LA DOCTRINE

L'islam est très vaste et le mysticisme est très souple. La doctrine

mystique ne peut pas être absolument une dans l'islam; mais elle

présente des variations assez considérables avec les personnes et les

milieux, et ses tendances varient selon le caractère des mystiques et

les influences qu'ils ont subies.

Ainsi chez les philosophes comme Avicenne qui ont mené plutôt la vie

intellectuelle que la vie religieuse, nous trouvons un mysticisme

savant qui se relie à la tradition grecque et qui n'est guère autre

chose que celui de Plotin et des néo-platoniciens. Celui-là n'est pas

proprement musulman.

Chez d'autres auteurs tels que les poètes persans, nous trouvons

exprimés avec insistance certains sentiments sur l'illusion du monde

créé, sur la diffusion de la divinité en toutes choses, qui

ressemblent un peu à ceux que l'on rencontre dans les poèmes et les

doctrines de l'Inde, et l'idée que se font ces mystiques de

l'absorption de l'âme en Dieu tend à se rapprocher de la conception du

_Nirvâna_ bouddhiste.

Mais dans la doctrine mystique qui a été admise comme orthodoxe par

l'islam, ce n'est ni l'influence grecque, ni l'analogie avec les

doctrines indiennes, qui domine; c'est bien clairement l'influence

chrétienne.

J'ai étudié dans mon _Gazali_ ces variations, ces diverses expressions

du sentiment mystique dans l'islam. Je veux seulement reproduire et

grouper ici,--dans la pensée que ce côté de la question paraîtra le

plus important à beaucoup de lecteurs,--les traits de la doctrine en

lesquels l'influence du christianisme est le plus manifeste.

* * * * *

A l'origine de la vie mystique, l'islam place, comme le christianisme,

le repentir, la componction et la retraite. Le repentir y est défini

comme dans nos catéchismes: «Il se compose de trois choses, nous dit

un docteur musulman: du regret de la faute passée, de l'abandon actuel

du péché, et de la résolution de ne plus le commettre à l'avenir. Le

repentir a trois degrés, qui sont presque les mêmes que ceux de la

«contrition» dans la théologie chrétienne. Au premier degré il est

inspiré par la crainte du châtiment; au deuxième, par le désir de la

récompense; au troisième degré, qui est le plus parfait, il a pour

motif le respect dû à l'ordre de Dieu. Le christianisme aurait

seulement ici plus de tendresse,--c'est toujours la différence que

nous trouvons sur tous les points où il est comparable à l'islam;--il

dirait que le motif de la contrition parfaite est l'amour que nous

devons à Dieu. Au reste l'imitation de la doctrine chrétienne est

complète chez d'autres auteurs: Gazali dit: La cause du chagrin est la

perte de l'objet aimé; quand l'homme connaît l'objet digne de l'amour

de l'âme, il est désolé de l'avoir perdu. Et ce docteur ajoute, comme

nos théologiens, aux conditions qui font la contrition parfaite, la

satisfaction: L'homme qui a commis une faute doit s'efforcer de

réparer le dommage causé par son péché, dans la mesure du possible.

Le Musulman disposé à se vouer à la vie ascétique commence par faire

une retraite. Il importe qu'il entre dans cette retraite avec des

sentiments d'humilité. Il ne doit pas croire qu'il se sépare des

hommes pour fuir leurs vices, mais au contraire il doit se dire qu'il

les débarrasse des siens. Il ne faut pas non plus qu'il ait dans la

retraite un but égoïste; son désir doit être seulement de se préparer

par la méditation et par les exercices de piété à mieux remplir ses

devoirs envers autrui. Tout cela est conforme au sentiment chrétien.

La théorie de la vocation est présentée, par les auteurs ascétiques de

l'islam, comme elle l'est par les nôtres. On possède d'ailleurs, sur

ce point, une preuve palpable de l'influence chrétienne: le récit

évangélique de la vocation des apôtres est reproduit avec assez

d'exactitude par certains auteurs musulmans, en particulier par les

Frères de la Pureté[119]. Jésus étant près de mourir, rapportent ces

auteurs, réunit ses apôtres dans un cénacle voisin de Jérusalem, et il

leur dit: «Voici que je m'en vais de vous à mon Père et à votre Père.

Je vous lègue, avant de vous quitter, ma divinité et mon humanité. Je

reçois votre parole et votre foi: Quiconque reçoit mon testament et ma

foi sera avec moi demain dans le royaume des cieux...» Et Jésus les

envoya prêcher sa parole jusqu'aux extrémités de la terre:

«Ne craignez pas, ajouta-t-il; quand j'aurai quitté mon humanité, je

me tiendrai dans l'air à la droite du trône de mon Père, et je serai

avec vous partout où vous irez, et je vous assisterai par la

permission de mon Père.»

[119] Les traités des Frères de la Pureté ont été édités par

DIETERICI, _Die Abhandlungen der Ichwân es-Safâ_, Leipzig,

1883-86; voir p. 594 et suiv.

Voilà une preuve bien expresse de la connaissance qu'ont eue certains

écrivains musulmans, du Nouveau Testament. En général cette

connaissance, chez les auteurs de cette religion, est moins précise et

surtout moins avouée.

L'influence de la doctrine chrétienne continue à se manifester dans la

question de la vocation des soufis, quand les docteurs cherchent à

quels signes on la reconnaît et en quoi elle consiste.

La vocation doit être éprouvée par le directeur spirituel. La

nécessité du directeur spirituel, son importance, son rôle, sont

expliqués comme dans le christianisme. Il n'y a rien, nous enseignent

les maîtres du soufisme, qui soit plus précieux qu'un bon guide; il

faut le chercher entre mille; quand on l'a trouvé, il faut tout lui

dire et ne lui rien cacher. Ce directeur devient un véritable

«père»,--l'expression est chrétienne:--il engendre l'âme une seconde

fois, dans l'ordre spirituel: «Ce maître devient le père de votre âme,

la raison de sa croissance, la cause de sa vie. Comme votre père vous

a donné la forme corporelle, il vous donne la forme spirituelle.» Les

soufis comparent aussi le directeur à un médecin; c'est encore là une

comparaison affectionnée par les auteurs chrétiens. L'âme encore

imparfaite, et ayant un reste d'attachement pour le monde, est

semblable à un malade qui cherche à se guérir. Le médecin qui va la

traiter, c'est le directeur; et pour que le traitement soit possible,

il est indispensable que rien ne demeure caché à ce médecin de l'âme.

Nous rencontrons ensuite, dans les deux religions, l'idée et

l'expression de combat ascétique, de «combat spirituel».

Puis nous trouvons dans la doctrine du soufisme toute la théorie de

«l'avancement» et de la marche mystique, avec la description des

sentiments divers que l'âme éprouve pendant cette marche, et

l'explication de ses «étapes» et de ses «stations». Au cours de cette

théorie, maintes comparaisons se présentent d'elles-mêmes avec la

doctrine des grands mystiques chrétiens. On reconnaît les sentiments

analysés: l'alternative de la crainte de Dieu et de l'espoir en sa

bonté; le tremblement devant sa majesté faisant place plus tard à la

familiarité qui s'établit entre Dieu et l'âme; les mouvements de joie

intense interrompus par les périodes de sécheresse. Tous ces

sentiments et leurs oppositions mutuelles sont décrits par nos

mystiques. Cette théorie est réduite à une forme presque didactique

chez les auteurs musulmans, dès le XIe siècle.

La plus importante description du voyage mystique de l'âme à la

recherche de Dieu, est celle qu'a faite le poète persan Férîd ed-Dîn

Attâr, dans son poème intitulé _Mantic ut-Taïr_, le langage des

oiseaux[120]. Ce poème est une véritable épopée de l'âme; c'est un

récit étrange et merveilleux, où la décoration est extrêmement riche,

le coloris poétique, éblouissant. Les oiseaux représentent les âmes;

le poète nous en montre plusieurs dont les caractères sont divers, et

les dispositions à l'origine, très variées. Ils entreprennent le grand

voyage mystique; ils essaient de traverser les «vallées» dont chacune

à une signification et un nom; ils tentent de passer de «station» en

«station», pour parvenir jusqu'à l'oiseau divin, le _Simorgh_. Ces

stations et ces vallées correspondent aux «châteaux» de sainte

Thérèse, aux états et aux «nuits» de saint Jean de la Croix. La

théorie mystique paraît s'être développée simultanément dans les deux

religions, et il est possible que durant ce travail, celles-ci aient

gardé quelque connaissance l'une de l'autre[121]. On peut croire

aussi que la doctrine musulmane qui certainement, dans le haut moyen

âge, aux VIIIe ou IXe siècles, a imité la doctrine chrétienne en

Orient, a plus tard, à son tour, exercé quelque influence, aux

XIVe ou XVe siècles, sur la mystique chrétienne d'Espagne. Cette

dernière influence, portant d'ailleurs sur la forme, la figuration

et l'expression, plutôt que sur le fonds, ne saurait être

inadmissible[122].

[120] Le _Mantic ut-Taïr_ a été traduit en français par GARCIN DE

TASSY, Paris, 1863.

[121] Il ne faut jamais oublier que l'histoire est faite au moyen

de documents écrits; les transmissions par voie orale lui

échappent. Leur rôle cependant a pu être très grand, surtout dans

des matières qui naturellement commandent le secret ou tout au

moins la discrétion, comme la mystique. Une phrase, une simple

parole, une pensée, une image, est transmise un jour par une voie

quelconque, et tombe sur des esprits qui justement en éprouvaient

le besoin: ils la recueillent et en font leur profit. Quand le

terrain est disposé, le hasard ne manque pas d'y transporter le

germe.

[122] Voici quelques dates groupées, permettant de se rendre

compte de la presque simultanéité de la floraison mystique dans

les deux religions:

S. Bernard (1091-1153); S. François d'Assise (1182-1226); S.

Dominique (1170-1221); S. Jean de la Croix (1542-1595).

Gazali (1058-1111); Sidi Djîlâni (1078-1166); Férîd ed-Dîn Attâr

(1119-1230); Sidi Abou Médian (1125 environ-1197); Djélâl ed-Dîn

Roumi (1207-1273).

L'âme qui a réussi à traverser toutes les vallées, dans le poème

d'Attâr, parvient enfin à l'union avec Dieu. Cette union n'est pas le

_nirvâna_, c'est-à-dire la destruction de l'être même, de la sensation

d'être et de la personne humaine, comme dans le bouddhisme; mais c'est

l'anéantissement de la volonté propre de l'homme dans la volonté de

Dieu. Tel est le but de l'ascèse musulmane; c'est le même que celui de

l'ascèse chrétienne. Les formules qui l'expriment des deux parts sont

analogues. La célèbre comparaison du cadavre, si souvent employée dans

le christianisme: «que l'âme soit entre les mains de Dieu comme le

cadavre entre les mains du laveur», se retrouve en toutes lettres chez

les auteurs musulmans; quelques-uns disent: «que l'âme soit... comme

la boule de polo sous le maillet du joueur».

La renonciation au monde et à la volonté propre est, des deux côtés,

prêchée dans les mêmes termes: «Mourez à la créature, dit Sidi

Djîlâni; mourez aussi à vous-même, à votre volonté, à vos

inclinations, à vos passions.» Certaines vertus qui favorisent ce

détachement, telles que la pauvreté, sont comprises de la même façon:

la pauvreté véritable consiste à n'avoir besoin d'aucune chose hormis

Dieu; le vrai pauvre est celui qui ne possède point et n'est point

possédé. La pauvreté spirituelle est indifférente aux objets de ce

monde, aux conditions de la vie; le véritable religieux ne s'attache

même pas à la forme extérieure de la pauvreté; il ne tient qu'à son

esprit; il accepte également tous les états dans lesquels il plaît à

Dieu de le faire entrer.

Ces idées étaient enseignées dans l'islam, en ces termes, à l'époque

de saint Bernard, un demi-siècle environ avant le moment où se

produisit, dans le christianisme, la grande floraison des ordres

mendiants.

Enfin il semble que la mystique musulmane s'est elle-même marquée du

signe chrétien: Dans le grand poème dont nous parlions tout à l'heure,

l'âme qui a traversé les sept stations aperçoit, avant l'oiseau divin,

un poisson mystérieux qui attire tout à lui.

En ce poisson, dont sans doute le poète musulman n'a pas lui-même

compris la signification, il paraît bien que l'on doit reconnaître le

symbole primitif, inscrit aux murs des Catacombes, du Christ.

* * * * *

Cependant force est de s'arrêter dans cette comparaison, puisque

l'islamisme n'a pas l'Incarnation, et que par conséquent il ne conçoit

pas la proximité de Dieu, sa liaison avec l'homme et son amour pour

l'homme, comme on les conçoit dans le christianisme; tout le mystère

de la souffrance rédemptrice lui demeure étranger. Cette lacune est un

abîme qui sépare les doctrines des deux religions. Dieu est pour

l'islam un terme lointain; les liaisons et les intermédiaires entre la

divinité et l'humanité, manquent.

Cela explique pourquoi les ascètes de l'islam sont enclins à tomber

dans le panthéisme. Pour trouver Dieu plus près d'eux, ces mystiques

sont portés à le confondre avec la nature, dont ils sentent d'ailleurs

très vivement la beauté.

Des poètes de la Perse parlent de la nature, au moyen âge, en des

termes dont on ne trouverait chez nous l'équivalent qu'à l'époque

romantique.

En outre le mysticisme dans l'islam est beaucoup moins gardé contre

ses propres excès, beaucoup moins contrôlé que dans le christianisme,

puisqu'il n'y a pas, à proprement parler, dans cette religion,

d'église constituée. De là vient que le mysticisme est un danger pour

l'islam lui-même: il y engendre facilement des hérésies.

Au point de vue de l'effet que la mystique produit sur les âmes dans

le monde mahométan, on peut signaler deux sortes de dangers:

Pour les personnalités isolées, les poètes, les intellectuels,

l'ascétisme qui devrait aboutir à la joie claire et sereine, engendre

assez souvent la mélancolie et le pessimisme. On observe cet effet en

littérature. Dans la poésie persane, le sentiment de la vanité et du

mépris du monde est poussé très loin. Le thème «tout n'est que

vanité», de Salomon, y reçoit de multiples variations, dont la

tonalité générale est vraiment un peu triste; l'action manque trop;

le vide se fait à la fin sentir. Voici des exemples en ce sens[123]:

«Ce rameau chargé de désirs qu'on appelle le monde, porte des fleurs

éclatantes, mais les fruits en sont amers.

[123] Ces exemples sont extraits de _La Roseraie du Savoir_,

recueil de quatrains persans, édités et traduits par

Hoçeyne-Azad, 2 vol., 1906.

«Dans ce monde, la joie dénote une vue imparfaite; c'est pour cela que

pendant le rire, les yeux de chacun sont rétrécis.

«Un coin où l'on est tranquille vaut mieux que le commerce du monde; à

ses passagères dignités l'indépendance est préférable.

«Le monde est une femme laide, et ceux qui le recherchent sont des

aveugles.

«Sais-tu ce que j'ai remporté du monde? Rien!... et ce qui me reste en

main du produit de ma vie? Rien!--Je suis le flambeau de la joie, que

deviendrai-je une fois consumé! Rien!--Je suis la fameuse coupe de

Djem; mais que serai-je quand j'aurai été brisé?--Rien!

«Le monde est un caveau funéraire, et nous y sommes tous des morts; le

soleil est un cierge brûlant au-dessus d'un sépulcre!»

C'est exagéré. Il y a là autre chose qu'un sentiment de piété. Il y a

oubli de la beauté de l'œuvre divine; il y a méconnaissance du prix

de l'effort et manque de foi en la valeur des œuvres bonnes qui

peuvent remplir notre propre vie.

Sur le peuple, l'effet du mysticisme n'est pas non plus toujours

favorable. Très répandues, entretenues par les confréries et les

religieux influents, les dispositions à la contemplation et au mépris

des biens terrestres amènent souvent la négligence dans le travail et

le dédain de l'action. Ces dispositions, se joignant à celles qu'ont

déjà les peuples d'Orient pour le fatalisme, contribuent à détourner

ces peuples de la lutte et de la conquête dans l'ordre politique,

civil, scientifique et économique. Elles les ont tenus longtemps

éloignés de nous; elles les ont empêchés de goûter plutôt et davantage

notre civilisation qui nécessite l'action.

Il faut pourtant, et en définitive, reconnaître que ces dispositions à

la vie contemplative sont en elles-mêmes fort intéressantes; elles

marquent un grand besoin de vie supérieure, le sentiment très vif et

même l'attrait de l'au-delà. L'islam, qui a par ses propres

ressources, semble-t-il, développé la théorie mystique, a rendu, à ses

débuts, une sorte d'hommage au christianisme, en lui empruntant de

quoi satisfaire un peu ces légitimes attraits.

La doctrine de l'Islam · 第 44 / 72 题