exposa-t-il, s'étend une

plaine immense située au niveau de la mer: les Pays-Bas. Cette plaine

n'est séparée de l'Océan que par un long cordon de dunes coupé de

distance en distance pour laisser s'écouler à marée basse les eaux

provenant de l'intérieur des terres. Car le sol n'est pas au niveau

de la mer: il est plus bas, singulier phénomène dont on n'a pu jusqu'à

présent trouver d'explication satisfaisante.

[Illustration: Un gamin conduisait une clairette attelée de deux

chiens.]

A l'époque où les Gaulois nos pères étaient encore fort loin de la

civilisation, ces vastes étendues que nous venons de voir enrichies

de cultures intensives et parsemées de villes industrieuses, étaient

recouvertes par les eaux de la mer qui, poussées par les vents du large,

pénétraient par les issues ouvertes pendant les tempêtes d'équinoxe.

Les marécages ainsi formés disparurent peu à peu, soit par suite d'un

exhaussement lent du sol, soit par suite des digues naturelles que la

mer élevait suivant ses caprices. Les eaux de l'intérieur ne pouvant

s'écouler à travers le cordon de dunes, s'épanchèrent sur ces plaines

au sous-sol imperméable. Elles se transformèrent en marais stagnants

parsemés de roseaux, ou _moëres_ en termes du pays, et ce jusqu'à ce que

la main de l'homme leur ouvrît un chemin régulier d'écoulement et opérât

le dessèchement de la contrée. Ces métamorphoses et ces alternances

d'inondations et de sécheresses ont laissé leurs empreintes dans le

sol: quand la mer le recouvrait, ses eaux déposaient une couche de fine

argile marine; quand les eaux douces se substituaient à la mer, un lit

de tourbe se formait insensiblement par la végétation des marécages.

Les fouilles effectuées ont ainsi mis en évidence l'histoire même de ces

territoires, et l'épaisseur plus ou moins forte des différentes couches

de tourbe et d'argile fournit une indication sur la durée de ces

phénomènes.

Les habitants de ces contrées à ces époques reculées, les Morins,

joignirent leurs efforts à ceux des forces naturelles, pour s'assurer la

possession de ces terres et préserver leurs demeures des inondations.

En creusant le sol en certains points, on y a reconnu, à travers des

couches successives de dépôts, des objets remontant à l'âge de bronze ou

de pierre, et même, assure-t-on, des antiquités carthaginoises. Bergues,

Saint-Omer et bien d'autres villes de Flandre se sont ainsi créées,

car, à mesure de l'accroissement de la population, les habitants

s'efforçaient de faire disparaître ces marais et d'empêcher le retour de

la mer par des constructions de digues formées de fascines remplies de

terre et de plantations de saules.

Sur une carte du VIIe siècle, on retrouve tous ces noyaux de villes et

on peut établir la concordance avec les noms de pays actuels. Thérouanne

(Teruana) était l'un des principaux centres, toutes les routes y

aboutissaient comme à un chef-lieu. Le _casiellum Morinorum_, la

forteresse des Morins, aujourd'hui Cassel, était une ville guerrière

dont les tours dominaient la plaine de plus de quatre-vingts mètres.

Beaucoup de villages étaient groupés sur les rives d'un estuaire,

le _Sinus Itius_, port naturel peu profond transformé plus tard en

marécage; quelques géographes ont admis que cet estuaire ait été la

baie au fond de laquelle a été élevé Saint-Omer; c'était au milieu

qu'existait la petite île des Morins: _Morini parva insula_.

Les parties basses de ces terrains demeurèrent longtemps à l'état de

_moëres_, car aux fortes marées, les eaux furieuses démolissaient les

obstacles qui leur étaient opposés, anéantissaient les cultures et la

mer reprenait son ancien domaine. Pendant une longue suite de siècles,

la lutte de l'homme contre les éléments fut continuelle, et ce n'est

qu'au XVIIIe siècle, que l'oeuvre fut complétée par l'ingénieur Bélidor,

et la mer définitivement vaincue et repoussée aux limites actuelles,

grâce à un système de drainage et d'écluses dès plus ingénieux. Dirigée

par la main de l'homme, emprisonnée entre des murs solides, l'eau

qui s'épanchait jadis dans les marais et y séjournait engendrant de

meurtrières épidémies, s'écoule aujourd'hui dans la mer à marée basse

par les soins de l'Etat. Dans les tempêtes, la mer ferait irruption et

démolirait tous ces travaux, si les précautions n'étaient pas prises,

autant contre la violence des vagues que contre les sables qu'elles

apportent. La Flandre n'est donc pas un pays donné par la nature comme

tant d'autres. Son sol a été conquis lentement par le travail et il ne

reste assuré à la culture que par suite d'une sage organisation. Les

Flamands, eux aussi, à l'imitation des Hollandais, leurs devanciers et

leurs maîtres en matière de dessèchement, peuvent donc prendre cette

fière devise: _Luctor et emergo_. Je lutte et je sors de l'eau!

Tout en parlant, le professeur dirigeait d'une main sûre la course de

son véhicule, mais il dut à ce moment interrompre son discours, car

la flottille aérienne arrivait en vue de la ville où devait s'achever

l'étape du jour.

--Tiens, fillette, dit-il, voici la mer!...

La caravane venait de traverser, à trente mètres de hauteur, la route

nationale de Paris à Calais. Un peu au delà du village de Wimereux,

Damblin, faisant toujours fonctions de guide, avait avisé un vallon

abrité du vent du large, et il était venu y atterrir le premier. Suivant

son exemple, La Tour-Miranne et tous les autres aviateurs vinrent se

poser le plus doucement possible au fond de ce pli de terrain, l'un

après l'autre. Mais l'espace manquait un peu, et à la suite d'une fausse

manoeuvré, le monoplan de M. Morengian vint heurter, à trois mètres

du sol, le biplan de M. Le Clair, et les deux appareils s'abattirent

lourdement avec un craquement caractéristique de bois que l'on fend.

Il y eut un moment d'angoisse parmi les touristes qui se précipitèrent

en désordre vers le lieu de l'accident, mais on constata que les

voyageurs avaient eu plus de peur que de mal, car ils n'avaient subi que

le contre-coup du choc. La seule victime était l'aéroplane qui avait

été abordé. Un longeron de son châssis, avait été brisé net comme

une vulgaire allumette de la régie, et l'extrémité de son aile gauche

s'était faussée. L'auteur de l'accident fut consterné de ce résultat de

sa maladresse.

--Bah! déclara le mécanicien Pouliot, ce n'est pas grave: c'est un peu

de travail de menuisier: on mettra un manchon en aluminium au longeron

et on redressera l'aile, c'est l'affaire d'une matinée tout au plus!...

--Mais on devait repartir demain matin de très bonne heure!... observa

l'infortuné aviateur.

--C'est vrai, dit La Tour-Miranne s'approchant, mais devant ce qui vous

arrive, nous ne vous abandonnerons pas. La caravane se scindera en

deux fractions. La première, composée des biplans sauf le vôtre, bien

entendu, partira de bonne heure pour aller à Dieppe en suivant la

côte; vous partirez ensuite avec les monoplans, une fois la réparation

achevée. Cette proposition du chef de l'expédition n'eut pas le don

de plaire aux pilotes de «monos», dont l'un, Médrival, était justement

l'auteur de la proposition de la double étape.

--Vous oubliez, président, fit-il observer à La Tour-Miranne, que nos

_monos_ volent beaucoup plus vite que vos biplans, et surtout que celui

de M. Le Clair, qui est le plus lent de tous puisqu'il arrive toujours

bon dernier à l'étape. Il ne pourra donc pas nous suivre, quoi que

nous fassions les uns et les autres pour essayer de diminuer notre

vitesse!...

--Nous ne pouvons cependant pas laisser ici notre camarade?...

--Ne vous «bilez». donc pas, monsieur le président, intervint le

mécanicien. Les journées sont longues et le soleil se lève de bonne

heure en cette saison. Nous allons nous mettre immédiatement à

l'ouvrage, mon camarade et moi, et nous continuerons demain dès qu'il

fera jour. Nous ne perdrons pas de temps; nous allons monter la tente

chargée avec les autres bagages du «camping» sur l'aéro de M. Morengian.

Tout sera «arrangé» pour neuf heures du matin.

--Je vous remercie d'avance, mon brave Pouliot. C'est cela, montez la

tente, je vais vous faire envoyer des vivres du restaurant de Boulogne

où nous allons demander l'hospitalité.

L'ouvrier tint sa promesse. Quand, le lendemain à neuf heures et demie

du matin, un break frété par le président de l'_Aéro-tourist-club_

ramena les aviateurs à Wimille, après les avoir promenés dans

Boulogne-sur-Mer, de Capécure à la haute ville et tout le long du quai

Gambetta jusqu'à la jetée et à la plage des bains, il ne restait plus

trace de l'accident de la veille. La caravane pouvait repartir dès que

les réservoirs d'essence auraient été remplis. La Tour-Miranne et M. Le

Clair remercièrent chaleureusement les mécaniciens de leur persévérance

et de l'habileté qu'ils avaient déployée, puis le président s'écria:

--En route, mes amis, et rondement, il faut que nous soyons à Dieppe

pour déjeuner. J'ai télégraphié notre arrivée à l'Hôtel-Royal; nous

serons donc attendus.

--Si les monos, plus rapides, partaient les premiers, insinua Médrival.

Ils pourraient atteindre l'étape avant midi et faire patienter les

hôteliers...

--C'est cela!... Vous recommanderez que l'on conserve notre dîner au

chaud!... répondit en riant le président. Quant à l'itinéraire, je vous

rappelle que l'on fera escale au Crotoy pour le plein d'essence. On

traversera ensuite l'estuaire de la Somme en amont de Saint-Valéry,

puis de là nous gagnerons Eu et Dieppe. Ce sont deux étapes, l'une de

soixante-dix, l'autre de soixante kilomètres.

[Illustration: La flotille traversa l'estuaire de la Somme.]

Ayant ainsi donné ses dernières instructions, La Tour-Miranne se hissa à

bord de son véhicule aérien, et quelques minutes plus tard, la caravane,

partagée en deux groupes qui ne tardèrent pas à se séparer en raison de

la différence de vitesse entre les machines à plan de suspension unique

et de celles à deux plans superposés, s'éleva dans les airs, en présence

de quelques habitants de Wimille et de Wimereux qui avaient appris la

présence de la flottille sur le terroir de leur commune et s'étaient

empressés d'accourir, poussés par la curiosité. Les aéros suivirent un

moment la route nationale, et leurs pilotes purent apercevoir à peu de

distance la colonne commémorative de la Grande-Armée, élevée en souvenir

de l'expédition contre l'Angleterre en 1804 par Napoléon. La caravane

traversa ensuite la basse ville de Boulogne, du cimetière du nord au

pont de l'Écluse, puis le faubourg de Capécure. Elle laissa à droite le

Portel et descendit directement au sud vers Hardelot et Etaples.

Le temps était remarquablement clair et limpide, la chaleur modérée; il

n'avait pas encore fait une aussi belle journée, d'autant plus que

la brise de mer était presque insensible et ne contrariait en rien la

course des planeurs. Le professeur Darmilly profita de ce que l'état de

l'atmosphère facilitait la conduite de l'appareil, pour continuer son

discours de la veille sur les modifications subies, avec les siècles,

par la configuration des rivages de la France.

--A l'embouchure de la Canche où nous allons arriver dans quelques

minutes, dit-il à sa fille, tu vas voir le paysage, changer complètement

d'aspect. Le plateau ondulé du Boulonnais est séparé du rivage par une

vaste plaine rappelant la Flandre, bien qu'elle soit infiniment moins

vaste. Cette plaine est encore une conquête réalisée sur la mer, d'où

son nom de _Marquenterre_, mer en terre.

Formé par des alluvions successives, le Marquenterre est un exemple

frappant du travail séculaire de la mer qui a déposé les grains de sable

en les ajoutant les uns aux autres depuis des temps que l'imagination

hésite à déterminer. Dans les temps anciens, la mer baignait le pied

des collines, mais, à une époque postérieure, ces plages peu inclinées

servirent de lieu de décharge aux matériaux arrachés aux falaises du

Boulonnais au nord, et à celles de la Normandie au sud. Entre la baie

de la Canche et celle de la Somme, se retrouvent les traces de l'ancien

étang littoral où, d'après les traditions, les eaux de la rivière,

retardées dans leur écoulement par des barres de sable, venaient

s'épancher librement. Le sol à peine élevé de deux mètres au-dessus du

niveau de la mer, a été, comme les Pays-Bas, desséché par la main des

hommes; on a ainsi acquis vingt mille hectares à la culture, depuis

le IX'e siècle, où le Marquenterre était encore recouvert par les eaux

croupissantes où les rivières de la Canche, de l'Authie et de la Maye

venaient se déverser. Sur quelques îles émergeant à peine de la plaine

liquide, s'élevèrent les huttes des premiers pionniers de la culture,

en même temps que celles des pêcheurs. Plus tard, les habitants

rattachèrent ces fragments de sol les uns aux autres par des digues, et

c'est ainsi que l'on gagna du terrain sur la mer.

Toute la partie du Marquenterre comprise entre l'Authie et la baie de la

Somme, c'est-à-dire justement l'endroit au-dessus duquel nous planons

en ce moment, ajouta le professeur, porte encore gravés sur son sol

les témoignages du déplacement graduel des limites de la mer. Depuis la

chaîne des dunes littorales jusqu'à la base des collines du plateau

du Ponthieu, les marais sont parsemés d'éminences isolées, dont la

direction longitudinale est sensiblement parallèle à la direction de la

côte. Les travaux d'assèchement ont fermé l'accès des hautes marées,

en même temps qu'augmentait le cordon de dunes et que les rivières

devenaient innavigables. Le système de drainage employé rappelle les

_watergands_ de la Flandre; l'exutoire des eaux s'opère par une vieille

écluse du XVIIe siècle, à Villiers, près d'Etaples.

--C'est le phare d'Etaples que nous avons aperçu tout à l'heure,

père?... interrompit Mlle Dermilly.

--Oui, fillette, et l'agglomération que l'on pouvait distinguer

à l'horizon oriental était Montreuil-sur-Mer, ainsi nommé parce

qu'autrefois il possédait un port, alors que maintenant les flots s'en

sont éloignés de quinze kilomètres. Nous avons suivi un moment la rigole

d'écoulement dite de la Grande-Tringue et passé les dunes de Cucq et de

Merlimont. C'est la plage de Berck, avec son hôpital pour les enfants

scrofuleux de l'Assistance Publique, que tu peux voir à ta droite. Nous

allons traverser, à l'endroit appelé le _Pas-d'Authie_, la rivière,

sur les bords de laquelle nous avons visité l'usine des phosphates

d'Orville, puis nous continuerons à voir des dunes jusqu'au Crotoy où

nous devons nous arrêter pour reconstituer notre provision d'essence.

--Et du Crotoy à Dieppe, père, le pays est-il toujours aussi triste?...

--Non, non. Après la baie de la Somme, à Ault, commencent les falaises

qui s'étendent sans interruption jusqu'au cap de la Hève, près du Havre.

C'est dans cet endroit que les choses ont le plus changé depuis le moyen

âge, soit par un effet d'envasement, soit par un lent exhaussement du

sol. Ainsi, à l'époque où les Romains conquirent la Gaule, les barques

pouvaient remonter la Somme jusqu'à Amiens. Le niveau des hautes mers

a notablement diminué dans ces régions, ainsi que les documents

historiques le prouvent.

[Illustration with this text: AULT.--La Plage et les Falaises.]

Aujourd'hui, si les bateaux d'un certain tonnage peuvent encore gagner

Amiens, ce n'est que grâce aux écluses et à la canalisation de la Somme.

La navigation avec Abbeville serait même compromise si l'on n'avait

creusé au milieu des alluvions séculaires de la rive gauche un profond

canal reliant ce port à Saint-Valéry. D'ailleurs tu te rendras compte

par toi-même, puisque nous allons voir défiler tous les pays dont je

viens de te citer les noms. Nous voilà au Crotoy et nous allons prendre

terre un instant, car nous sommes, si je ne me trompe, à moitié chemin.

Le fourrier Damblin, parti comme toujours une demi-heure avant le gros

de la caravane, avait fait préparer les bidons d'essence et quelques

arrosoirs d'eau, dans le but de gagner du temps. Pendant que les

mécaniciens transvasaient le carburant et vérifiaient le graissage et

l'allumage des moteurs, La Tour-Miranne prévenait ses compagnons.

--La marée est basse en ce moment, dit-il, et la baie de la Somme n'est

plus qu'une immense plaine de sables vasards de dix mille hectares de

surface où quelques minces filets d'eau serpentent en méandres. En face

de nous se trouve Saint-Valéry, dont une distance de trois kilomètres

seulement nous sépare. Je vous recommande de déployer la plus grande

précaution pendant cette courte traversée, car une descente intempestive

dans ces sables mouvants ne serait pas sans danger. J'ai d'ailleurs prié

les mécaniciens de régler attentivement les moteurs pour éviter toute

éventualité.

--Compris! seigneur président!... répliqua ironiquement Outremécourt. On

sera prudent!

Les appréhensions de La Tour-Miranne se trouvèrent heureusement

inutiles, et ce fut avec un vif sentiment de soulagement qu'il constata

que la flottille aérienne avait franchi le dangereux passage et qu'elle

était revenue au-dessus de la terre ferme. Il donna à peine un coup

d'oeil aux vieilles maisons de Saint-Valéry-sur-Somme et à l'estacade

sur laquelle passe la voie ferrée reliant la ville à la ligne du Nord.

Au contraire, il mit de l'avance à l'allumage, et sous l'impulsion de

son hélice tournant à toute vitesse, l'aéro défila à soixante kilomètres

à l'heure à vingt mètres au-dessus de la route d'Eu. Dans un vol égal

et rapide, la flottille passa successivement au-dessus des villages de

Routhiauville, Sallenelles, Lanchères, Brutelles, Hautebut, laissant

la pointe du Hourdel et Cayeux sur la droite. Midi sonnait au moment

où l'on revit la Manche comme une vaste nappe d'azur, à moins d'un

kilomètre de distance. Une aiguille de pierre se dressait, blanche comme

un bâton de craie, sur la falaise, au-dessus d'une agglomération de

maisons s'étendant jusqu'au bord de la grande bleue.

--Ault et son phare, dit le président à son compagnon, en lui indiquant

le monument d'un mouvement de tête.

--Je connais!... répondit le mécanicien. J'ai passé l'année dernière

huit jours de vacances au Tréport et j'ai parcouru toutes les routes des

environs en motocyclette. Je reconnais le pays. Voilà Onival, le bois

de Cise, là-bas dans le renfoncement, et puis la plage de Mers tout au

loin. A gauche on aperçoit la chapelle de Saint-Laurent sur le haut de

la colline.

La caravane aérienne arrivait en vue de la ville d'Eu. Maintenant une

route parfaitement horizontale, les machines volantes traversèrent à

plus de cent cinquante mètres de haut, la vallée au fond de laquelle

coule la Bresle. La ville une fois franchie, elles se retrouvèrent,

comme auparavant, à quarante mètres du sol. La route de Dieppe

s'étendait, droite comme une ligne tracée au cordeau, jusqu'à l'extrême

horizon.

[Illustration: DIEPPE.--Le Château.]

--Il y a trois ans, expliqua Pouliot, j'ai fait le circuit de Dieppe

comme mécanicien de Barabas, l'ancien coureur cycliste passé à

l'automobile. Nous montions une voiture de la marque Feuardant, et nous

abattions les trente kilomètres d'Eu à Dieppe en quatorze minutes, soit

une moyenne de cent-vingt-cinq à l'heure. Nous n'irons pas aussi vite

aujourd'hui!...

--Vous n'avez pas gagné la course, interrogea le pilote. Vous avez eu un

accident?...

--Non, non, nous sommes arrivés bons sixièmes, car nous avions perdu du

temps à changer nos pneus. C'est un «Boche» qui nous a _grattés_ et a

décroché la Coupe!

--Vous n'avez pas eu de chance!

--C'est vrai, car Barabas et moi nous avions fait de notre mieux. Ah!

quelle vitesse, mon président!... on était suffoqué! Et il y avait

avec cela des damnés virages en S, surtout celui de Douvrend.

C'était terrible; j'ai cru, à chaque tour, que la voiture allait s'y

retourner!...

La flottille avait franchi, pendant cette conversation, la vallée de

l'Yerres, au fond de laquelle est bâti le bourg de Criel, et laissant

la route un peu à gauche pour se rapprocher du bord de l'interminable

falaise, elle semait l'émotion dans tous les villages qu'elle traversait

sans ralentir son vol. Tocqueville-sur-Eu, Biville-sur-Mer, Penly,

Berneval-le-Grand, Belleville-sur-Mer, Bracquemont furent dépassés les

uns après les autres. On aperçut de loin le casino de Puys, près de

l'emplacement désigné sous le nom de Camp-de-César, et enfin Notre-Dame

de Bon-Secours et le faubourg du Pollet. On était à Dieppe, et les

soixante kilomètres séparant cette ville du Crotoy avaient été parcourus

en une heure huit minutes.

Les aéroplanes s'abattirent sur les pelouses du boulevard Maritime qui

longe la plage, en face de l'hôtel où leur prochaine arrivée avait

été signalée. Ils avaient reconnu, d'ailleurs, régulièrement rangés à

quelques centaines de mètres de l'entrée du Casino, les monoplans qui

avaient été perdus de vue dès le commencement de l'étape.

--Enfin vous voilà!... s'exclama l'ingénieur Damblin s'avançant les

mains tendues vers les arrivants. Vite à table, le dîner refroidit, et

voilà plus de trois quarts d'heure que nous vous «espérons» comme on dit

dans mon pays natal, en Bretagne.

Le tour de France en aéroplane · 第 35 / 85 题