LA PREMIÈRE ÉTAPE

UN ACTE ÉVIDENT DE SABOTAGE.--QUEL EN PEUT-ÊTRE L'AUTEUR?--RÉPARATION

INSTANTANÉE.--UN TOUR DE FORCE DE MARTIN LANDOUX.--LA TOUR-MIRANNE

S'ENLÈVE ENFIN.--RÉFLEXIONS EN COURS DE ROUTE.--DIX MINUTES D'ARRÊT.--UN

CYCLISTE COMPLAISANT.--LE LONG DE LA ROUTE D'AMIENS.--ARRIVÉE A

L'ÉTAPE.--RETOUR DE LANDOUX A PARIS.

Le premier sentiment suscité parmi la foule assistant au départ de la

caravane aérienne par la chute de l'aéroplane monté par le président de

l'_Aéro-tourist-club_ fut la stupeur. Un bourdonnement d'exclamations

succéda à ce moment de surprise. Quelques assistants plus hardis

sautèrent par-dessus la barrière et, en quelques minutes, l'appareil

se trouva entouré d'une cinquantaine de personnes se pressant et se

bousculant pour voir de plus près ce qui allait advenir.

Le marquis de La Tour-Miranne n'avait rien perdu de son sang-froid.

Avant de rechercher quelle pouvait être la cause de l'accident dont il

venait d'être victime, il s'empressa de dire à son passager, qui n'était

autre que le constructeur Martin Landoux:

--Il reste quatre aéros à faire partir. Que ce qui vient d'arriver ne

retarde pas leur départ, nous aviserons ensuite. Faites vite, je vous

prie!...

Sans dire un mot, le professeur d'aviation se dirigea vers les

aéroplanes qui attendaient leur tour de s'enlever et transmit à leurs

pilotes l'ordre du président. Pendant ce temps, ce dernier faisait,

remorquer l'appareil détérioré sous un hangar dont la porte fut refermée

hermétiquement au nez des curieux désappointés.

Dix minutes plus tard, Martin Landoux était de retour, les derniers

hommes-oiseaux ayant pris leur vol.

--C'est fait! annonça-t-il en pénétrant dans le garage.

--Vous avez prié les derniers partants de prévenir nos amis de ce qui

vient d'arriver? interrogea le jeune homme.

--Certainement, et je leur ai dit de ne pas s'inquiéter, que vous les

rejoindriez ce soir, le malheur une fois réparé.

Robert de La Tour-Miranne hocha la tête d'un air de doute.

--Ce soir, ce n'est guère à espérer, dans l'état où est l'appareil,

murmura-t-il.

--Diable!.. C'est grave?...

--Certes, et pour moi je regarde l'aéro comme complètement hors de

service.

--Comment cela!... Un départ mal pris ne peut avoir de-telles

conséquences!...

--Le départ n'a pu s'effectuer normalement par la seule raison de ce

fait que tout le mécanisme a été saboté par une main-criminelle!...

--Ce n'est pas possible! Quelle est là pièce qui n'a pas fonctionné?...

--Vous avez bien entendu, mon cher Landoux, un craquement significatif

quand j'ai voulu embrayer les hélices ascensionnelles?...

--Oui, il m'a semblé percevoir, dans le brouhaha, comme un bruit qui

n'était pas ordinaire.

--Eh bien! ce bruit provenait de la _boîte des vitesses_. Je vous le

répète, c'est volontairement que cet organe a été détérioré pour me

faire manquer mon départ. Que l'on démonte cette pièce et l'on verra si

je me trompe. De plus, cet arrêt subit et imprévu a amené l'arrêt et

la chute à pic de l'aéro, mais le choc contre terre n'a pas été assez

violent pour déterminer les détériorations que j'ai constatées. Je suis

persuadé que les ruptures étaient amorcées d'avance. Voyez plutôt par

vous-même!

Le constructeur procéda à un examen minutieux de toutes les parties de

la machine volante.

Quand, cette inspection terminée, il se retourna vers le marquis, il

était pâle.

--Il est évident, en effet, articula-t-il enfin d'une voix altérée, que

c'est un coup monté de longue main, et si je connaissais le misérable

qui a été capable d'un crime pareil, il passerait un mauvais quart

d'heure, je vous le garantis! Deux tubes du châssis sont faussés et à

demi-rompus; l'hélice a une pale de cassée, la boîte des vitesses devra

être changée et je crains que le moteur n'ait également été mis hors de

service.

--Vous voyez donc bien!...

--Je vois surtout que vous ne me connaissez pas encore, monsieur Robert,

dit d'un ton résolu l'aviateur. J'ai dit que vous rejoindriez ce soir

vos amis, vous les rejoindrez. Dans deux heures le malheur sera réparé.

--Deux heures!... Ce n'est pas possible!...

--Eh bien! nous allons essayer, cependant! Occupez-vous donc de renvoyer

le public; de mon côté je vais faire le nécessaire pour remettre les

choses en l'état avec l'aide de mon équipe...

--Mais vous n'arriverez pas!...

--Pourquoi pas! Sachez donc, monsieur Robert, que, sous mon apparence

bon enfant, j'ai un caractère très méfiant et ne se faisant guère

d'illusion sur les gens et sur les choses.

--Que voulez-vous dire par là?...

--Que j'ai pris mes précautions en vue d'un accident possible, et que le

magasin d'Aérovilla renferme toutes les pièces de rechange nécessaires,

notamment un moteur supérieur même à celui-ci. On va donc démonter tout

ce qui a été volontairement abîmé et vous verrez que nous partirons

quand même?...

Cette assurance dissipa un peu l'abattement auquel le marquis était

en proie. Il reprit donc son masque souriant pour aller présenter à la

foule, parmi laquelle il comptait nombre d'amis, ses excuses pour le

retard involontaire mis à son départ par la rupture subite et imprévue

d'une pièce de la machine. Il annonça en même temps que l'on allait

immédiatement procéder à la réfection de la pièce détériorée et que le

départ aurait lieu le soir même.

Des acclamations satisfaites accueillirent cette communication et

plusieurs personnes persistèrent à attendre la fin de la fête et

l'ascension annoncée. Toutefois, le plus grand nombre préféra regagner

la capitale, sans séjourner plus longtemps.

Déjà Martin Landoux était à l'oeuvre avec son équipe, dont Charlot

faisait obligatoirement partie. Tout d'abord, le coquin avait ricané

d'aise en songeant qu'il avait bien pris toutes ses précautions et qu'il

serait impossible de remettre en état, au moins avant plusieurs jours,

l'aéroplane à moitié détruit. Pendant ce temps, il courrait à Paris

encaisser le prix de sa trahison, et, l'argent une fois empoché, il

se soucierait fort peu du reste. M. Robert de La Tour-Miranne pourrait

rester irrémédiablement cloué à terre sous le hangar d'Aérovilla ou

s'enlever ensuite et rejoindre ses amis, il s'en moquait autant qu'un

poisson d'une pomme.

Mais son allégresse intérieure ne tarda pas à se transformer en une rage

froide doublée de stupéfaction quand il vit ses deux coéquipiers, le

contremaître et Pouliot, le meilleur ouvrier des Établissements Landoux

et Cie, revenir du magasin avec une hélice, un embrayage et un moteur

complets, le tout prêt à être mis en place.

--Allons, _presto_, vous autres, articula impérativement Martin Landoux

qui avait dépouillé son veston pour revêtir ses habits de travail en

toile bleue, déblayez-moi vivement la place, que l'on remette tout en

état. Vous, Charlot, occupez-vous de l'hélice; Pouliot, de son côté,

se chargera avec Fossard de la réparation du châssis, tandis que je me

réserve avec le contre-maître le moteur et la boîte des vitesses. Et

vivement, n'est-ce pas? Les heures seront payées triple!...

Quatre heures sonnaient à ce moment. Les ouvriers, stimulés par la

promesse d'une gratification, se mirent avec ardeur à la besogne, sous

la direction du patron.

--C'est égal, grogna le contre-maître en serrant à bloc les écrous

fixant le moteur neuf au châssis, je me demande par où a pu passer le

brigand qui a fait ce coup là, et à quel moment il a pu se livrer à son

travail!... Hier encore, M. de La Tour-Miranne a fait plusieurs vols

et tout marchait à merveille. Ce ne peut donc être que cette nuit que

l'opération a été bâclée. Et c'était un gaillard qui s'y connaissait,

pour avoir, ainsi qu'il l'a fait, dégradé juste les points faibles de la

machine!...

--Qui était donc de garde, cette nuit, demanda Landoux sans arrêter de

travailler.

--Le père Havard, le gardien d'Aérovilla, comme tous les jours, répliqua

le maître-ouvrier. Et il n'a rien vu de suspect, probablement, car il

m'a affirmé ce matin qu'il n'y avait rien eu de nouveau. Le brigand

avait sans doute bien pris ses précautions pour ne pas être aperçu!

Tout en frappant à coups redoublés sur son chasse-clavettes, Charlot ne

perdait pas une syllabe des paroles de son chef, et un rictus de dédain

découvrit ses chicots inégaux.

--Cherche, mon vieux, cherche!... pensa-t-il. Tu ne te doutes guère que

c'est moi qui ai exécuté ce petit travail avant que tu ne te sois levé.

Ce n'est pas pour des pommes que j'ai été _serrurerier_ et que j'ai

appris à fabriquer toutes sortes de clés. Ça m'a servi pour entrer dans

le hangar, malgré les cadenas de sûreté que vous pensiez protéger si

bien la porte contre les gens curieux. Et puis, je n'en avais pas pour

longtemps à déclaveter le _train-baladeur_ de la boîte aux vitesses,

jeter une poignée d'émeri dans le graisseur du moteur et entailler d'un

bon coup de scie les douilles d'assemblage des longerons. A moins de me

prendre sur le fait, vous ne pouviez pas vous douter du petit coup de

trafalgar que je vous ménageais, aussi j'étais bien tranquille et je le

suis encore, croyez-le, mes bons amis!

Et sans éprouver le moindre remords de sa criminelle conduite, car

c'était un véritable abus de confiance dont il s'était rendu coupable,

l'odieux personnage poursuivit son travail en affectant d'être

extraordinairement affairé. Mais son front ne tarda pas à s'assombrir en

remarquant l'activité fébrile déployée par ses collègues, et il grogna

entre ses dents:

--Que le diable les enlève et les cuise tout vifs dans sa grande

marmite! Ils sont en train de me voler les trente mille francs que

j'avais si bien gagnés. Comment faire pour les obliger à remettre la

suite de l'opération à demain, que j'aie au moins le temps d'aller

chercher mes deux chèques!

Il eut beau fouiller dans sa cervelle un moyen de faire abandonner le

travail par le patron et ses aides, mais tous les projets qu'il imagina

l'un après l'autre étaient impraticables. L'idée lui vint même de mettre

le feu au hangar mais c'était bien grave. S'il y avait quelqu'un de rôti

dans l'affaire, il pourrait le payer cher.

--Quel dommage que je n'aie pas eu cette idée-là plus tôt!...

songea-t-il. Je me serais épargné bien de la besogne cette nuit! Il me

suffisait d'arroser d'essence les toiles de l'aéro et de lancer de loin

une allumette-tison, tout flambait et il n'en serait rien resté! Au

lieu de cela, je crois que le mal de chien que je me suis donné aura été

complètement inutile. Avoir tant risqué pour que cela ne serve de rien,

vrai c'est une amère pilule à avaler!...

Quoi qu'il en eût, l'affidé du _Petit Biscuitier_ et du duc de La

Tour-Miranne devait assister, sans pouvoir montrer son dépit, à la

reconstitution de l'appareil qu'il avait désemparé. Le moteur neuf, du

fonctionnement duquel Martin Landoux était sûr d'avance, l'ayant essayé

à diverses reprises à l'atelier, avait pris la place de celui bourré

d'émeri pulvérisé. L'embrayage était rétabli, la ligne d'arbre rectifiée

avec ses articulations à la Cardan, enfin le châssis faussé avait

été redressé, consolidé et les roues voilées du chariot de lancement

remplacées. L'aéroplane du président de l'_Aéro-tourist-club_, comme le

légendaire couteau de Jeannot était radoubé à neuf et redevenait prêt à

reprendre la route des airs. Une fureur concentrée étranglait l'ouvrier

mécanicien qui voyait ainsi s'envoler en fumée la somme relativement

élevée qui lui avait été promise pour éviter ce dénouement.

Au moment où six heures allaient sonner, Robert de La Tour-Miranne fit

irruption dans le hangar où les cinq hommes redoublaient d'activité pour

terminer au plus vite le remontage.

--Eh bien! demanda-t-il de sa voix harmonieusement timbrée, pensez-vous

toujours réussir, mon cher Landoux?

--Mais c'est fait, c'est terminé!... répondit joyeusement le

constructeur essuyant son front baigné de sueur, et se balafrant ainsi

d'une large traînée de cambouis. On peut maintenant sortir l'outil

et l'essayer cinq minutes au point fixe avant de partir rejoindre les

autres.

Les traits assombris du sportsman rayonnèrent de satisfaction; son

regard étincela.

--Vraiment, vous êtes parvenu en aussi peu de temps à réparer mon

malheureux esquif!... s'écria-t-il. C'est un véritable tour de force, en

vérité, et je ne sais comment vous en remercier!

--Bah!... fît Martin Landoux, ça n'en vaut pas la peine, monsieur

Robert. J'ai dit que vous partiriez quand même, vous allez partir. Je

n'ai qu'une parole!...

--Dans tous les cas, vos ouvriers accepteront bien une modeste

gratification en récompense de la bonne volonté qu'ils ont mise à

vous seconder, ajouta le marquis en tendant un large billet bleu au

contremaître.

--Ma foi, ce n'est pas de refus, monsieur, cela encourage toujours;

répliqua le maître-ouvrier et nous vous remercions bien. Je vais

répartir la somme entre mes hommes, n'est-ce pas?...

--Certainement, mon ami.

Pour sa part, Charlot reçut cent francs qu'il fourra dans sa poche d'un

air rageur.

--Tu n'as pas l'air content, Charlot, remarqua le contremaître surpris.

--Il y a de quoi, en vérité, grogna le Lagardère des Établissements

Landoux. Une misère pareille pour un homme si riche et quand je pense

que...

--Tu penses quoi?...

Tiré brusquement de ses réflexions par cette question directe, le bossu

passa sa main sur son front comme s'il sortait d'un rêve. Un peu plus il

allait se trahir devant son chef. Il tressaillit et revint au sentiment

de la réalité. La prudence lui commandait de dissimuler son dépit.

--Qu'est-ce que tu penses, le _bosco_, insista le contremaître?

--Je pense que ça ne l'aurait pas ruiné, ce jeune homme, de doubler la

somme, dit-il enfin.

Le maître-ouvrier haussa les épaules en s'éloignant.

--Toujours envieux, jamais satisfait, ce damné bosco! grommela-t-il.

Décidément sa tête ne me revient guère à ce citoyen-là et il faudra

que je le tienne à l'oeil!... Qui sait si ce n'est pas lui qui a

saboté l'aéro du marquis, simplement par jalousie!... Il faudra que

j'éclaircisse cela!...

L'aéroplane réparé fut ramené sur la pelouse, et son moteur mis

immédiatement en route. Martin Landoux inspecta avec la plus grande

attention les moindres organes de la machine, resserrant un écrou

insuffisamment bloqué, réglant la carburation, les départs d'huile, les

prises d'engrenages, les commandes de toute espèce. Enfin il redescendit

et se dirigea vers la tente du restaurant, où il retrouva Robert de La

Tour-Miranne achevant de dévorer un morceau de viande froide.

--Tout est prêt, nous pouvons partir, déclara-t-il, mais il faut nous

hâter si nous voulons arriver à Amiens avant qu'il soit nuit noire.

--Je suis à votre disposition, répliqua le président, mais vous devez

être à bout de forces, mon brave Landoux!

--Bah! je ne me laisserai toujours pas tomber en bas de mon siège

pendant la route, n'ayez pas peur!

--Vous ne mangez pas un sandwich avant d'embarquer?...

--Pas le temps, monsieur le marquis. Je vais seulement prendre une paire

de pains fourrés pour grignoter en route. Nous dînerons à Amiens;

vos camarades nous laisseront peut-être notre part, quand le diable y

serait!...

En un clin d'oeil, le mécanicien se débarrassa de ses vêtements de

travail et rendossa ses habits ordinaires. Il s'enveloppa même dans un

ample pardessus, bien que la température fût suffisamment élevée pour

rendre bien inutile ce supplément. Robert l'avait regardé faire en

souriant.

--Riez si vous voulez, dit Landoux, mais, si vous m'en croyez vous

prendrez la même précaution. Tout à l'heure, au crépuscule, il va faire

frisquet, surtout en se déplaçant contre le vent à raison de quatorze

mètres par seconde. Vous verrez!...

--En attendant, je préfère rester comme je suis, j'aurai les mouvements

plus libres.

--Vous n'avez rien oublié?... Les valises sont à bord?...

--Tout a été vérifié, et, comme disent les marins, tout est «paré»,

patron, répondit le contremaître.

--Très bien!... Dans ces conditions, partons donc et tâchons de

rattraper le temps perdu!

Les deux hommes prirent leur place et s'installèrent à bord de l'aéro.

--Mettez l'hélice en route!... commanda Landoux.

Avec un grincement de dents de désespoir, Charlot à qui cet ordre était

donné, agit sur les palettes dont le mouvement entraîna le moteur qui se

mit à pétarader bruyamment.

Le pilote adressa un signe amical de la main aux quelques personnes

qui avaient tenu à assister au départ du chef de la caravane, puis

il manoeuvra ses leviers d'embrayage. Le vrombissement des hélices

s'accentua et l'appareil s'éleva avec la légèreté d'un oiseau aux

grandes ailes. A trente mètres du sol, Robert mit toute la force

du moteur sur le propulseur et la vitesse de progression s'accrut

sensiblement.

Un énorme soupir de soulagement s'échappa alors des lèvres du jeune

homme.

--Enfin nous voilà donc partis!... murmura-t-il. Que de reconnaissance

je vous dois, mon cher Landoux. Sans vous tout était perdu et notre

voyage de tourisme irrémédiablement compromis. Pour ma part, je

n'espérais plus, je l'avoue.

Le constructeur, les sourcils froncés, réfléchissait profondément.

--Je pense surtout, répondit-il sans paraître attacher la moindre

attention aux chaleureux remerciements de son élève, je pense au motif

qui a pu déterminer un individu à détériorer votre aéro dans ses parties

les plus essentielles, et cela juste au moment de partir!

Robert de La Tour-Miranne soupira encore, mais sans répliquer. Les

paroles menaçantes de son père revenaient à sa mémoire et il songeait

que le duc pouvait avoir soudoyé quelqu'un de son entourage pour

détruire son appareil et l'empêcher ainsi de prendre part à cette

excursion qu'il réprouvait et à laquelle il l'avait blâmé de

s'intéresser. Son raisonnement était juste, on le sait. Le jeune

aviateur avait l'intuition que ses soupçons étaient fondés, mais cette

certitude morale l'attristait: M. de La Tour-Miranne recourir à de

pareils moyens, gager un sacripant quelconque pour éviter que son nom

parût dans les journaux, cela chagrinait profondément Robert. Et combien

sa gratitude envers son professeur Martin Landoux se serait accrue

s'il avait appris que le constructeur avait refusé avec indignation les

«services» que le duc attendait de lui, de quelque somme que celui-ci

appuyât ses propositions. Landoux, de son côté, ruminait également.

Il était écoeuré de la trahison sournoise dont son élève venait d'être

victime, et il se demandait s'il n'en fallait pas chercher l'auteur

parmi le personnel d'Aérovilla, car il n'y avait pas à en douter:

le coup avait été fait par un homme du métier connaissant à fond les

parties faibles de la mécanique. Il pesa dans sa mémoire les défauts

qu'il avait remarqués chez ses ouvriers et dut se convaincre qu'aucun

d'entre eux ne pouvait être soupçonné sérieusement. Il avait éliminé des

premiers Charlot du champ des suppositions: celui-ci ne lui avait-il

pas été chaudement recommandé par l'ami intime de La Tour-Miranne,

Médouville, le secrétaire général de l'_Aéro-tourist-club_?...

Décidément, c'était à donner sa langue aux chiens.

--Ah! si jamais je le découvre, le bandit qui est l'auteur de cette

traîtrise-là, il me le paiera cher!... grommela-t-il sourdement.

[Illustration: Le président suivit Martin Landoux qui venait de sauter à

terre.]

Pendant que les deux aviateurs se livraient ainsi en silence à leurs

réflexions, l'aéroplane dévorait l'espace. Il avait laissé loin derrière

lui le champ d'expériences où les membres de l'_Aéro_ avaient fait leurs

premiers essais d'hommes volants, et il glissait à la vitesse d'un train

express, à vingt mètres au-dessus des hauts peupliers bordant la route

de Paris à Beauvais. En moins d'un quart d'heure, il atteignit la petite

ville de Noailles, chef-lieu de canton comptant quinze cents habitants.

Pour éviter les collines qui se dressaient devant lui, le pilote obliqua

alors la course du véhicule qui le portait vers la droite pendant

quelques kilomètres, en suivant la vallée du Sillet et la ligne du petit

chemin de fer de Persan à Hermes. Après avoir contourné le massif qu'il

voulait éviter, Robert suivit un moment la ligne du chemin de fer de

Creil-Beauvais qui parcourt la vallée marécageuse du Thérain, mais il

l'abandonna à la hauteur de la bifurcation de Rochy-Condé pour reprendre

la direction du nord.

Le terrain allant en s'élevant graduellement, le pilote dut manoeuvrer

ses plans équilibreurs pour maintenir sa trajectoire toujours à la même

distance du sol. Lorsqu'il coupa de nouveau la route nationale au-dessus

du petit village d'Oroer, à quelques kilomètres après Beauvais, le

baromètre altimétrique, suspendu sous ses yeux, à l'un des montants

d'écartement des plans, accusait une hauteur réelle de cent soixante

mètres au-dessus du niveau de la mer.

Avec le crépuscule dont les premières ombres s'étendaient sur les

campagnes, la température s'abaissait sensiblement, ainsi que Martin

Landoux l'avait prévu, et cette fraîcheur aidant au refroidissement des

cylindres, le moteur tapait comme un enragé, avec la régularité d'un

mouvement d'horlogerie. Sous la violente traction de son hélice, l'aéro

glissait sur les couches d'air avec une surprenante vélocité et Robert

devait s'avouer qu'il n'avait jamais volé aussi vite.

--J'ai gagné au change, avec votre nouveau moteur, dit-il en souriant à

son compagnon.

--Tant mieux! répliqua laconiquement celui-ci, tout en mordant avec

appétit dans un sandwich qu'il avait tiré de sa poche. Tant mieux, nous

arriverons plus vite à l'endroit du dîner!

A ce moment, l'aéro qui avait dû augmenter encore son altitude pour se

maintenir à sa distance réglementaire de trente à quarante mètres du

sol, traversa une vallée dont le fond était à plus de deux cents mètres

sous les pieds des aviateurs. De l'autre côté de ce pli de terrain, sur

le coteau, s'étendait un bourg assez important, Froissy, qui fut laissé

un peu à droite de la route inflexiblement droite suivie par la machine

volante.

Quelques minutes plus tard, alors que les voyageurs coupaient,

au-dessus du village de Hardiviliers, la route transversale de Gournay

à Montdidier par Marseille-le-Petit, Crèvecoeur et Breteuil, le moteur

ralentit et les explosions devinrent irrégulières.

--Bon!... voilà qu'il y a des _ratés_, maintenant!... s'écria Martin

Landoux en se soulevant sur son siège. Qu'est-ce que cela veut dire?...

Nous sommes donc enguignonnés!... Et avec cela, voilà la nuit qui tombe

tout à fait!... Nous n'arriverons pas aujourd'hui!... Vous vous flattiez

trop tôt!...

--Il va peut-être reprendre, hasarda La Tour-Miranne.

--Il ne faut pas s'y attendre. S'il a des hoquets--le mécanicien

prononça des _loquets_--c'est signe qu'il y a quelque chose de démanché

dans la bécane, et il serait plus prudent d'arrêter et de regarder

qu'est-ce que cela peut bien être. Nous éviterons peut-être ainsi la

_panne_ forcée.

--Comme vous voudrez!... accéda Robert. Ensuite, comme la nuit vient

et que vous êtes plus habile que moi, vous prendrez ma place jusqu'à

Amiens.

--Je n'y vois pas d'inconvénient.

Avisant une vaste pâture, à peu de distance de quelques misérables

masures, le président du club manoeuvra pour reprendre terre et il le

fit assez habilement pour que la secousse, d'ailleurs amortie par la

hauteur de l'herbe, fût presque insensible. Il coupa alors l'allumage,

et tout mouvement ayant cessé, il suivit Martin Landoux qui venait de

sauter à terre.

--Ah!... cela fait du bien de se dégourdir un peu les jambes!...

marmotta le mécanicien. Le diable, c'est qu'il n'y fait presque plus

clair. Quelle heure est-il donc, Monsieur Robert?

Celui-ci tira son chronomètre de son gousset et l'approcha de ses yeux,

car, en effet, la lumière s'affaiblissait de plus en plus. On était

«entre chien et loup», comme dit une expression commune, et on aurait

eu peine à distinguer un fil blanc d'un fil noir. Mais grâce aux petits

diamants dont les aiguilles de sa montre étaient ornées, le jeune homme

put répondre.

--Sept heures trente-cinq minutes.

--Voilà donc soixante-cinq minutes, soit une heure cinq, que nous volons

en droite ligne. Nous avons dû faire du chemin et ne plus être trop

éloignés du but, je pense. Mais ce qu'il nous faudrait, maintenant, ce

serait de la lumière pour examiner notre outil.

Au moment où l'aviateur formulait ce désir, on entendit le tintement

d'une clochette et une brillante lumière illumina le chemin bordant

la pâture où l'appareil s'était abattu. Cette lumière paraissait se

déplacer très rapidement.

C'était tout simplement le reflet de la lanterne à acétylène qu'un

cycliste précautionneux avait fixée à sa machine pour éviter les

contraventions que n'aurait pas manqué de lui dresser, l'obscurité une

fois complète, le premier dépositaire de la force publique qu'il aurait

rencontré.

Martin Landoux héla d'une voix forte le promeneur, qui s'arrêta et parut

fort surpris de voir deux personnes au milieu de la prairie, auprès d'un

objet étrange dont la forme se distinguait mal dans l'ombre. Cependant,

après une courte hésitation, il se décida et traversa la prairie sans

lâcher sa bicyclette qu'il remorquait d'une main.

--Voudriez-vous avoir l'obligeance de nous dire, monsieur, quel est

ce village? interrogea avec une parfaite urbanité Robert de La

Tour-Miranne. Nous venons de prendre terre un instant avec notre

aéroplane et nous ne savons trop où nous sommes...

Au mot d'aéroplane, le cycliste sursauta et s'approcha avec

empressement.

--Ah! c'est un aéroplane, cette machine-là... s'exclama-t-il. Je n'en

avais pas encore vu!... Permettez-moi de l'examiner.... Et vous venez de

loin, messieurs?...

--Nous venons du parc d'aviation d'Aérovilla....

--Est-ce que vous feriez partie de la flotte que l'on a vu passer, cette

après-midi, par ici?...

--De quelle flotte voulez-vous parler? intervint le mécanicien.

--D'une véritable flotte d'aéroplanes, composée d'au moins douze

appareils et qui a traversé tout le pays en allant vers le nord!

Cette description ne pouvait évidemment s'appliquer qu'à

l'_Aéro-tourist-club_, aussi La Tour-Miranne répondit-il à son

interlocuteur.

--En effet, nous appartenons à cette Société, mais nous sommes partis

avec plusieurs heures de retard. Ayant remarqué un bruit anormal dans

notre moteur, nous avons repris terre un instant dans ce pays, dont nous

vous demandions le nom tout à l'heure, simplement pour examiner notre

machine. Si vous voulez bien nous prêter votre lanterne un instant?

--La voici, messieurs, excusez-moi, s'empressa le cycliste en tendant

son luminaire au constructeur qui s'en empara et dirigea immédiatement

le rayon étincelant vers la machine qu'il voulait inspecter. J'ai été

surpris, voyez-vous, car il ne vient pas souvent d'aéroplane, par

ici. Quant au pays où vous êtes en ce moment, il se nomme

Gouy-les-Groseilliers. C'est la plus petite commune du département, et

peut-être de toute la France, car elle ne compte que 24 habitants.

--Nous sommes dans le département de la Somme, n'est-ce pas? demanda La

Tour-Miranne.

--Non, monsieur, c'est encore ici l'Oise, mais la limite des deux

départements est à peine à une demi-lieue. La route de Breteuil à Amiens

est à cinq cents mètres d'ici.

--Quelle est la distance qui nous sépare encore d'Amiens?...

--Sept lieues, monsieur. Je fais le trajet en une heure un quart avec ma

bicyclette.

--Nous en avons donc, nous, pour une demi-heure tout au plus, puisque

nous faisons une moyenne de cinquante-cinq kilomètres à l'heure.

--Voilà votre phare, je vous remercie, dit à ce moment Landoux. J'ai vu

ce que je voulais voir, et le défaut que j'avais remarqué étant corrigé,

nous pouvons répartir sans crainte.

--Sans lumière, dans l'obscurité, s'étonna le cycliste.

--Il le faut bien. Nous ne pensions pas être obligés de voler dans la

nuit. Heureusement, j'ai de bons yeux.

--Et voilà la lune qui se lève et va nous éclairer! remarqua le

président de l'_Aéro_.

En effet, le disque légèrement aplati du satellite terrestre

apparaissait au-dessus des futaies voisines, et ses rayons commençaient

à argenter les prés et les bois.

--Ah! c'est vrai, reconnut l'homme à la bicyclette, c'était avant-hier

soir pleine lune, je n'y pensais plus!

Les deux aviateurs avaient repris leur poste à bord de l'aéroplane dont

l'hélice avait été préalablement remise en route.

--Adieu, monsieur, et encore merci!... cria La Tour-Miranne.

--Adieu, messieurs. Bon voyage!... répliqua le cycliste, dont la voix ne

tarda pas à se perdre dans l'éloignement.

Pour éviter tout heurt inopiné contre un obstacle invisible dans

l'ombre, Martin Landoux, qui avait pris la direction du vol, s'éleva

à une cinquantaine de mètres au-dessus du sol. Après avoir reconnu

la route nationale, il en suivit le tracé, à deux cents mètres sur la

gauche, et passa successivement au-dessus de plusieurs villages: Flers

de la Somme, Essertaux, Saint-Sauflieu, Hébécourt, reconnaissables aux

nombreuses petites lumières réunies que l'on voyait briller à certains

endroits. Enfin, l'appareil traversa un bois d'une certaine étendue et

une vaste lueur apparut au loin.

--Ce doit être le bois de Dury et voilà Amiens là-bas, déclara Landoux.

Au moment où l'aéroplane, qui, à ce moment, volait assez bas, arrivait

à la hauteur de l'Établissement départemental d'aliénés, l'attention du

pilote fut attirée sur la singulière attitude d'un individu arrêté au

milieu de la route et qui balançait frénétiquement un phare d'automobile

dont les puissants rayons concurrençaient ceux du globe lunaire. Ces

rayons rencontrèrent l'aéroplane, l'illuminèrent et le suivirent dans sa

course.

--Quel diable d'animal est-ce là! s'écria le pilote irrité. Il m'a

ébloui avec sa lumière, je suis positivement aveuglé! En voilà une

idée!...

--Vous n'avez donc pas entendu? lui demanda son compagnon en se penchant

vers lui.

--Quoi donc?... Qu'est-ce qu'il braillait, cet olibrius là?... Vous y

avez compris quelque chose?...

--Oui. Il a crié: Président, suivez l'auto, je vais vous guider jusqu'au

garage.

--Bon! c'est autre chose alors. Il voulait simplement s'assurer, en nous

éclairant, que c'était bien à vous qu'il s'adressait. Ce n'est pas de sa

faute s'il m'a lancé sa lumière juste dans l'oeil gauche. J'en ai vu sur

le moment comme un arc-en-ciel. Eh bien, dans ce cas, on va tâcher de le

suivre; aussi, pour ne pas le dépasser, je vais ralentir fortement.

Cornant sans interruption, l'automobile dévalait la longue descente qui

conduit à l'ancienne capitale de la Picardie, et ses phares éclatants

servaient de points de repère aux aviateurs qui, à trente mètres en

l'air, suivaient le véhicule. Celui-ci, évitant le populeux faubourg

de Beauvais, prit les boulevards extérieurs, et après une course d'une

dizaine de minutes, stoppa sur une pelouse immense encadrée d'arbres

majestueux. Une foule compacte s'agitait sur cette pelouse, éclairée

comme en plein jour par le rayonnement de nombreux foyers acétyléniques

disposés ça et là.

--Descendez!... Descendez!... crièrent cinquante voix.

L'habile pilote fit décrire un orbe de grand diamètre à son biplan;

les hélices ascensionnelles battant l'air ralentirent la descente, et

quelques secondes plus tard, il se posa sur le gazon sans que la moindre

secousse eût été ressentie.

L'hélice était à peine stoppée, que des mains impatientes agrippèrent

les voyageurs et les tirèrent à terre sans ménagements.

--Enfin, vous voilà!... s'écrièrent les voix bien connues de Médouville

et du _Père Tranquille_, vous pouvez vous vanter que vous nous avez

coûté des inquiétudes!... Qu'est-ce qui vous est donc arrivé?

Pendant un moment, les demandes et les réponses s'entre-croisèrent

confusément, sans que l'on s'entendît d'un côté ni de l'autre. Enfin,

les transports d'allégresse des clubmen retrouvant leur président se

calmèrent. L'aéroplane put être conduit au garage où se trouvaient déjà

tous les autres véhicules aériens, et les touristes montèrent dans

des autos de louage pour se rendre à l'hôtel qui devait leur donner

l'hospitalité ce soir-là.

Au cours du trajet séparant le parc de la Hotoie de la rue de Noyon, le

marquis put expliquer brièvement à ses amis ce qui lui était arrivé et

avait causé son retard.

--Bourdon, Garruel et Médrival, qui sont partis après avoir été témoins

de votre panne, supposaient que le défaut était sans gravité, aussi

étions-nous convaincus de vous voir arriver d'un moment à l'autre,

répondit Médouville. Vous jugez donc de notre surprise, changée peu à

peu en inquiétude, en voyant les heures s'écouler et la nuit arriver

sans entendre-parler de vous.

C'est alors que nous avons songé à envoyer une auto sur la route voir si

l'on ne vous apercevait pas au loin. Garruel a accepté d'accompagner le

chauffeur de cette auto et il a songé à vous faire un signe d'appel à

l'aide d'un phare de la voiture, puis à vous indiquer la route la plus

directe pour atteindre le lieu de garage, dans le cas où vous n'auriez

pas pu le distinguer dans la nuit. Enfin vous êtes arrivés, c'est là le

principal...

--Le garage est-il soigneusement gardé?... interrompit Martin Landoux.

--Oui, rassurez-vous, toutes les précautions sont prises. Il y a deux

gardiens armés et pourvus de fanaux, qui ne quitteront pas d'une minute

le parc des aéros.

--Bon, cela me tranquillise; car, après ce qui est arrivé, il faut

redoubler de vigilance.

--Vous êtes donc persuadé que quelqu'un a intérêt à faire avorter notre

entreprise?...

--C'est certain. Les faits sont là pour le prouver, je crois! Mais nous

sommes prévenus.

--Et des hommes prévenus doublent de valeur, c'est connu, conclut le

secrétaire général qui était bien loin de se douter que l'auteur du

méfait n'était autre que son protégé. Nous agirons donc en conséquence à

chaque étape, et gare au brigand si nous parvenons à le pincer!... Il le

paiera cher!

Les voitures s'arrêtaient à ce moment dans la cour de l'hôtel. Bien

qu'il fût près de neuf heures du soir, aucun des touristes n'avait voulu

prendre un repas, cependant bien nécessaire car le déjeuner d'Aérovilla

était loin. Ils avaient préféré patienter jusqu'à la venue du chef de

l'expédition. Enfin, il fallait tenir compte des circonstances et le

président était valablement excusé de son retard.

Le dîner fut très gai, bien que la fatigue fût générale, car cette

journée de début avait été fertile en incidents de toute nature, que les

voyageurs se narrèrent les uns aux autres, sans toutefois perdre un coup

de dent, tout le monde étant affamé; aussi les plats ne firent-ils que

paraître et disparaître sur la table. Tous les aviateurs n'avaient pu

exécuter le trajet d'Aérovilla à Amiens d'une seule traite; plusieurs

avaient été forcés, pour diverses raisons, de reprendre contact à

différentes reprises avec le sol. Le premier arrivé, l'ingénieur Damblin

sur son monoplan, avait songé à faire préparer d'avance un ballonnet

d'une trentaine de mètres cubes de capacité, ballonnet dont l'enveloppe

badigeonnée d'une peinture d'aluminium le faisant briller comme une

boule d'argent, était visible de très loin. Le gonflement de ce petit

aérostat ayant été opéré en quelques minutes, l'ingénieur l'avait élevé

à l'état captif à une centaine de mètres de haut, de manière à servir de

signal de ralliement pour les aviateurs qui ne connaissaient pas d'une

façon exacte l'endroit où devait s'achever l'étape.

La palme de la vitesse revenait sans conteste au jeune Médrival qui,

parti le dernier d'Aérovilla avec sa _Demoiselle_, petit monoplan de

seize mètres carrés seulement de surface portante, était arrivé

le deuxième, après avoir dû faire une escale de cinq minutes à

Ailly-sur-Noye. Le _Père Tranquille_, qui avait sa soeur comme

passagère, était arrivé l'avant-dernier, mais il avait exécuté le

parcours d'une seule traite à l'allure moyenne de cinquante kilomètres à

l'heure, alors que Médrival avait volé à raison de 95 kilomètres dans le

même temps.

--Désormais, déclara La Tour-Miranne, nous partirons, non plus à deux

minutes, mais à trente secondes seulement de différence les uns après

les autres, et une demi-heure derrière le fourrier chargé du service des

logements. Il faut éviter de trop nous éparpiller pendant la route.

--Mais si l'un de nous est victime d'une panne?... hasarda un des

aviateurs.

--Que voulez-vous dire par là?...

--Je demande si les autres viendront à son secours.

--Il y a deux cas à envisager, répliqua le président. Ou bien il s'agit

d'un dérangement sans importance et que l'on pourra facilement réparer

soi-même avec les moyens du bord, ou bien ce sera la panne plus ou moins

sérieuse. C'est seulement dans ce dernier cas, après avoir reconnu qu'il

ne peut se tirer d'affaire tout seul, que le pilote pourra réclamer

l'aide de ses camarades. Pour cela, nous allons convenir d'un signal de

détresse auquel nous devrons obéir.

--Cela me paraît une bonne idée! approuva le _Père Tranquille_, sans

cesser son exercice de mastication. Il suffit de déterminer maintenant

quel sera ce signal.

--Un drapeau! s'écria le jeune Médrival, un drapeau que le _pannard_, je

veux dire l'aviateur en panne, agitera à bout de bras.

--Va pour le drapeau, acquiesça Outremécourt. Chacun de nous devra être

muni dès demain de cet accessoire indispensable, et que notre trésorier

se procurera dans le premier bazar venu. Vous entendez, trésorier?...

--J'ai entendu, et je ferai comme les honorables membres de

l'_Aéro-tourist-club_ le désirent, répondit Breuval en s'inclinant

cérémonieusement.

--Si le cas était urgent et l'accident d'une certaine gravité, réclamant

le secours immédiat d'un camarade, ajouta La Tour-Miranne, on pourrait

appeler l'attention des autres équipages aériens par un signal sonore

complétant le signal visuel. Il nous faudrait donc une trompette ou un

sifflet très bruyant.

--J'achèterai cela demain matin, assura le trésorier. Je connais des

modèles de sirène qui donnent un son extrêmement puissant, perceptible à

plus de deux kilomètres de distance.

--Cela fera juste notre affaire, mais il sera bien entendu que l'on

n'utilisera ces instruments qu'en cas de danger pressant et pour

demander un secours immédiat.

Les touristes approuvèrent ces recommandations, et, le dîner ayant pris

fin depuis quelques instants, un certain nombre d'entre eux passèrent

au fumoir griller une cigarette, tandis que les plus fatigués, les

voyageuses principalement, demandaient immédiatement leurs chambres.

--On part de bonne heure demain matin, demanda un des aviateurs avant de

quitter le salon.

--Voici le programme de la journée, répondit Médouville à

l'interpellateur. A huit heures, petit déjeuner ici même, puis visite

des monuments et curiosités de la ville. A midi grand déjeuner.

On démarre à deux heures précises et à trois heures on s'envole.

Itinéraire: Doullens, Arras et atterrissage définitif à Lille, sur

les terrains de la citadelle. Parcours total 130 kilomètres avec arrêt

facultatif à Arras. Cela va?...

--Oui, oui, c'est convenu, firent plusieurs voix.

--Quant à moi, déclara Martin Landoux, j'ai le regret de vous quitter,

messieurs, mais les affaires m'obligent à regagner au plus tôt mes

ateliers. Je vais donc prendre le rapide de Calais qui passe en gare

dans un quart d'heure et arrive à Paris un peu avant minuit. Des

exclamations de désappointement accueillirent cette déclaration.

--Ne vous désolez pas, messieurs, ajouta le constructeur en souriant,

nous nous retrouverons et même plus tôt que vous ne le pensez. Je vous

laisse deux de mes meilleurs ouvriers pour l'entretien de vos appareils;

vous n'avez donc rien à craindre, et d'ailleurs je reviendrais si les

circonstances rendaient indispensable mon retour immédiat. Mais vous

êtes maintenant assez expérimentés pour vous débrouiller sans mon aide

et je pars tranquille. J'ai une petite enquête à faire au sujet de

l'accident survenu à l'aéro de votre président, et je tiens, toute

affaire cessante, à débrouiller les fils de cette intrigue. Je ne vous

dis donc pas adieu, mais à bientôt! Et là-dessus, permettez-moi de

filer!

Le mécanicien serra rapidement toutes les mains qui se tendaient

vers lui et se hâta de disparaître. Un quart d'heure plus tard,

confortablement installé dans un compartiment de première classe du

rapide, Martin Landoux roulait vers la capitale.

Le tour de France en aéroplane · 第 31 / 85 题