A QUAND LE DÉPART?--UNE DERNIÈRE ÉPREUVE S. V. P.!--COURSE AU
CLOCHER.--QUATRE-VINGTS KILOMÈTRES A L'HEURE.--LES MÉSAVENTURES D'UN
BIPLANISTE.--LES IDÉES DU CAMBOUISARD CHARLOT.--VISITE AU DUC DE LA
TOUR-MIRANNE.--TENTATIVE DE CHANTAGE AVORTÉE.--LE JOUR DE GLOIRE EST
ARRIVÉ.--DÉPART IMPOSSIBLE.
Une dizaine de jours après la visite inopinée du dirigeable Réviliod
au champ d'exercice de l'_Aéro-tourist-club_, tous les adhérents de la
nouvelle Société se trouvaient réunis sous la vaste tente du restaurant
à Aérovilla. Le Mécène des inventeurs, René de Médouville, pérorait.
--Le moment est venu, mes amis, de prendre une décision au sujet de la
date de notre périple autour de la France, disait-il. Nous sommes, je
crois, suffisamment familiarisés maintenant avec la conduite des autos
aériennes pour entreprendre la randonnée dont l'idée a déterminé notre
association. Alors, je le répète: à quand le départ?...
--Que le président fixe un jour! répliqua le jeune Médrival. Nous sommes
prêts!...
Tous les yeux s'attachèrent sur le marquis de La Tour-Miranne qui
tapotait d'un air distrait une marche militaire sur le bord de la table.
--Eh bien, Robert, que décidez-vous?.... interpella le Père Tranquille
en frappant familièrement sur l'épaule de son ami. Nous attendons votre
décision.
Le sportsman, tiré de sa rêverie, tressaillit.
--Le jour du départ, c'est vrai, murmura-t-il. Il est grand temps de
nous en occuper, si nous ne voulons pas être distancés. Eh bien, mes
chers camarades, je suis à votre disposition, mais auparavant, je
désirerais connaître l'opinion de notre excellent professeur de vol,
M. Martin Landoux, qui, sur ma prière, a bien voulu assister à notre
réunion.
--Que voulez-vous dire par là? interrompit Jean d'Outremécourt.
--Une chose bien simple. Nous pouvons, de bonne foi, nous illusionner
sur nos véritables capacités d'hommes volants, et c'est la prudence qui
m'incite à adresser cette question à M. Landoux. Sommes-nous réellement
capables dès maintenant de voler, c'est le cas de le dire, de nos
propres ailes?... Rien ne serait plus fâcheux à tous égards, je dirai
même, rien ne serait plus ridicule que de nous lancer à l'aventure sans
être en possession de tous nos moyens.
--Voudriez-vous nous faire passer un examen pour juger de nos talents,
par hasard? s'écria le _Père Tranquille_.
--Eh!... ce serait peut-être utile, après tout.
Martin Landoux jeta à terre le bout de cigarette éteint collé à sa lèvre
inférieure.
--Depuis six semaines que je suis les essais de ces messieurs,
répondit-il, j'ai pu me convaincre une fois de plus que l'aviation est
surtout une question d'apprentissage et d'expérience pratique. Ainsi, au
début, c'est à peine si vous pouviez parcourir une centaine de mètres
en vol libre, et chaque atterrissage coûtait un patin, une roue ou un
morceau de châssis. Petit à petit, vous vous êtes enhardis, vous êtes
parvenus à effectuer des départs, des virages et des atterrissages plus
corrects, et vous avez moins cassé de bois. Enfin, ces jours derniers,
chacun de vous est parvenu à boucler au moins dix fois de suite sans
arrêt la piste de l'aérodrome. Je crois donc sincèrement que ce ne
serait plus désormais une impardonnable témérité que d'essayer le long
voyage que vous rêvez d'accomplir. Toutefois...
--Quoi donc?... Expliquez-vous, fit l'impatient Médouville.
--Je voudrais assister à un dernier essai, à une épreuve définitive
d'un tout autre genre. Jusqu'à présent, vous vous êtes bornés à évoluer
au-dessus de votre terrain, et au moindre incident, l'équipe arrivait
en auto apporter le remède convenable, au besoin ramener l'appareil
détérioré au garage. Je crois qu'il serait utile de procéder à une
espèce de répétition générale et de voler en pleine campagne, au-dessus
des obstacles naturels de toute espèce qui la parsèment. Rien ne serait
meilleur pour vous aguerrir, messieurs. Voilà, pour ma part, quelle est
mon opinion.
--Eh bien! mais rien n'est plus facile, riposta l'impétueux secrétaire
général de l'_Aéro-tourist_. Tous nos appareils sont dans leurs hangars
prêts à partir. On va les sortir, et nous exécuterons immédiatement
cette course au clocher. Quel sera le but choisi?...
Des applaudissements unanimes accueillirent la proposition, et les
touristes se levèrent pour donner aux mécaniciens l'ordre de sortir les
aéroplanes, et les ranger sur la pelouse. Le jeune président, accompagné
de l'ingénieur Damblin, dont le monoplan avait été réparé, de Médouville
et du constructeur-professeur Martin Landoux, se rendit à l'emplacement
sur lequel était organisée la petite station météorologique, dont il
consulta les divers instruments.
--Pression barométrique 763 millimètres, température 19 degrés 3
dixièmes, direction du vent nord-est, vitesse trois mètres par seconde.
Il me semble que le temps ne saurait être plus favorable pour notre
tentative. Embarquons donc sans tarder!
--Quel sera le but à atteindre? interrogea Médouville.
La Tour-Miranne réfléchit un instant.
--Le château de Chantilly, si vous voulez, répondit-il.
--Quelle est la distance qui nous en sépare?...
--Cinq petites lieues, tout au plus.
--Est-ce que l'on fera escale?...
--Non, il faut nous efforcer d'accomplir l'aller et retour d'une seule
traite. Je propose même, si tout se comporte favorablement, de remonter
de Chantilly à Creil et de revenir par Neuilly-en-Thelle. De cette
façon, l'épreuve sera plus concluante. Qu'en pensez-vous?
--Adopté!... Adopté!... crièrent les clubmen qui s'étaient rapprochés de
leur chef.
--Bon, voilà qui est donc entendu! Ceux d'entre nous qui auront une
place libre à leur bord pourront la faire occuper par un mécanicien de
l'équipe; ce sera une précaution en cas d'avarie en cours de route
à l'un ou l'autre des aéros. Quant à l'ordre de marche, le départ
s'effectuera de minute en minute, de manière à n'amener aucune
confusion, et l'on ne devra pas essayer de se dépasser en cours de
route. Je vais prendre la tête avec M. Landoux comme passager; notre
vice-président s'élèvera le second, puis M. de Médouville, M. Breuval,
M. Damblin, M. Médrival et ainsi de suite jusqu'au dernier. Est-ce
convenu?...
--Oui, oui, c'est convenu, président.
--En ce cas, en route pour Chantilly et Creil, c'est-à-dire en plein
est.
Le sportsman escalada prestement les marches conduisant à la cabine de
manoeuvres, et s'installa aux leviers de commande. Martin Landoux prit
place à côté de lui.
Les moteurs des treize aéroplanes rangés sur une seule ligne
pétaradaient avec un vacarme assourdissant. On ne s'entendait plus, et
ce fut par geste que le marquis donna le signal du départ.
Le grand oiseau aux ailes blanches glissa quelques mètres sur la piste,
et, sous l'effort de ses hélices ascensives battant l'air, il prit son
essor.
[Illustration: Photographie P. N.--Château de Chantilly.]
L'aéroplane était parti face au vent, c'est-à-dire vers le nord-est.
Arrivé à une trentaine de mètres de hauteur, il décrivit une boucle
au-dessus d'Aérovilla, puis, se redressant, il fila en droite ligne vers
l'orient, en repassant au-dessus des aviateurs prêts à s'élancer à leur
tour.
De minute en minute, un autre appareil se détacha du sol pour suivre la
route tracée par le président des touristes, et bientôt on put assister
au spectacle jusqu'alors inédit, de treize oiseaux mécaniques de formes
différentes se poursuivant dans l'atmosphère calme.
Car, à côté des six biplans dus au génie inventif de Martin Landoux, et
qui étaient caractérisés par une paire d'hélices ascensionnelles logées
entre leurs deux étages superposés de plans, on pouvait remarquer trois
autres appareils du type devenu classique des frères Voisin, à cellule
stabilisatrice à l'arrière, et quatre monoplans rappelant, l'un le
modèle bien connu de Blériot, l'autre l'_Antoinette_, son malchanceux
rival dans la traversée du détroit du Pas-de-Calais, et les deux
derniers la minuscule _Demoiselle_ de Santos-Dumont, avec toutefois
quelques améliorations dans l'agencement des organes stabilisateurs.
Partis à la suite de tous les autres, avec près de vingt minutes de
retard sur le biplan du président, les «Demoiselles», dirigés par
l'ingénieur Garruel et par l'aventureux Médrival, le plus jeune membre
de la Société, ne tardèrent pas à rattraper les biplans, dont le vol
était beaucoup plus lent. En seize minutes, ils franchirent les vingt
kilomètres séparant Aérovilla du château de Chantilly, et dix minutes
plus tard, ils brûlèrent la politesse, malgré la recommandation de La
Tour-Miranne, à l'aéro de celui-ci, en vue des usines de Creil.
--Ils dépassent le quatre-vingts à l'heure, c'est fou!... mâchonna
Martin Landoux dans sa moustache. S'il y a du bon sens, en vérité, de
vouloir faire du tourisme à cette allure-là?
Le président de l'_Aéro-tourist_ n'eut pas pour cela la velléité
d'augmenter la vitesse du vol de l'appareil qui le portait; il se
contenta de maintenir sa moyenne de cinquante kilomètres à l'heure,
qu'il trouvait très raisonnable. Depuis son départ d'Aérovilla, il avait
mis un peu plus d'un quart d'heure à parcourir les douze kilomètres
de distance séparant l'aérodrome de l'Oise, qu'il traversa en face du
marais Doucet. Il s'était élevé ensuite à une centaine de mètres pour
dominer le coteau et franchir la corne du bois des Bouleaux et le
village de Gouvieux. La demi-heure n'était pas écoulée, qu'il planait
au-dessus des pièces d'eau du château de Chantilly. Là, il virait au
nord, pour passer un peu après au zénith de la Faisanderie dans les bois
de la Basse-Pommeraie, puis à portée de fusil du village d'Apremont.
Il rejoignait ensuite la route de Senlis à Creil qu'il suivait pendant
quelques kilomètres, jusqu'à sa jonction avec la route nationale de
Paris-Dunkerque par Clermont et Amiens.
Ce fut au moment où La Tour-Miranne effectuait son second virage à
gauche, pour mettre cette fois le cap sur son point de départ, que les
deux «Demoiselles» le dépassèrent. Deux minutes plus tard, alors qu'il
traversait de nouveau la rivière en face de l'usine métallurgique de
Montataire, il fut encore rejoint par Damblin sur son monoplan genre
Blériot et par Médouville qui avait mis toute l'avance à l'allumage
possible pour rattraper «son président».
Les trois appareils volèrent de conserve, et à peu près sur la même
ligne jusqu'à Neuilly-en-Thelle, c'est-à-dire sur un espace d'une
quinzaine de kilomètres. En longeant la croupe méridionale du bois
Saint-Michel, Martin Landoux dont la vue était des plus perçantes,
remarqua au loin une tache blanche dont la forme caractéristique attira
son attention.
--Voilà ce que j'appréhendais, dit-il à son compagnon. Un des monos à
grande vitesse qui nous ont brûlé la politesse tout à l'heure, n'a pu
terminer le parcours. Je l'aperçois là-bas couché sur le flanc.
--Diable!... fît La Tour-Miranne inquiet, si nous allions lui porter
secours?...
--Je crois que vous auriez tort. Ils ne sont peut-être pas les seuls
dans cette position. Il est préférable, à mon avis, de terminer le
circuit et de rentrer directement à Aérovilla. Nous attendrons quelques
instants les retardataires et, s'il est nécessaire, nous repartirons
pour aller au secours des aviateurs en détresse.
--L'avis est sage, et je me range à votre opinion. Regagnons donc
Aérovilla.
Le biplan arrivait à ce moment au-dessus du petit village d'Ercuis. Il
suivit un instant la ligne du chemin de fer d'intérêt local allant
de Persan-Beaumont à Hermès, puis traversa à quatre-vingts mètres de
hauteur le chef-lieu de canton, Neuilly-en-Thelle. Cinq minutes plus
tard, il pénétrait dans l'aérodrome et s'abattait sur le gazon.
Le premier mouvement du pilote en touchant le sol fut de tirer sa
montre.
--Trois heures vingt-sept minutes! annonça-t-il.
--Nous avons mis par conséquent une heure sept minutes pour parcourir
les cinquante-deux kilomètres du circuit, répondit le constructeur.
--Ce n'est pas très remarquable comme vitesse car cela ne nous donne
qu'une moyenne de treize mètres par seconde, mais nous avons, en
revanche, l'avantage d'une parfaite régularité de marche. Nous ne
voulons battre aucun record, n'est-il pas vrai?...
Le président du club parlait encore que, presque simultanément, quatre
appareils vinrent se poser à terre sur la pelouse à quelques pas de lui.
C'étaient Damblin avec son monoplan genre Blériot, et trois des biplans
Martin Landoux; le dernier était celui de Médouville ayant pour passager
l'agent secret du _Petit Biscuitier_, Charles Bader dit Charlot.
--Hé bien!... interrogea La Tour-Miranne, pas d'incidents de route?...
--Aucun pour ma part, répliqua le secrétaire général, mais j'ai aperçu
Breuval en panne à côté de la ferme de Malassise, avant Creil.
--Encore un, et c'est un biplan, celui-là! Mais les autres?...
--Tenez, président, en voilà encore trois qui arrivent, s'écria Damblin
se mêlant à la conversation.
Deux aéroplanes atterrirent encore à quelques minutes d'intervalle. Un
quart d'heure, puis une demi-heure s'écoulèrent sans nouvelle arrivée,
et il fallut se rendre à l'évidence: trois touristes manquaient à
l'appel et étaient sans doute en panne sur quelque point du trajet.
--Allons, dit La Tour-Miranne, je vais voir ce qu'il en est.
--Peut-être serait-il préférable d'y aller en automobile, fit observer
Outremécourt. On pourrait emmener ainsi plusieurs mécaniciens.
--Oui, mais la voie de l'air est plus rapide, et j'arriverai plus vite.
Au moment, où le marquis allait remonter à bord de son aéro, une ombre
rapide passa au-dessus de sa tête, et la _Demoiselle_ portant Médrival
s'abattit sur la piste.
--Le mono de Bourdon est en panne non loin de Puiseux, à deux kilomètres
à peine d'ici, je viens de le voir, et il m'a fait signe de continuer ma
route, s'écria le jeune aviateur sitôt qu'il eut pris terre.
--Il reste donc dans ce cas notre trésorier seul en détresse, déclara
Médouville. Sauvons la caisse; je vais m'assurer de la gravité de
l'accident dont il a pu être victime.
--Mon aéro est plus rapide que le vôtre; je puis faire du soixante-dix
avec lui. Je serai plus vite arrivé, aussi vais-je y voler
immédiatement, interrompit le champion du monoplan, l'ingénieur Damblin.
--C'est cela. Hâtez-vous, mon cher camarade, approuva La Tour-Miranne.
Déjà, avec un bruit strident, l'hélice était remise en mouvement, et
l'aéroplane filait comme une hirondelle, les ailes déployées. En
une minute on l'eut perdu de vue au-dessus du coteau boisé de
Puiseux-le-Hauberger. Immédiatement derrière lui, le biplan du président
s'envola à son tour.
--Je reviens de suite, cria-t-il, je vais m'assurer si Bourdon n'aurait
pas besoin d'aide!
Deux heures plus tard, tous les touristes se trouvaient de nouveau
réunis et Breuval qui était revenu à bord du monoplan de Damblin,
racontait ses malheurs.
--Ça marchait admirablement bien jusqu'à Chantilly, expliqua-t-il,
quand, en arrivant au-dessus de la Haute-Pommeraye, j'ai voulu donner un
peu d'avance à l'allumage, le moteur s'est mis à hoqueter, et crac!...
il s'est arrêté subitement au moment où j'allais traverser la route de
Senlis. J'étais à quarante mètres du sol, j'ai été m'abattre à cent
pas à peine des murs d'une grande ferme isolée dans les champs; l'aile
gauche de mon aéro est venue au contact du sol et s'est brisée ainsi
qu'une palette d'hélice. C'était donc la panne grave, et je ne pouvais
songer à repartir et terminer le circuit. Aidé de mon mécanicien, j'ai,
en conséquence, procédé au démontage des plans et fait charger le
tout sur une voiture de la ferme à la destination de Creil. Ce travail
s'achevait lorsque l'ami Damblin est arrivé. J'ai donc laissé la machine
aux soins du mécano, qui la ramènera par le _grand frère_, et
profitant de l'offre de Damblin, je suis revenu en grande
vitesse,--du soixante-quinze à l'heure à cent mètres du sol, s'il vous
plaît!--jusqu'ici.
--Enfin, le principal, c'est que nous sommes tous réunis, et ayant
effectué le parcours imposé, conclut La Tour-Miranne, qui avait aidé
de son côté, et pendant que Damblin courait au secours du trésorier du
Club, le jeune Bourdon à regagner l'aérodrome. Bien que nous ayons eu,
ainsi qu'il était d'ailleurs à prévoir, quelques incidents de route,
il me semble que l'épreuve est concluante et que nous pouvons sans trop
d'outrecuidance, entreprendre notre grand voyage de tourisme. Qu'en
pensez-vous, mon cher professeur? ajouta-t-il en se tournant vers Martin
Landoux.
--Je suis de votre avis, répliqua le constructeur. Il faut bien
s'attendre à ce que, sur treize appareils voguant de conserve, il y
en aura toujours quelqu'un de victime d'une panne ou d'une maladresse
involontaire. Ce n'est pas, cependant, une raison suffisante pour
renoncer à toute tentative d'excursion en commun.
--D'ailleurs, ne serez-vous pas des nôtres, monsieur Landoux, interpella
Médouville. Avec votre présence continuelle, les accidents de marche
seront réduits, j'en suis certain d'avance, à leur minimum de fréquence
et de gravité.
--Vous êtes trop bon, monsieur, mais je ne pourrai vous accompagner
de bout en bout. J'ai les intérêts de ma maison à surveiller, et
vous, moins que tout autre, devrez me faire grief de vouloir tenir des
engagements antérieurs.
--Enfin, vous ferez pour le mieux, j'en suis sûr.
--Vous pouvez y compter. Je ne quitterai la caravane que lorsque ma
présence sera absolument indispensable aux ateliers de Levallois.
--Enfin, décidera-t-on la date du départ, fit observer le jeune
Médrival, le plus impatient de tous.
--Je vous propose de la fixer au premier dimanche de juin, dit
l'ingénieur Damblin. Nous aurons ainsi tout le temps de faire nos
préparatifs, et au besoin de nous perfectionner dans la manoeuvre de nos
véhicules aériens. D'autre part, à cette époque de l'année, les jours
sont longs, et nous arriverons à parcourir les deux étapes prévues pour
chaque journée.
--Souhaitons que saint Médard ne nous soit pas trop rébarbatif! murmura
Bourdon.
La conversation devint générale, chacun tenant à dire son mot sur la
question. Enfin la date du dimanche 5 juin fut adoptée à l'unanimité,
avec cette correction qu'en cas de mauvais temps, le départ serait remis
au dimanche suivant.
--Le 5 juin, fît remarquer Outremécourt qui était ferré sur l'histoire
aéronautique, c'est l'anniversaire de l'invention des ballons. Il y
aura cent vingt-sept ans, jour pour jour, que les frères Montgolfier ont
lancé à Annonay le premier aérostat à air chaud!...
--Des aérostats, il n'en faut plus, déclara gravement Breuval. C'est
bon pour un _Biscuitier_ comme Réviliod, ces outils-là! Vive
l'_aéropanne_!...
--Voilà au moins ce qui s'appelle avoir des convictions bien enracinées,
dit en riant Médouville. L'_aéropanne_, c'est une trouvaille, cela!
Espérons cependant que, dans notre prochaine excursion, vous ne
justifierez pas une fois de plus cet affreux à peu près!
--Je n'ai pas besoin, termina La Tour-Miranne, de vous demander la liste
des passagers et passagères que vous comptez faire participer à vos
randonnées aériennes. Tous, nous conservons pleine et entière liberté à
ce sujet. Attendons patiemment le 5 juin et souhaitons que le beau
temps continue, car nous donnerons une belle fête ce jour-là. D'abord,
Aérovilla sera ouvert à tout le monde. Puisque nous voulons faire de
la propagande et attirer des prosélytes à l'aviation, le spectacle
du départ de notre caravane aérienne constituera la meilleure réclame
possible.
--Prêcher d'exemple, il n'y a que cela!... conclut sentencieusement le
_Père Tranquille_.
Sur ce mot de la fin, les aérotouristes échangèrent de cordiales
poignées de mains et regagnèrent leurs autos qui devaient les ramener à
Paris.
[Illustration: Deux aéroplanes atterrirent à quelques minutes
d'intervalle.]
Depuis que, grâce à l'inconsciente complicité du Mécène des inventeurs,
Charlot était dans la place afin de servir les desseins secrets de
l'orgueilleux et richissime partisan de la navigation aérienne à l'aide
de ballons dirigeables, il avait tenu grandes ouvertes les feuilles
de rhubarbe collées de chaque côté de son crâne et lui tenant lieu
d'oreilles, et ce, dans le but de recueillir le plus possible de
renseignements utiles, renseignements qu'il classait dans sa mémoire en
vue de leur usage éventuel. C'est ainsi qu'il apprit, par la bouche
du dessinateur de l'atelier Martin Landoux, la visite du duc de La
Tour-Miranne à son patron. Pendant longtemps, le tortueux personnage
chercha vainement quel avait pu être le but de cette visite
insolite, mais quelques mots d'amertume échappés au président de
l'_Aéro-tourist-club_, au cours, d'une conversation tenue sans méfiance
devant lui avec son ami Outremécourt, le mirent sur la voie.
--Il n'y a pas de doute, rumina-t-il, le père ne voit pas d'un bon oeil
son unique héritier se lancer dans les aéros, et c'est, ou bien parce
qu'il a peur de le voir se démolir la _ciboule_, ou bien parce que ça
le chiffonne, cet homme, de voir son fils s'exhiber en public comme un
numéro de cirque. Ce serait peut-être un filon à exploiter que d'aller
lui proposer d'empêcher M. Robert de participer à la caravane! Il y
aurait double bénéfice pour moi, puisque M. Réviliod m'a promis dix
mille francs pour la même chose. Or, je connais assez bien mon affaire
pour amener le résultat en question. Oui, décidément, c'est là une idée
à creuser!
Après avoir longuement réfléchi aux avantages et aux inconvénients
qu'une semblable tentative pouvait présenter pour lui, le gredin finit
par écrire au duc en lui exposant qu'il se faisait fort d'empêcher M.
Robert de La Tour-Miranne de prendre part au voyage aérien qu'il avait
organisé. Il ajouta que, dans sa situation, il était certain de déjouer
la surveillance assidue du constructeur Martin Landoux, mais que, vu les
risques courus par lui, dans cette entreprise, il se voyait obligé de
demander une compensation à M. le duc, compensation dont il laissait le
chiffre à sa générosité.
Charlot n'osa pas toutefois signer son épître, dans la crainte que M.
de La Tour-Miranne indigné d'une semblable proposition, communiquât
sa prose à son fils ou à Landoux, ce qui aurait eu pour conséquence
immédiate de l'empêcher de gagner la prime promise par le _Petit
Biscuitier_. Il prit même la précaution de déguiser son écriture et
de signer de la simple lettre de l'alphabet Y, suivi du chiffre 24 qui
était celui correspondant à son âge. De cette façon, on lui délivrerait
sans difficulté la lettre, si le duc lui adressait une réponse à la
poste restante ainsi qu'il osait le lui demander.
Ce ne fut pas sans quelque émotion que, le dimanche suivant l'envoi de
sa missive, le tortueux personnage se présenta au guichet du bureau de
poste indiqué et demanda s'il n'y avait pas une lettre pour Y 24.
Il tressaillit quand l'employé lui tendit une enveloppe grand format
portant cette suscription.
A peine sorti du bureau, l'ouvrier déchira avec impatience le papier. Il
contenait simplement ces mots qui le rendirent perplexe.
«Veuillez passer jeudi à quatre heures à mon hôtel.»
Il n'y avait aucune signature.
--Diable! pensa Charlot, c'est grave ça. Pourvu que ma lettre ait bien
été remise au duc et que ce ne soit pas M. Robert qui me reçoive à sa
place! C'est ça qui ne serait pas drôle!... Ma petite combinaison serait
à vau-l'eau, alors!... Ma foi tant pis, je demanderai un congé jeudi
après-midi sous un prétexte quelconque et nous verrons bien. Qui ne
risque rien n'a rien!...
Le mécanicien sollicita donc de Martin Landoux la faveur de s'absenter
quelques heures le jour indiqué, et le constructeur, qui n'avait
eu jusqu'alors qu'à se louer de ses services, le lui accorda sans
difficulté. Charlot s'empressa de quitter Aérovilla, rassuré sur l'issue
de l'entrevue qu'il allait avoir, par ce fait que le président de
l'_Aéro-tourist-club_ venait d'arriver dans son auto pour exécuter
quelques vols et continuer son entraînement avant le prochain départ.
Introduit sans difficulté auprès du duc, grâce à sa lettre d'audience,
la conversation s'engagea sans préambule, après que M. de La
Tour-Miranne eut toisé des pieds à la tête son visiteur, dont le
singulier aspect avait paru quelque peu le surprendre.
--C'est vous qui m'avez écrit la lettre que voici?... questionna
brièvement le père de Robert.
--C'est moi, monsieur le duc.
--Comment avez-vous pu supposer que j'avais un intérêt quelconque à
empêcher le marquis d'agir suivant son bon plaisir?...
L'ouvrier mentit avec impudence.
--Je l'ai appris par M. Landoux, le constructeur d'aéros, qui a raconté
partout que vous lui aviez offert de grosses sommes afin que M. de La
Tour-Miranne ne fût pas du voyage projeté. Il vous a refusé, mais moi je
ne suis qu'un pauvre ouvrier, et mes moyens ne me permettent pas d'avoir
de telles délicatesses. J'ai quatre enfants qui crient la faim, et la
misère excuse bien des choses, n'est-ce pas, monsieur le duc?...
Le vieux noble eut un sourire de dédain.
--Quel monde!... songea-t-il. Et pourtant c'est dans la société de gens
de cet acabit que se plaît M. le marquis de La Tour-Miranne, dernier du
nom!...
Il reprit à haute voix, avec sécheresse:
--Je ne vous demande ni qui vous êtes, ni quels moyens vous comptez
employer pour empêcher M. de La Tour-Miranne de suivre ses compagnons.
Je me borne à répéter l'offre que j'ai, en effet, adressée à M. Landoux,
lequel a eu tort de crier sur les toits, ainsi que vous me l'apprenez,
son dévouement et son désintéressement. J'offre vingt mille francs à la
personne qui, d'une façon ou de l'autre, sera parvenue à éliminer M. de
La Tour-Miranne du voyage.
--C'est comme si c'était fait, mon prince, s'écria le mécanicien alléché
par cette offre. Le président de l'_Aéro-tourist-club_ ne pourra
pas partir, je vous en donne d'avance mon billet, car je connais mon
affaire. Vous pouvez préparer un chèque au porteur pour cette somme; je
viendrai le chercher le lendemain du départ manqué. Et ce n'est pas moi
qui vendrai la mèche comme a fait M. Landoux!
--C'est bien, réussissez, et l'argent sera à vous, conclut le vieux
noble en sonnant un valet pour reconduire son visiteur, dont l'aspect
lui répugnait.
Sorti de l'hôtel du duc, Charlot exulta.
--Vingt mille balles!... c'est un plaisir que de travailler pour ce
vieux noble-là!... monologua-t-il.
Soudain, il s'arrêta sur le trottoir, et se frappa le front comme si une
idée subite l'illuminait.
--Mais j'y pense!... continua-t-il, si maintenant je disais à mon
protecteur n° 1, M. Réviliod, que je ne marche plus dans sa combinaison,
qu'une personne--que je ne lui nommerai pas, bien entendu!--m'a offert
le double de ce qu'il m'a promis, pour faire le contraire de ce qu'il me
demande! Je suis sûr qu'il augmentera sans barguigner le chiffre de la
prime. Il faut que ça me rapporte cinquante mille francs, cette petite
affaire-là!... Allons-y donc carrément!...
Sous l'empire de ce nouveau sentiment, le mécanicien se dirigea sans
tarder vers l'hôtel du _Petit Biscuitier_, en monologuant pour essayer
de justifier la trahison qu'il méditait.
--Pour des raisons qui ne me regardent pas, tous ces gens-là veulent
empêcher M. de La Tour-Miranne de faire-son tour de France en aéro. Je
serais bien niais de ne pas profiter de cette occasion de ramasser un
petit capital. Après tout, il m'indiffère ce M. le marquis, il ne me
regarde pas plus qu'un pot d'échappement, tant pis s'il, lui arrive du
désagrément; d'ailleurs ce n'est pas grave puisqu'on veut simplement
l'obliger à rester par terre!...
Ayant ainsi allégé sa conscience grâce à ce raisonnement spécieux,
l'avide personnage pénétra dans la cour du petit hôtel habité par le
rival de Robert de La Tour-Miranne. Claude Réviliod était, par le plus
grand des hasards, présent, mais, plus affairé que jamais, il reçut son
affidé pour ainsi dire entre deux portes.
--Qu'est-ce qui vous amène? dit-il. Parlez vite, je suis pressé.
Avec des circonlocutions embarrassées, Charlot exposa sa prétendue
situation entre deux obligations contraires. Il ne demandait pas
mieux,--à l'entendre!--que de tâcher de contenter M. Réviliod, mais d'un
autre côté, il ne pouvait pas sacrifier sans dédommagement la somme qui
lui était offerte pour assurer le bon fonctionnement de l'aéroplane de
M. de La Tour-Miranne.
Le _Petit Biscuitier_ avait écouté sans sourciller les phrases
alambiquées de l'ouvrier. Sous des dehors évaporés, Réviliod cachait un
esprit de commerçant avisé et il ne voulait payer une chose qu'au prix
juste qu'elle lui paraissait valoir. Il alla donc droit au but.
--Qui a bien pu vous offrir ce que vous me dites pour vous empêcher
d'agir ainsi qu'il était convenu, répliqua-t-il. Vous n'avez pas été
vendre la mèche à La Tour-Miranne pour vous faire payer des deux côtés,
hein?...
--Oh! monsieur! fit Charlot d'un air scandalisé, vous ne le pensez pas!
Je ne voudrais pas que vous ayez, par ma _bavardise_, des histoires
désagréables avec M. de La Tour-Miranne, envers qui je n'ai pas de
préférence, je vous l'assure bien. Je ne sais même pas le nom de
l'homme qui m'a fait cette proposition, la semaine dernière. Je me suis
seulement dit que l'on devait se douter qu'il y avait un coup monté
contre M. Robert, puisqu'on me promettait vingt mille francs afin de
veiller sur lui, juste le double de ce que monsieur m'a promis, pour
exécuter le contraire.
Réviliod, pendant que le mécanicien parlait, avait eu le temps de
réfléchir. Il flaira une tentative de chantage et résolut d'y couper
court.
--Je vous ai dit, en effet, que je vous donnerais la somme dont
vous parlez, si la tentative du marquis de La Tour-Miranne échouait,
riposta-t-il nettement. C'est un mauvais tour que je veux lui jouer,
pour des raisons à moi connues, et rien de plus. Si quelque bonne âme
l'a pris sous sa protection et vous a proposé la forte somme afin de le
défendre, ce qui me paraît assez extraordinaire, car il est bizarre
que ce soit à vous un inconnu que l'on ait été précisément faire cette
proposition, plutôt qu'a votre patron par exemple, je ne vois rien de
mieux que vous acceptiez une offre qui peut vous enrichir. Veillez donc
sur le sort de M. de La Tour-Miranne, mon bon ami, et n'en parlons
plus. J'irai même plus loin: je ne vois aucun inconvénient à ce que vous
repreniez votre liberté d'action et que vous avertissiez La Tour-Miranne
que j'ai renoncé à mon projet de l'empêcher de partir.
Tout en parlant ainsi, le _Petit Biscuitier_ tenait son interlocuteur
sous son regard inquisiteur. Mons Charlot était loin de posséder l'art
de savoir dissimuler ses impressions, aussi l'aéro-yachtman put-il
facilement lire sur ses traits la marque d'un profond désappointement,
ce qui le confirma dans ses soupçons sur la bonne foi de son affidé.
Celui-ci balbutia:
--Alors, monsieur ne donne pas suite à ses projets!... La prime de dix
mille francs?...
--Je la supprime. Vous toucherez celle de vingt mille, cela vaudra
mieux pour vous, d'autant plus que vous n'aurez qu'à protéger au lieu
d'essayer de nuire.
Le gredin, voyant ainsi échouer sa fameuse combinaison, faisait piteuse
figure. Réviliod le considéra un instant en silence, puis il lui dit
brusquement, en le tutoyant pour la première fois et le regardant, comme
on dit, dans le blanc des yeux:
--Avoue que tu as voulu me faire chanter et qu'il n'y a pas un mot de
vrai dans ce que tu m'as dit.
Dompté par cette volonté qu'il sentait supérieure à la sienne, confondu
surtout de cette perspicacité, le mécanicien, se voyant deviné, ne sut
que répondre. Il se sentait pris dans ses mensonges et ne savait comment
en sortir...
--Ton histoire est stupide, continuait le sportsman, et elle ne fait
guère honneur à ton imagination. Tu as cru que je doublerais la somme
promise dans la crainte de te voir divulguer notre accord ou de manquer
ma petite vengeance. Eh bien! tu t'es trompé dans ton calcul, et je ne
marche pas, ainsi que tu le voudrais. Bien au contraire, si tu parlais,
si tu disais un seul mot de ce qui s'est passé entre nous, c'est toi
qui te brûlerais et te ferais ignominieusement chasser d'Aérovilla et
de partout. Telle est la vraie situation, mon bonhomme. Tu n'es pas à la
hauteur, vois-tu! Maintenant, adieu, nous ne nous reverrons plus.
Désespéré, Charlot se jeta aux genoux du _Petit Biscuitier_ qui
s'éloignait.
--Pardon!... pardon!.., s'écria-t-il. Oui, monsieur, j'avoue. Je suis un
affreux menteur, un carottier. C'est la vérité, j'ai inventé tout ce que
je vous ai raconté dans le but de vous faire augmenter la somme.
Réviliod qui s'éloignait déjà, tourna la tête et, d'un ton bref:
--En voilà assez!... dit-il du ton autoritaire et cassant qui lui était
habituel. Je vous ai montré, maître drôle, que l'on ne me trompe pas,
moi. Je n'ai pas l'habitude de revenir sur ce que j'ai dit une fois. Si
vous exécutez les ordres que vous connaissez, vous toucherez votre prime
et rien de plus, entendez-vous bien? Et tâchez, dans votre intérêt, de
tenir votre langue, ou gare! Là-dessus, adieu, je suis pressé.
L'ouvrier resta un moment déconfit et surtout dépité du mauvais succès
de sa combinaison. Il dut s'avouer que le _Petit Biscuitier_ était plus
malin qu'il ne l'avait supposé. Enfin, il secoua la tête pour chasser
ces idées chagrines et se rasséréna en songeant:
--Il est heureux que j'aie pu sauver ma prime; il ne voulait plus rien
savoir, ce brigand-là!... Enfin vingt mille du père et dix mille de
l'autre, cela fait encore un beau sac, avec lequel je pourrai réaliser
le rêve que je fais depuis longtemps. Il s'agit maintenant de les
gagner, ces trente mille francs-là, et il faut me dépêcher, puisque
c'est dans huit jours, le fameux départ!...
Le grand jour, si impatiemment attendu, du départ de la caravane
aérienne, arriva enfin.
Depuis quinze jours, l'animation était extrême au parc d'Aérovilla. Les
clubmen procédaient à leurs derniers préparatifs en vue du long périple
à exécuter. Martin Landoux et ses aides étaient sur les dents. Les
moindres organes des treize appareils qui allaient prendre simultanément
leur vol furent l'objet d'une visite minutieuse. Le jeu des gouvernails
de profondeur et de direction fut vérifié, ainsi que l'élasticité des
pièces du châssis et du chariot. Enfin, les moteurs et les propulseurs
subirent également un examen détaillé, de façon à réduire au minimum les
chances de panne, tout au moins pendant les premières étapes. Le biplan
du président fut, bien entendu, le mieux soigné de tous, et Charlot
s'empressa autour de lui pendant plusieurs jours. Il paraissait évident
qu'avec de telles précautions, tout ne saurait manquer de fonctionner à
merveille.
Le temps s'était mis décidément au beau, et laissait espérer une
excursion agréable.
L'enthousiasme des touristes était général, et les jeunes gens se
promettaient mille agréments avec ce nouveau moyen de locomotion. Grâce
aux enseignements pratiques de Martin Landoux, ils possédaient à fond le
maniement des appareils aériens qu'ils avaient appris à conduire, et nul
ne songeait à se défier des caprices de l'atmosphère.
--Alors, où devons-nous coucher ce soir? demanda un jeune membre
de l'_Aéro-tourist-club_ à l'ingénieur Damblin qui avait assumé les
fonctions de fourrier.
--Nos chambres sont retenues à l'_Hôtel de Picardie_ à Amiens, répliqua
celui-ci en consultant son carnet. Le point d'atterrissage désigné est
le parc de la Hotoie, et les appareils y seront garés pendant la nuit.
--Et à quelle heure devons-nous prendre le départ ici?...
--A partir de trois heures, et de deux en deux minutes suivant l'ordre
qui sera indiqué par un tirage au sort.
--C'est pour le mieux.
Les spectateurs commençaient à affluer; bientôt la pelouse fut noire de
monde. Les membres du bureau du Club étaient surtout très entourés;
La Tour-Miranne, son ami le _Père Tranquille_, Outremécourt, et le
secrétaire général, le remuant Médouville, ne savaient plus à qui
entendre, et ce dernier se plaignait même d'avoir l'avant-bras démanché
à force d'échanger des _shake-hand_ avec les arrivants.
Les aéros avaient été amenés sur la piste, et disposés à cinquante
mètres l'un derrière l'autre dans l'ordre déterminé par le tirage au
sort. Il avait été convenu qu'à chaque étape, le monoplan du fourrier
s'envolerait le premier pour aller avertir de la prochaine arrivée de la
caravane aérienne. Les douze autres appareils suivraient dans l'ordre.
Médouville devait partir troisième, Outremécourt avait le numéro cinq et
La Tour-Miranne le numéro neuf.
Une solide barrière avait été aménagée pour séparer les aviateurs
du public. Le service d'ordre, formé par deux gendarmes et le garde
champêtre de Puiseux, refoula les simples spectateurs en arrière de
cette séparation, de façon à dégager la piste, et, à trois heures
précises, le départ fut donné au monoplan genre Blériot de l'ingénieur
Damblin.
Au signal, l'appareil dont l'hélice tournait à toute vitesse, bondit en
avant. Après une cinquantaine de mètres de parcours, il se détacha du
sol, s'éleva peu à peu tout en s'éloignant, puis il fit un crochet, vint
repasser à une trentaine de mètres au-dessus de la tête des spectateurs
qui l'acclamèrent, et s'éloigna enfin définitivement, à l'allure d'un
train bien lancé, dans la direction du nord.
Successivement, Garruel ayant à son bord un ami devant lui servir
de second, Médouville avec un mécanicien, Outremécourt avec M'lle
Gèneviève, qui était enfin parvenue à obtenir l'autorisation
d'accompagner son frère, Médrival, sur sa _Demoiselle_ type
Santos-Dumont, Léonce Breuval, le trésorier, et les autres touristes
quittèrent le sol suivant la route tracée par Damblin. Le tour du
président de prendre la route des airs était venu.
L'hélice fut mise en mouvement, et le pilote manoeuvra ses leviers pour
embrayer ses hélices ascensionnelles.
Le levier lui échappa de la main et retomba inerte. Un craquement avait
retenti ébranlant tout le mécanisme. L'aéroplane fit un bond et retomba
lourdement à terre, dans un fracas de bois qui se brise. Un cri de
terreur, s'éleva de la foule, mais déjà La Tour-Miranne était sur pied
et il indiquait par ses gestes qu'il n'avait aucun mal. Seul, l'appareil
paraissait hors de service.
Charlot avait passé par là, et dissimulé au fond d'un hangar, il avait
suivi la scène de loin. En voyant le biplan s'écrouler, disjoint de
partout, il eut un affreux sourire de triomphe.
--J'ai gagné mes trente mille francs! murmura-t-il.