Un tonnerre d'acclamations roula et une douzaine de mains se levèrent

--C'est cela!... Bien trouvé, Médouville!... Nous vous suivrons!...

clamèrent des voix enthousiastes.

--Et moi, je vous répète que c'est impossible!... protesta Réviliod

s'agitant comme un possédé.

Sans tenir compte de cette contradiction obstinée, le protagoniste des

inventeurs continua:

--Le principe étant admis, la première chose à déterminer maintenant

c'est de donner un nom à notre association. Que diriez-vous, mes amis,

de _Club des Aéroplanistes Français_?...

--Trop long!... fit Outremécourt. Je propose un nom plus court:

_Avia-Club_, par exemple.

--_Aviator-Société_, cria une autre voix.

--Les _Touristes aériens_! prononça un quatrième.

--Pour donner satisfaction à chacun, et avoir une désignation exacte,

choisissons donc _Aéro-tourist-club_, cela dit tout!... proposa à son

tour le marquis de La Tour-Miranne.

--Oui! oui! _Aéro-tourist-club_, approuvèrent les juvéniles partisans

des aéroplanes, malgré les dénégations et les marques de désapprobation

du _Petit Biscuitier_ qui s'agitait désespérément au milieu d'eux.

--Voilà donc le premier point acquis! reprit alors Médouville, qui

s'était décidément improvisé le _speaker_ de la réunion. Notre Société

a un nom, il faut maintenant lui constituer un bureau, suivant les plus

purs usages du parlementarisme. Je n'ai pas besoin de demander qui vous

voulez voir à la tête de l'_Aéro-tourist-club_...

Les paroles de l'orateur furent couvertes par des acclamations répétées.

--La Tour-Miranne!... La Tour-Miranne, président!... fut-il répondu à

l'unanimité.

Le sportsman s'inclina.

--Je vous remercie, mes chers amis, de l'honneur que vous me faites, et

je tâcherai de le mériter en conduisant de mon mieux, je ne dirai pas

notre barque, mais l'aéroplane qui portera les couleurs de notre nouveau

club. Je vous demanderai seulement d'unir vos efforts aux miens pour

organiser la première caravane aérienne à travers le ciel de France.

Des applaudissements nourris accueillirent ce petit discours, mais La

Tour-Miranne fit signe qu'il n'avait pas fini de parler et le bruit

s'apaisa quelque peu.

--Vous avez bien voulu me choisir pour la présidence de

l'_Aéro-tourist-club_, reprit-il. Il nous faut encore un vice-président,

un secrétaire général et un trésorier pour compléter le bureau chargé

de veiller aux intérêts de la Société et, en premier lieu, d'en élaborer

les statuts. Je vous prierai donc de me désigner ces collaborateurs

indispensables.

Des colloques s'établirent aussitôt et au bout de quelques instants

l'accord se fit. Outremécourt accepta le poste de vice-président,

Médouville celui de secrétaire, et Léonce Breuval, dont le père était

agent de change, celui de trésorier, Réviliod, Damblin et les autres

assistants ayant décliné toute candidature.

--Ainsi donc, scanda Médouville, le bureau de l'_Aéro-tourist-club_ est

bien et dûment constitué d'un accord unanime. Il s'agit de déterminer

exactement son but et de jeter les plans des premiers actes de son

existence.

--Son but!... La Tour-Miranne l'a très nettement indiqué je crois, fit

observer Damblin. Ne s'agit-il pas, si j'ai bien compris, de vulgariser

par l'exemple, l'usage de l'aéroplane pour les voyages de plaisance?...

--En effet, approuva le promoteur de la nouvelle société, et je n'aurais

pas mieux défini le rôle que nous voulons jouer que vous venez de le

faire, mon cher Damblin. Quant à la seconde question de notre secrétaire

général, je répondrai qu'à mon avis il faut frapper l'imagination des

masses par l'organisation d'une longue excursion aérienne, de façon à

donner la démonstration irréfutable de la valeur de l'aéroplane comme

engin de tourisme.

--Le tour de France en aéroplane!... ricana Réviliod.

--Le tour de France?... Oui, pourquoi pas, répliqua sans hésiter le

marquis. Cela n'a rien d'impossible, puisque nous bornerons notre

ambition à de courtes envolées avec une vitesse très raisonnable!

Le _Petit Biscuitier_ haussa les épaules avec dédain.

--Vous ne ferez seulement pas vingt kilomètres sans vous casser le cou,

grommela-t-il. Vos projets sont absurdes, et en fait de tour de France,

je vous défie de vous rendre en une seule étape de Paris à Enghien!

--Nous vous montrerons que nous pouvons faire mieux que cela, mon bon

Réviliod. C'est votre droit de préférer les vessies gonflées de gaz aux

machines volantes, mais nous vous prouverons que celles-ci leur sont

supérieures, non en discutant, mais en agissant....

La Tour-Miranne fut interrompu par Médouville.

--Dites-moi donc, président, prononça-t-il d'un ton familier, il est

près de minuit, si vous leviez la séance que nous puissions passer à un

autre genre d'exercices?... A notre prochaine réunion, nous étudierons

l'itinéraire du Tour de France, puisque c'est le Tour de France que nous

exécuterons pour convaincre l'ami Réviliod.

--Vous avez raison. Je vous laisse établir le projet de statuts de

notre Société, car il faut prévoir que l'exemple que nous donnerons nous

attirera de nombreux adhérents. Une fois ces statuts adoptés par nos

amis, nous discuterons l'itinéraire.

--Entendu! A demain les choses sérieuses; nous aurons le temps d'en

recauser à Bétheny en regardant voler Blériot et ses émules!

Les jeunes gens échangèrent une dernière poignée de mains et se

séparèrent.

* * * * *

La semaine d'aviation de Champagne prit fin le dimanche 29 août, après

les victoires définitives de Curtis pour la Coupe Gordon-Bennett, de

Farman pour le Grand-Prix de Champagne et Latham pour le prix de la

hauteur. Tous les fanatiques du nouveau sport n'eurent garde de manquer

la moindre des épreuves, et nous retrouvons réunis une dernière fois à

Reims avant leur dispersion, les fondateurs de l'_Aéro-tourist-club_.

[Illustration: Derrière une table recouverte d'un tapis vert....]

--Vous rentrez à Paris, La Tour-Miranne, demanda Médouville.

--Je ne fais que le traverser, répondit l'interpellé. Je vais passer

quelques jours en famille dans notre villa de Paramé.

--Nous pourrons nous revoir facilement, dans ce cas, car de mon côté je

vais à Saint-Lunaire chez mon excellent cousin Lhier.

--Bon! je comprends! fit en riant le marquis. Vous allez lui demander de

faire partie du club?...

--Certainement. Il faut qu'il participe d'une façon ou de l'autre à

notre entreprise.

--Enfin, quand nous retrouverons-nous? intervint Breuval qui écoutait.

Le président réfléchit un instant, puis relevant la tête:

--Je vous donne rendez-vous à tous, le 10 octobre prochain, à deux

heures à l'hôtel de La Tour-Miranne. D'ailleurs je vous rafraîchirai

la mémoire quelques jours auparavant par une convocation. Il y aura,

j'espère, d'ici là de l'ouvrage de fait, grâce au dévouement et à

l'activité du bureau de l'_Aéro-tourist_. Vous n'aurez plus qu'à

approuver les statuts et les plans de notre première caravane de l'année

prochaine.

Jean Outremécourt et Médouville, flattés, se mirent à rire.

--Entendu pour le 10 octobre, fit Damblin. Toutefois, rien ne nous

empêche d'ici là, je pense, de nous occuper de nos futurs moyens de

transport pour cette caravane.

--Certainement. Chacun conserve sa pleine liberté et choisira le système

d'aéroplane qui aura ses préférences, répliqua vivement La Tour-Miranne.

--Est-ce que les dames pourront prendre part au voyage?... questionna un

jeune homme qui jusque-là n'avait rien dit.

--Le Club le décidera. Pour ma part, loin d'y voir un inconvénient,

je pense que nos excursions gagneraient en agrément si nous pouvions

y faire participer nos soeurs et même nos mères. Ces chères présences

modéreraient un peu la fougue et la témérité de ceux d'entre nous qui

voudraient répéter les exploits des Latham et autres, que nous venons

de voir évoluer. Enfin nous en reparlerons. Pour l'instant, notre

groupe demeure compact. Combien sommes-nous de fondateurs de

l'_Aéro-tourist-club_?...

--Quatorze!... répliqua Médouville.

--Pardon, treize seulement, déclara de sa voix sèche le _Petit

Biscuitier_.

--Comment treize!... Il me semblait pourtant....

--Parce que sans doute vous me comptiez.

--Eh bien?...

--Eh bien! vous avez eu tort.

--Quoi, Réviliod, vous ne voulez plus être des nôtres! demanda La

Tour-Miranne.

--Je n'ai rien fait pour vous laisser supposer que je partageais vos

idées, je crois! Au contraire, je les ai combattues de toutes mes forces

et en toute occasion. En un mot comme en mille, non, je ne crois pas

à la possibilité du tourisme en aéroplane, et comme je ne veux pas me

rendre ridicule, je me sépare de votre groupement qui me semble voué à

tous les déboires...

--Oiseau de mauvais augure!... grommela Damblin.

--Nous aurons donc le regret de rester treize seulement, mon cher

camarade, et j'émets le voeu que ce chiffre nous soit, malgré tout,

favorable.

--C'est ce que nous verrons!... murmura Réviliod entre ses dents.

* * * * *

Cinq semaines plus tard, les treize fondateurs de l'_Aéro-tourist-club_

se trouvaient rassemblés dans l'un des salons de l'hôtel du duc de La

Tour-Miranne, rue de Babylone, et pour faire les choses dans les règles,

Médouville, qui aimait les usages protocolaires, avait tenu à organiser

le bureau de la nouvelle Société. Derrière une table recouverte d'un

tapis vert foncé, avaient donc pris place les quatre personnages chargés

de veiller aux intérêts de l'entreprise: La Tour-Miranne, président,

flanqué de ses deux acolytes Outremécourt et Breuval. Médouville

occupait un coin avec ses paperasses de secrétaire général.

Les statuts, lus article par article, ayant été discutés et finalement

adoptés, Médouville conclut:

--Voilà donc une chose essentielle terminée. Il ne nous reste plus, pour

être en règle avec la loi, que de déposer ces statuts à la Préfecture,

et cela, j'en fais mon affaire. Occupons-nous donc maintenant de

l'organisation de notre première sortie.

--Du tour de France en aéroplane, ainsi que l'a dit Réviliod, fit en

riant un jeune membre du Club.

--Du Tour de France, parfaitement! affirma La Tour-Miranne.

--Je demande la parole, dit un auditeur.

--Parlez, mon cher camarade.

--Il me semble qu'il conviendra de chercher bientôt un emplacement

pouvant servir de parc à la Société, où nous pourrons remiser nos

appareils et, plus tard, les expérimenter.

--C'est là une chose indispensable, en effet, répondit le jeune

président, mais je crois connaître ce qu'il nous faut. C'est le haras de

mon excellent oncle le prince Muret, dans l'Oise, à moins de dix lieues

de Paris. On peut aménager en aérodrome une partie des prairies et

y agencer les hangars où nous abriterons nos oiseaux mécaniques. Ce

terrain conviendra admirablement pour nos essais, et nous pourrons nous

livrer tranquillement à nos expériences sans crainte d'être dérangés par

des importuns, ni avoir à mobiliser aucune force de police, comme aux

Moulineaux, pour assurer l'ordre. Je ferai ce qu'il conviendra et vous

rendrai compte de mes démarches le moment venu.

[Illustration:]

--Bon. Dans ce cas, nous avons tout l'hiver pour faire construire nos

skis aériens, ajouta Médouville. Pour ma part, je compte commander le

mien à un inventeur de génie que j'ai découvert et que je patronne.

Martin Landoux, tel est son nom. Je vous engage fort, mes chers amis, à

vous adresser également à lui, vous aurez pleine satisfaction.

--Est-ce que tu toucheras une commission sur ces ventes, Médouville? dit

narquoisement, de sa place, Georges Damblin.

--Ce serait plutôt le contraire! murmura Outremécourt qui connaissait le

travers du Mécène. Heureusement que le cousin Lhier est là!...

--Dites-nous, président, demanda Damblin, avez-vous songé à l'itinéraire

que nous suivrons dans notre excursion?...

--Oui, j'en ai causé avec les membres du bureau et nous avons jeté les

grandes lignes du projet. Nous avons au moins six mois devant nous pour

l'étudier dans ses moindres détails.

--A quelle époque de l'année nous mettrons-nous en route?...

--Pas avant le mois de juin prochain au plus tôt. Songez qu'en passant

commande de nos appareils dans le courant du présent mois, nous

n'entrerons pas en possession avant mars au plus tôt. Je ferai le

nécessaire d'ici là pour que le haras de Puiseux soit aménagé en vue de

sa nouvelle destination et que les hangars soient prêts. En admettant

que nous commencions à nous exercer dès cette époque, il faudra bien

deux mois pour parfaire notre éducation d'hommes-oiseaux et acquérir la

pleine connaissance du maniement de nos appareils. Vous voyez que mes

évaluations ne sont pas exagérées, et je souhaite qu'aucun événement

imprévu ne vienne contrarier ces prévisions. Nous n'avons donc pas de

temps à perdre si nous voulons être prêts.

--Bien, et l'itinéraire maintenant?...

--Notre but, n'est-ce pas, consiste à visiter les curiosités de la

France? Par conséquent, nous avons cherché à fixer un trajet qui nous

permette de trouver à chaque étape un endroit intéressant à examiner:

monument historique, panorama grandiose, curiosité naturelle, etc. En

même temps, nous voulons que notre randonnée constitue un véritable Tour

de France. Voici donc _grosso modo_, le projet que nous vous soumettons:

--Ah! voyons un peu.

La Tour-Miranne déplia un papier qu'il avait tiré de son portefeuille et

lut:

Le tour de France en aéroplane · 第 9 / 85 题