L'hospitalité a été une vertu fort répandue dans les anciennes
civilisations où la vie était plus large, la fortune plus indéterminée
que dans les sociétés mieux policées. On ne comptait pas alors
au-dessus d'un certain chiffre; le nombre des bêtes que l'on possédait
était «mille», c'est-à-dire un grand nombre quelconque, et leur
reproduction était rapide; c'était peu de chose que d'en sacrifier
quelques-unes en l'honneur d'un hôte, dont la venue apportait une
diversion à la monotonie de la vie pastorale.
La tradition d'hospitalité conservée par les Arabes est surtout celle
de la Bible; l'exemple classique en est l'épisode d'Abraham recevant
les anges. Mahomet a connu ce récit, et il le rapporte, mais selon son
habitude en le défigurant un peu:
«Nos envoyés allèrent vers Abraham, porteurs d'une heureuse nouvelle.
Ils lui dirent: Paix!--Paix! répondit-il, et il ne fut pas longtemps à
apporter un veau rôti.» (C. XI, 72.)
Il est bien charmant ce passage de la Bible, et il exprime l'un des
plus jolis aspects de la vie des Bédouins:
Abraham étant assis, durant la chaleur du jour, à l'entrée de sa
tente, voici que trois personnes se présentent à quelque distance de
lui. C'était trois anges. Comme le patriarche était très hospitalier,
il va au-devant d'eux, il les salue avec un profond respect et les
invite à se reposer. Il les mène à sa tente, leur lave les pieds; puis
il dit à Sara de préparer trois pains cuits sous la cendre. Lui-même,
il court à ses troupeaux, prend un jeune veau fort gras et fort
tendre, et le fait cuire pour ses hôtes. C'est à ce moment que les
anges lui font la promesse de la naissance d'Isaac.
Il faut remarquer ce détail très oriental, presque musulman:
Sara n'était pas avec Abraham lorsqu'il recevait ses hôtes; elle était
dans sa tente particulière; cette expression doit être un peu
inexacte, et l'on doit entendre probablement qu'elle était dans une
partie séparée, au fond de la tente, hors de la vue des anges; mais
elle pouvait entendre la conversation, et elle rit quand les anges
dirent qu'elle allait avoir un fils.
L'hospitalité n'est pas dans l'islam une obligation stricte comme
l'aumône; c'est seulement une coutume fort louée et très bien
observée. C'est une des formes que peut prendre l'aumône, lorsqu'elle
est offerte à des voyageurs peu fortunés. L'idée de voyageur va
souvent avec celle de pauvre dans l'esprit des Musulmans: le voyage
est ordinairement à leurs yeux un travail pénible, et on ne
l'entreprend que lorsqu'on y est contraint par la nécessité. Mahomet
dit:
«Rends à tes proches ce qui leur est dû, ainsi qu'au pauvre et au
voyageur, et ne sois point prodigue.» (C. XVII, 28.)
De nos jours, l'hospitalité est bien pratiquée dans les villages
musulmans. Des localités très pauvres ont des maisons où sont logés
les passants; ceux-ci, s'ils sont un peu distingués, reçoivent à leur
arrivée la visite des notables.
Ces coutumes sont très belles en principe; dans l'application, il est
possible qu'il s'y mêle parfois des intentions moins pures.
Chateaubriand a fait en ce sens une remarque méchante dans son
itinéraire[50]: A son arrivée à Jaffa, l'aga l'avait envoyé
complimenter selon l'usage; il veut lui rendre sa visite; le Père
directeur de l'hospice où il était descendu l'en détourne:
«Vous ne connaissez pas ces gens-ci, me dit-il: ce que vous prenez
pour une politesse est un espionnage. On n'est venu vous saluer que
pour savoir qui vous êtes, si vous êtes riche, si on peut vous
dépouiller.
[50] _Itinéraire_, éd. de 1838, p. 207.
«Voulez-vous voir l'aga? Il faudra d'abord lui porter des présents: il
ne manquera pas de vous donner malgré vous une escorte pour Jérusalem;
l'aga de Rama augmentera cette escorte», etc. Et le Père conclut ou
qu'on lui fera payer une somme énorme pour ce magnifique appareil, ou
qu'on l'attaquera.
Un assez curieux proverbe relatif à l'hospitalité, comprise un peu à
la manière de Chateaubriand, a été recueilli par M. J. de Baye chez
les Tartares du Nord du Caucase[51]:
«Les hôtes sont des brebis; les maîtres de la maison sont des loups.»
[51] _Au nord de la Chaîne du Caucase_, _Revue de Géographie_,
1899.
L'hospitalité de ces Tartares est cependant très belle et très
pittoresque; ils exécutent en l'honneur de leur hôte des danses et des
fantasias, lui servent de splendides repas; ils s'astreignent à rester
debout devant lui, et ils le saluent par des invocations telles que
celle-ci: «Dieu nous rend heureux en nous envoyant un hôte; qu'il lui
accorde un voyage favorable!»
On comprend que, ceux qui reçoivent se donnant toute cette peine,
accomplissant tous ces rites,--car ces coutumes ont un caractère
presque religieux,--l'hôte qui est reçu ait aussi des devoirs; et
certes il en a. Il doit se montrer aimable, observer une grande
discrétion, faire preuve parfois d'un peu d'humilité; il faut surtout
qu'il se plie aux usages locaux, aux formes même de la réception dont
on l'honore; et cette obligation, en ce qui concerne notamment la
nourriture, ne laisse pas d'être assez pénible.
Ce sont ces devoirs de l'hôte que Charles XII, le roi de Suède, avait
trop méconnus, quand il fut reçu à Bender chez le Grand Turc, après
sa défaite de Pultava.
Voltaire qui comprenait fort bien l'islamisme de son temps,--quoi
qu'il n'ait pas compris Mahomet,--a très sainement jugé que la hauteur
et la bizarrerie du caractère de Charles XII s'accordaient mal avec
les coutumes orientales[52].
[52] _Histoire de Charles XII_, fin du livre IV.
Fugitif, ce prince avait été très bien accueilli:
«Le commandant de Bender qui était en même temps séraskier... et pacha
de la province... envoya en hâte un aga complimenter le roi, et lui
offrit une tente magnifique, avec les provisions, le bagage, les
chariots, les commodités, les officiers, toute la suite nécessaire
pour le conduire avec splendeur jusqu'à Bender: car tel est l'usage
des Turcs, non seulement de défrayer les ambassadeurs jusqu'au lieu de
leur résidence, mais de fournir tout abondamment aux princes réfugiés
chez eux pendant le temps de leur séjour.»
Et l'historien donne d'autres détails encore sur les escortes dont on
l'entourait, les chevaux qu'on lui offrait, l'abondance où il se
trouvait, par la libéralité du Grand Seigneur. Mais Charles traitait
les pachas en sujets, leur déchirait leurs robes de ses éperons,
refusait fièrement certains cadeaux, si bien qu'après l'avoir reçu
comme hôte, on finit par le garder comme prisonnier.
* * * * *
En se développant la vertu d'hospitalité produit les œuvres
d'hospitalisation. Il y en a eu de tout temps dans l'islam; elles sont
faites au moyen des aumônes.
Ce sont:
Les hôtelleries (_imâret_), construites pour les écoliers et les
pauvres, où l'on distribue des vivres et même un peu d'argent aux plus
nécessiteux.
Les hôpitaux, dépendant des mosquées, ordinairement réservés aux seuls
Musulmans; d'Ohsson[53] blâme la négligence de leurs administrateurs
et le manque de science de leurs médecins; ces reproches tendent à
devenir injustes aujourd'hui. On peut voir, en se promenant le long
des vieux murs de Stamboul, des hôpitaux clairs, bien aérés, dans des
sites tranquilles et nobles, favorables aux convalescences.
[53] _Tableau général de l'empire ottoman, Code religieux_, II,
462.
Les hôpitaux pour fous; j'en ai vu d'atroces, il y a peu d'années
encore; l'imagination la plus romantique voulant figurer l'horreur
d'une destinée comme celle du Tasse, n'inventerait pas de tableau plus
affreux.
Orkhan Ier, à l'origine de la dynastie ottomane, fonda à Nicée le
premier _imâret_, et distribua de sa main la soupe populaire; mais
nous sommes, avec lui, au XIVe siècle; le lecteur n'aura sans doute
pas de peine à trouver des antécédents dans le christianisme.