AU PAYS DU PHOSPHATE

UN MONUMENT HISTORIQUE: LA CATHÉDRALE.--LES CANAUX DU VIEIL

AMIENS.--AU-DESSUS DES HORTILLONNAGES.--HALTE A ORVILLE.--UNE FOLIE D'UN

NOUVEAU GENRE.--A QUOI SERVENT LES PHOSPHATES.--TRAVERSÉE d'ARRAS.

Pendant que les deux mécaniciens se rendaient au parc de la

Petite-Hotoie où étaient garés les aéroplanes qui devaient être visités

avec soin en vue de la prochaine envolée, les touristes, guidés par

Médouville faisant fonctions de cicérone, s'empressèrent de parcourir la

ville pour visiter les curiosités que l'on y pouvait rencontrer.

--Est-ce que nous frétons des voitures? demanda le président à son ami.

--C'est une chose bien inutile, répliqua l'interpellé. Amiens n'est pas

une ville si vaste que l'on ait besoin d'un moyen de locomotion

autre que ses jambes pour l'explorer. Nous allons d'abord visiter la

cathédrale: c'est le morceau principal, ensuite nous ferons un tour du

côté des vieux quartiers, c'est assez intéressant.

--Conduis-nous donc, puisque tu connais la ville. Nous te suivrons

fidèlement.

Pendant le trajet assez court de l'hôtel à la cathédrale, le _speaker_

Médouville commença son boniment, du ton des montreurs de curiosités:

--Mesdames et Messieurs, dit-il, la ville par laquelle nous commençons

notre périple, Amiens, était anciennement nommée _Samarobriva_ et

elle constituait la capitale des _Ambiani_ soumis par Jules César. Le

christianisme y fut introduit en l'année 301 par saint Firmin. La ville

eut à souffrir à maintes reprises des incursions des Normands. Elle

obtint une charte de commune en 1117, fut réunie à la couronne de France

en 1185 en même temps que l'Amiénois, passa dans le domaine des ducs de

Bourgogne en 1414 et fit retour à la couronne en 1463. Ayant embrassé

le parti de la ligue, elle ne se soumit à Henri IV qu'en 1592. Les

Espagnols s'en emparèrent par surprise en 1597, mais Henri IV, aidé par

les Anglais, les chassa la même année. Le 28 novembre 1870, le général

allemand von Goeben entra dans la ville après une série de combats

livrés aux environs, notamment à Dury. C'est à Amiens qu'ont été signes

plusieurs traités fameux, entre autres celui de 1801, entre la France,

la Hollande, l'Espagne et l'Angleterre... Amiens est la patrie de

Pierre l'Ermite, le promoteur des croisades, de Richard de Fournival, de

Fernel, le médecin de Henri II, du poète Voiture, de Gresset, auteur de

_Vert-Vert_, de l'astronome Delambre, du physicien Jacques Rohault, du

général de Gribeauval, de Choderlos de Laclos, des érudits Du Cange,

dom Bouquet, N. de Wailly, etc. Amiens est une ville manufacturière et

florissante. Son industrie, très active, comprend des filatures de lin,

de laine de cachemire, de bourre de soie; le peignage mécanique,

le tissage des toiles d'emballage, des toiles à voile et à sacs; la

fabrication des velours de coton, des satins pour chaussures, des

velours d'Utrecht, des tapis de moquette et chenille, des teintureries,

des fonderies, des ateliers de construction, des tanneries, des

fabriques considérables de produits chimiques, des manufactures de

dentelles, de chaussures. Enfin, il se fait encore à Amiens un commerce

important de denrées coloniales, épiceries, bois de construction, savon

de Marseille, fonte et fer ouvrés. Amiens est encore....

L'orateur disert dut interrompre un instant sa nomenclature, car on

pénétrait alors à l'intérieur du magnifique monument édifié, de 1220 à

1228, par les architectes Robert de Luzarches et Thomas de Cormont.

Les touristes, ne prêtant qu'une oreille distraite aux explications de

Médouville, n'avaient pas manqué d'admirer tout d'abord la façade de

la prestigieuse construction qui constitue une des productions les plus

parfaites de l'architecture ogivale du treizième siècle. Le portail

en est des plus fouillés; quant à la nef c'est la partie de cette

cathédrale qui sert, on le sait, avec le choeur de Beauvais et le porche

de Reims, à composer le type idéal du monument religieux suivant les

données du catholicisme.

Les aviateurs firent le tour intérieur de l'église en jetant des regards

curieux sur les chapelles du pourtour, les verrières, le transept,

les monuments élevés aux évêques fondateurs, les statues de marbre de

saint-Vincent de Paul et de saint Charles, Borromée érigées en 1755,

et surtout sur les hauts reliefs représentant des scènes de la vie

des saints, et les sculptures de la chaire à prêcher. En sortant, ils

admirèrent encore sous le porche le buste remarquablement traité

du Christ, connu sous le nom du «beau Dieu d'Amiens» et l'_Enfant

pleureur_, de Blasset, qui est un pur chef-d'oeuvre d'expression.

[Illustration: AMIENS.--La Cathédrale]

--Cela méritait d'être vu! reconnut l'ingénieur Damblin, résumant

l'opinion générale. Qu'en pensez-vous, mademoiselle, ajouta-t-il en se

tournant vers Mlle Geneviève d'Outremécourt qui n'avait pas perdu un mot

des explications du cicérone improvisé.

--Je pense, répondit la jeune fille de sa douce voix, que cette

cathédrale est une véritable merveille artistique et que nous

ne pouvions mieux commencer notre voyage que par la visite de ce

chef-d'oeuvre d'architecture et des richesses qu'il contient.

--Où allons-nous maintenant? interrogea le jeune Médrival, toujours

impatient.

--Nous sommes à deux pas des canaux; allons les voir, dit Médouville.

--Voir des _canots_?... Sont-ils automobiles au moins?... continua le

jeune homme.

Le secrétaire général, interloqué du coq-à-l'âne, écarquilla des yeux de

chouette. Enfin il se ressaisit.

--Je ne parle pas d'appareils de navigation, dit-il en haussant les

épaules, mais de routes propres à permettre la navigation, ce qui n'est

pas la même chose. Des canaux--au singulier, _canal_--comprenez-vous?

--Croyez-vous que j'aie la tête aussi dure qu'une boule de bilboquet,

monsieur de Médouville?... Il était inutile d'insister, j'avais compris.

Le secrétaire considéra encore un moment son interlocuteur d'un air

de commisération comique, puis il se retourna vers le groupe des

excursionnistes, en tête duquel marchait Robert de La Tour-Miranne,

président et promoteur de la Société de tourisme, et il reprit le cours

de ses explications.

--On prétend, dit-il, que Louis XI visitant, en 1473, les vieux

quartiers d'Amiens où nous allons arriver, donna le nom à cette partie

de la ville de _petite Venise_, mais cette parole historique me paraît

tout aussi authentique que le mot de Louis XIV: «Il n'y a plus de

Pyrénées», ou que le très bref discours de Cambronne aux Anglais,

pendant la bataille de Waterloo, d'autant plus que cette flatteuse

appellation était quelque peu exagérée, ainsi que vous allez pouvoir en

juger.

--La rivière qui traverse la ville est bien la Somme, n'est-ce pas

monsieur de Médouville, demanda une voix féminine, celle de Mme André

Lhier, qui accompagnait son mari, devenu le passager de Breuval, le

trésorier, alors qu'elle-même prenait place à bord du biplan de la

providence des inventeurs.

--En effet! madame, c'est la Somme, s'empressa de répondre l'interpellé.

Elle pénètre dans Amiens par le vieux pont du Cange, composé de trois

arches de grès en ogive; elle s'élargit ensuite pour former le port

Parmentier, bordé de la placé du même nom, où se tient trois fois par

semaine le marché aux légumes approvisionné par les «hortillonneurs» des

environs. Ensuite elle se divise en onze bras ou canaux....

-- ...qui n'ont rien d'automobile, je vous assure, mesdames et

messieurs, coupa irrévérencieusement Médrival, M. le secrétaire général

me l'a affirmé tout à l'heure à moi-même.

Médouville ne broncha pas, malgré cette interruption et poursuivit:

--Parmi ces bras, le canal du Hocquet, qui coule au pied de l'évêché,

est l'un des plus curieux. Très étroit, bordé de maisons décrépites, il

a un air de ruelle arabe, car des moucharaby--qui sont en réalité des

buen-retiro--sont disposés en encorbellement au-dessus du cours d'eau.

Cet agencement ne laisse pas d'inquiéter les bateliers assez imprudents

pour circuler sur ces eaux; ils ont toujours, peut-on dire, un «trou de

Damoclès» ouvert au-dessus de leur tête et prêt à les arroser, au moment

où ils y pensent le moins, d'un liquide malodorant....

--Ah!... fi!.... protestèrent les dames avec un geste de dégoût.

--Oh! rassurez-vous, mesdames, s'empressa d'ajouter le cicérone

bénévole, toutes les eaux n'ont pas, heureusement, l'apparence fangeuse

et sordide du canal du Hocquet. Les canaux des Clairons, eux, sont

bordés d'arbres et de jardinets en terrasse, de balcons ornés de

géraniums ou de fuchsias aux grappes rouges, et les maisons à charpente

apparente rappellent plutôt Bruges-la-Morte.

--Est-ce qu'on peut pêcher à la ligne là-dedans? interrogea avec intérêt

André Lhier qui était un fanatique de la pêche.

--Heu! heu! je crois bien que l'on ne doit pas y prendre grand'chose: du

menu fretin, des ablettes, peut-être quelques anguilles et du gardon.

Il paraît qu'autrefois le saumon abondait, ainsi que le barbeau, et que

l'on retirait même des pièces remarquables, telles que cet esturgeon,

présenté'à l'Echevinage en 1586, et qui ne mesurait pas moins de 9 pieds

de longueur sur 3 pieds et demi de grosseur.

--En effet, mais voilà un citoyen que je n'aurais pas voulu avoir au

bout de ma ligne!

--Il aurait pu vous démonter, c'est certain, sans compter que vous

auriez pu prendre un bain en essayant de l'amener à terre.

--Oui, mais c'était sans doute au filet que l'on capturait ces

monstrueux poissons!....

La troupe des touristes arrivait à ce moment au canal des Teinturiers,

et le tic-tac ininterrompu de nombreux moulins, en même temps que les

grincements de crécelle des trinqueuses, domina le bruit de la voix dû

secrétaire qui dut rengainer ses explications un peu prolixes.

Les promeneurs purent examiner ces trinqueuses, sortes de laminoirs

en bois, entre lesquels les ouvriers, chaussés de bas de laine rude

enfoncés dans de gros sabots, faisaient passer des pièces de velours.

Les longs plis du tissu se déroulaient dans l'eau et venaient ensuite

tout ruisselants s'aplatir et se lisser sur les roues de bois les

entraînant. Parvenu à l'extrémité de la rue longeant ce canal, Robert de

La Tour-Miranne fit se retourner ses compagnons afin de leur permettre

d'apercevoir une vue des plus pittoresques. Dans le fond, sur l'azur

limpide du ciel, se profilait l'immense vaisseau de la cathédrale,

avec sa flèche élancée et ses deux tours massives, puis l'église

Saint-Germain, gracieuse construction du XVe siècle, enfin, à droite, le

beffroi, édifice lourd et sans caractère architectural.

Après avoir examiné quelques instants ce point de vue, les jeunes gens

passèrent derrière l'église Saint-Leu, dont le chevet est à cheval

sur le canal Grainville qu'enjambent quelques passerelles, et ils

s'engagèrent dans un labyrinthe de petites rues toutes bordées ou

traversées par des canaux, et dont les maisons basses, construites un

peu de guingois, semblaient, avec leurs façades raccommodées, se faire

mille grimaces. Médrival fit remarquer à ses voisins les fenêtres

inégales, percées à intervalles irréguliers, mais dont l'entablement

portait de nombreux pots de fleurs, ainsi que les escaliers tortueux

qui, au lieu d'être dissimulés à l'intérieur pour desservir les étages,

s'ouvraient directement sur la voie publique.

Les touristes débouchèrent ensuite dans l'une des ruelles les plus

anciennes de la petite Venise, et qui portait autrefois le nom

pittoresque de rue de l'Andouille, remplacé aujourd'hui par le nom

de l'inventeur du mets qui a rendu la ville d'Amiens célèbre dans les

fastes culinaires: Degand, créateur des fameux pâtés de canard. C'était

une étroite ruelle tortueuse, de moins de trois mètres de largeur,

flanquée à droite et à gauche d'habitations aux portes basses coupées

en deux par le milieu dans le sens de la hauteur. Des couloirs

invraisemblables menaient dans des cours où grouillait une population

d'enfants malpropres se livrant à toutes sortes de jeux sur des monceaux

d'immondices et de débris de toute sorte.

Robert de La Tour-Miranne avait tiré sa montre de son gousset.

--Si vous m'en croyez, mes chers amis, dit-il, nous ne nous arrêterons

pas plus longtemps ici, quelque curieux que soit ce quartier. Le temps

s'écoule et nous devons partir pour Lille à deux heures et demie. Nous

ferions donc sagement de regagner l'hôtel où le déjeuner nous attend.

Docile à cette remarque du président, la troupe des excursionnistes

remonta donc la chaussée Saint-Pierre, puis la rue Saint-Leu. On

s'arrêta ensuite un instant devant la façade de l'église Saint-Germain,

le beffroi, et enfin devant le nouvel Hôtel de ville. Pendant cette

promenade, Médouville avait continué ses considérations sur les moeurs

des quartiers que l'on venait de visiter.

--C'est incontestablement un vieux souvenir des traditions antiques

que ces feux de bois qui s'allument encore dans tous les carrefours la

veille de la Saint-Jean, disait le bavard secrétaire. C'est, paraît-il,

une réjouissance pour les gamins qui, plusieurs mois à l'avance, vont

quêter dans toutes les maisons les vieux balais, les caisses brisées,

paniers défoncés, cages à lapins, paillasses criblées de punaises.

Ils suent sang et eau pour traîner des fardeaux plus lourds qu'eux et

dépouilleraient volontiers les arbres des promenades publiques pour

augmenter le volume du bûcher qu'ils élèvent au beau milieu de la rue.

L'honneur, la gloire dans la circonstance, est d'établir un foyer qui

dépasse le grenier et dont on puisse dire en vérité que c'est lui le

premier, «éch coq» en patois picard, des feux de la Saint-Jean de tous

les quartiers de la ville. L'édifice, savamment construit, se termine

par un mannequin, personnage important qui change tous les ans.

Bismarck, Tropmann, Chamberlain entre autres, ont été ainsi brûlés en

effigie. Ces réjouissances populaires ne se passent pas sans que le

café, abondamment arrosé, cela va sans dire, de «brandevin», ne coule

abondamment. Lorsque le temps est beau, les tables sont sorties dans la

rue et les passants sont gracieusement invités à mettre deux sous pour

avoir un «tiot pot» ou une «bistouille.» Ah! on ne s'ennuie pas derrière

Saint-Leu, la veille de la Saint-Jean!...

--Dans ces vieux quartiers d'ailleurs, poursuivait l'intarissable

conteur, on a conservé nombre d'autres traditions du passé. C'est là

qu'est né Lafleur, le personnage principal du théâtre picard, et qui

n'est autre chose qu'une réplique du célèbre Guignol lyonnais. Ce

mauvais sujet, valet insolent, bat sa femme, rosse le commissaire et

ne manque pas, à la fin de chaque pièce, de mettre en déroute à grands

coups de pied les agents de police, en picard les «cadoreux». Mais,

hélas, ces traditions se perdent un peu plus tous les jours, et Lafleur

lui-même n'est presque plus connu maintenant, même dans le quartier qui

l'a vu naître. Chaque année, quelque vieille maison bien pittoresque

doit céder la place à une haute construction moderne, à l'aspect correct

mais banal. Les vieux quartiers que nous venons de visiter tendent

d'ailleurs à être désertés; la jeune génération gagne les quartiers

hauts d'Henriville, coquettement assis sur la colline crayeuse.

Elle s'éloigne, ayant le dédain du vieux fleuve,

Et trouve impurs ses bords où vivaient ses aïeux....

Les promeneurs arrivaient en ce moment à l'hôtel. Le conférencier dut

interrompre sa citation.

--Tu dois avoir bien soif!... Médouville, observa sérieusement le _Père

Tranquille_.

Un peu décontenancé par cette réflexion, le Mécène haussa les épaules et

s'éloigna sans répondre.

Le déjeuner comportant le traditionnel pâté de canard lestement expédié,

les aviateurs rebouclèrent leurs valises et s'entassèrent dans quatre

automobiles qui les amenèrent, en suivant les boulevards extérieurs

d'Amiens, à la Petite-Hotoie où avaient été garés les treize aéroplanes.

Les journaux locaux ayant consacré de longues colonnes à l'événement de

l'arrivée de la caravane aérienne dans la cité picarde, une foule dense

entourait le cercle de cordes isolant les appareils. La Tour-Miranne

s'empressa d'interroger les gardiens qui avaient veillé sur les

véhicules pendant la nuit, ainsi que les mécaniciens chargés de

l'entretien des machines. Il lui fut répondu que tout s'était bien

passé, et que les appareils étaient prêts à prendre leur vol.

--Tout est pour le mieux, en ce cas, acquiesça le chef d'expédition.

Amarrez donc les bagages à bord de chaque aéro et faites écarter le

public, que nous ayons la place nécessaire pour démarrer.

Ce ne fut pas sans peine que cette deuxième partie de la recommandation

du sportsman put recevoir son exécution, la foule chassée d'un

endroit allant se reformer un peu plus loin. Enfin on obtint le champ

nécessaire. Breuval, le trésorier, n'ayant pas oublié les achats dont il

s'était chargé, distribua les drapeaux et les sirènes devant servir

de signaux aux pilotes qui prirent leurs places à bord, après un coup

d'oeil jeté sur l'ensemble de leur machine. L'ordre du départ fut arrêté

comme suit:

1° Damblin, avec un mécanicien, sur monoplan genre Blériot;

2° La Tour-Miranne et un mécanicien, sur biplan Martin Landoux, genre

Wright;

3° Outremécourt et Mlle d'Outremécourt, sur biplan Landoux;

4° Thivervaux et son cousin, Georges Villard, sur un biplan Landoux;

5° Garuel seul, sur monoplan genre _Demoiselle_ Santos-Dumont;

6° M. et Mme de l'Esclapade, sur biplan Landoux;

7° Breuval avec Mme Lhier comme passagère, sur biplan Landoux;

8° Morengian seul, sur monoplan genre «Antoinette»;

9° M. Bourdon et son frère, sur monoplan genre Blériot;

10° Médouville et M. André Lhier, sur biplan Landoux;

11° M. Le Clair et Mme Le Clair, sur biplan Farman;

12° M. Dermilly et sa fille, sur biplan Voisin;

13° Médrival seul, sur _Demoiselle_ Santos-Dumont.

La flottille se compensait donc de huit biplans, dont six du type Martin

Landoux, et de cinq monoplans de types différents. La caravane comptait

vingt-trois personnes: treize pilotes, deux mécaniciens et huit

passagers dont cinq dames. Jamais jusqu'alors, on n'avait vu une flotte

de navires aériens de plaisance de cette importance, et la curiosité de

la foule était explicable.

Damblin, le fourrier, s'était envolé depuis un quart d'heure déjà,

lorsque, à son tour, le président, ayant pris à bord l'un des

mécaniciens en remplacement de Martin Landoux, prit à son tour le chemin

des airs. De demi-minute en demi-minute il fut suivi par un des clubmen,

et en moins d'un quart d'heure la pelouse fut débarrassée de ses

occupants. Il était deux heures quarante minutes, quand Médrival, qui

devait partir le dernier, prit son essor avec une foudroyante rapidité,

suscitant une émotion indescriptible parmi les spectateurs, dont

le nombre s'était considérablement accru pendant cette période de

manoeuvres.

La Tour-Miranne avait suivi, pendant les premières minutes de son vol,

l'allée centrale de la Grande-Hotoie, à une cinquantaine de mètres

au-dessus des cimes feuillues et arrondies des marronniers la bordant

sur toute sa longueur, qui atteint exactement un kilomètre depuis le

grand bassin. L'aéro traversa ensuite les cours des abattoirs, laissant

les bouchers ébahis et le nez en l'air à sa vue. Il décrivit alors, en

continuant de s'élever, un quart de cercle qui l'amena au-dessus des

jardins de l'Hôtel-Dieu puis du quartier Saint-Leu visité le matin, et

enfin des glacis de la citadelle.

--Tiens! s'écria Pouliot, le mécanicien qui accompagnait La Tour-Miranne

et se carrait sur le siège occupé la veille par son patron, qu'est-ce

que c'est donc que les flaques d'eau qu'on aperçoit à droite?

Robert tourna légèrement la tête du côté indiqué par son passager.

--Ce sont les «hortillonnages», répondit-il brièvement.

L'ouvrier parut désorienté.

--Des hortillonnages, répéta-t-il d'un air indécis. Vous ne voulez pas

dire qu'on cultive par là des orties?...

L'aviateur ne put s'empêcher de rire.

--Non! mon brave, répliqua-t-il. La culture dont vous parlez serait

plutôt l'apanage des horti... culteurs! Mais pour parler sérieusement,

je vous dirai qu'on donne le nom d'_hortillonnages_ aux cultures

maraîchères des environs d'Amiens.

--Ils ne doivent pas manquer d'eau les jardiniers par ici, vrai! Ça me

paraît joliment marécageux...

--En effet, et c'est même grâce à cette irrigation continue qu'ils

obtiennent, paraît-il, des légumes superbes. D'ailleurs, il en est de

même sur tout le trajet de la Somme, et là où l'on ne cultive pas, on

extrait de la tourbe de ces marais.

Mais déjà les hortillonnages et la citadelle d'Amiens elle-même se

perdaient dans l'éloignement. L'aéroplane surplombait le château de

Coisy; la route nationale de Paris à Dunkerque, bordée d'arbres élevés

de chaque côté se perdait, droite comme une ligne tracée au cordeau,

à l'extrême horizon, en traversant deux agglomérations importantes qui

s'apercevaient un peu en avant: Villers-Bocage et Talmas. A gauche de

ce bourg, on pouvait distinguer, sur une intumescence peu élevée, le

village de Naours qui possède des souterrains très curieux à visiter, et

que les touristes commencent à connaître.

En moins d'une demi-heure, l'appareil volant franchit les vingt-cinq

kilomètres séparant en ligne droite les promenades amiénoises du

village de Beauquesne, au sein du pays des phosphates. Ce trajet s'était

constamment effectué au-dessus des champs de céréales, d'oeillette,

de colza et de prairies artificielles. Le terrain allant en s'élevant

graduellement depuis la capitale picarde, enfouie dans un bas-fond, le

pilote avait dû augmenter son altitude et le baromètre anéroïde accusait

deux cents mètres, alors que le sol était à peine à cinquante mètres.

Déjà le biplan du président de l'_Aéro-tourist_ s'était vu dépasser par

les monoplans de Garuel, de Bourdon et de Morengian, plus rapides. En

arrivant au-dessus de là vallée où court la rivière d'Authie, à quelques

centaines de mètres à peine d'un village s'étendant le long de la

route de Doullens à Péronne, La Tour-Miranne aperçut ces unités de la

flottille touristique arrêtées et immobiles au milieu d'une prairie.

Bien qu'aucun signal de détresse ne lui fût adressé, mû par un sentiment

de camaraderie, le jeune homme manoeuvra ses leviers et s'abattit à côté

de ses amis. Presque aussitôt, Médouville, Outremécourt et Breuval qui

suivaient à peu de distance, l'imitèrent, et en cinq minutes toute la

caravane se trouva rassemblée.

--Eh bien, qu'y a-t-il, qu'est-ce que cela veut dire? demandèrent les

voyageurs. Pourquoi s'arrête-t-on?

--Il faut le demander à MM. Garuel et Bourdon, répliqua le président. Je

les ai crus en panne et j'ai atterri pour voir si je pouvais leur être

utile.

--Mais nous n'étions nullement en panne!... s'écrièrent les deux

aviateurs susnommés. La preuve c'est que nous n'avons pas utilisé le

drapeau ou la sirène pour appeler au secours.

--Alors, je ne comprends pas...

Léon Bourdon, le frère du pilote du monoplan s'avança et expliqua:

--Nous voulions simplement visiter, au village d'Orville que vous voyez

devant vous, une usine où l'on traite le phosphate retiré des terres.

C'est assez intéressant pour mériter un instant d'arrêt.

--Il fallait nous prévenir de votre intention avant de quitter Amiens,

dans ce cas, répliqua le chef de la caravane, non sans un peu d'humeur.

Enfin, puisque nous nous trouvons réunis, nous en profiterons pour faire

halte. Nos mécaniciens vérifieront les machines pendant que nous irons

voir ces fameux phosphates!...

La chose ainsi décidée, les touristes se dirigèrent vers une usine dont

la haute cheminée de briques se découpait sur le ciel et qui indiquait

à n'en pas douter, un centre d'exploitation industrielle. Pendant le

chemin, M. Léon Bourdon, qui paraissait très au courant de la'question,

en sa qualité d'élève chimiste à l'École industrielle de Lille, fournit

les explications suivantes aux personnes qui l'accompagnaient:

--Les phosphates d'origine minérale comprennent les apatites, les

phosphorites, les coprolithes et les nodules et sables phosphatés. Les

deux premières variétés se rencontrent dans les terrains primitifs et

servent à la fabrication des superphosphates, car leur teneur en acide

phosphorique atteint 32 %. Les coprolithes et les nodules existent dans

les terrains crétacés et jurassiques, à l'étage des grès verts et sont

exploités dans le Pas-de-Calais, les Ardennes, le Cher, l'Algérie et la

Tunisie. Leur teneur en acide phosphorique varie entre 16 et 28 %. Quant

aux sables et aux craies phosphatés que l'on exploite ici, ainsi qu'à

Beauval et Beauquesne, ils sont beaucoup plus pauvres encore et ils

doivent subir un traitement permettant de porter le titre à 50 ou 55 %

de phosphate de chaux.

--Par quel procédé? interrogea M. Le Clair intéressé.

--Par le mélange avec des sables plus riches, ou mécaniquement en

séparant le carbonate de chaux moins dense du phosphate plus dense, au

moyen d'une simple lévigation.

--Et quelle est l'utilité de ces phosphates? demanda à son tour Mme

Lhier.

--D'une manière générale, reprit le chimiste, les phosphates doivent

être employés comme engrais complémentaires du fumier et des engrais

chimiques tels que lé sulfate d'ammoniaque et le nitrate de soude. Leur

action est très avantageuse dans tous les sols renfermant moins de 1

% d'acide phosphorique. C'est surtout dans les terres de défrichement

riches en matières organiques que les phosphates naturels font

merveille, à la dose de 300 à 600 kilogrammes à l'hectare. Cependant on

obtient des résultats encore meilleurs avec les superphosphates, sauf

dans les cas de terres acides, telles que landes et tourbières.

Les touristes approchaient à ce moment de l'usine aperçue de loin. Ils

furent reçus par un vieux comptable qui, ébahi à la vue de tout ce monde

lui arrivant, ne savait trop quelle contenance tenir. Enfin, il se mit à

la disposition des visiteurs pour les conduire aux hangars où s'opérait

le traitement des sables et craies phosphatés, et leur donner les

indications nécessaires.

--Ainsi, demanda Breuval, toutes les matières premières que vous

manipulez ici proviennent des champs avoisinants?

Le comptable sourit.

--Ah! messieurs, dit-il, on voit que vous êtes tous jeunes et que vous

ne connaissez pas la folie des phosphates qui a secoué les populations

de la vallée de l'Authie vers 1883.

--En effet, murmura le trésorier, je ne suis venu au monde que l'année

d'après.

--Eh bien! messieurs, lorsqu'on a découvert, à cette époque, les

premiers gisements de phosphate de chaux sur la colline de Beauval, cela

a été comme une épidémie dans tous les villages environnants, tant les

habitants avaient été émotionnés des prix fabuleux auxquels avaient

été vendus aux Compagnies industrielles d'exploitation, des champs qui

n'étaient susceptibles de fournir que de maigres récoltes. Des sondages

furent donc opérés sur tous les points, et des paysans jusqu'alors

misérables se trouvèrent, du jour au lendemain, enrichis, sinon presque

millionnaires, parce que l'on avait reconnu, dans quelque pièce de terre

de peu de valeur, la présence du précieux minéral. Oui, messieurs, je me

rappelle de ce temps, moi qui vous parle, et je me souviens de la

fièvre générale qui agitait les cultivateurs de toute cette région et

surexcitait leur cupidité. De pauvres diables, qui eurent la chance de

posséder du phosphate dans leur jardin, firent fortune, alors que des

agriculteurs plus aisés se ruinèrent à la recherche infructueuse de

cette même matière, irrégulièrement distribuée et répartie dans le

sous-sol picard.

Les touristes remercièrent chaleureusement le comptable, qui remplissait

les fonctions d'administrateur de cette exploitation industrielle, et

s'empressèrent d'aller retrouver leurs véhicules.

--Cet arrêt imprévu nous a fait perdre presque une heure, fît remarquer

La Tour-Miranne à ses compagnons. Il est quatre heures et demie-passées,

il faudra donc activer pour arriver à Lille avant la nuit tombée. Nous

ne ferons donc plus escale nulle part et nous nous contenterons de

traverser Arras à petite allure. Est-ce dit?

--Ça colle, président, répliqua irrévérencieusement Médrival, le

gavroche de la bande.

Robert sourit et grimpa à bord de son biplan où le mécanicien Pouliot

le rejoignit. Dix minutes plus tard, tous les aéros étaient en l'air et

filaient directement dans le nord à la vitesse de cinquante à soixante

kilomètres à l'heure. Bientôt les monoplans prirent de l'avance et

disparurent dans l'éloignement, tandis que les biplans volaient de

conserve sur trois lignes. La Tour-Miranne tenant la tête et occupant le

sommet de la lettre A que traçait l'équipe des appareils Martin-Landoux.

[Illustration]

On aperçut dans le lointain, au fond de la vallée de l'Authie, la petite

ville de Doullens, sous-préfecture de 4600 habitants, avec sa citadelle

transformée aujourd'hui en prison de femmes. Les champs multicolores

défilaient sous les pieds des aviateurs, qui, après avoir suivi

les méandres du ruisseau de la Quillienne depuis son confluent avec

l'Authie, à Thièvres en Artois, suivirent la route de Paris à Arras

par Amiens et la voie ferrée de Doullens à Arras. Bientôt, cette cité,

chef-lieu du département du Pas-de-Calais, apparut à l'horizon, et l'on

aperçut en premier lieu le beffroi surmontant l'Hôtel de ville et que

couronne la statue colossale et en métal doré, du lion qui figure dans

les armes de la ville.

Médouville, qui avait pris son rôle de cicérone au sérieux, communiquait

sa science, fraîchement acquise d'ailleurs, à son passager, André Lhier.

[Illustration: Une vaste agglomération hérissée de hautes cheminées

apparut....]

--Arras, l'ancienne capitale de l'Artois, lui dit-il, compte 26000

habitants. Elle se compose de trois parties: la cité occupant

l'emplacement le plus élevé, à l'endroit même où existait autrefois la

ville gauloise, capitale des Atrebates, puis la ville proprement dite

et la basse ville. Saccagée par les Vandales en 407, restaurée par les

soins de saint Vaast, détruite par les Normands en 880, Arras sortit

une seconde fois de ses ruines. Elle fut prise en 1578 par le prince

d'Orange, en 1640 par les Français et fut définitivement cédée à la

France en 1659. Arras est une ville très industrieuse, arrosée par

la rivière la Scarpe; elle possède des fabriques de dentelles, des

bonneteries, savonneries, huileries, fonderies, raffineries de sel et de

sucre donnant lieu à un commerce considérable? Comme monuments, on n'y

compte guère que la cathédrale, qui est l'ancienne église abbatiale

de saint Vaast, l'église Saint-Nicolas, enrichie de quelques beaux

tableaux, et enfin l'Hôtel de ville et son beffroi.

--Tu as appris cela par coeur dans le Baedeker ou dans le Joanne?...

interrompit l'industriel d'un ton goguenard.

--C'est là tout ton remercîment?... grommela le secrétaire vexé. Je te

ferai encore part de ce que je sais, tu peux y compter!

--Oh! ne te fâche pas, mon bon René, je suis au contraire très heureux

d'avoir appris que la ville que nous dominons en ce moment a été la

capitale des Atrebates et qu'elle contient 26000 habitants. Ça pourra me

servir à l'occasion. Mais, à propos, je croyais qu'Arras était une

ville fortifiée et je n'aperçois de notre balcon aucune trace de

fortifications.

--C'est parce qu'on les a démolies pour permettre à la ville de

prendre l'extension qu'elle réclamait. Elles ont été remplacées par les

boulevards que nous venons d'apercevoir non loin de la gare.

André Lhier embrassa d'un dernier regard l'agglomération de maisons que

l'aéroplane venait de franchir à plus de deux cents mètres de hauteur.

Les voyageurs avaient laissé derrière eux la gare Meaulens, qu'un

raccordement relie à la ligne de Paris-Lille, et dépassé le faubourg

Saint-Nicolas, et de nouveau les champs interminables s'étendaient

devant eux.

--Tiens! s'écria l'industriel surpris, les monoplans nous faussent

compagnie!... Les voilà qui filent là-bas sur notre droite!...

--Cela m'indiffère!... répliqua sèchement l'aviateur. Je conduis un

biplan, je suis la route des biplans!...

La flottille aérienne, en tête de laquelle se maintenait La Tour-Miranne

continua à avancer de son train régulier de cinquante à cinquante-cinq

kilomètres à l'heure. L'aspect du paysage avait entièrement changé:

c'étaient maintenant d'immenses plaines qu'incendiait le chaud soleil de

juin, et au-dessus desquelles flottait comme une impalpable poussière

de charbon. C'était le «pays noir», la région des houillères, et bientôt

une vaste agglomération hérissée de hautes cheminées industrielles

apparut qui fut laissée un peu à droite de la route.

--Lens! dit laconiquement Médouville à son compagnon.

--Ce serait le moment d'aller visiter les mines, répondit celui-ci.

--Si tu y tiens, tu n'auras qu'à piquer une tête au moment où nous

passerons au-dessus de l'ouverture d'un puits, tu arriveras plus vite au

fond!

--Diable! est-ce que tu voudrais te débarrasser de moi, par hasard?...

--Certainement non; je ne fais que t'indiquer un moyen rapide

d'excursion, mon cher cousin.

--Trêve de plaisanterie, fit celui-ci. Sommes-nous encore loin de

Lille?...

--Environ sept lieues; c'est l'affaire d'une demi-heure. Nous allons

voir Carvin.

--C'est un de tes amis qui demeure à Lille?...

--André, tu m'agaces prodigieusement, sais-tu?... Carvin, est une

bourgade minière comme Lens, tu ne l'ignores pas. Mais elle ne compte

que 7000 habitants, alors qu'il y en a vingt mille de plus à Lens.

--Vingt mille juste?... Tu n'oublies pas un demi-habitant,

quelquefois?...

Médouville, cette fois, ne répondit plus et se contenta de rouler des

yeux féroces vers son passager qui dut mettre un frein à ses taquineries

continuelles, et jusqu'à Lille les deux cousins ne se dirent plus un

mot. Après avoir dépassé Carvin, reconnaissable à son clocher de forme

caractéristique, les aéros traversèrent la plaine de Wattignies, et

leurs passagers purent apercevoir ensuite les vastes bâtiments de la

maison centrale de détention de Loos.

--Des hôpitaux, des prisons, des usines; voilà ce qui caractérise la

civilisation!... murmura l'industriel.

Les appareils passèrent ensemble au-dessus de la gare de la porte des

Postes et des bastions de Lille dont ils traversèrent les quartiers

du sud et de l'Ouest, avant d'atteindre la citadelle et la Deule. De

l'autre côté de la rivière se distinguaient les pistes de l'hippodrome

Lillois, où La Tour-Miranne, qui avait une vue perçante, aperçut les

monoplans. Il dirigea donc sa course de ce côté et quelques minutes plus

tard, tous les appareils reposaient sur le gazon. L'étape du jour était

accomplie.

Le tour de France en aéroplane · 第 33 / 85 题