LE FATALISME PHYSIQUE

La seconde opinion généralement reçue, dans la question qui nous

occupe, est que la disposition au fatalisme est fréquente chez les

peuples orientaux. A celle-ci on ne peut qu'adhérer; sa justesse est

incontestable.

Mais pour analyser cette disposition psychologique, ce caractère de

l'âme orientale, pour le comparer, le rapporter à quelque chose, il

faut remonter très loin; bien au delà du christianisme, jusqu'au

paganisme classique, même jusqu'aux origines du paganisme. Là nous

rencontrons la notion de destin, de sort, de nécessité, de fatalité,

et nous voyons qu'elle est, à ce moment de l'histoire humaine, plus

forte, plus impérieuse, plus enveloppante, plus tragique qu'elle ne le

fut jamais aux époques postérieures, même chez les peuples de l'islam.

Une histoire du sentiment du fatalisme dans l'antiquité gréco-latine

serait plus abondante et plus complexe que chez les nations

musulmanes. On sait d'ailleurs que ce sentiment, blâmable sans doute

en morale, a produit en littérature quelques-uns des plus beaux

morceaux que possède l'humanité.

Les Grecs ont toujours été un peu des Orientaux, et les Orientaux de

l'époque moderne ne sont pas sans ressemblance avec les premiers

Grecs. Il y a entre ces peuples des rapports secrets et profonds que

la régularisation classique empêche tout d'abord d'apercevoir, mais

qui sont faciles à découvrir quand on étudie plus librement. Ces

peuples ont d'ailleurs vécu à peu près dans les mêmes contrées; ils

ont respiré presque la même atmosphère; on ne doit donc pas s'étonner

du rapprochement que nous faisons en ce moment.

Dans un ouvrage antérieur, nous avons déjà été amené à comparer la

destinée des Atrides grecs à celle des Alides musulmans[36]; des deux

côtés nous avons vu une longue série de drames et de crimes affliger

une famille illustre et malheureuse. Nous ne reviendrons pas sur cet

exemple qui d'ailleurs appartient à l'islamisme chiite, non à

l'islamisme orthodoxe.

[36] V. notre _Mahométisme_, histoire des fils d'Ali.

A l'origine de la littérature grecque, nous trouvons dans Hésiode une

définition du destin; c'est lui que le poète grec caractérise sous le

nom de Zeus. On voit dans ce passage comment est exaltée la force du

dieu, et combien l'homme est peu de chose devant cette force. Il y a

là l'expression d'un sentiment qui a beaucoup de rapport avec celui du

fatalisme islamique: «Muses[37]..., dites, en louant votre père Zeus,

comment les hommes mortels sont inconnus ou célèbres, irréprochables

ou couverts d'opprobre, par la volonté du grand Zeus. En effet il

élève et renverse aisément; il abaisse l'homme puissant et il fortifie

le faible; il châtie le mauvais et il humilie le superbe. Zeus qui

tonne dans les hauteurs et qui habite les demeures supérieures.»

[37] Début des _Travaux et des Jours_, traduction LECONTE DE

LISLE.

Nous trouvons dans Orphée une autre définition du destin. Ici le

destin est quelque chose de plus aveugle, de plus mystérieux, que dans

le passage précédent. C'est vraiment une force inconnue; c'est autre

chose que Dieu, car la notion de Dieu est moins obscure et plus

personnelle; ou, si l'on veut, ce n'est plus tout-à-fait Dieu. Il faut

remarquer que le peuple, qui n'est pas théologien, sent quelquefois

ainsi: il a une idée du destin qui n'est pas identique à celle qu'il a

de Dieu. Il ne croit pas toujours que le destin soit une force

intelligente; surtout il ne la croit pas toujours bonne:

«... La Nécessité[38] sait seule ce que réserve la vie, et aucun autre

des immortels qui sont sur le faîte neigeux de l'Olympos ne le sait,

si ce n'est Zeus. La Nécessité et l'esprit de Zeus savent seuls tout

ce qui nous arrivera...

[38] Orphée, LVI, _parfum des Moires_, traduction LECONTE DE

LISLE.

Venez, ô illustres, aériennes, invisibles, inexorables,...

dispensatrices universelles, déeses rapaces, nécessairement infligées

aux mortels!»

Dans la légende d'Œdipe, la conception du destin est la plus effrayante

qui se puisse imaginer: un homme est condamné par la fatalité à

commettre des crimes; il le sait; il fait tout ce qu'il peut pour les

éviter; et il les commet par la force du destin, mais inconsciemment;

après quoi il est traité comme responsable! Jamais aucun Musulman

n'aurait été jusque là. Cet exemple prouve que le sentiment du

fatalisme a perdu de sa force en passant du monde antique à l'islam; le

sentiment de la responsabilité s'est au contraire dégagé, affirmé,

précisé, grâce au travail des philosophes et à celui du christianisme.

Un fort beau morceau littéraire où l'on voit, dans l'antiquité

classique, le sentiment du fatalisme réduit à de raisonnables limites

et analogue à ce qu'il peut être chez de bons Musulmans, c'est le

récit de la mort de César dans Plutarque[39].

[39] _Hommes illustres, César._

Dès le début l'auteur fait apparaître le destin. A peine a-t-il dit:

la véritable cause de sa mort vint du désir qu'il eut de se faire

déclarer roi, qu'il ajoute: ses amis, ceux qui voulaient le porter au

trône, se servaient d'une prédiction, à savoir que les Parthes ne

seraient battus que par un roi; ses ennemis cherchaient un présage

inverse dans le nom de Brutus: un ancien Brutus avait, au début de

l'histoire de Rome, chassé les Tarquins, rois. César pressentait le

danger; «mais, dit l'historien philosophe, il est bien plus facile de

prévoir sa destinée que de l'éviter»; et, là-dessus, il accumule les

présages: feux dans le ciel, bruits nocturnes, oiseaux égarés au

forum, hommes de feu qui se battent dans l'air; un valet fait jaillir

de sa main une flamme sans en être brûlé;--ce prodige est un de ceux

que les Arabes attribuent à Mahomet;--une victime est trouvée sans

cœur; la femme de César a des songes; elle voit le pinacle de son

palais se rompre;--c'est un songe analogue qui annonce en Perse la

chute des Sassanides, au moment de l'apparition de l'islam.

Un devin a signalé à César le jour des ides de mars comme mauvais.

César est disposé à tenir compte de cet avertissement; il veut envoyer

Antoine au Sénat à sa place, pour faire remettre l'assemblée à un

autre jour. Mais arrive un des conjurés, qui raille les augures; César

se croit obligé de se rendre au Sénat. Tandis qu'il y va, des billets

qu'on cherche à lui remettre pour l'avertir des dangers qu'il court ne

lui parviennent pas. Un seul lui parvient; et il le garde en main,

sans trouver le temps de le lire.

Toutes ces circonstances, dit Plutarque, peuvent avoir été l'effet du

hasard; mais on n'en saurait dire autant de celle-ci: que le sénat

était assemblé dans un lieu où se trouvait la statue de Pompée:

n'est-ce pas une preuve que toute cette entreprise était conduite par

un dieu,--Pompée lui-même ou son génie,--qui avait marqué cet édifice

pour être le lieu de l'exécution?... Et peu après, César, percé de

vingt-trois coups de poignard, venait tomber au pied de la statue, qui

fut éclaboussée de son sang.

* * * * *

Voilà le fatalisme tel que l'a connu l'antiquité. C'est certainement

une conception profonde et instinctive du peuple, qui admet dans la

vie des plus humbles l'action obscure du destin; mais cette conception

s'amplifie et prend une grandeur tragique, lorsqu'elle s'applique à la

vie des hommes puissants et des héros. Préparée par le peuple, elle

est exprimée par les poètes, et elle semble être parfois consacrée par

les philosophes.

Que trouvons-nous maintenant dans l'islam?

* * * * *

Nous voyons bien dans la théologie musulmane quelques paroles ou

images qui semblent exprimer le fatalisme physique; ce sont pour la

plupart les mêmes que celles qui se rapportent au fatalisme moral.

Nous entendons parler du «décret» de Dieu, le _kadar_, de son pouvoir

et de sa prescience, qui ne s'appliquent pas seulement aux actes de

notre vie morale, mais aussi aux accidents de notre vie physique; nous

voyons mentionner la «tablette gardée» où sont inscrits les décrets

divins, les destinées de chacun (C. LXXXV, 22). C'est cette tablette,

et les livres dont nous avons parlé, qui ont donné lieu à

l'expression populaire: «C'était écrit, _mektoub_.»--Tout cela prête

bien à l'interprétation fataliste. Cependant cette interprétation, pas

plus pour cette sorte de fatalisme que pour le fatalisme moral, n'est

admise par les docteurs.

Outre les docteurs, le bon sens lui est contraire. Le bon sens, la

sagesse populaire est un antidote contre les excès du fatalisme. Le

khalife Omar, dans la circonstance que voici[40], a bien exprimé quel

est, dans la question, le sentiment du vulgaire: «Il marchait contre

la Syrie, n'étant encore que général; la peste éclate dans cette

contrée; il recule. Quelqu'un lui dit alors: «Vous fuyez les arrêts du

destin.» Le futur khalife répliqua par ce mot attribué au prophète:

«Celui qui est dans le feu doit se résigner à la volonté de Dieu; mais

celui qui n'y est pas encore ne doit pas s'y jeter.»

[40] _The Caliphate; its rise, decline and fall_, p. 163.

Il faut remarquer aussi que Mahomet se déclare dans le Coran contre

les pratiques superstitieuses liées aux croyances fatalistes. Il

réprouve la sorcellerie; il met en garde les fidèles contre les

sorcières «qui soufflent sur les nœuds[41]»; il condamne les

recherches astrologiques et même l'usage des talismans.

[41] Les nœuds jouaient un rôle dans la magie des anciens

peuples; c'était soit les nœuds, ou bourgeons, des baguettes,

soit ceux des cordes.

Sur ce dernier point, sa prohibition n'a pas eu une force suffisante

contre les habitudes populaires. Car non seulement les Musulmans font

un usage constant de talismans pour eux, leurs bêtes et leurs biens,

mais ils les composent avec les paroles mêmes du Coran qui les

proscrit. Les théologiens ont, sur ce point, cédé au peuple; ils

préparent des amulettes et étudient un peu la magie blanche.

Un moyen de consulter le sort est aussi tiré du Coran. Il consiste à

ouvrir le livre au hasard, et à regarder sur quelle parole on tombe;

on interprète cette parole selon les préoccupations dont on est agité.

Une telle pratique est connue anciennement dans le christianisme, où

d'ailleurs elle n'est pas approuvée; on y consulte de cette façon les

Evangiles. On rencontre des exemples historiques de cet usage chez les

peuples des deux religions.

Mérowig, le fils de Chilpéric, poursuivi par la haine de Frédégonde et

agité de pressentiments funestes, ouvrit, après avoir jeûné trois

jours, le Livre des Rois, le Psautier et l'Evangile[42].

[42] Aug. THIERRY, _Récits des temps mérovingiens_, 1856, II, p.

41.

Avant le conseil qui précéda la bataille de Kossovo, le jeune Bajazet

avait de même ouvert le Coran; ses yeux tombèrent sur ce verset: «O

prophète, combats les infidèles!» Il parla alors avec enthousiasme en

faveur de l'attaque, et son avis prévalut.

* * * * *

La meilleure forme qu'ait prise dans l'islam le sentiment du

fatalisme, est celle de la «résignation». Là l'idée musulmane rejoint

l'idée chrétienne et l'influence du christianisme est visible:

Si Dieu est tout-puissant, si rien n'arrive sans son ordre ou sans sa

permission, soumettons-nous à ses décrets; c'est la conséquence la

plus sage, et cette conséquence est chrétienne.

S'il n'y a point de Fées ni de Parques, ni de Moires, ni de puissances

ténébreuses et mauvaises présidant à nos destins, croyons que tout

vient de Dieu qui est bon, donc que les maux apparents sont au fond et

de quelque manière des biens, et résignons-nous.

Telle est la théorie, toute chrétienne, qu'ont développée les

philosophes et les docteurs de l'islam. Elle est incomplète cependant

au point de vue du christianisme. L'islam laisse de côté les mystères

de tendresse et d'humilité; l'idée de l'union des souffrances humaines

avec celles d'un Dieu incarné n'y paraît pas, non plus que l'idée de

l'expiation. L'homme ne se juge pas en principe pécheur, abject et

vil, dans l'islam comme dans le christianisme; l'islamisme n'a donc

pas de théorie complète de la valeur et de l'utilité du mal physique.

Mais cette résignation toute pure et de caractère un peu philosophique

dont se contente cette religion produit déjà de beaux effets; elle se

manifeste par de belles paroles, et elle est témoignée par de grands

et généreux exemples; en voici deux ou trois.

Les historiens rapportent cette invocation de Tamerlan: quand ce

prince, au comble de la prospérité, vient de célébrer dans les plaines

de Samarcande les fêtes magnifiques du mariage de ses fils (1404), il

se retire dans sa tente, s'humilie devant Dieu, et son âme exhale des

sentiments d'abandon à la Providence qui le rendent vraiment digne du

titre de «Salomon des steppes» que lui donne Lamartine[43]:

«De mon néant tu m'as créé, de ma bassesse tu m'as élevé..., de ma

petitesse d'origine, tu m'as fait le plus puissant des dominateurs du

monde. Je tiens de toi seul la victoire dans tant de batailles et la

conquête de tant de royaumes... Je connais que je ne suis que

poussière et que, si tu m'abandonnes un seul instant, toute ma gloire

se changera en humiliation et toute ma puissance en néant.»

[43] _Histoire de Turquie_, II, p. 148; éd. de 1862.

* * * * *

Le khalife el-Mamoun, le célèbre promoteur des études scientifiques et

philosophiques chez les musulmans (IXe s.), mourut dans des

circonstances où l'on voit à la fois un exemple de superstition, de

fatalisme et de résignation. Cet événement est fort bien raconté par

l'historien Maçoudi[44]:

Le khalife revenait d'une campagne victorieuse contre les Byzantins.

Il campe un jour près de la source très fraîche et très limpide d'une

rivière. Il fait disposer pour lui-même un pavillon de planches et de

feuillage tout au bord de la source. Un gros poisson tournait au fond,

brillant comme un lingot d'argent. Mamoun le fait prendre; l'animal

pris échappe, retombe dans l'eau avec force, et l'eau très froide

éclabousse et trempe la khalife. Vers le soir, celui-ci est saisi d'un

violent frisson, suivi d'un évanouissement. Lorsqu'il revient à lui,

il demande le nom de la rivière; on lui répond qu'elle s'appelle

Podendoun, c'est-à-dire «étends tes pieds»; il interroge sur le nom de

la localité; elle s'appelle Rakkah. Or on lui avait prédit qu'il

mourrait à Rakkah; c'est pourquoi il avait toujours évité de se

rendre dans la ville bien connue qui porte ce nom; maintenant il était

arrivé sans le savoir dans un village ignoré, désigné par le même

vocable. Il ne doute plus dès lors que son heure ne soit venue. Il se

fait porter hors de sa tente pour voir son camp une dernière fois; il

contemple les tentes bien dressées, les troupes rangées, les lignes

brillantes des lumières. Puis on le ramène à sa couche, et bientôt la

fièvre l'emporte, tandis qu'il répète cette prière: «O toi dont le

règne ne finit pas, prends en pitié celui dont le règne va finir.»

[44] _Les Prairies d'or_, éd. et trad. par BARBIER DE MEYNARD, et

PAVET DE COURTEILLE, VII, 96.

* * * * *

Le plus célèbre exemple qu'offre l'histoire musulmane des vicissitudes

de la fortune est celui des Barmékides[45]. Ce sont les vizirs du

fameux et légendaire Hâroun-al-Rachîd; c'est à eux qu'est due la

splendeur de son règne. Le mariage de l'un d'eux, Djafar, avec une

sœur du khalife, amena leur disgrâce.

[45] V. _Les Prairies d'or_, VI, p. 386, et suiv. L'histoire des

Barmécides a fourni naguère le sujet d'une tragédie à Népomucène

Lemercier.

Hâroun était cruel. Au jour qu'il avait fixé pour l'exécution de son

ancien favori, il lui envoie quelqu'un avec cet ordre: «Reviens avec

sa tête.» Djafar, en entendant cette sentence, répond d'abord: «Le

khalife est habitué à plaisanter avec moi; il a voulu plaisanter

cette fois encore.--Je ne l'ai jamais vu plus sérieux, réplique

l'envoyé.--Retourne vers lui, insiste Djafar, dis-lui que tu as obéi,

et il en aura du regret.» Mais comme le bourreau craint de se

présenter devant le prince sans la tête qui doit témoigner de son

obéissance, «Je vais t'accompagner, lui dit Djafar, je me placerai

derrière le rideau, et j'écouterai comme il te répondra.» Tous deux

vont ensemble au palais. A peine l'envoyé a-t-il paru devant Hâroun,

que celui-ci lui demande: «Où est la tête?» Djafar entend la question,

tire son mouchoir, se bande lui-même les yeux, et tend le cou à

l'exécuteur.

A la suite de ce meurtre, Yahya, le vieux père du mort, et d'autres

personnes de sa famille furent jetés en prison. Les poètes musulmans

ont fait sur ce sujet des élégies nombreuses:

«O toi que la fortune a séduit, la fortune pleine de vicissitudes et

de ruses, redoute les assauts qu'elle prépare contre toi, sois en

garde contre ses pièges. Si tu ignores combien elle est capricieuse,

regarde le cadavre qui pend au gibet du pont. C'est une leçon

terrible; mets-la à profit... prends les jours heureux qui te sont

accordés, et abandonne-toi au courant de la destinée.

«Ils semblaient tenir au sol aussi solidement que les racines du

palmier, et ils en ont été arrachés comme une herbe potagère.»

Les vers suivants sont du khalife Réchîd lui-même:

«Les dédains de la fortune sont proportionnés aux honneurs qu'elle

avait d'abord accordés. Lorsque la fourmi déploie ses ailes pour

s'envoler, sa fin est prochaine.»

Et ceux-ci sont du vieux Fadl:

«C'est vers Dieu que, dans notre infortune, s'élèvent nos

supplications, car le remède à nos douleurs et à nos afflictions est

dans ses mains.»

* * * * *

Le nom de l'«islam» signifie «abandon» à Dieu, résignation. Nous

venons de rencontrer dans l'histoire et dans le peuple ce sentiment

très chrétien; nous le retrouverons encore chez les mystiques.

La doctrine de l'Islam · 第 19 / 72 题