Le savant Kasimirski dit: «Les descriptions que le Coran donne de
l'autre monde sont confuses et contradictoires.» Il nous semble plutôt
que l'autre monde est bâti, d'après le Coran, sur un plan un peu
étroit, et que la construction en est un peu pauvre. Les conceptions
des Musulmans sur l'autre vie se sont développées et enrichies au
cours des âges, de Mahomet à Gazali, à Soyouti et à Ibrahim
Hakki[21]. Il y a dans l'eschatologie musulmane le même progrès que
l'on constate dans l'eschatologie chrétienne, lorsqu'on passe du
purgatoire de Saint-Brandan à la construction gigantesque et
harmonieusement ordonnée de Dante.
[21] V. nos _Fragments d'eschatologie musulmane_. _Congrès
scientifique international des Catholiques_, Bruxelles, 1894.
La théologie musulmane nous enseigne que Mahomet, indépendamment de la
connaissance qu'il a pu avoir sur ce sujet des traditions des divers
peuples, a eu une vision, à laquelle il est fait allusion dans le
Coran, et qui est amplement racontée par les traditionistes. Il a été
enlevé sur la jument Borâq, jument à tête de femme dont le nom
signifie l'éclair, mené au Sinaï, transporté à Jérusalem, et de là
ravi au ciel jusque devant le trône de Dieu. C'est la nuit de
l'ascension, _leïlet-el-mirâdj_, qui est restée célèbre dans les
légendes de l'islam; chantée par le poète Férîd-ed-Dîn Attâr[22], elle
est devenue un motif favori pour les décorateurs et les miniaturistes
persans[23]. Les docteurs posent pour Mahomet la question que se posa
saint Paul en parlant de lui-même: fut-il ravi avec son corps ou sans
son corps? On a retenu à ce propos une réflexion naïve d'Ayéchah, la
jeune femme du Prophète, qui déclara que Mahomet ne la quitta pas
cette nuit-là. Malgré ce témoignage, l'opinion la plus orthodoxe est
que le Prophète fut enlevé avec son corps. Il vit des espaces de feu,
des anges renversant dans l'éther des corbeilles ou des cassollettes
pleines de flammes; il se promena dans des jardins où des troupes
gracieuses de Houris cueillaient des fleurs. Guidé par l'archange
Gabriel, il approcha du trône de Dieu; mais il ne rapporta guère de ce
ravissement qu'un fragment d'une parole empruntée au christianisme:
«L'œil de l'homme n'a point vu; l'oreille de l'homme n'a point
entendu...»
[22] Férîd-ed-Dîn Attâr, grand poète persan, grand mystique et
moraliste distingué, auteur du _Mantiq ut-taïr_, mourut
centenaire en 628 de l'hégire (1230).
[23] V. par exemple une miniature du _Mirâdj-Nâmeh_ (traduction
de PAVET DE COURTEILLE), reproduite dans le _Magasin
pittoresque_, 1876, p. 364; une autre dans le même _Magasin_,
1884, p. 4.
Nous avons mieux que ce récit comme documents sur l'au-delà: nous
avons, dans la littérature musulmane jusqu'à des plans du paradis et
de l'enfer, jusqu'à des programmes très détaillés du jugement dernier.
Assez bizarre est au début la conception que l'islam se fait de
l'enfer: «Amenez l'enfer», commande Dieu, dans le Coran (LXXXIX, 23,
24); les anges forment les rangs et «on avance la géhenne». Kasimirski
compare cet enfer transportable à une locomotive. Le rapprochement
prête à rire, et il est aisé d'en trouver un meilleur: l'enfer ainsi
conçu ne peut être qu'une espèce de bête monstrueuse, dont la gueule
ouverte et enflammée a l'apparence d'un immense chaudron. Les vieux
artistes ont représenté de cette manière le purgatoire de
Saint-Brandan. Mahomet dit en un autre endroit: «L'enfer crèvera de
fureur.» Evidemment il l'imagine comme un monstre animé.
Gazali commente dans son ouvrage _La Perle précieuse_[24], ces textes
assez laconiques du Coran. Sa description est fort curieuse.
[24] _La Perle précieuse de Ghazâlî_, édition et traduction de
Lucien GAUTIER, 1878, p. 56.
On est au jugement dernier. «Ensuite, dit le commentateur, Dieu
commande d'amener l'enfer. Aussitôt celui-ci commence à trembler et à
craindre et dit aux anges que Dieu envoie vers lui: «Savez-vous si
Dieu a créé l'humanité afin de me punir par ce moyen?»--«Non, lui
répondent les anges, Dieu nous a envoyés vers toi seulement pour que
tu le venges de celles de ses créatures qui se sont révoltées contre
lui.» Et les anges amènent l'enfer. Celui-ci marche sur quatre pieds
qui sont liés chacun par soixante-dix mille anneaux; tout le fer que
contient la terre ne suffirait pas à forger l'un de ces anneaux; sur
chacun d'eux se trouvent soixante-dix mille démons, dont un seul
aurait la force de mettre en pièces les montagnes.
L'enfer, en avançant, produit un bourdonnement, un gémissement, un
râlement; des étincelles et de la fumée s'en élancent, et l'horizon
est envahi de ténèbres. Au moment où la géhenne n'est plus séparée des
hommes que par une distance de mille ans, elle échappe aux mains des
démons, et elle se précipite sur la foule des hommes rassemblés au
lieu du jugement, en produisant un bruit effroyable.
Gazali décrit la terreur des humains, puis explique plus spécialement
quelques paroles coraniques: «Tu verras tous les peuples accroupis;
chaque peuple sera appelé vers son livre[25]... Quand l'enfer les
apercevra de loin, ils l'entendront mugir de colère et pousser des
gémissements.» Allah dit encore: «Peu s'en faut que l'enfer ne crève
de fureur», c'est-à-dire qu'il ne se fende à cause de la violence de
sa colère.
[25] Sur les «Livres», v. ci-après au chapitre du fatalisme.
Cependant l'envoyé de Dieu, Mahomet, paraît par l'ordre du Très-Haut;
il saisit l'enfer par la bride et lui dit: «Retourne, recule, jusqu'à
ce que les troupes d'hommes qui te sont destinées viennent à toi...»
Alors on entraîne l'enfer, et on le place à la gauche du trône.
Plus tard, cet enfer animal cède la place à l'enfer architectural,
présentant des divisions clairement tracées. Celui-ci est le futur
enfer dantesque. Il apparaît déjà dans le Coran, qui en plusieurs
passages parle de ses portes, et spécifie même qu'elles sont au nombre
de sept (XXXI, 71; XV, 43, 44).
Les cercles infernaux sont indiqués dès l'antiquité, qui les
représente par des fleuves. Dans l'islam, ils sont, comme chez Dante,
les étages successifs d'un vaste entonnoir. Il y a sept de ces étages.
L'enfer est situé sous le monde, sous le socle du monde; cette idée se
rapporte aux conceptions cosmographiques qui ont précédé la
connaissance de la sphéricité de la terre. La géhenne s'ouvre
au-dessous du taureau et du poisson qui supportent la terre, et qui
correspondent au Béhémot et au Léviathan bibliques. Au-dessus d'elle,
jetée sur toute son étendue, se trouve une chaussée, un pont étroit
comme une épée que doivent franchir les âmes. Celles des justes
réussissent à le traverser, celles des impies tombent dans le gouffre.
Milton a fait figurer dans son _Paradis perdu_ ce pont qui a étonné
Voltaire[26]:
Il (Satan) triomphe de tout; mais, ô prodige étrange!
Quand l'homme fut tombé sur les pas de l'archange,
La Révolte et son fils, d'un art audacieux,
Suspendirent un pont qui, du gouffre odieux
Jusques au nouveau monde embrassa tout l'espace:
Dieu voulut que l'Abîme endurât cette audace.
Par lui la terre encore communique aux enfers;
Par lui, favorisé dans ses desseins pervers...
Le noir démon poursuit son éternel voyage...
[26] _Milton_, livre II, traduction de l'abbé DELILLE.
Victor Hugo a aussi connu cette tradition islamique, et l'a mentionnée
dans sa pièce: _La Douleur du Pacha_[27]:
Les imams...
Lui font-ils voir en rêve, aux bornes de la terre,
L'ange Azraël debout sur le pont de l'enfer?
[27] V. _Les Orientales_.
Les étages de l'enfer musulman descendent en se rétrécissant; ils
sont, à mesure qu'ils descendent, affectés à de plus grands coupables,
et les supplices qui y sont infligés sont de plus en plus rigoureux.
Nous trouvons dans quelques auteurs la description de ces supplices.
Cette conception, qui est celle de Dante, est à peine amorcée dans le
Coran. Il faudrait y comparer aussi celle des enfers bouddhiques.
Au fond de la géhenne est un arbre appelé _zakkoum_, une chaudière de
poix bouillante et puante, et un puits qui atteint le fond de tout.
L'arbre porte comme fleurs des têtes de démons. Son nom est celui
d'un arbre à petit feuillage, amer et de mauvaise odeur, qui croît
dans les campagnes d'Arabie. Victor Hugo a connu cette plante; mais il
s'est trompé en l'appelant _siddjîn_; _siddjîn_ est le nom d'un
livre[28]:
Dieu te garde un carcan de fer
Sous l'arbre de segjin chargé d'âmes impies.
[28] V. _Les Orientales_, _Le Derviche_. V. Hugo était renseigné
sur les traditions musulmanes par un orientaliste du nom de
Fouinet.
Le purgatoire est imparfaitement indiqué dans la théologie musulmane.
Le châtiment du tombeau pourrait en tenir lieu; mais le rapport de
cette peine avec celles du purgatoire est bien éloigné.
Dans les descriptions du jugement dernier, le Coran fait mention d'une
espèce de mur ou plutôt de colline, qui sépare les individus
certainement élus de ceux qui sont certainement réprouvés; sur ce mur
se tiennent des gens dont la situation est intermédiaire, et qui
regardent de part et d'autre, hésitants. A la fin la miséricorde
l'emporte, et Dieu les fait entrer dans le paradis.
On retrouve bien ici l'idée de temps, qui est très explicite dans la
notion du purgatoire chrétien: les hommes très vertueux se précipitent
vers le paradis; les moins parfaits hésitent, attendent. Le passage
du pont sert aussi à exprimer cette attente: les âmes des bons le
franchissent en un temps plus ou moins long, selon leurs mérites;
quelques-unes le traversent en mille ans. Mais l'idée de purification
de l'âme est ici faiblement indiquée; et le purgatoire ne tient pas à
beaucoup près autant de place dans cette cosmographie religieuse de
l'islam que dans celle de Dante; il n'a pas dans cette religion
l'importance qu'il a aux regards de la piété chrétienne.
On appelle, en arabe, _arâf_, cette espèce de colline ou d'intervalle
intermédiaire entre le paradis et l'enfer. Pour certains commentateurs
musulmans, le séjour de l'_arâf_ est réservé aux déments et aux
enfants morts en bas âge; il se confondrait donc, selon ces docteurs,
avec nos limbes.
Le paradis musulman a une mauvaise réputation. Il est incontestable
qu'il se présente dans le Coran sous une apparence assez lourdement
matérialiste. Mahomet en décrit les jardins brillants, les eaux
claires, les fruits succulents, les pavillons somptueux, les
jouissances sensuelles. Les houris sont bien de lui.
Le paradis de l'islam est essentiellement un jardin, un double
jardin en un certain passage du Coran. Le Coran y place divers
accessoires: les livres où sont écrites les actions des hommes, le
_kalam_, ou la plume qui sert à les inscrire, le «lotus de la limite»,
des instruments qui servent au jugement, la trompette, la balance, et
un prototype éternel du sanctuaire de la Mecque, que l'on appelle «la
maison fréquentée».
[Illustration: II.--Intérieur de la Mosquée verte, à Brousse.]
Dans un système plus développé, le paradis est conçu comme une vaste
pyramide à huit étages, placée au-dessus du monde, au-dessus des cieux
astronomiques où tourne le soleil et où se succèdent le jour et la
nuit, supportée par des espèces de «mers» ayant des noms abstraits, et
que l'on peut se figurer comme d'immenses couches de nuages. On
remarquera que ce système donne un étage de plus au paradis qu'à
l'enfer; cette inégalité est destinée à exprimer la croyance islamique
au plus grand nombre des élus.
Les étages du Paradis, comme ses portes et ses murs dans l'Apocalypse,
sont formés de substances de plus en plus précieuses: le rubis,
l'émeraude, la topaze, l'argent, l'or rouge, la perle. Au sommet, est
le «lotus de la limite», selon l'expression coranique, ou arbre de la
béatitude, arbre _toubah_, dont les rameaux retombent sur le jardin
paradisiaque et l'ombragent tout entier. Cet arbre a été connu de
Victor Hugo; dans la pièce intitulée _L'Enfant grec_, le poète
demande à l'enfant de Chio: Regrette-tu ce lys...
Ou le fruit du tuba, de cet arbre si grand
Qu'un cheval au galop met, toujours en courant,
Cent ans à sortir de son ombre.
Au-dessus de tout cela, au-dessus des cieux astronomiques, des paradis
et des éden, en dehors du monde de la création, presque au delà de
l'étendue, est le monde de la Toute-Puissance divine. C'est là que
Dieu siège sur son trône. Ce trône est double; il se compose du siège
proprement dit, _koursi_, et du pavillon, _arch_. Dieu, dit le Coran,
«y est affermi; il est le Seigneur du grand trône» (IX, 130). Le siège
et le pavillon sont portés par des anges, appelés les «porteurs du
trône».
On reconnaît là des conceptions bibliques. Dieu «siège», selon la
Bible; il est assis sur les Chérubins; ou encore le monde est son
trône.
Cette représentation du monde comme siège de la Toute-Puissance divine
a été un des obstacles qu'a rencontrés la théorie de la rotation de la
terre, au temps de Copernic et de Galilée.
Devant le trône, se tiennent des anges, de très grands d'abord, puis
une multitude innombrable d'esprits de moindre importance, dont les
ailes cachent tout le pavillon où siège la Majesté divine. Ces légions
d'anges sont comme autant de voiles vivants séparés les uns des autres
par d'énormes espaces.
Les intervalles qui séparent ces esprits supérieurs ont reçu une forme
philosophique dans le système dit «de l'illumination». Ce sont eux qui
peu à peu absorbent la «lumière», lorsque, émanée du principe premier,
elle descend, degré par degré, dans le monde de la création. On
retrouve aussi les mêmes idées développées et systématisées, dans la
Kabbale et en particulier dans la doctrine des Séphiroth du Zohar.
Au fond, et malgré quelques images d'un cachet tout oriental, les
représentations musulmanes de l'autre monde ne sont pas très éloignées
de celles qui ont eu cours dans le moyen âge chrétien. Dieu, il est
vrai, selon la coutume des potentats orientaux, s'y dérobe davantage
aux regards, et la personne du Christ incarné n'y préside pas aux
fêtes des élus. Mais, pour le reste et dans l'ensemble, ces
conceptions ont une assez grande analogie avec celles des légendaires
ou des artistes d'Occident.