L'UNITÉ DIVINE

L'acte de foi de l'islam est: «Il n'y a de Dieu qu'Allah; Mahomet est

le Prophète d'Allah.--_Lâ ilâh illâ'llah; Mohammed resoul Allah._»

Ces deux paroles sont celles que les Musulmans appellent «les deux

témoignages». On voit qu'elles marquent doublement la croyance en

l'unité divine: la première en affirmant un seul Dieu; la seconde en

rejetant implicitement tout système soit d'émanation, soit

d'incarnation par lequel on voudrait expliquer comment la divinité se

révèle à l'homme, et en n'exprimant que le pur prophétisme.

Ces idées apparaissent de prime abord judaïques. Le christianisme sans

doute professe aussi l'unité divine; mais on sait comment il rapproche

Dieu de l'homme par l'Incarnation, et quelles conséquences il tire de

ce mystère, considéré comme un effet de l'amour de Dieu à l'égard de

sa créature, Mahomet est rebelle à ce dogme; il refuse d'admettre dans

le Très-Haut la génération, même mystérieuse, l'incarnation, même par

amour. Il s'arrête à la conception du Dieu unique, révélé aux

prophètes par l'intermédiaire des anges; l'incarnation, qu'il ne

comprend pas, est taxée par lui de polythéisme: «Infidèle est celui

qui dit: Dieu, c'est le Messie fils de Marie... Quiconque associe à

Dieu d'autres Dieux, Allah lui interdira l'entrée du paradis et sa

demeure sera le feu... Infidèle est celui qui dit: Dieu est un

troisième de la Trinité, car il n'y a point de Dieu, si ce n'est le

Dieu unique.» (Coran, V, 76-77.)

Cet Allah choisi pour Dieu unique, qui est-ce précisément? On aurait

pu croire que c'est un des nombreux dieux du polythéisme arabe

primitif, tiré d'entre ses pairs, et élevé au rang de Dieu suprême. Il

n'en est rien pourtant. C'était bien certainement le Dieu des Juifs et

des Chrétiens, que voulait reconnaître Mahomet; plus exactement

encore, c'était le Dieu des Judéo-Chrétiens: Allah était le nom donné

à Dieu par les sectes judéo-chrétiennes.

Il existait de telles sectes sur les confins de l'Arabie; elles

avaient de l'influence et des adhérents dans la péninsule même.

Mahomet les connaissait mieux que les Juifs et les Chrétiens. L'une de

ces sectes se recommandait surtout d'Abraham; c'est ce que fit aussi

Mahomet, qui prétendit n'avoir d'autre intention que de restaurer la

religion de ce patriarche.

Le dogme de l'unité divine eut un grand succès parmi les Arabes; il

produisit une impression profonde sur l'esprit de l'islam. Le

monothéisme musulman a une simplicité saisissante; c'est une

conception un peu dure et sèche, mais d'une indéniable grandeur.

* * * * *

Des écrivains ont émis des considérations intéressantes sur le

monothéisme sémitique en général, plus particulièrement applicables au

monothéisme arabe. Renan voyait dans la croyance au Dieu unique le

résultat de dispositions naturelles des races sémitiques. On se

rappelle ce passage bien connu, mais bien contestable où, au début de

son _Histoire des Langues Sémitiques_, il essaie de définir le

caractère des Sémites. Il faudrait en discuter presque chaque phrase,

et ne retenir peut-être de chacune que la moitié de l'idée. Ces

analyses psychologiques portant sur l'âme ou le caractère des peuples

en général, sont fort dangereuses. L'auteur pourrait souvent dire le

contraire de ce qu'il dit; et l'histoire ne le peut pas seulement,

mais quelquefois le fait.

Cependant ce trait du monothéisme est bien devenu fondamental dans le

caractère d'une partie au moins de la race sémitique; et ceci

d'ailleurs est en conformité avec notre tradition religieuse, du moins

en ce qui concerne la branche hébraïque. La Bible enseigne qu'Israël

est peuple élu, parce qu'il a la connaissance du Dieu un. Le Coran

reconnaît cette élection: «O enfants d'Israël! Souvenez-vous des

bienfaits dont je vous ai comblés; souvenez-vous que je vous ai élevés

au-dessus de tous les humains.» (Coran, II, 44.)

Renan traduit «élection» par «disposition naturelle»; il n'y a pas là

de contradiction absolue, car Dieu a dû «disposer» d'abord le peuple

qu'il voulait «élire».--«C'est par excellence, dit Renan parlant des

Sémites, le peuple de Dieu...»

«La conscience sémitique est claire, mais peu étendue; elle comprend

merveilleusement l'unité, elle ne sait pas atteindre la multiplicité.

Le monothéisme en résume et en explique tous les caractères.--C'est la

gloire de la race sémitique d'avoir atteint, dès ses premiers jours,

la notion de la divinité que tous les autres peuples devaient adopter

à son exemple et sur la foi de sa prédication...

«On n'invente pas le monothéisme;... on peut affirmer que ceux-ci (les

Sémites) n'eussent jamais conquis le dogme de l'unité divine, s'ils ne

l'avaient trouvé dans les instincts les plus impérieux de leur esprit

et de leur cœur[1].»

[1] _Histoire générale et système comparé des langues sémitiques._

3e éd., 1863, p. 5.

Ce ne sont là que des demi-vérités. Les Sémites n'ont pas toujours

manifesté un besoin bien impérieux de monothéisme, témoin leur

conduite autour du veau d'or, la colère de Moïse, la lutte des

prophètes contre le paganisme toujours renaissant du peuple; témoin

aussi la mythologie touffue, pleine de monstres des Assyriens;

mythologie empruntée, il est vrai, à des peuples d'une autre race,

mais que des Sémites ont acceptée pourtant: témoin encore les petits

panthéons des Phéniciens, des Carthaginois, des Nabatéens, des

Thamoudéens, des Himyarites, et des anciens Arabes eux-mêmes.

Non, les peuples sémites n'étaient pas, en tant que peuples,

antipathiques au polythéisme; tant s'en faut. Mais c'est bien chez eux

que naquirent les principaux représentants du monothéisme, et surtout

les deux qui demeurèrent les plus grands aux yeux de l'islam: Abraham

et Moïse: Abraham qui tira la race élue du paganisme de la Chaldée,

Moïse qui la tira du paganisme de l'Egypte. Ce sont deux grandes

figures dans le Coran, ce furent pour Mahomet deux grands modèles.

Moïse terrassé par Dieu devant le buisson ardent, l'a frappé. Plus

tard, Moïse reparaît dans les chants du mystique persan Roumi[2]; il y

est le prophète qui conçoit l'unité et la puissance divines, dont

l'âme est incendiée par cette conception, qui en est à la fois écrasé

et surhumanisé. Mahomet et Roumi joignent ici Buonarotti; le génie

biblique se réincarne en tous les trois.

[2] Djélâl ed-Dîn Roumi, fondateur de l'ordre des Mevlévis ou

Derviches tourneurs, l'un des plus grands poètes de l'Orient,

auteur du _Methnévi_, mort à Koniah en 672 de l'hégire (1273).

* * * * *

On a spéculé aussi sur le rôle et l'effet de la nature, du paysage,

dans la formation des concepts religieux. Il peut y avoir du vrai dans

ces observations; quelle part de vérité au juste? Je ne saurais le

dire.

C'est encore Renan qui a écrit: «Le désert est monothéiste; sublime

dans son immense uniformité, il révéla tout d'abord à l'homme l'idée

de l'infini[3].»

[3] _Langues sémitiques_, p. 6.

Cette fois, Renan est moins isolé que dans la thèse précédente.

Nombreux sont les passages contenant la même idée, qu'on rencontre

dans la littérature universelle. On en pourrait tirer beaucoup d'un

seul auteur, un grand intuitif qui a bien compris l'Orient, Lamartine.

Ecoutons cette sorte d'hymne qu'il intitule _le Désert_[4]:

L'espace ouvre l'esprit à l'immatériel...

Ah! c'est que le désert est vide des cités;

C'est qu'en voguant au large, au gré des solitudes,

On y respire un air vierge des multitudes!

C'est que l'esprit y plane indépendant du lieu;

C'est que l'homme est plus homme et Dieu même plus Dieu.

[4] V. à la fin du _Voyage en Orient_.

Comme Mahomet retiré sur le mont Hira, le poète a l'impression que le

désert lui parle et lui enseigne la religion essentielle.

Ainsi dans son silence et dans sa solitude,

Le désert me parlait mieux que la multitude.

Et de la solitude du désert, il passe, comme fit le prophète, à la

«solitude» de Dieu:

O désert! ô grand vide où l'écho vient du ciel!

Parle à l'esprit humain, cet immense Israël!

Puissé-je... fermant l'oreille à tous verbes humains,

Dans ce morne désert converser face à face

Avec l'éternité, la puissance et l'espace:

Trois prophètes muets, silences pleins de foi,

Qui ne sont pas tes noms, Seigneur, mais qui sont toi,

Evidences d'esprit qui parle sans paroles,

Qui ne te taillent pas dans le bloc des idoles,

Mais qui font luire au fond de nos obscurités

Ta substance elle-même en trois vives clartés...

Et puissé-je, semblable à l'homme plein d'audace

Qui parlas devant toi, mais à qui tu fis grâce[5],

De ton ombre couvert comme de mon linceul,

Mourir seul au désert sur la foi du grand seul!

[5] Moïse.

Il faut pourtant reconnaître que la poésie arabe ne vérifie pas cette

influence élargissante du désert sur la pensée. La poésie arabe est au

contraire toute faite de finesses, de très menus détails, de

descriptions qui supposent une observation extrêmement attentive; ce

n'est pas Dieu que le poète y voit; ce sont des traces de pas, des

marques de pluie, des flaques d'eau, des ondulations produites par le

vent, presque des grains de sable.

D'ailleurs, si l'on admet un peu cette influence de la nature, il faut

rendre sa part d'inspiration à la montagne, plus suggestive encore que

le désert de hautes pensées religieuses. Et ici nous rencontrons un

fait bien connu dans l'histoire des religions: le culte des

hauts-lieux, ou, si l'on veut, la tendance des personnages méditatifs

à monter sur les hauts lieux. En insistant sur cette observation nous

verrions reparaître encore Moïse, le Moïse du Sinaï et celui du Nébo;

et cette fois c'est Vigny qui nous dirait[6]:

Le soleil prolongeait sur la cime des tentes

Ces obliques rayons, ces flammes éclatantes,

Ces larges traces d'or qu'il laisse dans les airs,

Lorsqu'en un lit de sable il se couche aux déserts.

La pourpre et l'or semblaient revêtir la campagne.

Du stérile Nébo gravissant la montagne,

Moïse, homme de Dieu, s'arrête, et, sans orgueil,

Sur le vaste horizon promène un long coup d'œil.

[6] _Moïse_, début.

Et, avec moins d'hésitation que le Coran, le poète nous montrerait

Moïse et Dieu se parlant l'un à l'autre.

Et, debout devant Dieu, Moïse ayant pris place,

Dans le nuage obscur lui parlait face à face.

L'art du paysage n'était pas développé à l'époque de Mahomet, comme il

l'est dans notre littérature du siècle dernier. Le Prophète arabe ne

pouvait pas écrire comme un Lamartine ou un Vigny. Mais, quoiqu'il les

ait imparfaitement rendus, ce sont bien ces sentiments et ces

spectacles qui ont hanté son âme et subjugué son imagination; c'est

bien la même sensation presque immédiate de l'unité divine, qu'il a

éprouvée; et la grande autorité qui domine son œuvre, l'exemple qui

le guidait, le fortifiait, excitait son émulation, c'était la figure

majestueuse, puissante, extraordinaire, du législateur hébreu.

Plus tard, lorsque cet instant d'éblouissement fut passé, après avoir

connu Dieu dans cette sorte de vision directe, Mahomet essaya de se le

prouver à lui-même, et de le prouver à ses adeptes. Il groupa quelques

preuves imitées de celles de la Bible; la théologie musulmane, après

lui, en établit de nouvelles empruntées à la philosophie grecque, au

péripatétisme, au néoplatonisme, et elle les développa avec toute la

subtilité et la complexité de l'argumentation scolastique[7]. Mais

quand même, au fond, pour l'esprit de l'islam, pour l'âme du vrai

Musulman, il n'y a pas de preuve de Dieu; il n'y en a qu'une évidence

immédiate. Dieu se voit dans son unité; il se sent, il se touche

presque; et la preuve est faite dans le même instant où le sentiment

s'exprime, par ces simples paroles, témoignage de certitude et de foi:

«Il n'y a de Dieu que Dieu.»

[7] V. notre _Avicenne_, Théodicée du Coran et théorie de l'être

nécessaire dans l'école des philosophes.

La doctrine de l'Islam · 第 7 / 72 题