BALLADE.

«Chemins sablés d'or, landes verdoyantes, ravins aimés des chamois,

grandes montagnes couronnées d'étoiles, torrents vagabonds, forêts

impénétrables, laissez-la, laissez-la passer, la bonne déesse, la déesse

de la pauvreté!

«Depuis que le monde existe, depuis que les hommes ont été produits, elle

traverse le monde, elle habite parmi les hommes, elle voyage en chantant,

ou elle chante en travaillant, la déesse, la bonne déesse de la pauvreté!

«Quelques hommes se sont assemblés pour la maudire. Ils l'ont trouvée trop

belle et trop gaie, trop agile et trop forte. Arrachons ses ailes, ont-ils

dit; donnons-lui des chaînes, brisons-la de coups, et qu'elle souffre, et

qu'elle périsse, la déesse de la pauvreté!

«Ils ont enchaîné la bonne déesse, ils l'ont battue et persécutée; mais

ils n'ont pu l'avilir: elle s'est réfugiée dans l'âme des poëtes, dans

l'âme des paysans, dans l'âme des artistes, dans l'âme des martyrs, et

dans l'âme des saints, la bonne déesse, la déesse de la pauvreté!

«Elle a marché plus que le Juif errant; elle a voyagé plus que

l'hirondelle; elle est plus vieille que la cathédrale de Prague, et plus

jeune que l'œuf du roitelet; elle a plus pullulé sur la terre que les

fraises dans le Boehmerwald, la déesse, la bonne déesse de la pauvreté!

«Elle a eu beaucoup d'enfants, et elle leur a enseigné le secret de Dieu;

elle a parlé au cœur de Jésus sur la montagne; aux yeux de la reine

Libussa lorsqu'elle s'énamoura d'un laboureur; à l'esprit de Jean et de

Jérôme sur le bûcher de Constance: elle en sait plus que tous les docteurs

et tous les évêques, la bonne déesse de la pauvreté!

«Elle fait toujours les plus grandes et les plus belles choses que l'on

voit sur la terre; c'est elle qui cultive les champs et qui émonde les

arbres; c'est elle qui conduit les troupeaux en chantant les plus beaux

airs; c'est elle qui voit poindre l'aube et qui reçoit le premier sourire

du soleil, la bonne déesse de la pauvreté!

«C'est elle qui bâtit de rameaux verts la cabane du bûcheron, et qui donne

au braconnier le regard de l'aigle; c'est elle qui élève les plus beaux

marmots et qui rend la charrue et la bêche légères aux mains du vieillard,

la bonne déesse de la pauvreté!

«C'est elle qui inspire le poëte et qui rend le violon, la guitare et la

flûte éloquents sous les doigts de l'artiste vagabond; c'est elle qui le

porte sur son aile légère de la source de la Moldau à celle du Danube;

c'est elle qui couronne ses cheveux des perles de la rosée, et qui fait

briller pour lui les étoiles plus larges et plus claires, la déesse, la

bonne déesse de la pauvreté.

«C'est elle qui instruit l'artisan ingénieux et qui lui apprend à couper

la pierre, à tailler le marbre, à façonner l'or et l'argent, le cuivre et

le fer; c'est elle qui rend, sous les doigts de la vieille mère et de la

jeune fille, le lin souple et fin comme un cheveu, la bonne déesse de la

pauvreté!

«C'est elle qui soutient la chaumière ébranlée par l'orage; c'est elle qui

ménage la résine de la torche et l'huile de la lampe; c'est elle qui

pétrit le pain de la famille et qui tisse les vêtements d'hiver et d'été;

c'est elle qui nourrit et alimente le monde, la bonne déesse de la

pauvreté!

«C'est elle qui a bâti les grands châteaux et les vieilles cathédrales;

c'est elle qui porte le sabre et le fusil; c'est elle qui fait la guerre

et les conquêtes; c'est elle qui ramasse les morts, qui soigne les blessés

et qui cache le vaincu, la bonne déesse de la pauvreté!

«Tu es de toute douceur, toute patience, toute force et toute miséricorde,

ô bonne déesse! c'est toi qui réunis tous tes enfants dans un saint amour,

et qui donnes la charité, la foi, l'espérance, ô déesse de la pauvreté!

«Tes enfants cesseront un jour de porter le monde sur leurs épaules; ils

seront récompensés de leur peine et de leur travail. Le temps approche où

il n'y aura plus ni riches, ni pauvres, où tous les hommes consommeront

les fruits de la terre, et jouiront également des bienfaits de Dieu; mais

tu ne seras point oubliée dans leurs hymnes, ô bonne déesse de la pauvreté!

«Ils se souviendront que tu fus leur mère féconde, leur nourrice robuste

et leur église militante. Ils répandront le baume sur tes blessures, et

ils te feront de la terre rajeunie et embaumée un lit où tu pourras enfin

te reposer, ô bonne déesse de la pauvreté!

«En attendant le jour du Seigneur, torrents et forêts, montagnes et

vallées, landes qui fourmillez de petites fleurs et de petits oiseaux,

chemins sablés d'or qui n'avez pas de maîtres, laissez-la, laissez-la

passer, la bonne déesse, la déesse de la pauvreté!»

* * * * *

Imaginez-vous cette ballade, rendue en beaux vers dans une langue douce et

naïve qui semble avoir été faite pour les lèvres de l'adolescence, adaptée

à une mélodie qui remue le cœur et en arrache les larmes les plus pures,

une voix séraphique qui chante avec une pureté exquise, un accent musical

incomparable; et tout cela dans la bouche du fils de Trismégiste, de

l'élève de la Zingara, du plus beau, du plus candide et du mieux doué des

enfants de la terre! Si vous pouvez vous représenter pour cadre un vaste

groupe de figures mâles, ingénues et pittoresques, au milieu d'un paysage

de Ruysdael, et le torrent qu'on ne voyait pas, mais qui envoyait, du fond

du ravin, comme une fraîche harmonie mêlée à la clochette lointaine des

chèvres sur la montagne, vous concevrez notre émotion et l'ineffable

jouissance poétique où nous restâmes longtemps plongés.

«Maintenant, mes enfants, dit Albert Podiebrad aux villageois, nous avons

prié, il faut travailler. Allez aux champs; moi je vais chercher, avec ma

famille, l'inspiration et la vie à travers la forêt.

--Tu reviendras ce soir?» s'écrièrent tous les paysans.

La Zingara fit un signe d'affection qu'ils prirent pour une promesse. Les

deux petites filles, qui ne comprenaient rien au cours du temps ni aux

chances du voyage, crièrent: «Oui! oui!» avec une joie enfantine, et les

paysans se dispersèrent. Le vieux Zdenko s'assit sur le seuil de la

chaumière, après avoir veillé d'un air paternel à ce que l'on garnît la

gibecière de son filleul du déjeuner de la famille. Puis la Zingara nous

fit signe de suivre, et nous quittâmes le village sur les traces de nos

musiciens ambulants. Nous avions le revers du ravin à monter. Le maître et

moi prîmes chacun une des petites filles dans nos bras, et ce fut pour

nous une occasion d'aborder Trismégiste, qui, jusque-là, n'avait pas

semblé s'apercevoir de notre présence.

«Vous me voyez un peu rêveur, me dit-il. Il m'en coûte de tromper ces amis

que nous quittons, et ce vieillard que j'aime et qui nous cherchera demain

par tous les sentiers de la forêt. Mais Consuelo l'a voulu ainsi,

ajouta-t-il en nous désignant sa femme. Elle croit qu'il y a du danger

pour nous à rester plus longtemps ici. Moi, je ne puis me persuader que

nous fassions désormais peur ou envie à personne. Qui comprendrait notre

bonheur? Mais elle assure que nous attirons le même danger sur la tête de

nos amis, et, bien que je ne sache pas comment, je cède à cette

considération. D'ailleurs, sa volonté a toujours été ma volonté, comme la

mienne a toujours été la sienne. Nous ne rentrerons pas ce soir au hameau.

Si vous êtes nos amis comme vous en avez l'air, vous y retournerez à la

nuit, quand vous vous serez assez promenés, et vous leur expliquerez cela.

Nous ne leur avons pas fait d'adieux pour ne pas les affliger, mais vous

leur direz que nous reviendrons. Quant à Zdenko, vous n'avez qu'à lui dire

_demain_, ses prévisions ne vont pas au delà. Tous les jours, toute la vie,

c'est pour lui _demain_. Il a dépouillé l'erreur des notions humaines. Il

a les yeux ouverts sur l'éternité, dans le mystère de laquelle il est prêt

à s'absorber pour y prendre la jeunesse de la vie. Zdenko est un sage,

l'homme le plus sage que j'aie jamais connu.»

L'espèce d'égarement de Trismégiste produisait sur sa femme et sur ses

enfants un effet digne de remarque. Loin d'en rougir devant nous, loin

d'en souffrir pour eux-mêmes, ils écoutaient chacune de ses paroles avec

respect, et il semblait qu'ils trouvassent dans ses oracles la force de

s'élever au-dessus de la vie présente et d'eux-mêmes. Je crois qu'on eût

bien étonné et bien indigné ce noble adolescent qui épiait avidement

chaque pensée de son père, si on lui eût dit que c'étaient les pensées

d'un fou. Trismégiste parlait rarement, et nous remarquâmes aussi que ni

sa femme ni ses enfants ne l'y provoquaient jamais sans une absolue

nécessité. Ils respectaient religieusement le mystère de sa rêverie, et

quoique la Zingara eût les yeux sans cesse attachés sur lui, elle semblait

bien plutôt craindre pour lui les importunités, que l'ennui de l'isolement

où il se plaçait. Elle avait étudié sa bizarrerie, et je me sers de ce mot

pour ne plus prononcer celui de folie qui me répugne encore davantage

quand il s'agit d'un tel homme et d'un état de l'âme si respectable et si

touchant. J'ai compris, en voyant ce Trismégiste, la vénération que les

paysans, grands théologiens et grands métaphysiciens sans le savoir, et

les peuples de l'Orient portent aux hommes privés de ce qu'on appelle le

flambeau de la raison. Ils savent que quand on ne trouble pas par de vains

efforts et de cruelles moqueries cette abstraction de l'intelligence, elle

peut devenir une faculté exceptionnelle du genre le plus poétiquement

divin, au lieu de tourner à la fureur ou à l'abrutissement. J'ignore ce

que deviendrait Trismégiste, si sa famille ne s'interposait pas comme un

rempart d'amour et de fidélité entre le monde et lui. Mais s'il devait

dans ce cas succomber à son délire, ce serait une preuve de plus de ce

qu'on doit de respect et de sollicitude aux infirmes de sa trempe, et à

tous les infirmes quels qu'ils soient.

Cette famille marchait avec une aisance et une agilité qui eurent bientôt

épuisé nos forces. Les petits enfants eux-mêmes, si on ne les eût empêchés

de se fatiguer en les portant, eussent dévoré l'espace. On dirait qu'ils

se sentent nés pour marcher comme le poisson pour nager. La Zingara ne

veut pas que son fils prenne les petites dans ses bras, malgré son bon

désir, tant qu'il n'aura pas achevé sa croissance et que sa voix n'aura

pas subi la crise que les chanteurs appellent la mue. Elle soulève sur son

épaule robuste ces créatures souples et confiantes, et les porte aussi

légèrement que sa guitare. La force physique est un des bénéfices de cette

vie nomade qui devient une passion pour l'artiste pauvre, comme pour le

mendiant ou le naturaliste.

Nous étions très-fatigués, lorsqu'à travers les plus rudes sentiers nous

arrivâmes à un lieu sauvage et romantique appelé le Schreckenstein. Nous

remarquâmes qu'aux approches de ce lieu, la Consuelo regardait son mari

avec plus d'attention, et marchait plus près de lui, comme si elle eût

redouté quelque danger ou quelque émotion pénible. Rien ne troubla

cependant la placidité de l'artiste. Il s'assit sur une grande pierre qui

domine une colline aride. Il y a quelque chose d'effrayant dans cet

endroit. Les rocs s'y entassent en désordre, et y brisent continuellement

les arbres sous leur chute. Ceux de ces arbres qui ont résisté ont leurs

racines hors du sol, et semblent s'accrocher par ces membres noueux à la

roche qu'ils menacent d'entraîner. Un silence de mort règne sur ce chaos.

Les pâtres et les bûcherons s'en éloignent avec terreur, et la terre y est

labourée par les sangliers. Le sable y porte les traces du loup et du

chamois, comme si les animaux sauvages étaient assurés d'y trouver un

refuge contre l'homme. Albert rêva longtemps sur cette pierre, puis il

reporta ses regards sur ses enfants qui jouaient à ses pieds, et sur sa

femme qui, debout devant lui, cherchait à lire à travers son front. Tout à

coup il se leva, se mit à genoux devant elle, et réunissant ses enfants

d'un geste:

«Prosternez-vous devant votre mère, leur dit-il avec une émotion profonde,

car c'est la consolation envoyée du ciel aux hommes infortunés; c'est la

paix du Seigneur promise aux hommes de bonne intention!»

Les enfants s'agenouillèrent autour de la Zingara, et pleurèrent en la

couvrant de caresses. Elle pleura aussi en les pressant sur son sein, et,

les forçant de se retourner, elle leur fit rendre le même hommage à leur

père. _Spartacus_ et moi, nous nous étions prosternés avec eux.

Quand la Zingara eut parlé, le maître reporta son hommage vers Trismégiste,

et saisit ce moment pour l'interpeller avec éloquence, pour lui demander

la lumière, en lui racontant tout ce qu'il avait étudié, tout ce qu'il

avait médité et souffert pour la recevoir. Pour moi, je restai comme

enchanté aux pieds de la Zingara. Je ne sais si j'oserais vous dire ce qui

se passait en moi. Cette femme pourrait être ma mère, sans doute; eh bien,

je ne sais quel charme émane d'elle encore. Malgré le respect que j'ai

pour son époux, malgré la terreur dont la seule idée de l'oublier m'eût

pénétré en cet instant, je sentais mon âme tout entière s'élancer vers

elle avec un enthousiasme que ni l'éclat de la jeunesse ni le prestige du

luxe ne m'ont jamais inspiré. Ô puissé-je rencontrer une femme semblable à

cette Zingara pour lui consacrer ma vie! Mais je ne l'espère pas, et

maintenant que je ne la reverrai plus, il y au fond de mon cœur une sorte

de désespoir, comme s'il m'eût été révélé qu'il n'y a pas pour moi une

autre femme à aimer sur la terre.

La Zingara ne me voyait seulement pas. Elle écoutait _Spartacus_, elle

était frappée de son langage ardent et sincère. Trismégiste en fut pénétré

aussi. Il lui serra la main, et le fit asseoir sur la pierre du

Schreckenstein auprès de lui.

«Jeune homme, lui dit-il, tu viens de réveiller en moi tous les souvenirs

de ma vie. J'ai cru m'entendre parler moi-même à l'âge que tu as

maintenant, lorsque je demandais ardemment la science de la vertu à des

hommes mûris par l'âge et l'expérience. J'étais décidé à ne te rien dire.

Je me méfiais, non de ton intelligence ni de ta probité, mais de la

naïveté et de la flamme de ton cœur. Je ne me sentais pas capable

d'ailleurs de retranscrire, dans une langue que j'ai parlée autrefois, les

pensées que je me suis habitué depuis à manifester par la poésie de l'art,

par le sentiment. Ta foi a vaincu, elle a fait un miracle, et je sens que

je dois te parler. Oui, ajouta-t-il après l'avoir examiné en silence

pendant un instant, qui nous parut un siècle, car nous tremblions de voir

cette inspiration lui échapper; oui, je te reconnais maintenant! Je me

souviens de toi; je t'ai vu, je t'ai aimé, j'ai travaillé avec toi dans

quelque autre phase de ma vie antérieure. Ton nom était grand parmi les

hommes, mais je ne l'ai pas retenu; je me rappelle seulement ton regard,

ta parole, et cette âme dont la mienne ne s'est détachée qu'avec effort.

Je lis mieux dans l'avenir que dans le passé maintenant, et les siècles

futurs m'apparaissent souvent, aussi étincelants de lumière que les jours

qui me restent à vivre sous cette forme d'aujourd'hui. Eh bien, je te le

dis, tu seras grand encore dans ce siècle-ci, et tu feras de grandes

choses. Tu seras blâmé, accusé, calomnié, haï, flétri, persécuté, exilé...

Mais ton idée te survivra sous d'autres formes, et tu auras agité les

choses présentes avec un plan formidable, des conceptions immenses que le

monde n'oubliera pas, et qui porteront peut-être les derniers coups au

despotisme social et religieux. Oui, tu as raison de chercher ton action

dans la société. Tu obéis à ta destinée, c'est-à-dire à ton inspiration.

Ceci m'éclaire. Ce que j'ai senti en t'écoutant, ce que tu as su me

communiquer de ton espérance est une grande preuve de la réalité de ta

mission. Marche donc, agis et travaille. Le ciel t'a fait organisateur de

destruction: détruis et dissous, voilà ton œuvre. Il faut de la foi pour

abattre comme pour élever. Moi, je m'étais éloigné volontairement des

voies où tu t'élances: je les avais jugées mauvaises. Elles ne l'étaient

sans doute qu'accidentellement. Si de vrais serviteurs de la cause se

sentent appelés à les tenter encore, c'est qu'elles sont redevenues

praticables. Je croyais qu'il n'y avait plus rien à espérer de la société

officielle, et qu'on ne pouvait la réformer en y restant. Je me suis placé

en dehors d'elle, et, désespérant de voir le salut descendre sur le peuple

du faîte de cette corruption, j'ai consacré les dernières années de ma

force à agir directement sur le peuple. Je me suis adressé aux pauvres,

aux faibles, aux opprimés, et je leur ai apporté ma prédication sous la

forme de l'art et de la poésie, qu'ils comprennent parce qu'ils l'aiment.

Il est possible que je me sois trop méfié des bons instincts qui palpitent

encore chez les hommes de la science et du pouvoir. Je ne les connais plus

depuis que, dégoûté de leur scepticisme impie et de leur superstition plus

impie encore, je me suis éloigné d'eux avec dégoût pour chercher les

simples de cœur. Il est probable qu'ils ont dû changer, se corriger et

s'instruire. Que dis-je? il est certain que ce monde a marché, qu'il s'est

épuré, et qu'il a grandi depuis quinze ans; car toute chose humaine

gravite sans cesse vers la lumière, et tout s'enchaîne, le bien et le mal,

pour s'élancer vers l'idéal divin. Tu veux t'adresser au monde des savants,

des patriciens et des riches; tu veux niveler par la persuasion: tu veux

séduire, même les rois, les princes et les prélats, par les charmes de la

vérité. Tu sens bouillonner en toi cette confiance et cette force qui

surmontent tous les obstacles, et rajeunissent tout ce qui est vieux et

usé. Obéis, obéis au souffle de l'esprit! continue et agrandis notre

œuvre; ramasse nos armes éparses sur le champ de bataille où nous avons

été vaincus.»

Alors s'engagea entre _Spartacus_ et le divin vieillard un entretien que

je n'oublierai de ma vie. Car il se passa là une chose merveilleuse. Ce

Rudolstadt, qui n'avait d'abord voulu nous parler qu'avec les sons de la

musique, comme autrefois Orphée, cet artiste qui nous disait avoir depuis

longtemps abandonné la logique et la raison pure pour le pur sentiment,

cet homme que des juges infâmes ont appelé un insensé et qui a accepté de

passer pour tel, faisant comme un effort sublime par charité et amour

divin, devint tout à coup le plus raisonnable des philosophes, au point de

nous guider dans la voie de la vraie méthode et de la certitude.

_Spartacus_, de son côté, laissait voir toute l'ardeur de son âme. L'un

était l'homme complet, en qui toutes les facultés sont à l'unisson;

l'autre était comme un néophyte plein d'enthousiasme. Je me rappelai

l'Évangile, où il est dit que Jésus s'entretint sur la montagne avec Moïse

et les Prophètes.

«Oui, disait _Spartacus_ je me sens une mission. Je me suis approché de

ceux qui gouvernent la terre, et j'ai été frappé de leur stupidité, de

leur ignorance, et de leur dureté de cœur. Oh! que la Vie est belle, que

la Nature est belle, que l'Humanité est belle! Mais que font-ils de la Vie,

de la Nature, et de l'Humanité!... Et j'ai pleuré longtemps en voyant et

moi, et les hommes mes frères, et toute l'œuvre divine, esclaves de

pareils misérables!... Et quand j'ai eu longtemps gémi comme une faible

femme, je me suis dit: Qui m'empêche de m'arracher de leurs chaînes et de

vivre libre?... Mais après une phase de stoïcisme solitaire, j'ai vu

qu'être libre seul, ce n'est pas être libre. L'homme ne peut pas vivre

seul. L'homme a l'homme pour objet; il ne peut pas vivre sans son objet

nécessaire. Et je me suis dit: Je suis encore esclave, délivrons mes

frères... Et j'ai trouvé de nobles cœurs qui se sont associés à moi... et

mes amis m'appellent _Spartacus_.

--Je t'avais bien dit que tu ne ferais que détruire! répondit le

vieillard. _Spartacus_ fut un esclave révolté. Mais n'importe, encore une

fois. Organise pour détruire. Qu'une société secrète se forme à ta voix

pour détruire la forme actuelle de la grande iniquité. Mais si tu la veux

forte, efficace, puissante, mets le plus que tu pourras de principes

vivants, éternels, dans cette société destinée à détruire afin d'abord

qu'elle détruise (car pour détruire, il faut être, toute vie est positive),

et ensuite pour que de l'œuvre de destruction renaisse un jour ce qui

doit renaître.

--Je t'entends, tu bornes beaucoup ma mission. N'importe: petite ou grande,

je l'accepte.

--Tout ce qui est dans les conseils de Dieu est grand. Sache une chose qui

doit être la règle de ton âme. _Rien ne se perd._ Ton nom et la forme de

tes œuvres disparaîtraient, tu travaillerais _sans nom_ comme moi, que

ton œuvre ne serait pas perdue. La balance divine est la mathématique

même; et dans le creuset du divin chimiste, tous les atomes sont comptés à

leur exacte valeur.

--Puisque tu approuves mes desseins, enseigne-moi donc, et ouvre-moi la

route. Que faut-il faire? Comment faut-il agir sur les hommes? Est-ce

surtout par l'imagination qu'il faut les prendre? Faut-il profiter de leur

faiblesse et de leur penchant pour le merveilleux? Tu as vu toi-même qu'on

peut faire du bien avec le merveilleux!...

--Oui, mais j'ai vu aussi tout le mal qu'on peut faire. Si tu savais bien

la doctrine, tu saurais à quelle époque de l'humanité nous vivons, et tu

conformerais tes moyens d'action à ton temps.

--Enseigne-moi donc la doctrine, enseigne-moi la méthode pour agir,

enseigne-moi la certitude.

--Tu demandes la méthode et la certitude à un artiste, à un homme que les

hommes ont accusé de folie, et persécuté sous ce prétexte! Il semble que

tu t'adresses mal; va demander cela aux philosophes, aux savants.

--C'est à toi que je m'adresse. Eux, je sais ce que vaut leur science.

--Eh bien, puisque tu insistes, je te dirai que la méthode est identique

avec la doctrine même, parce qu'elle est identique avec la vérité suprême

révélée dans la doctrine. Et, en y pensant, tu comprendras qu'il ne peut

en être autrement. Tout se réduit donc à la connaissance de la doctrine.»

_Spartacus_ réfléchit, et après un moment de silence: «Je voudrais

entendre de ta bouche la formule suprême de la doctrine.

--Tu l'entendras, non pas de ma bouche, mais de celle de Pythagore, écho

lui-même de tous les sages: Ô DIVINE TÉTRADE! Voilà la formule. C'est

celle que, sous toutes sortes d'images, de symboles et d'emblèmes,

l'Humanité a proclamée par la voix des grandes religions, quand elle n'a

pu la saisir d'une façon purement spirituelle, sans incarnation, sans

idolâtrie, telle qu'il a été donné aux révélateurs de se la révéler à

eux-mêmes.

--Parle, parle. Et pour te faire comprendre, rappelle-moi quelques-uns de

ces emblèmes. Ensuite tu prendras le langage austère de l'absolu.

--Je ne puis séparer, comme tu le voudrais, ces deux choses, la religion

en elle-même, dans son essence, et la religion manifestée. Il est de la

nature humaine, à notre époque, de voir les deux ensemble. Nous jugeons le

passé, et, sans y vivre, nous trouvons en lui la continuation de nos

idées. Mais je vais me faire entendre. Voyons, parlons d'abord de Dieu. La

formule s'applique-t-elle à Dieu, à l'essence infinie? Ce serait un crime

qu'elle ne s'appliquât pas à celui dont elle découle. As-tu réfléchi sur

la nature de Dieu? Sans doute; car je sens que tu portes le Ciel, le vrai

Ciel, dans ton cœur. Eh bien, qu'est-ce que Dieu?

--C'est l'Être, c'est l'Être absolu. _Sum qui sum_, dit le grand livre,

la Bible.

--Oui, mais ne savons-nous rien de plus sur sa nature? Dieu n'a-t-il pas

révélé à l'Humanité quelque chose de plus?

--Les chrétiens disent que Dieu est trois personnes en un, le Père, le

Fils, l'Esprit.

--Et que disent les traditions des anciennes sociétés secrètes que tu as

consultées?

--Elles disent la même chose.

--Ce rapport ne t'a-t-il pas frappé? Religion officielle et triomphante,

religion secrète et proscrite, s'accordent sur la nature de Dieu. Je

pourrais te parler des cultes antérieurs au Christianisme: tu trouverais,

cachée dans leur théologie, la même vérité. L'Inde, l'Égypte, la Grèce,

ont connu le Dieu un en trois personnes; mais nous reviendrons sur ce

point. Ce que je veux te faire comprendre maintenant, c'est la formule

dans toute son extension, sous toutes ses faces, pour arriver à ce qui

t'intéresse, la méthode, l'organisation, la politique. Je continue. De

Dieu, passons à l'homme. Qu'est-ce que l'homme?

--Après une question difficile, tu m'en poses une qui ne l'est guère

moins. L'oracle de Delphes avait déclaré que toute sagesse consistait dans

la réponse à cette question: _Homme, connais-toi toi-même._

--Et l'oracle avait raison. C'est de la nature humaine bien comprise que

sort toute sagesse, comme toute morale, toute organisation, toute vraie

politique. Permets donc que je te répète ma question. Qu'est-ce que

l'homme?

--L'homme est une émanation de Dieu...

--Sans doute, comme tous les êtres qui vivent, puisque Dieu seul est

l'Être, l'Être absolu. Mais tu ne ressembles pas, je l'espère, aux

philosophes que j'ai vus en Angleterre, en France, et aussi en Allemagne,

à la cour de Frédéric. Tu ne ressembles pas à ce Locke, dont on parle tant

aujourd'hui sur la foi de son vulgarisateur Voltaire, tu ne ressembles pas

à M. Helvétius, avec qui je me suis souvent entretenu, ni à Lamettrie dont

la hardiesse matérialiste plaisait tant à la cour de Berlin. Tu ne dis pas,

comme eux, que l'homme n'a rien de particulier qui le différencie des

animaux, des arbres, des pierres. Dieu, sans doute, fait vivre toute la

nature, comme il fait vivre l'homme; mais il y a de l'ordre dans sa

théodicée. Il y a des distinctions dans sa pensée, et par conséquent dans

ses œuvres, qui sont sa pensée réalisée. Lis le grand livre qu'on appelle

la _Genèse_, ce livre que le vulgaire regarde avec raison comme sacré,

sans le comprendre: tu y verras que c'est par la lumière divine

établissant la distinction des êtres que se fait l'éternelle création:

_fiat lux_, et _facta est lux_. Tu y verras aussi que chaque être ayant un

nom dans la pensée divine est une espèce: _creavit cuncta juxta genus

suum_ et _secundum speciem suam_. Quelle est donc la formule particulière

de l'homme?

--Je t'entends. Tu veux que je te donne une formule de l'homme analogue à

celle de Dieu. La Trinité divine doit se retrouver dans toutes les œuvres

de Dieu: chaque œuvre de Dieu doit refléter la nature divine, mais d'une

manière spéciale; chacune, en un mot, suivant son espèce.

--Assurément. La formule de l'homme, je vais te la dire. Il se passera

encore longtemps avant que les philosophes, divisés aujourd'hui dans leurs

manières de voir, se réunissent pour la comprendre. Cependant il y en a un

qui l'a comprise, il y a déjà bien des années. Celui-là est plus grand que

les autres, bien qu'il soit infiniment moins célèbre pour le vulgaire.

Tandis que l'école de Descartes se perd dans la raison pure, faisant de

l'homme une machine à raisonnement, à syllogismes, un instrument de

logique; tandis que Locke et son école se perdent dans la sensation,

faisant de l'homme une sensitive; tandis que d'autres, tels que j'en

pourrais citer en Allemagne, s'absorbent dans le sentiment, faisant de

l'homme un égoïsme à deux, s'il s'agit de l'amour, à trois ou quatre, ou

plus encore, s'il s'agit de la famille; lui, le plus grand de tous, a

commencé à comprendre que l'homme était tout cela en un, tout cela

indivisiblement. Ce philosophe, c'est Leibnitz. Il comprenait les grandes

choses, celui-là; il ne partageait pas l'absurde mépris que notre siècle

ignorant fait de l'antiquité et du christianisme. Il a osé dire qu'il y

avait des perles dans le fumier du moyen âge. Des perles! Je le crois

bien! la vérité est éternelle, et tous les prophètes l'ont reçue. Je te

dis donc avec lui, et avec une affirmation plus forte que la sienne, que

l'homme est une trinité, comme Dieu. Et cette trinité s'appelle, dans le

langage humain: sensation, sentiment, connaissance. Et l'unité de ces

trois choses forme la Tétrade humaine, répondant à la Tétrade divine. De

là sort toute l'histoire, de là sort toute la politique; et c'est là qu'il

te faut puiser, comme à une source toujours vivante.

--Tu franchis des abîmes que mon esprit, moins rapide que le tien, ne

saurait si vite franchir, reprit _Spartacus_. Comment, de la définition

psychologique que tu viens de me donner, sort-il une méthode et une règle

de certitude? Voilà ce que je te demande d'abord.

--Cette méthode en sort aisément, reprit Rudolstadt. La nature humaine

étant connue, il s'agit de la cultiver conformément à son essence. Si tu

comprenais le livre sans rival d'où l'Évangile lui-même est dérivé, si tu

comprenais la _Genèse_, attribuée à Moïse, et qui, si elle vient

réellement de ce prophète, fut emportée par lui des temples de Memphis, tu

saurais que la _dissolution_ humaine, ou ce que la _Genèse_ appelle le

_déluge_, n'a d'autre cause que la séparation de ces trois facultés de la

nature humaine, sorties ainsi de l'unité, et par là sans rapport avec

l'unité divine, où l'intelligence, l'amour et l'activité restent

éternellement associés. Tu comprendrais donc comment tout organisateur

doit imiter Noé, le _régénérateur_, ce que l'Écriture appelle les

générations de Noé, avec l'ordre dans lequel elle les place, et l'harmonie

qu'elle établit entre elles te servirait de guide. Tu trouverais ainsi, du

même coup, dans la vérité métaphysique, une méthode de certitude pour

cultiver dignement la nature humaine dans chaque homme, et une lumière

pour t'éclairer sur la véritable organisation des sociétés. Mais, je te le

dis encore, je ne crois pas le temps présent fait pour organiser: il y a

trop à détruire. C'est donc surtout comme méthode que je te recommande de

t'attacher à la doctrine. Le temps de la dissolution approche, ou plutôt

il est déjà venu. Oui, le temps est venu où les trois facultés de la

nature humaine vont de nouveau se séparer, et où leur séparation donnera

la mort au corps social, religieux et politique. Qu'arrivera-t-il? La

sensation produira ses faux prophètes, et ils préconiseront la sensation.

Le sentiment produira ses faux prophètes, et ils préconiseront le

sentiment. La connaissance produira ses faux prophètes, et ils

préconiseront l'intelligence. Les derniers seront des orgueilleux qui

ressembleront à Satan. Les seconds seront des fanatiques prêts à tomber

dans le mal comme à marcher vers le bien, sans _critérium_ de certitude et

sans règle. Les autres seront ce qu'Homère dit que devinrent les

compagnons d'Ulysse sous la baguette de Circé. Ne suis aucune de ces trois

routes, qui, prises séparément, conduisent à des abîmes; l'une au

matérialisme, la seconde au mysticisme, la troisième à l'athéisme. Il n'y

a qu'une route certaine vers la vérité: c'est celle qui répond à la nature

humaine complète, à la nature humaine développée sous tous les aspects. Ne

la quitte pas, cette route; et pour cela, médite sans cesse la doctrine et

sa sublime formule.

--Tu m'apprends là des choses que j'avais entrevues. Mais demain je ne

t'aurai plus. Qui me guidera dans la connaissance théorique de la vérité,

et par là dans la pratique?

--Il te restera d'autres guides certains. Avant tout, lis la _Genèse_, et

fais effort pour en saisir le sens. Ne la prends pas pour un livre

d'histoire, pour un monument de chronologie. Il n'y a rien de si insensé

que cette opinion, qui cependant a cours partout, chez les savants comme

chez les écoliers, et dans toutes les communions chrétiennes. Lis

l'_Évangile_, en regard de la _Genèse_, et comprends-le par la _Genèse_,

après l'avoir goûté avec ton cœur. Sort étrange! l'_Évangile_ est, comme

la _Genèse_, adoré et incompris. Voilà les grandes choses. Mais il y en a

encore d'autres. Recueille pieusement ce qui nous est resté de Pythagore.

Lis aussi les écrits conservés sous le nom du théosophe divin dont j'ai

porté le nom dans le Temple. Ce nom vénéré de Trismégiste, ne croyez pas,

mes amis, que j'eusse osé de moi-même le prendre: ce furent les invisibles

qui m'ordonnèrent de le porter. Ces écrits d'Hermès, aujourd'hui dédaignés

des pédants, qui les croient sottement une invention de quelque chrétien

du second ou du troisième siècle, renferment l'ancienne science

égyptienne. Un jour viendra, où, expliqués et mis en lumière, ils

paraîtront ce qu'ils sont, des monuments plus précieux que ceux de Platon,

car Platon a puisé là sa science, et il faut ajouter qu'il a étrangement

méconnu et faussé la vérité dans sa _République_. Lis donc Trismégiste et

Platon, et ceux qui ont médité après eux sur le grand mystère. Dans ce

nombre, je te recommande le noble moine Campanella, qui souffrit

d'horribles tortures pour avoir rêvé ce que tu rêves, l'organisation

humaine fondée sur la vérité et la science.»

Nous écoutions en silence.

«Quand je vous parle de livres, continua Trismégiste, ne croyez pas que,

comme les catholiques, j'incarne idolâtriquement la vie dans des tombeaux.

Je vous dirai des livres ce que je vous disais hier d'autres monuments du

passé. Les livres, les monuments sont des débris de la vie dont la vie

peut et doit se nourrir. Mais la vie est toujours présente, et l'éternelle

Trinité est mieux gravée en nous et au front des étoiles que dans les

livres de Platon ou d'Hermès.»

Sans le vouloir, je fis tourner la conversation un peu au hasard.

«Maître, lui dis-je, vous venez de vous exprimer ainsi: La Trinité est

mieux gravée au front des étoiles... Qu'entendez-vous par là? Je vois bien,

comme dit la Bible, la gloire de Dieu reluire dans l'éclat des astres,

mais je ne vois pas dans les astres une preuve de la loi générale de la

vie que vous appelez Trinité.

--C'est, me répondit-il, que les sciences physiques sont encore trop peu

avancées, ou plutôt, c'est que tu ne les a pas étudiées au point où elles

sont aujourd'hui. As-tu entendu parler des découvertes sur l'électricité?

Sans doute, car elles ont occupé l'attention de tous les hommes instruits.

Eh bien, n'as-tu pas remarqué que les savants si incrédules, si railleurs,

quand il s'agit de la Trinité divine, en sont venus, à propos de ces

phénomènes, à reconnaître la Trinité? car ils disent eux-mêmes qu'il n'y a

pas d'électricité sans chaleur et sans lumière, et réciproquement, en un

mot, ils voient là _trois en un_, ce qu'ils ne veulent pas admettre de

Dieu!»

Il commença alors à nous parler de la nature et de la nécessité de

rattacher tous ses phénomènes à une loi générale.

«La vie, disait-il, est une; il n'y a qu'un acte de la vie. Il s'agit

seulement de comprendre comment tous les êtres particuliers vivent par la

grâce et l'intervention de l'Être universel sans être pour cela absorbés

en lui.»

J'aurais été enchanté, pour mon compte, de l'entendre développer ce grand

sujet. Mais depuis quelque temps _Spartacus_ paraissait faire moins

d'attention à ses paroles. Ce n'est pas qu'il n'y prît intérêt: mais la

tension d'esprit du vieillard ne durerait pas toujours, et il voulait en

profiter en le ramenant à son sujet favori.

Rudolstadt s'aperçut de cette sorte d'impatience.

«Tu ne me suis plus, lui dit-il; est-ce que la science de la nature te

paraîtrait inabordable de la façon que je l'entends? Si c'est là ce que tu

penses, tu te trompes. Je fais autant de cas que toi des travaux actuels

des savants, tournés uniquement vers l'expérimentation. Mais, en

continuant dans cette direction, on ne fera pas de la science, on ne fera

que des nomenclatures. Je ne suis pas, au surplus, le seul à le croire.

J'ai connu en France un philosophe que j'ai beaucoup aimé, Diderot, qui

s'écriait souvent, à propos de l'entassement des matériaux scientifiques

sans idée générale: C'est tout au plus une œuvre de tailleur de pierres,

mais je ne vois là ni un édifice, ni un architecte. Sache donc que tôt ou

tard la doctrine aura affaire avec les sciences naturelles; il faudra

bâtir avec ces pierres. Et puis, crois-tu que les physiciens puissent

aujourd'hui véritablement comprendre la nature? Dépouillée par eux du Dieu

vivant qui la remplit, peuvent-ils la sentir, la connaître? Ils prennent,

par exemple, la lumière pour de la matière, le son pour de la matière,

quand c'est la lumière et le son...

--Ah! s'écria _Spartacus_, en l'interrompant, ne croyez pas que je

repousse vos intuitions sur la nature. Non, je sens qu'il n'y aura de

science véritable que par la connaissance de l'unité divine et de la

similitude parfaite de tous les phénomènes. Mais vous nous ouvrez tous les

chemins, et je tremble en pensant que bientôt vous allez vous taire. Je

voudrais que vous me fissiez faire quelques pas avancés dans une de ces

routes.

--Laquelle? demanda Rudolstadt.

--C'est l'avenir de l'humanité, qui m'occupe.

--J'entends: tu voudrais que je te dise mon utopie, reprit, en souriant,

le vieillard.

--C'est là ce que je suis venu te demander, dit _Spartacus_, c'est ton

utopie; c'est la société nouvelle que tu portes dans ton cerveau et dans

tes entrailles. Nous savons que la société des Invisibles en a cherché et

rêvé les bases. Tout ce travail a mûri en toi. Fais que nous en

profitions. Donne-nous ta république; nous l'essaierons, en tant qu'elle

nous paraîtra réalisable, et les étincelles de ton foyer commenceront à

remuer le monde.

--Enfants, vous me demandez mes rêves? répondit le philosophe. Oui,

j'essaierai de lever les coins du voile qui me dérobe si souvent à

moi-même l'avenir! Ce sera peut-être pour la dernière fois, mais je dois

le tenter encore aujourd'hui; car j'ai la foi qu'avec vous tout ne sera

pas perdu dans les songes dorés de ma poésie!»

Alors Trismégiste entra dans une sorte de transport divin; ses yeux

rayonnaient comme des astres, et sa voix nous pliait comme l'ouragan.

Pendant plus de quatre heures il parla, et sa parole était belle et pure

comme un chant sacré. Il composa, avec l'œuvre religieuse, politique et

artistique de tous les siècles, le plus magnifique poëme qui se puisse

concevoir. Il interpréta toutes les religions du passé, tous les mystères

des temples, des poëmes et des législations; tous les efforts, toutes les

tendances, tous les travaux de l'humanité antérieure. Dans les choses qui

nous avaient toujours semblé mortes ou condamnées, il retrouva les

éléments de la vie, et, des ténèbres de la Fable même, il fit jaillir les

éclairs de la vérité. Il expliqua les mythes antiques; il établit, dans sa

démonstration lucide et ingénieuse, tous les liens, tous les points de

contact des religions entre elles. Il nous montra les véritables besoins

de l'humanité plus ou moins compris par les législateurs, plus ou moins

réalisés par les peuples. Il reconstitua à nos yeux l'unité de la vie dans

l'humanité, et l'unité de dogme dans la religion; et de tous les matériaux

épars dans le monde ancien et nouveau, il forma les bases de son monde

futur. Enfin il fit disparaître les solutions de continuité qui nous

avaient arrêtés si longtemps dans nos études. Il combla les abîmes de

l'histoire qui nous avaient tant épouvantés. Il déroula en une seule

spirale infinie ces milliers de bandelettes sacrées qui enveloppaient la

momie de la science. Et quand nous eûmes compris avec la rapidité de

l'éclair ce qu'il nous enseignait avec la rapidité de la foudre; quand

nous eûmes saisi l'ensemble de sa vision, et que le passé, père du présent,

se dressa devant nous comme l'homme lumineux de l'Apocalypse, il s'arrêta

et nous dit avec un sourire:

«Maintenant vous comprenez le passé et le présent; ai-je besoin de vous

faire connaître l'avenir? L'Esprit saint ne brille-t-il pas devant vos

yeux? Ne voyez-vous pas que tout ce que l'homme a rêvé et désiré de

sublime est possible et certain dans l'avenir, par cette seule raison que

la vérité est éternelle et absolue, en dépit de la faiblesse de nos

organes pour la concevoir et la posséder? Et cependant nous la possédons

tous par l'espérance et le désir: elle vit en nous, elle existe de tout

temps dans l'humanité à l'état de germe qui attend la fécondation suprême.

Je vous le dis en vérité, nous gravitons vers l'idéal, et cette

gravitation est infinie comme l'idéal lui-même.»

Il parla encore: et son poëme de l'avenir fut aussi magnifique que celui

du passé. Je n'essaierai pas de vous le traduire ici: je le gâterais, et

il faut être soi-même sous le feu de l'inspiration pour transmettre ce que

l'inspiration a émis. Il me faudra peut-être deux ou trois ans de

méditation pour écrire dignement ce que Trismégiste nous a dit en deux ou

trois heures. L'œuvre de la vie de Socrate a été l'œuvre de la vie de

Platon, et celle de Jésus a été celle de dix-sept siècles. Vous voyez que

moi, malheureux et indigne, je dois frémir à l'idée de ma tâche. Je n'y

renonce cependant pas. Le maître ne s'embarrasse point de cette

transcription, telle que je veux la faire. Homme d'action, il a déjà

rédigé un code qui résume, à son point de vue, toute la doctrine de

Trismégiste avec autant de netteté et de précision que s'il l'eût

commentée et approfondie lui-même toute sa vie. Il s'est assimilé, comme

par un contact électrique, toute l'intelligence, toute l'âme du

philosophe. Il la possède, il en est maître; il s'en servira en homme

politique: il sera la traduction vivante et immédiate, au lieu de la

lettre tardive et morte que je médite. Et avant que j'aie fait mon œuvre,

il aura transmis la doctrine à son école. Oui, peut-être avant deux ans,

la parole étrange et mystérieuse qui vient de s'élever dans ce désert aura

jeté ses racines parmi de nombreux adeptes; et nous verrons ce vaste monde

souterrain des sociétés secrètes, qui s'agite aujourd'hui dans les

ténèbres, se réunir sous une seule doctrine, recevoir une législation

nouvelle, et retrouver son action en s'initiant à la parole de vie. Nous

vous l'apportons, ce monument tant désiré, qui continue les prévisions de

_Spartacus_, qui sanctionne les vérités déjà conquises par lui, et qui

agrandit son horizon de toute la puissance d'une foi inspirée. Pendant que

Trismégiste parlait, et que j'écoutais, avide et tremblant de perdre un

son de cette parole, qui me faisait l'effet d'une musique sacrée,

_Spartacus_, maître de lui-même dans son exaltation, l'œil en feu, mais

la main ferme, et l'esprit plus ouvert encore que l'oreille, traçait

rapidement sur ses tablettes des signes et des figures, comme si la

conception métaphysique de cette doctrine se fût présentée à lui sous des

formes de géométrie. Quand, le soir même, il s'est reporté à ces notes

bizarres, qui ne m'offraient aucun sens, j'ai été surpris de le voir s'en

servir pour écrire et mettre en ordre, avec une incroyable précision, les

déductions de la logique poétique du philosophe. Tout s'était simplifié et

résumé, comme par magie, dans ce mystérieux alambic de l'intelligence

pratique de notre maître[24].

[Note 24: On sait que Weishaupt, éminemment organisateur, se servait de

signes matériels pour résumer son système, et qu'il envoyait à ses

disciples éloignés toute sa théorie représentée par des cercles et des

lignes sur un petit carré de papier.]

Cependant il n'était pas encore satisfait. L'inspiration semblait

abandonner Trismégiste. Ses yeux perdaient leur éclat, son corps semblait

s'affaisser, et la Zingara nous faisait signe de ne pas l'interroger

davantage. Mais, ardent à la poursuite de la vérité, _Spartacus_ ne

l'écoutait plus, et pressait le poëte de questions impérieuses.

«Tu m'as peint le royaume de Dieu sur la terre, lui disait-il en secouant

sa main refroidie; mais Jésus a dit: «Mon royaume n'est pas _encore de ce

temps-ci;_» il y a dix-sept siècles que l'humanité attend en vain la

réalisation de ses promesses. Je ne me suis pas élevé à la même hauteur

que toi dans la contemplation de l'éternité. Le temps te présente comme à

Dieu même, le spectacle ou l'idée d'une activité permanente, dont toutes

les phases répondent à toute heure à ton sentiment exalté. Quant à moi, je

vis plus près de la terre; je compte les siècles et les années. Je veux

lire dans ma propre vie. Dis-moi, prophète, ce que j'ai à faire dans cette

phase où tu me vois, ce que ta parole aura produit en moi, et ce qu'elle

produira par moi dans le siècle qui s'élève. Je ne veux pas y avoir passé

en vain.

--Que t'importe ce que j'en puis savoir? répondit le poëte; nul ne vit en

vain; rien n'est perdu. Aucun de nous n'est inutile. Laisse-moi détourner

mes regards de ce détail, qui attriste le cœur et rétrécit l'esprit. La

fatigue m'accable d'y avoir songé un instant.

--Révélateur, tu n'as pas le droit de céder à cet accablement, reprenait

_Spartacus_ avec énergie, en s'efforçant de communiquer le feu de son

regard au regard vague et déjà rêveur du poëte. Si tu détournes la vue du

spectacle des misères humaines, tu n'es pas l'homme véritable, l'homme

complet dont un ancien a dit: _Homo sum et nihil humani a me alienum

puto_. Non, tu n'aimes pas les hommes, tu n'es pas leur frère, si tu ne

t'intéresses pas aux maux qu'ils souffrent à chaque heure de l'éternité,

et si tu n'en cherches pas le remède à la hâte dans l'application de ton

idéal. Ô malheureux artiste! qui ne sent pas une fièvre dévorante le

consumer dans cette recherche terrible et délicieuse!

--Que me demandes-tu donc? reprit le poëte ému et presque irrité à son

tour. As-tu donc l'orgueil d'être le seul ouvrier, et penses-tu que je

m'attribue l'honneur d'être le seul inspirateur? Je ne suis point un devin;

je méprise les faux prophètes, je me suis assez longtemps débattu contre

eux. Mes prédictions, à moi, sont des raisonnements; mes visions sont des

perceptions élevées à leur plus haute puissance. Le poëte est autre chose

que le sorcier. Il rêve à coup sûr, tandis que l'autre invente au hasard.

Je crois à ton action, parce que je sens le contact de ta puissance; je

crois à la sublimité de mes songes, parce que je me sens capable de les

produire, et que l'humanité est assez grande, assez généreuse, pour

réaliser au centuple et en masse ce qu'un de ses membres a pu concevoir

isolé.

--Eh bien, reprit _Spartacus_, ce sont les destinées de cette humanité que

je le demande au nom de l'humanité qui s'agite aussi dans mes entrailles,

et que je porte en moi avec plus d'anxiété et peut-être d'amour que

toi-même. Un rêve enchanteur te voile ses souffrances, et moi je les

touche en frémissant à chaque heure de ma vie. J'ai soif de les apaiser,

et, comme un médecin au chevet d'un ami expirant, je la tuerais par

imprudence plutôt que de la laisser mourir sans secours. Tu le vois, je

suis un homme dangereux, un monstre peut-être, si tu ne fais de moi un

saint. Tremble pour l'agonisante, si tu ne mets le remède aux mains de

l'enthousiaste! L'humanité rêve, chante et prie en toi. En moi elle

souffre, crie et se lamente. Tu m'as ouvert ton avenir, mais ton avenir

est loin, quoi que tu en dises, et il me faudra bien des sueurs pour

extraire quelques gouttes de ton dictame sur des blessures qui saignent.

Des générations languissent et passent sans lumière et sans action. Moi,

l'Humanité souffrante incarnée; moi, le cri de détresse et la volonté du

salut, je veux savoir si mon action sera funeste ou bienfaisante. Tu n'as

pas tellement détourné les yeux du mal que tu ne saches qu'il existe. Où

faut-il courir d'abord? Que faut-il faire demain? Est-ce par la douceur,

est-ce par la violence qu'il faut combattre les ennemis du bien?

Rappelle-toi tes chers Taborites; ils voyaient une mer de sang et de

larmes à franchir avant d'entrer dans le paradis terrestre. Je ne te

prends pas pour un devin; mais je vois en toi une logique puissante, une

clarté magnifique à travers tes symboles; si tu peux prédire à coup sûr

l'avenir le plus éloigné, tu peux plus sûrement encore percer l'horizon

voilé qui borne l'essor de ma vue.»

Le poëte paraissait en proie à une vive souffrance. La sueur coulait de

son front. Il regardait _Spartacus_ tour à tour avec effroi et avec

enthousiasme: une lutte terrible l'oppressait. Sa femme, épouvantée,

l'entourait de ses bras, et adressait de muets reproches à notre maître

par des regards où se peignait cependant une crainte respectueuse. Jamais

je n'ai mieux senti la puissance de _Spartacus_ que dans cet instant où il

dominait de toute sa volonté fanatique de droiture et de vérité les

tortures de ce prophète aux prises avec l'inspiration, la douleur de cette

femme suppliante, l'effroi de leurs enfants, et les reproches de son

propre cœur. J'étais tremblant moi-même, je le trouvais cruel. Je

craignais de voir cette belle âme du poëte se briser dans un dernier

effort, et les larmes qui brillaient aux cils noirs de la Consuelo

tombaient amères et brûlantes sur mon cœur. Tout à coup Trismégiste se

leva, et, repoussant à la fois _Spartacus_ et la Zingara, faisant signe

aux enfants de s'éloigner, il nous parut comme transfiguré. Son regard

semblait lire dans un livre invisible, vaste comme le monde, écrit en

traits de lumière à la voûte du ciel.

Il s'écria:

«Ne suis-je pas _l'homme_?... Pourquoi ne dirais-je pas ce que la nature

humaine appelle et par conséquent réalisera?... Oui, je suis _l'homme_:

donc je puis dire ce que veut _l'homme_, et ce qu'il causera. Celui qui

voit le nuage s'amonceler peut prédire la foudre et l'ouragan. Moi, je

sais ce que j'ai dans mon âme et ce qui en sortira. Je suis _l'homme_, et

je suis en rapport avec _l'humanité_ de mon temps. J'ai vu l'Europe, et je

sais les orages qui grondent dans son sein... Amis, nos rêves ne sont pas

des rêves: j'en jure par la nature humaine! Ces rêves ne sont des rêves

que par rapport à la forme actuelle du monde. Mais qui a l'initiative, de

l'esprit ou de la matière? L'Évangile dit: _l'Esprit souffle où il veut_.

L'Esprit soufflera, et changera la face du monde. Il est dit dans la

Genèse que l'Esprit soufflait sur les eaux quand tout était chaos et

ténèbres. Or la création est éternelle. Créons donc, c'est-à-dire

obéissons au souffle de l'Esprit. Je vois les ténèbres et le chaos!

pourquoi resterions-nous ténèbres? _Veni, creator Spiritus!_»

Il s'interrompit, et reprit ainsi:

«Est-ce Louis XV qui peut lutter contre toi, _Spartacus_?... Frédéric, le

disciple de Voltaire, n'est pas si puissant que son maître... Et si je

comparais Marie-Thérèse à ma Consuelo... Mais quel blasphème!»

Il s'interrompit encore:

«Allons, Zdenko! toi, mon fils, toi le descendant des Podiebrad, et qui

portes le nom d'un esclave, prépare-toi à nous soutenir. Tu es l'homme

nouveau: quel parti prendras-tu? Seras-tu avec ton père et ta mère, ou

avec les tyrans du monde? En toi est la force, génération nouvelle:

confirmeras tu l'esclavage ou la liberté? Fils de Consuelo, fils de la

Bohémienne, filleul de l'esclave, j'espère que tu seras avec la Bohémienne

et l'esclave. Sans cela, moi, né des rois, je te renie.»

Il ajouta:

«Celui qui oserait dire que l'essence divine, qui est beauté, bonté,

puissance, ne se réalisera pas sur la terre, celui-là est Satan.»

Il ajouta encore:

«Celui qui oserait dire que l'essence humaine créée à l'image de Dieu,

comme dit la Bible, et qui est sensation, sentiment, connaissance, ne se

réalisera pas sur la terre, celui-là est Caïn.»

Il resta quelque temps muet, et reprit ainsi:

«Ta forte volonté, _Spartacus_, a fait l'effet d'une conjuration... Que

ces rois sont faibles sur leur trône!... Ils se croient puissants, parce

que tout plie devant eux... Ils ne voient pas ce qui menace... Ah! vous

avez renversé les nobles et leurs hommes d'armes, les évêques et leur

clergé; et vous vous croyez bien forts!... Mais ce que vous avez renversé

était votre force; ce ne sont pas vos maîtresses, vos courtisans, ni vos

abbés, qui vous défendront, pauvres monarques, vains fantômes... Cours en

France, _Spartacus_! la France bientôt va détruire... Elle a besoin de

toi... Cours, te dis-je, hâte-toi, si tu veux prendre part à l'œuvre...

C'est la France qui est la prédestinée des nations. Joins-toi, mon fils,

aux aînés de l'espèce humaine... J'entends retentir sur la France cette

voix d'Isaïe: «Lève-loi, sois illuminée; car ta lumière est venue, et la

gloire de l'Éternel est descendue sur toi, et les nations marcheront à ta

lumière.» Les Taborites chantaient cela du Tabor: aujourd'hui le Tabor,

c'est la France!»

Il se tut quelque temps. Sa physionomie avait pris l'expression du bonheur.

«Je suis heureux, s'écria-t-il; gloire à Dieu!... Gloire à Dieu dans le

ciel, comme dit l'Évangile, et paix sur la terre aux hommes de bonne

volonté!... Ce sont les anges, qui chantent cela; je me sens comme les

anges, et je chanterais avec eux... Qu'est-il donc arrivé?... Je suis

toujours au milieu de vous, mes amis, je suis toujours avec toi, ô mon Ève,

ô ma Consuelo! voilà mes enfants, les âmes de mon âme. Mais nous ne

sommes plus dans les monts de la Bohême, sur les débris du château de mes

pères. Il me semble que je respire la lumière, et que je jouis de

l'éternité... Qui donc d'entre vous disait tout à l'heure: Oh! que la vie

est belle, que la nature est belle, que l'humanité est belle! Mais il

ajoutait: Les tyrans ont gâté tout cela... Des tyrans! il n'y en a plus.

L'homme est égal à l'homme. La nature humaine est comprise, reconnue,

sanctifiée. L'homme est libre, égal, et frère. Il n'y a plus d'autre

définition de l'homme. Plus de maîtres, plus d'esclaves... Entendez-vous

ce cri: _Vive la république!_ Entendez-vous cette foule innombrable qui

proclame la _liberté_, la _fraternité_, l'_égalité_... Ah! c'était la

formule qui, dans nos mystères, était prononcée à voix basse, et que les

adeptes des hauts grades se communiquaient seuls les uns aux autres. Il

n'y a donc plus lieu au secret. Les sacrements sont pour tout le monde.

La coupe à tout le monde! comme disaient nos pères les Hussites.»

Mais tout à coup, hélas! il se prit à pleurer à chaudes larmes:

«Je savais bien que la doctrine n'était pas assez avancée!... Pas assez

d'hommes la portaient dans leur cœur, ou la comprenaient dans leur

esprit!...

«Quelle horreur! continua-t-il. La guerre partout! et quelle guerre!»

Il pleura longtemps. Nous ne savions quelles visions se pressaient devant

ses yeux. Il nous sembla qu'il revoyait la guerre des Hussites. Toutes ses

facultés paraissaient troublées; son âme était comme celle du Christ sur

le Calvaire.

Je souffrais beaucoup, en le voyant tant souffrir: _Spartacus_ était ferme

comme un homme qui consulte les oracles.

«Seigneur! Seigneur! s'écria le prophète après avoir longtemps pleuré et

gémi, ayez pitié de nous. Nous sommes dans votre main, faites de nous ce

que vous voudrez.»

En prononçant ces dernières paroles, Trismégiste étendit ses mains pour

chercher celles de sa femme et de son fils, comme s'il eût été

instantanément privé de la vue. Les petites filles vinrent se presser tout

effrayées sur son cœur, et ils restèrent tous enlacés dans le plus

profond silence. Les traits de la Zingara exprimaient la terreur, et le

jeune Zdenko interrogeait avec effroi les regards de sa mère. _Spartacus_

ne les voyait pas. La vision du poëte se peignait-elle encore devant ses

yeux? Enfin, il se rapprocha du groupe, et la Zingara lui fit signe de ne

pas réveiller son mari. Il avait les yeux ouverts et fixes devant lui,

soit qu'il dormît à la manière des somnambules, soit qu'il vît s'effacer

lentement à l'horizon les rêves qui l'avaient agité. Au bout d'un quart

d'heure, il respira fortement, ses yeux s'animèrent, et il rapprocha de

son sein sa femme et son fils, qu'il y tint longtemps embrassés.

Puis il se leva, et fit signe qu'il désirait se remettre en route.

«Le soleil est bien chaud pour toi à cette heure, lui dit la Consuelo;

ne préfères-tu pas faire la sieste sous ces arbres?

--Ce soleil est bon, répondit-il avec un sourire ingénu, et si tu ne le

crains pas plus que de coutume, il me fera grand bien.»

Chacun reprit son fardeau, le père le sac de voyage, le jeune homme les

instruments de musique, et la mère les mains de ses deux filles.

«Vous m'avez fait souffrir, dit-elle à Spartacus; mais je sais qu'il faut

souffrir pour la vérité.

--Ne craignez-vous pas que cette crise n'ait des suites fâcheuses? lui

demandai-je avec émotion. Laissez-moi vous suivre encore, je puis vous

être utile.

--Soyez béni de votre charité, reprit-elle, mais ne nous suivez pas. Je ne

crains rien pour _lui_, qu'un peu de mélancolie, durant quelques heures.

Mais il y avait dans ce lieu-ci un danger, un souvenir affreux, dont vous

l'avez préservé en l'occupant d'autres pensées. Il avait voulu y venir, et,

grâce à vous, il n'a pas même reconnu l'endroit. Je vous bénis donc de

toutes façons, et vous souhaite l'occasion et les moyens de servir Dieu de

toute votre volonté et de toute votre puissance.»

Je retins les enfants pour les caresser et pour prolonger les instants qui

s'envolaient; mais leur mère me les reprit, et je me sentis comme

abandonné de tous, quand elle me dit adieu pour la dernière fois.

Trismégiste ne nous fit point d'adieux: il semblait qu'il nous eût

oubliés. Sa femme nous conjura de ne pas le distraire. Il descendit la

colline d'un pied ferme. Son visage était calme, et il aidait, avec une

sorte de gaieté heureuse, sa fille aînée à sauter les buissons et les

rochers.

Le beau Zdenko marchait derrière lui avec sa mère et sa plus jeune sœur.

Nous les suivîmes longtemps des yeux sur le chemin _sablé d'or_, le chemin

_sans maître_ de la forêt. Enfin, ils se perdirent derrière les sapins; et

au moment où elle allait disparaître la dernière, nous vîmes la Zingara

enlever sa petite Wenceslawa et la placer sur son épaule robuste. Puis

elle se hâta de rejoindre sa chère caravane, alerte comme une vraie fille

de Bohême, poétique comme la bonne déesse de la pauvreté...

* * * * *

Et nous aussi, nous sommes en route, nous marchons! La vie est un voyage

qui a la vie pour but, et non la mort, comme on le dit dans un sens

matériel et grossier. Nous avons consolé de notre mieux les habitants du

hameau, et nous avons laissé le vieux Zdenko attendant son _lendemain_:

nous avons rejoint nos frères à Pilsen, où je vous ai écrit ce récit, et

nous allons repartir pour d'autres recherches. Et vous aussi, ami!

tenez-vous prêt au voyage sans repos, à l'action sans défaillance: nous

allons au triomphe ou au martyre[25]!

[Note 25: Martinowicz, à qui cette lettre était adressée, savant distingué

et illuminé enthousiaste, eut la tête tranchée à Buda en 1795, avec

plusieurs seigneurs hongrois, ses complices dans la conspiration.]

La comtesse de Rudolstadt · 第 49 / 51 题