La conception religieuse de l'islam est guerrière;--elle est même
conquérante.--Apostolat par la conquête; droit d'attaque.
Le service militaire conçu comme devoir religieux;--haute
situation des guerriers dans l'islam;--les martyrs;--le devoir
d'étudier l'art militaire.
Opinions sur la tolérance musulmane;--selon la plus pure doctrine,
cette tolérance ne peut être que précaire.--Danger de vouloir
prouver Dieu par les armes.
La religion de l'islam a ceci de particulier qu'elle commande la
guerre: «Armés pesamment ou à la légère, dit le prophète, combattez
dans le sentier de Dieu.» (C. IX, 41.)
La guerre est pour l'islam un précepte religieux comme le pèlerinage,
comme le jeûne, l'aumône et la prière. Frapper l'infidèle est un acte
pie; le tuer est une œuvre méritoire; mourir dans la guerre sainte,
c'est mourir martyr.
Le fondateur de cette religion est un guerrier; il commande des
expéditions, porte la cotte de mailles, attaque des châteaux,
construit des fortifications semi-permanentes, dispose des embuscades,
excite ses adhérents au combat; dans ses exhortations, il leur promet
le butin; il le conquiert, le partage, en retient pour lui la plus
belle part; il fait en un mot tout ce qui concerne le métier de chef
de petite armée.
Après lui, ses successeurs, les khalifes et les sultans, qui sont
chefs religieux comme lui et n'ont en religion personne au-dessus
d'eux, sont en même temps chefs militaires; il tiennent pour leur plus
grand honneur et leur plus grand devoir de commander en personne les
armées, et nous les voyons lancer leurs peuples à des conquêtes de
plus en plus étendues, toutes les fois que la fortune leur en offre
l'occasion.
Les autres religions ne nous présentent rien de tout-à-fait
comparable. Elles ne commandent point la guerre; ni le bouddhisme,
notamment, ni le christianisme ne la commandent; elles la tolèrent
seulement, comme une nécessité tenant à l'imperfection de la nature
humaine, et elles la bénissent dans certains cas où elle est
particulièrement utile au maintien de la religion; le clergé
bouddhiste a pu glorifier un Açoka, et le clergé catholique un
Charlemagne, parce que ces conquérants se sont servis de leur force à
l'avantage de leurs religions respectives; mais les représentants de
ces religions eux-mêmes n'avaient pas organisé ces conquêtes et n'y
avaient pas coopéré: ils étaient demeurés pacifiques et distincts des
guerriers.
Sans doute nous voyons quelquefois dans notre civilisation le pouvoir
militaire confondu dans une même personne avec le pouvoir religieux;
il en est ainsi dans les pays schismatiques et protestants, en Russie,
en Angleterre, en Allemagne; mais là, la fonction religieuse de
l'empereur n'est guère que celle d'un président; elle est surtout
honorifique, et elle est accompagnée d'un pouvoir beaucoup moins réel
que celui du sultan dans l'islam. La puissance religieuse demeure aux
mains du clergé, qui a une réalité, une importance qu'il n'a pas dans
la religion de Mahomet. Dans cette dernière, les docteurs, les
théologiens, les _cheïkh el-islâm_, ne sauraient être comparés aux
prêtres catholiques; ils ne constituent pas un clergé à proprement
parler; le prêtre n'est pas utile dans l'islam, parce que la liturgie
y est pauvre, que les grandes cérémonies y sont rares, et surtout
parce que la doctrine n'y comporte pas de sacrements, ni, au sens
mystique du mot, de sacrifices.
Il n'y a donc pas, dans la nation mahométane comme dans la plupart des
autres, une grande classe pacifique à la tête de la religion.
Dans l'histoire du judaïsme certes, on trouve la guerre, et bien un
peu la guerre sainte: les guerres entreprises pour la conquête de la
Terre promise étaient bien saintes, voulues par Jéhovah, et certains
chefs tels que Gédéon, Josué, incarnaient la force militaire du peuple
hébreu en même temps que ses sentiments religieux; pourtant, à côté de
ces personnages, il existait dans ce peuple une caste sacerdotale,
vouée au culte et pacifique. Moïse lui-même, quoique dirigeant
l'émigration, se contentait de prier sur la montagne, les bras levés
au ciel, tandis que son peuple combattait les Amalécites.
On peut donc conclure que la conception religieuse est pacifiste,
partout ailleurs que dans l'islam; là, elle est guerrière.
* * * * *
Et elle n'est pas seulement guerrière; elle est conquérante. On
remarque, il est vrai, dans le Coran, aux endroits où il est question
de la guerre sainte, quelques versets qui paraissent signifier le
contraire, et ne commander que la guerre défensive.
«Combattez dans la voie de Dieu contre ceux qui vous feront la guerre.
Mais ne commettez point d'injustice en les attaquant les premiers,
car Dieu n'aime point les injustes.
«Tuez-les partout où vous les trouverez, et chassez-les d'où ils vous
auront chassé. L'idolâtrie est pire que le carnage.
«Combattez-les jusqu'à ce que vous n'ayez plus à craindre la
tentation, et que tout culte soit celui du Dieu unique:
«Si quelqu'un vous opprime, opprimez-le comme il vous a opprimé.» (C.
II, 186-190.)
Mais un tel passage doit être interprété. Kasimirski a fort bien
compris qu'il y a là des restrictions s'appliquant à des circonstances
spéciales; Mahomet, alors aux prises avec les Mecquois, attendait
d'être le plus fort pour les attaquer; cependant la fin des versets
marque assez son idée dernière, son idée de fond, qui était celle de
la conquête: quand l'occasion favorable sera venue de les attaquer,
alors combattez-les, «jusqu'à ce que tout culte soit celui du Dieu
unique»; ou, selon un autre passage: «qu'il n'y ait plus d'hostilité
si ce n'est contre les méchants».
L'intention de ces paroles n'est pas limitée à une simple parade. Ce
que Mahomet demande n'est pas uniquement une réponse à l'offensive;
c'est une extension presque indéfinie de l'action défensive, une
continuation allant jusqu'à la conquête et à la conquête universelle.
Ne dit-il pas encore: «O croyants, combattez les infidèles qui vous
avoisinent; qu'ils trouvent toujours en vous un rude accueil.» (C. IX,
124.)--«Ne vous ralentissez point dans la poursuite de vos ennemis.»
(C. IV, 105.)--«Ne montrez point de lâcheté, et n'appelez pas les
infidèles à la paix quand vous êtes les plus forts et que Dieu est
avec vous.» (C. XLVII, 37.)
Tous ces passages prouvent assez que la restriction que nous
remarquions tout à l'heure était due à une faiblesse momentanée de
l'armée musulmane; elle équivaudrait à cette phrase: «dans les
circonstances présentes, restez sur la défensive»; le devoir général
des croyants à l'égard des infidèles, n'en est pas moins, aux yeux du
prophète, l'offensive et la conquête; et c'est là la forme d'apostolat
qui a été, jusqu'à nos jours, inhérente à l'islam:
«Nous vous appellerons, dit Allah, à marcher contre un peuple doué
d'une puissance terrible; vous combattrez ces hommes jusqu'à ce qu'ils
se fassent musulmans.» (C. XLVIII, 16.)
Combien ces conceptions sont différentes des nôtres! Pensons ici au
mot de Jésus-Christ: Remettez votre épée dans le fourreau; celui qui
se servira de l'épée périra par l'épée. Cet apostolat par la guerre
nous ne le connaissons pas dans le christianisme; la Bible même n'en
a pas la notion. La conquête de la Terre promise, cas à peu près
unique où l'on voit les Juifs faire une guerre offensive, n'est pas un
acte d'apostolat. Les Juifs sont merveilleusement courageux, tenaces
et endurants dans la guerre défensive; le siège de Jérusalem en est
une preuve; mais ils ne connaissent presque pas l'offensive;
lorsqu'ils ont rêvé de faire de Jérusalem le centre religieux du
monde, ce désir avait un sens moral, et il devait être réalisé de
façon pacifique; ce qu'ils voulaient était la domination des âmes, non
la conquête des corps.
Dans le christianisme, on peut trouver quelque exemple de conquête
religieuse opérée par les armes; nous en citions un plus haut: la
conversion des Saxons au temps de Charlemagne. Cet empereur, dans les
campagnes de 778 à 780, ayant battu les Saxons et porté son camp
jusqu'au bord de l'Elbe, reçut leur soumission, qui fut à la fois
religieuse et politique; il envoya dans tout le pays et jusque dans
les cantons les plus reculés, des missionnaires, pour la plupart
moines de Fulda; il partagea le pays en diocèses, et les vaincus
durent payer la dîme aux évêchés[71]. Cependant ce fait est bien
lointain,--Charlemagne paraît encore plus éloigné de nous que Mahomet
des Musulmans modernes,--et il se passe dans un milieu un peu barbare;
on n'en saurait tirer grande conséquence.
[71] R. DARESTE, _Histoire de France_, t. I, p. 366.
Les guerres religieuses les plus importantes qu'ait soutenues la
chrétienté, les Croisades, sont des guerres défensives; elles sont le
revers de l'offensive musulmane, et, comme telles, elles sont vraiment
saintes; des papes les bénissent, les encouragent, y exhortent les
chevaliers chrétiens; des mystiques influents, comme saint Bernard,
sortent de leur retraite et appellent le peuple aux armes; des
prêtres, des évêques, comme le Turpin de la Chanson de Roland, se
mêlent aux guerriers, les animent au combat et ne dédaignent pas de
frapper eux-mêmes. Mais tout cet effort est dirigé contre des ennemis
assaillants, des ennemis dont la prodigieuse activité presse de toutes
parts le monde chrétien, et dont le nombre et l'énergie vont submerger
la chrétienté si celle-ci ne se défend pas de toute sa vigueur. Voilà
le cas où la guerre est sainte pour les chrétiens: c'est celui de la
défensive; pour les Musulmans, elle est sainte aussi, et presque
surtout, dans le cas de l'offensive.
La même remarque est applicable aux grands ordres militaires qui ont
défendu soit la Terre-Sainte, soit l'Espagne, soit les îles et les
«marches» ou provinces frontières de la chrétienté. On a dit
quelquefois que l'idée de ces ordres avait été empruntée aux
Musulmans. Je ne crois pourtant pas que cela constitue un fait précis,
ni qu'on ait d'exemples bien déterminés d'ordres militaires musulmans
pareils aux nôtres; c'est l'islam dans son ensemble qui peut être
considéré, à l'époque de son développement, comme un grand ordre
militaire.
L'idée de ces organisations à la fois religieuses et guerrières a été
reprise, il y a quelques années, par des hommes hardis et actifs, lors
de la campagne antiesclavagiste du Cardinal Lavigerie[72]. On
projetait de disposer des postes de refuge de distance en distance
dans le Soudan, où l'on recueillerait les esclaves fugitifs; la ligne
des postes serait ensuite portée de plus en plus avant dans le désert.
Il y avait bien là un plan de «pénétration»; néanmoins la forme de
l'action devait demeurer défensive.
[72] V. _La Croisade noire_, par le M{is} DE BONARDI DU MÉNIL.
* * * * *
Dans l'islam le principe de l'apostolat par la conquête, posé
instinctivement par Mahomet, porta ses fruits aussitôt après lui. Le
prophète lui-même n'avait conquis que l'Arabie; après sa mort les
croyants appliquèrent surtout leur zèle à ce précepte de la guerre
sainte: ils se jetèrent sur la Perse, la Syrie et l'Egypte qu'ils
submergèrent; continuant pendant plusieurs siècles cet effort et cette
pression, ils parvinrent à faire tomber l'empire de Byzance; on les
vit aux portes de Vienne; ils menacèrent l'Italie et s'installèrent en
Espagne. Le droit d'attaquer, selon leur conscience, ne leur manqua
jamais; ils n'avaient même pas besoin de chercher un prétexte: avancez
quand vous pouvez, leur disait en somme le Coran; partez en guerre
«quand vous êtes les plus forts».
C'est là une solution brutale, mais claire, de la question, assez
délicate en morale, du droit d'attaque. Un peuple qui se sent le plus
fort peut-il, sans iniquité, attaquer des voisins plus faibles? Cette
question s'est posée pour la France, sous le règne de Louis XIV. Des
philosophes ou des moralistes comme Leibniz, Fénelon, ont reproché à
ce prince l'injustice de ses guerres: il n'a de motif, disait-on, que
son bon plaisir, de raison que le sentiment de sa force.
A un tel reproche on pourrait tenter de répondre: un peuple qui par
ses efforts, son travail, ses sacrifices pécuniaires, son économie,
son esprit de conduite, son intelligence, a acquis une grande force,
n'a-t-il pas le droit de s'en servir?
[Illustration: V.--Enterrement arabe à Tlemcen; les assistants
autour de la fosse.]
Dans ce débat l'islam n'hésiterait pas: la force ne crée pas
seulement le droit, elle crée le devoir; la guerre «dans le sentier de
Dieu» n'est pas seulement légitime; elle est obligatoire. Et comme,
pour l'islam, le sentiment national se confond avec le sentiment
religieux, toute guerre intéressant soit la nation, soit le
gouvernement, est toujours «dans le sentier de Dieu»; elle est donc
toujours juste, licite et même commandée par la loi coranique.
C'est ainsi qu'en ont jugé les grands conquérants de l'islam, ces
apôtres en cotte de mailles et en cuirasse, qui prétendaient prêcher
la parole de Dieu en entraînant sur le monde des milliers de barbares,
personnages non moins habitués à piller qu'à prier, à construire des
pyramides de têtes humaines, qu'à édifier des mosquées et des
oratoires: Tamerlan, par exemple, qui, au comble de la puissance,
voulait encore attaquer la Chine pour utiliser sa force au service de
Dieu.
Ces hommes à l'esprit simple, et honnêtes dans leur barbarie,
qu'emportait un destin gigantesque, rêvaient l'empire universel: Comme
il ne doit y avoir qu'une religion, il ne doit y avoir qu'un empire
sur la terre, pensait Tamerlan; et des philosophes tels que Farabi,
pensaient comme lui[73]. Ils traçaient le tableau d'une république
universelle et idéale, dont les chefs seraient naturellement bons
croyants, et d'où les mécréants seraient exclus; c'est bien le but
indiqué par Mahomet: qu'il n'y ait plus sur la terre que la religion
d'Allah.
[73] V. notre _Avicenne_.
En fait ce beau rêve ne se réalisa guère que pour l'Arabie, d'où Omar
expulsa les Juifs et les Chrétiens. Pour le reste du monde, il fallut
s'en tenir à une conception plus pratique des choses, admettre la
coexistence de croyants et de non-croyants, leur permettre de vivre
côte à côte, avec une sécurité relative et dans un état de mutuel
support. De là sont nées, pour les périodes où la guerre repose, une
série de conceptions relatives à la tolérance.
Mais, avant de parler de la tolérance dans l'islam, notons encore
quelques conséquences ou quelques aspects du précepte de la guerre
sainte.
* * * * *
Une importante remarque à faire d'abord est que l'obligation de la
guerre sainte a pour corollaire immédiat l'obligation du service
militaire pour les croyants: Tout Musulman est un soldat; la raison en
est nationale sans doute; mais elle est religieuse tout d'abord; elle
est nationale seulement parce que l'idée de nation tient à celle de
religion.
L'origine de la liaison de ces deux idées, religieuse et militaire,
doit être cherchée dans les conditions de l'état nomade. Comment
concevoir dans une tribu un homme qui ne se bat pas? Dans les petits
groupements auxquels donne lieu la vie nomade, chaque individu sent
trop directement le danger commun pour ne pas prendre part à la
défense. On ne se représente pas que, dans une tribu attaquée,
quelques hommes se battent, les autres restant en paix. Le service
obligatoire, dans ce système social primitif, s'impose naturellement,
au moins dans le cas de la défensive.
Cette nécessité du service, évidente dans l'hypothèse de très petits
groupements, a été ensuite étendue à toute la vaste communauté
musulmane. De bons esprits ont trouvé cette extension exagérée.
Montesquieu s'est plaint qu'en France on formait trop de soldats, et
il a fait remarquer qu'on finirait par tomber dans le travers des
Tartares, chez qui il n'y a «que des soldats»:
«Une maladie nouvelle s'est répandue en Europe; elle a saisi nos
princes et leur fait entretenir un nombre désordonné de troupes...
Sitôt qu'un Etat augmente ce qu'il appelle ses troupes, les autres
soudain augmentent les leurs: de façon qu'on ne gagne rien par là que
la ruine commune... On nomme paix cet état d'effort de tous contre
tous. Aussi l'Europe est-elle si ruinée que les particuliers qui
seraient dans la situation où sont les trois puissances de cette
partie du monde les plus opulentes, n'auraient pas de quoi vivre...
Bientôt, à force d'avoir des soldats, nous n'aurons plus que des
soldats, et nous serons comme des Tartares[74].»
[74] _Esprit des Lois_, livre XIII, ch. XVII.
Il est positif que, chez les Musulmans, au début de la conquête arabe,
il n'y avait que des guerriers. L'islam était une communauté armée qui
se partageait le butin; le socialisme y régnait; le militarisme aussi.
Le soldat musulman, turc, arabe ou berbère, est resté un excellent
soldat. Il n'est pas douteux que le sentiment religieux ne soit pour
lui un excitant. Ce sentiment, il le tient déjà de son atavisme et de
son éducation; des prédicateurs l'exaltent ensuite: ils suivent les
armées, les lèvent même parfois et encouragent les combattants. La
disposition à la patience et à la résignation est très importante
aussi dans la psychologie du soldat musulman. Les récompenses qui lui
sont promises par sa religion, sont fort belles; nous les connaissons
par ce que nous avons dit de l'autre vie. Il est curieux de voir, à
l'époque des Croisades, l'ardeur religieuse excitée des deux parts,
et dans les deux camps, musulman et chrétien, des aspirations
analogues quoiqu'inégalement pures, vers des paradis. L'auteur
français de la chanson d'Antioche imagine comme il suit les
exhortations adressées par un émir sarrasin à ses hommes, avant le
combat; c'est le khalife de «Bauda» qui parle:
«Quiconque requerra le pardon de Mahomet, et pour l'amour de lui ira
en la bataille, s'il advient qu'il meurt, portera dans le poing
senestre deux besants, et dans la main destre tiendra une pierre...
Tout droit au paradis ce payen ira... les deux besants à l'huissier
pour entrer offrira, et si l'huissier le lui défend, il haussera sa
pierre et l'en frappera au milieu du front;--bon gré mal gré il
entrera; c'est ainsi que Dieu vous sauvera tous[75].»
[75] _La Chanson d'Antioche_, éd. PAULIN PARIS, 1848; chant V,
XLII.
Outre les récompenses célestes, qui lui sont offertes comme dans le
christianisme, le soldat tué dans la guerre sainte a droit, selon
l'islam, au titre de martyre, _chehîd_. Ceci n'est pas conforme à
l'idée chrétienne; le martyr selon la conception du christianisme, est
celui qui pâtit seulement, et ne se bat pas. Il doit réaliser un idéal
plus pur que celui de l'héroïsme guerrier, l'idéal du sacrifice tout
entier consenti, comportant le renoncement au droit de défense
physique. Le martyr chrétien donne son sang, sans jamais verser celui
de ses bourreaux. L'islam n'est pas monté si haut; il s'en est tenu à
la glorification et à la sanctification du courage militaire. Le bon
soldat, aux yeux de l'islam primitif, vaut le bon docteur, le
religieux, le mystique; il semble même qu'il les dépasse. J'ai assez
dit comment les mystiques ont su ultérieurement reconquérir la
première place.
Un type de martyr populaire chez les Musulmans est Eyoub. Son vrai nom
est Abou Eyoub; c'était un croyant honnête et courageux qui reçut
Mahomet dans sa maison, au moment de sa fuite. Sous Moawiah, il prit
part à une expédition prématurément dirigée contre Constantinople, et
il périt dans un assaut, en portant l'étendard vert du prophète.
Lorsque Mahomet II prit la ville, il bâtit une mosquée en mémoire de
ce fait, et en l'honneur de ce martyr. Cette mosquée est située au
fond de la Corne d'Or dans un site ravissant; elle est l'objet, de la
part des Musulmans, d'une vénération exceptionnelle: c'est la seule
des mosquées de Stamboul qui n'ait jamais été ouverte aux Européens.
* * * * *
On pourrait croire que le sentiment religieux ne donne aux soldats
que le zèle, qu'il en fait des hommes très braves, résolus à l'attaque
et méprisant la mort, mais à qui l'enthousiasme tient lieu de science.
Il n'en est rien, du moins chez les races les mieux douées de l'islam.
Une race aussi apte que celle des Turcs au métier militaire, a
parfaitement compris combien la science y est nécessaire; et les
souverains ottomans ont invoqué le motif religieux lui-même pour
demander aux officiers et aux hommes non seulement l'élan dans le
combat, mais aussi l'étude régulière et quotidienne de leur art. En ce
sens le rapport des _Ulémas_, des docteurs, que le sultan Mahmoud
consulta avant la suppression des Janissaires, est un document très
curieux. Le sultan en tira les motifs que voici, concluant à la
nécessité d'une réforme militaire; il est impossible d'avoir à la fois
plus de bon sens et plus d'habileté[76]:
«Les éléments de force ne peuvent se puiser aujourd'hui que dans
l'étude et la pratique des arts militaires, dont la connaissance est
indispensable pour combattre avec avantage un ennemi discipliné. C'est
une vérité incontestable. Le Coran lui-même nous trace notre devoir à
cet égard. Il a dit: «Employez pour vaincre les infidèles tous les
moyens qui sont en votre pouvoir.» Ce texte sacré, le sens que lui
donnent les plus doctes interprètes de la loi, plusieurs paroles du
Prophète recueillies par la tradition, nous démontrent jusqu'à
l'évidence la nécessité d'acquérir la science militaire. C'est donc
avec la conscience d'accomplir une obligation religieuse que le
gouvernement s'est décidé...» à opérer dans l'armée d'importantes
réformes.
[76] LAMARTINE, _Nouveau voyage en Orient_, p. 266.
* * * * *
Telle étant la rigueur du précepte de la guerre sainte que faut-il
penser de la tolérance musulmane? La question doit être posée:
Certains sociologues ont en effet prétendu que l'islamisme est
tolérant en pratique; de nombreux voyageurs ont constaté cette
disposition chez les populations musulmanes, les Chrétiens et les
missionnaires des diverses confessions en bénéficient; et les
Musulmans de l'école moderne vont jusqu'à admettre en théorie que leur
religion doit être tolérante. Ces idées et ces faits ne sont-ils pas
en contradiction avec la doctrine du Coran?
Il paraît difficile en effet de ne pas avouer qu'il y a là une
certaine contradiction résultant de la différence des époques et des
tempéraments, ainsi que des conditions de la pratique. Il est possible
néanmoins d'atténuer ce que cette opposition a de trop violent, et de
l'expliquer dans une certaine mesure.
Tout d'abord remarquons que l'on ne peut pas, en pratique, guerroyer
tout le temps; il faut bien quelquefois demeurer en paix, et alors
force est bien d'admettre, comme nous le disions, quelque _modus
vivendi_ duquel résulte une tolérance au moins temporaire.
On a d'ailleurs varié en Occident sur l'appréciation du caractère
musulman. Voltaire a cru qu'il était tolérant; il raille quelque part
«les déclamateurs ignorants» qui reprochent aux Turcs la
persécution[77]. Carlyle, en Angleterre, a vivement admiré Mahomet.
L'opinion publique s'est ensuite retournée contre la Turquie à propos
de la guerre de l'indépendance de la Grèce; c'est alors le temps de
Byron; puis, les premiers essais du gouvernement grec ayant donné peu
de satisfaction, il y eut un renouveau de sympathie en faveur des
Turcs; chez Lamartine, cette sympathie est même, à notre sens,
exagérée. A l'époque contemporaine, les atrocités de Bulgarie, puis
les massacres d'Arménie sont de nouveau venus jeter le trouble dans la
conception que nous avions de la tolérance musulmane[78].
[77] _Histoire de Pierre le Grand_, éd. de 1865, p. 401.
[78] Sur la _Tolérance musulmane_, V. un intéressant article
qu'AHMED RIZA, alors directeur du _Mechvéret_, a publié dans la
_Revue Occidentale_ du 1er nov. 1876.--Dans le même sens ont
écrit divers Musulmans tels que: Kiamil Bey, _Vérité sur
l'islamisme et l'empire ottoman_, un mémoire présenté au Congrès
international des Orientalistes de 1894; les tunisiens Benattar,
el-Hadi Sebaï, Abd el-Aziz et Téalbi, _L'esprit libéral du
Coran_. Dans les parlements des religions, et dans les sociétés
théosophiques, on présente aussi l'islamisme comme une religion
tolérante.
Cette tolérance se montre précaire, intermittente, sujette à des accès
qui en interrompent de façon tragique le régulier exercice.
Elle n'est vraiment pas obligatoire au point de vue de la doctrine de
l'islam; si elle pouvait l'être, cela contredirait trop ouvertement
toute la thèse que nous venons d'exposer sur le devoir de l'apostolat
par la guerre; elle est seulement admissible en pratique; mais le
gouvernement musulman qui l'exerce n'est pas tenu très fortement à la
continuer.
Mahomet fut un homme assez loyal, d'ailleurs un homme de bon sens et
quelque peu diplomate: il jugea parfois utile de passer des
conventions avec des non-musulmans, et, lorsqu'il les eut passées, il
tint à les observer. On a un exemple de son respect pour les traités
dans les versets suivants qui s'appliquent aux Mecquois non encore
conquis; on y voit aussi les ménagements qu'il prend vis-à-vis de ceux
qu'il croit pouvoir gagner:
«...Annonce le châtiment douloureux à ceux qui ne croient pas.
«Cela toutefois ne concerne pas les idolâtres avec qui vous avez fait
la paix et qui ne l'ont pas violée... Gardez fidèlement envers eux les
engagements contractés pendant toute la durée de leur traité. Dieu
aime ceux qui le craignent.» (C. IX, 3-4).
«Si quelque idolâtre te demande un asile, accorde-le-lui afin qu'il
puisse entendre la parole de Dieu... Tant qu'ils agissent loyalement
avec vous, agissez loyalement avec eux.» (C. IX, 6-7.)
Ces paroles sont tolérantes; elles n'expriment aucun principe
religieux, mais seulement un certain tact naturel, et un sentiment
très réel de l'honneur. A propos des «gens du livre», une idée
religieuse se mêle à une considération d'ordre pratique, et produit
aussi la tolérance: on sait que «les gens du livre» sont ceux qui
possèdent un livre saint reconnu par l'islam, comme les Chrétiens et
les Sabéens. Mahomet a pour eux, en raison de cette circonstance, un
commencement d'estime; il les connaît d'ailleurs, et il sait qu'ils
peuvent rendre des services dans les métiers et dans les arts; aussi
lui arrive-t-il de tempérer en leur faveur la rigueur du précepte:
«Faites la guerre... aux hommes des Ecritures qui ne professent pas
la croyance de la vérité. Faites-leur la guerre jusqu'à ce qu'ils
payent le tribut et qu'ils soient humiliés.» (C. IX, 29.)
Les successeurs de Mahomet suivirent heureusement ce conseil plus
souvent que celui du meurtre et de l'extermination. Ayant conquis les
empires chrétiens, eux pasteurs et guerriers, ils trouvèrent
avantageux de laisser les Chrétiens à leurs travaux d'agriculteurs,
d'artisans, et même de les maintenir dans les emplois administratifs.
Des habitudes de tolérance s'établirent ainsi: c'était là une
tolérance de fait; elle était fondée sur la convenance et sur le bon
sens; elle n'était pas née d'une pensée religieuse.
Au point de vue spécialement religieux, on peut noter seulement que
Mahomet a recommandé le respect des moines, et qu'il a eu des
ménagements pour la religion chrétienne. On attribue au quatrième
khalife Ali un certain nombre de chartes octroyées à des couvents
chrétiens. Sur l'entrée d'Omar à Jérusalem, il existe une tradition
connue et significative: Après la prise de la Palestine, ce khalife,
visitant Jérusalem, fut conduit dans les lieux saints par le
patriarche Sophronius. Il s'assit dans l'église de la Résurrection.
Quand vint l'heure de la prière musulmane, il demanda où il pouvait
prier.--Ici même, lui répondit le patriarche.--Mais il ne voulut pas.
On le conduisit à l'église de Constantin; il refusa encore de prier à
l'intérieur; et il sortit sous le portique situé du côté qui regardait
La Mecque; alors, il accomplit le devoir de la prière. Comme on lui
demandait l'explication de sa conduite, il répondit que l'édifice à
l'intérieur duquel il aurait prié serait devenu musulman, et qu'il
voulait laisser aux chrétiens leurs églises.
Cela n'empêche pas que le même Omar imposa aux chrétiens des
conditions assez humiliantes: ils durent porter sur leurs vêtements
des signes distinctifs, des ceintures à raies jaunes; il leur fut
interdit de monter à cheval; ils ne pouvaient se servir que d'ânes ou
de mulets; ils ne devaient pas bâtir de nouvelles églises, et
permission fut donnée aux Musulmans d'entrer dans les lieux saints.
Sous le khalife égyptien Hakem, qui persécuta les chrétiens, le signe
distinctif devint une énorme croix de bois qu'ils étaient tenus de
porter au cou. Ces conditions d'Omar, appliquées parfois avec
exagération dans certaines périodes de crise, sont restées, en
principe, légales jusqu'à nos jours. Outre celles-là, il en existe une
autre qui humilie beaucoup, en Turquie, les _rayas_, c'est-à-dire les
chrétiens sujets de l'empire: c'est la dispense du service militaire.
Le devoir militaire étant conçu comme devoir religieux, n'incombe pas
aux non-musulmans. Le gouvernement ottoman admet cependant des
Chrétiens dans le corps des officiers.
En définitive le bon sens naturel des Orientaux, le calme de leur
caractère, leur sagesse, amènent chez eux, pendant de longues
périodes, la pratique d'une tolérance dont il ne faut pas faire
honneur au Coran et aux traditions proprement religieuses. Tout au
plus peut-on dire que le Coran et la tradition ne sont pas, de tout
point, opposés à ces pratiques. Mais la situation des chrétiens reste
précaire dans les Etats de l'islam; le droit de massacre y est trop
réel, et peut être exercé pour des motifs trop peu certains. «Lorsque
vous rencontrez des infidèles, combattez-les au point d'en faire un
grand carnage.» (C. XLVII, 4.) Les premiers conquérants arabes
massacrèrent peu; le goût du massacre varie avec les races. Les
Mongols d'Houlagou, les Tartares de Tamerlan furent abominablement
sanguinaires. Les Turcs ne répugnent pas tous au massacre comme
procédé de gouvernement; et les hommes de nos jours ont pu voir la
beauté du Bosphore souillée par le lugubre défilé des barques pleines
de cadavres, que des exécuteurs officiels allaient jeter dans la mer
Noire.
Pour échapper au massacre, à toutes les époques, beaucoup de
Chrétiens ont embrassé l'islam; il leur suffit pour cela de prononcer
les deux courtes phrases de l'acte de foi musulman; ils sont saufs
alors; mais il y va de leur vie s'ils reviennent à la foi chrétienne.
Sous le règne du fantasque Hakem, quelques retours au christianisme
furent autorisés; ce sont là des cas d'exception.
* * * * *
Pour terminer ce chapitre, il est intéressant de se demander, quel
peut être l'effet du précepte de la guerre sainte sur l'esprit
des Musulmans, dans les périodes de dépression politique et
d'affaiblissement de leur pouvoir militaire. Que peut-il advenir de
l'islam si ce précepte fondamental cesse d'être applicable, si toute
conquête lui devient impossible, si toute guerre entreprise par lui
est vouée à un échec?
Evidemment il doit se produire peu à peu un recul de l'énergie
générale des peuples mahométans, et une baisse progressive de la
confiance en Dieu et de la foi. Car la guerre sainte est une sorte de
preuve; Dieu l'ordonnant, il faut qu'elle réussisse; Dieu bénissant la
force, il faut qu'il la donne à ses peuples. Le succès des armes doit
manifester le pouvoir et la véracité d'Allah; il est implicitement
posé au début comme attestation future et permanente de la vérité
religieuse.
Cette preuve paraissant désormais devoir lui manquer, l'islam aura
sans doute à regretter d'avoir fait fond sur la force physique, et
d'avoir étayé le sentiment religieux sur des soutiens trop matériels.
Les Musulmans les plus délicats devront sentir que l'idée religieuse
doit être quelque chose de plus indépendant des circonstances
physiques, de plus intérieur et de plus haut à la fois, et que si le
geste d'un fondateur de religion lançant ses adhérents à la conquête
du monde est entraînant et grandiose, le véritable sens religieux est
du côté de celui qui a dit: «Remettez l'épée au fourreau... Mon
royaume n'est pas de ce monde.»
[Illustration: VI.--Mosquée de Tirana (Albanie).]