Après avoir déjà beaucoup parlé de l'influence chrétienne dans
l'islam, après avoir vu l'esprit ou la tradition du christianisme se
manifester par de nombreux traits dans cette religion, disons quelque
chose de la façon dont Jésus lui-même y apparaît, ainsi que sa mère.
La figure du Messie a subi dans l'islam, et à un degré plus grand
encore, cette sorte de réduction, de diminution, que nous avons
constatée à propos de plusieurs figures de l'Ancien Testament, telles
que celles de Moïse ou d'Ezéchiel. Sa vie y est très légendaire; et
ces légendes ont été, selon toute vraisemblance, travaillées, non par
Mahomet lui-même, mais par des Judéo-Chrétiens. L'islam n'a pas rendu
justice au Christ; il ne l'a pas remercié, comme il eût convenu, de
tout ce qu'il lui devait; et il ne paraît pas d'ailleurs en avoir eu
conscience[54].
[54] L'exposé qui suit est fait d'après le Coran lui-même, et
d'après le grand commentaire de Zamakhchari intitulé _Kacchâf_,
éd. Lees, Calcutta, 1859.
Marie, mère de Jésus, est appelée dans le Coran «Mariam»; ce nom est
donné comme signifiant «la servante». Il faut voir dans cette
explication, assez surprenante au point de vue philologique, une
allusion à la réponse de la Vierge au moment de l'Annonciation: «Je
suis la servante du Seigneur.»
Marie est fille d'Imrân fils de Mathan, et d'Anne fille de Fâqoud.
Sainte Anne est appelée dans le Coran «la femme d'Imrân». Le Coran
établit un parallèle, qui ressemble à une confusion, entre la famille
de Jésus et la famille de Moïse. Moïse et Aaron sont aussi fils d'un
Imrân, et ils ont une sœur aînée appelée Marie. Le Coran (III, 30)
admet que la famille d'Imrân, aussi bien celle du père de Moïse que
celle du grand-père de Jésus, est de la race d'Abraham.
Marie est enfant posthume; sa mère était dans un âge avancé quand elle
l'a enfantée. Anne a fait vœu, avant la naissance de Marie, de la
consacrer au temple. Mais ce vœu, selon les commentateurs,
n'engageait pas l'enfant. On rencontre, à propos de cette naissance,
un vague souvenir de la croyance chrétienne à l'Immaculée Conception:
Tout enfant en naissant, dit une tradition, est touché par le démon,
et, à ce contact, il jette son premier cri; Marie et Jésus furent
seuls exempts de cette espèce de souillure.
La Vierge, toute jeune encore, est présentée au Temple. Les docteurs
se disputent à qui la gardera. Pour trancher la question ils se
décident à tirer au sort. Ils jettent leurs _kalams_[55] dans un cours
d'eau; celui de Zacharie surnage; c'est à lui qu'est confiée l'enfant.
Les Arabes avaient l'habitude, à La Mecque, de consulter le sort au
moyen de flèches qu'ils jetaient à terre; le procédé de divination au
moyen des plumes de roseau est une variante de celui-là.
[55] Plumes de roseau.
Zacharie se trouvait beau-frère de la Vierge, il avait épousé une de
ses sœurs; il était, comme dans la tradition chrétienne, père de
Jean-Baptiste.
Au temple, la Vierge est placée dans le _mihrâb_, que l'on interprète
comme une chambre haute, un appartement réservé. Zacharie seul y
visitait la jeune fille; celle-ci y recevait sa nourriture du ciel.
Un jour les anges,--il y en a plusieurs dans le texte
coranique,--vinrent visiter Marie. Cette visite est l'Annonciation:
«Les anges dirent à Marie: Dieu t'a choisie, il t'a rendue exempte de
toute souillure; il t'a élue parmi toutes les femmes de l'univers.»
(C. III, 37.)
Les messagers célestes revinrent plusieurs fois; puis ils annoncèrent
formellement à la Vierge la naissance de Jésus, en lui disant:
«O Mariam, Dieu te donne la bonne nouvelle d'un Verbe venant de lui,
dont le nom sera le Messie Isa fils de Mariam, illustre dans ce monde
et dans l'autre, et l'un des familiers de Dieu.» (C. III, 40.)
Les titres de Verbe et de Messie sont expliqués par les commentateurs;
mais le sens en est réduit presque à rien: Messie est un titre
honorifique signifiant «béni»; Verbe est un surnom qu'on donna à
Jésus, parce qu'il n'exista que par la «parole» créatrice de Dieu:
«Sois.»
La conception miraculeuse de Jésus est admise dans l'islam. Marie met
son fils au monde sous un tronc de palmier; elle est ensuite en butte
aux calomnies, et l'enfant au berceau prend la parole pour le défendre
(C. XIX, 22 et suiv.). Mahomet compare la naissance de Jésus à celle
d'Adam:
«Jésus est devant Dieu comme Adam. Dieu le forma de terre, et il lui
dit: Sois, et il fut.» (C. III, 52.)
Il n'est pas une de ces citations qui ne contienne une négation de la
divinité du Christ. Mahomet voit dans Jésus seulement un envoyé de
Dieu, un prophète. Il est envoyé avec des «signes», c'est-à-dire des
miracles comme preuves de sa mission. Ainsi il promet celui-ci:
«Je formerai de limon la figure d'un oiseau; je soufflerai sur lui et
par la permission de Dieu, l'oiseau sera vivant.» (C. III, 43.)
C'est là un des miracles attribués à Jésus enfant dans les apocryphes.
Les autres miracles promis par le Messie dans le même passage sont en
partie conformes à ceux de l'Evangile; Jésus annonce qu'il guérira des
aveugles-nés et des lépreux, qu'il ressuscitera des morts; il dit
aussi qu'il verra les choses cachées dans les maisons, ce qui est une
merveille d'un genre moins relevé.
L'islam admet que Jésus eut, comme guérisseur, une puissance
extraordinaire. Un commentateur dit: quelquefois cinquante mille
malades l'entouraient.
Le même auteur lui attribue la résurrection de quatre morts; mais il
prétend ensuite qu'Ezéchiel en ressuscita huit mille.
La mission de Jésus n'a rien de bien particulier aux yeux des
Musulmans. Ce n'est pour eux qu'une mission prophétique ordinaire; ils
ne cherchent pas à en définir le caractère propre, et ils ne sentent
pas la nouveauté de la prédication du Christ.
On ne trouve guère à ce sujet dans le Coran et les commentateurs que
l'écho d'une parole de l'Evangile: «Je viens, fait dire Mahomet à
Jésus, pour confirmer le Pentateuque que vous avez reçu avant moi.»
(C. III, 44.) Le Christ ne modifie la loi mosaïque que dans quelques
détails infimes; il permet, d'après le Coran, l'usage de plusieurs
choses que la Bible avait défendues. Les commentateurs expliquent que
ces choses sont certaines graisses, la viande de chameau, diverses
espèces de poissons et d'oiseaux.
La légende coranique du Messie se termine brusquement, par une idée un
peu singulière en elle-même, mais que l'islam n'a pas inventée, et qui
lui vient de la secte assez obscure des Docètes: Jésus n'a pas subi la
passion; cette mort cruelle et humiliante eût été indigne de lui; il a
été enlevé au ciel, au moment où il devait être mis à mort, et
quelqu'un d'autre,--on dit parfois Judas,--fut crucifié à sa place.
Cette substitution se fit secrètement. L'islam admet donc une
ascension du Messie, qui tient lieu de passion, et il rejette la
résurrection. Cette fin écourtée de la vie du Christ, selon Mahomet,
marque une inintelligence complète, ou peut-être constitue une
négation voulue des principaux mystères du christianisme.
Mahomet s'élève avec énergie en plusieurs passages du Coran contre la
croyance à la divinité de Jésus et à sa filiation divine; il prétend
que Jésus ne s'est pas dit Dieu; il reproche en outre aux Chrétiens
d'avoir divinisé sa mère avec lui:
«Dieu dit alors à Jésus: As-tu jamais dit aux hommes: Prenez pour
dieux moi et ma mère à côté du dieu unique?--Par ta gloire! non.
Comment aurais-je pu dire ce qui n'est pas vrai?» (C. V, 116.)
* * * * *
La personne de Jésus est en général plus respectée par les populations
musulmanes qu'elle ne l'est par le Coran. Jésus est populaire dans
l'islam sous le nom de Sidnâ Aïssa[56]; d'après les légendes
eschatologiques, il doit reparaître à la fin des temps.
[56] Jésus est surtout vénéré dans l'islam par les membres de la
confrérie des Kadriyah, fondée par Abd-el-Kader Djîlâni, XIIe
siècle.
L'Evangile a été mieux connu de plusieurs auteurs musulmans qu'il n'a
pu l'être de Mahomet; quelques-uns s'en inspirent en s'abstenant de le
citer; d'autres, il est vrai, citent parfois comme appartenant à
l'Evangile des textes qui ne s'y trouvent pas.
Tout en rabaissant Jésus, Mahomet a bien reconnu l'Evangile comme
révélation divine; c'est pour lui un des «Livres», comme la Bible,
c'est-à-dire un des livres prophétiques et révélés; et les Chrétiens,
aussi bien que les Juifs, sont «gens du Livre». A ce titre ils se
distinguent des païens et des incrédules; ils sont relativement
estimés des Musulmans, et ils jouissent en principe de certaines
prérogatives. Le prophète arabe lui-même a daigné les louer parfois:
«Il en est, dit-il, parmi ceux qui ont reçu les Ecritures, qui ont le
cœur droit. Ils croient en Dieu et au jour dernier; ils ordonnent le
bien et défendent le mal; ils courent vers les bonnes œuvres à l'envi
les uns des autres, et ils sont vertueux.» (C. III, 109-110.)