La comtesse Wanda, ébranlée par l'émotion d'un tel souvenir, reprit son
récit après quelques minutes de silence.
«Nous passâmes dans la caverne plusieurs jours durant lesquels la force et
la santé revinrent à mon fils avec une étonnante rapidité. Marcus, surpris
de ne lui trouver aucune lésion organique, aucune altération profonde dans
les fonctions de la vie, s'effrayait pourtant de son silence farouche et
de son indifférence apparente ou réelle devant nos transports et
l'étrangeté de sa situation. Albert avait perdu entièrement la mémoire.
Plongé dans une sombre méditation, il faisait vainement de secrets efforts
pour comprendre ce qui se passait autour de lui. Quant à moi, qui savais
bien que le chagrin était la seule cause de sa maladie et de la
catastrophe qui en avait été la suite, je n'étais pas aussi impatiente que
Marcus de lui voir recouvrer les poignants souvenirs de son amour. Marcus
lui-même avouait que cet effacement du passé dans son esprit pouvait seul
expliquer le rapide retour de ses forces physiques. Son corps se ranimait
aux dépens de son esprit, aussi vite qu'il s'était brisé sous l'effort
douloureux de sa pensée. «Il vit, et il vivra assurément, me disait-il;
mais sa raison, est-elle à jamais obscurcie?--Sortons-le de ce tombeau le
plus vite possible, répondais-je; l'air, le soleil et le mouvement le
réveilleront sans doute de ce sommeil de l'âme.--Sortons-le surtout de
cette vie fausse et impossible qui l'a tué, reprenait Marcus. Éloignons-le
de cette famille et de ce monde qui contrarient tous ses instincts;
conduisons-le auprès de ces âmes sympathiques au contact desquelles la
sienne recouvrera sa clarté et sa vigueur.»
«Pouvais-je hésiter? En errant avec précaution au déclin du jour dans les
environs du Schreckenstein, où je feignais de demander l'aumône aux rares
passants des chemins, j'avais appris que le comte Christian était tombé
dans une sorte d'enfance. Il n'eût pas compris le retour de son fils, et
le spectacle de cette mort anticipée, si Albert l'eût comprise à son tour,
eut achevé de l'accabler. Fallait-il donc le rendre et l'abandonner aux
soins malentendus de cette vieille tante, de cet ignare chapelain et de
cet oncle abruti, qui l'avaient fait si mal vivre et si tristement mourir?
«Ah! fuyons avec lui, disais-je enfin à Marcus; qu'il n'ait pas sous les
yeux l'agonie de son père, et le spectacle effrayant de l'idolâtrie
catholique dont on entoure le lit des mourants; mon cœur se brise en
songeant que cet époux, qui ne m'a pas comprise, mais dont j'ai vénéré
toujours les vertus simples et pures, et que j'ai respecté depuis mon
abandon aussi religieusement que durant mon union avec lui, va quitter la
terre sans qu'il nous soit possible d'échanger un mutuel pardon. Mais,
puisqu'il le faut, puisque mon apparition et celle de son fils ne
pourraient que lui être indifférentes ou funestes, partons, ne rendons pas
à cette tombe de Riesenburg celui que nous avons reconquis sur la mort, et
à qui la vie ouvre encore, je l'espère, un chemin sublime. Ah! suivons le
premier mouvement qui nous a fait venir ici! Arrachons Albert à la
captivité des faux devoirs que créent le rang et la richesse; ces devoirs
seront toujours des crimes à ses yeux, et s'il s'obstine à les remplir
pour complaire à des parents que la vieillesse et la mort lui disputent
déjà, il mourra lui-même à la peine, il mourra le premier. Je sais ce que
j'ai souffert dans cet esclavage de la pensée, dans cette mortelle et
incessante contradiction entre la vie de l'âme et la vie positive, entre
les principes, les instincts, et des habitudes forcées. Je vois bien qu'il
a repassé par les mêmes chemins, et qu'il y a cueilli les mêmes poisons.
Sauvons-le donc, et s'il veut revenir plus tard sur cette détermination
que nous allons prendre, ne sera-t-il pas libre de le faire? Si
l'existence de son père se prolonge, et si sa propre santé morale le lui
permet, ne sera-t-il pas toujours à temps de revenir consoler les derniers
jours de Christian par sa présence et son amour?--Difficilement! répondit
Marcus. J'entrevois dans l'avenir des obstacles terribles si Albert veut
revenir sur son divorce avec la société constituée, avec le monde et la
famille. Mais pourquoi Albert le voudrait-il? Cette famille va s'éteindre
peut-être avant qu'il ait recouvré la mémoire, et ce qu'il lui restera à
conquérir sur le monde, le nom, les honneurs et la richesse, je sais bien
ce qu'il en pensera, le jour où il redeviendra lui-même. Fasse le ciel que
ce jour arrive! Notre tâche la plus importante et la plus pressée est de
le placer dans des conditions où sa guérison soit possible.»
«Nous sortîmes donc une nuit de la grotte aussitôt qu'Albert put se
soutenir. A peu de distance du Schreckenstein, nous le plaçâmes sur un
cheval, et nous gagnâmes ainsi la frontière, qui est fort rapprochée en
cet endroit, comme vous savez, et où nous trouvâmes des moyens de
transport plus faciles et plus rapides. Les relations que notre ordre
entretient avec les nombreux affiliés de l'ordre maçonnique nous assurent,
dans tout l'intérieur de l'Allemagne, la facilité de voyager sans être
connus et sans être soumis aux investigations de la police. La Bohême
était le seul endroit périlleux pour nous, à cause des récents mouvements
de Prague et de la jalouse surveillance du pouvoir autrichien.
--Et que devient Zdenko? demanda la jeune comtesse de Rudolstadt.
--Zdenko faillit nous perdre par son obstination à empêcher notre départ,
ou du moins celui d'Albert, dont il ne voulait pas se séparer, et qu'il ne
voulait pas suivre. Il persistait à s'imaginer qu'Albert ne pouvait pas
vivre hors de la fatale et lugubre demeure du Schreckenstein. «Ce n'est
que là, disait-il, que mon Podiebrad est tranquille; ailleurs on le
tourmente, on l'empêche de dormir, on le force à renier nos pères du
Mont-Tabor, et à mener une vie de honte et de parjure qui l'exaspère.
Laissez-le-moi ici; je le soignerai bien, comme je l'y ai si souvent
soigné. Je ne troublerai pas ses méditations; quand il voudra rester
silencieux, je marcherai sans faire de bruit, et je tiendrai le museau de
Cynabre des heures entières dans mes mains, pour qu'il n'aille pas le
faire tressaillir en léchant la sienne; quand il voudra se réjouir, je lui
chanterai les chansons qu'il aime, je lui en composerai de nouvelles qu'il
aimera encore, car il aimait toutes mes compositions, et lui seul les
comprenait. Laissez-moi mon Podiebrad, vous dis-je. Je sais mieux que vous
ce qui lui convient, et quand vous voudrez encore le voir, vous le
trouverez jouant du violon ou plantant de belles branches de cyprès, que
j'irai lui couper dans la forêt, pour orner le tombeau de sa mère
bien-aimée. Je le nourrirai bien, moi! Je sais toutes les cabanes où on ne
refuse jamais ni le pain, ni le lait, ni les fruits au bon vieux Zdenko,
et il y a longtemps que les pauvres paysans du Boehmer-Wald sont habitués
à nourrir, à leur insu, leur noble maître, le riche Podiebrad. Albert
n'aime point les festins ou l'on mange la chair des animaux; il préfère la
vie d'innocence et de simplicité. Il n'a pas besoin de voir le soleil, il
préfère le rayon de la lune à travers les bois, et quand il veut de la
société, je l'emmène dans les clairières, dans les endroits sauvages, où
campent, la nuit, nos bons amis les zingari, ces enfants du Seigneur, qui
ne connaissent ni les lois ni la richesse.»
«J'écoutais attentivement Zdenko, parce que ses discours naïfs me
révélaient la vie qu'Albert avait menée avec lui dans ses fréquentes
retraites au Schreckenstein. Ne craignez pas, ajoutait-il, que je révèle
jamais à ses ennemis le secret de sa demeure. Ils sont si menteurs et si
fous, qu'ils disent à présent: «Notre enfant est mort, notre ami est mort,
notre maître est mort.» Ils ne pourraient pas croire qu'il est vivant
quand même ils le verraient. D'ailleurs, n'étais-je pas habitué à leur
répondre, quand ils me demandaient si j'avais vu le comte Albert: «Il est
sans doute mort?» Et comme je riais en disant cela, ils prétendaient que
j'étais fou. Mais je parlais de mort pour me moquer d'eux, parce qu'ils
croient ou font semblant de croire à la mort. Et quand les gens du château
faisaient mine de me suivre, n'avais-je pas mille bons tours pour les
dérouter? Oh! je connais toutes les ruses du lièvre et de la perdrix. Je
sais, comme eux, me tapir dans un fourré, disparaître sous la bruyère,
faire fausse route, bondir, franchir un torrent, m'arrêter dans une
cachette pour me faire dépasser, et, comme le météore de nuit, les égarer
et les enfoncer à leur grand risque dans les marécages et les fondrières.
Ils appellent Zdenko, _l'innocent_. L'innocent est plus malin qu'eux tous.
Il n'y a jamais qu'une fille, une sainte fille! qui a pu déjouer la
prudence de Zdenko. Elle savait des mots magiques pour enchaîner sa colère;
elle avait des talismans pour surmonter toutes les embûches et tous les
dangers, elle s'appelait Consuelo.
«Lorsque Zdenko prononçait votre nom, Albert frémissait légèrement et
détournait la tête; mais il la laissait aussitôt retomber sur sa poitrine,
et sa mémoire ne se réveillait pas.
«J'essayai en vain de transiger avec ce gardien si dévoué et si aveugle,
en lui promettant de ramener Albert au Schreckenstein, à condition qu'il
commencerait par le suivre dans un autre endroit où Albert voulait aller.
Je ne le persuadai point, et lorsque enfin moitié de gré, moitié de force,
nous l'eûmes contraint à laisser sortir mon fils de la caverne, il nous
suivit en pleurant, en murmurant, et en chantant d'une voix lamentable
jusqu'au delà des mines de Cuttemberg. Arrivés dans un endroit célèbre où
Ziska remporta jadis une de ses grandes victoires sur Sigismond, Zdenko
reconnut bien les rochers qui marquent la frontière, car nul n'a exploré
comme lui, dans ses courses vagabondes, tous les sentiers de cette
contrée. Là il s'arrêta, et dit, en frappant la terre de son pied: «Jamais
plus Zdenko ne quittera le sol qui porte les ossements de ses pères! Il
n'y a pas longtemps qu'exilé et banni par mon Podiebrad pour avoir méconnu
et menacé la sainte fille qu'il aime, j'ai passé des semaines et des mois
sur la terre étrangère. J'ai cru que j'y deviendrais fou. Je suis revenu
depuis peu de temps dans mes forêts chéries, pour voir dormir Albert,
parce qu'une voix m'avait chanté dans mon sommeil que sa colère était
passée. À présent qu'il ne me maudit plus, vous me le volez. Si c'est pour
le conduire vers sa Consuelo, j'y consens. Mais, quant à quitter encore
une fois mon pays, quant à parler la langue de nos ennemis, quant à leur
tendre la main, quant à laisser le Schreckenstein désert et abandonné, je
ne le ferai plus. Cela est au-dessus de mes forces; et d'ailleurs, les
voix de mon sommeil me l'ont défendu. Zdenko doit vivre et mourir sur la
terre des Slaves; il doit vivre et mourir en chantant la gloire des Slaves
et leurs malheurs dans la langue de ses pères. Adieu et partez! Si Albert
ne m'avait pas défendu de répandre le sang humain, vous ne me le raviriez
pas ainsi; mais il me maudirait encore si je levais la main sur vous, et
j'aime mieux ne plus le voir que de le voir irrité contre moi. Tu
m'entends, ô mon Podiebrad! s'écria-t-il en pressant contre ses lèvres les
mains de mon fils, qui le regardait et l'écoutait sans le comprendre: je
t'obéis, et je m'en vais. Quand tu reviendras, tu retrouveras ton poêle
allumé, tes livres rangés, ton lit de feuilles renouvelé, et le tombeau de
ta mère jonché de palmes toujours vertes. Si c'est dans la saison des
fleurs, il y aura des fleurs sur elle et sur les os de nos martyrs, au
bord de la source... Adieu, Cynabre!» Et en parlant ainsi, d'une voix
entrecoupée par les pleurs, le pauvre Zdenko s'élança sur la pente des
rochers qui s'inclinent vers la Bohême, et disparut avec la rapidité d'un
daim aux premières lueurs du jour.
«Je ne vous raconterai pas, chère Consuelo, les anxiétés de notre attente
durant les premières semaines qu'Albert passa ici auprès de nous. Caché
dans le pavillon que vous habitez maintenant, il revint peu à peu à la vie
morale que nous nous efforcions de réveiller en lui, avec lenteur et
précaution cependant. La première parole qui sortit de ses lèvres après
deux mois de silence absolu fut provoquée par une émotion musicale. Marcus
avait compris que la vie d'Albert était liée à son amour pour vous, et il
avait résolu de n'invoquer le souvenir de cet amour qu'autant qu'il vous
saurait digne de l'inspirer et libre d'y répondre un jour. Il prit donc
sur vous les informations les plus minutieuses, et, en peu de temps, il
connut les moindres détails de votre caractère, les moindres
particularités de votre vie passée et présente. Grâce à l'organisation
savante de notre ordre, aux rapports établis avec toutes les autres
sociétés secrètes, à une quantité de néophytes et d'adeptes dont les
fonctions consistent à examiner avec la plus scrupuleuse attention les
choses et les personnes qui nous intéressent, il n'est rien qui puisse
échapper à nos investigations. Il n'est point de secrets pour nous dans le
monde. Nous savons pénétrer dans les arcanes de la politique, comme dans
les intrigues des cours. Votre vie sans tache, votre caractère sans
détours, n'étaient donc pas bien difficiles à connaître et à juger. Le
baron de Trenck, dès qu'il sut que l'homme dont vous aviez été aimée et
que vous ne lui aviez jamais nommé, n'était autre que son ami Albert, nous
parla de vous avec effusion. Le comte de Saint-Germain, un des hommes les
plus distraits en apparence et les plus clairvoyants en réalité, ce
visionnaire étrange, cet esprit supérieur qui ne semble vivre que dans le
passé et auquel rien n'échappe dans le présent, nous eut bien vite fourni
sur vous les renseignements les plus complets. Ils furent tels, que dès
lors je m'attachai à vous avec tendresse et vous regardai comme ma propre
fille.
«Quand nous fûmes assez instruits pour nous diriger avec certitude, nous
fîmes venir d'habiles musiciens sous cette fenêtre où nous voici
maintenant assises. Albert était là où vous êtes, appuyé contre ce rideau,
et contemplant le coucher du soleil; Marcus tenait une de ses mains et moi
l'autre. Au milieu d'une symphonie composée exprès pour quatre instruments,
dans laquelle nous avions fait placer divers motifs des airs bohémiens
qu'Albert joue avec tant d'âme et de religion, on lui fit entendre le
cantique à la Vierge avec lequel vous l'aviez charmé autrefois:
«O Consuelo de mi alma...»
«À ce moment, Albert, qui s'était montré légèrement ému à l'audition des
chants de notre vieille Bohême, se jeta dans mes bras en fondant en larmes,
et en s'écriant: «Ô ma mère! ô ma mère!»
«Marcus fit cesser la musique, il était content de l'émotion produite; il
ne voulait pas en abuser pour une première fois. Albert avait parlé, il
m'avait reconnue, il avait retrouvé la force d'aimer. Bien des jours se
passèrent encore avant que son esprit eût recouvré toute sa liberté. Il
n'eut cependant aucun accès de délire. Lorsqu'il paraissait fatigué de
l'exercice de ses facultés, il retombait dans un morne silence; mais
insensiblement sa physionomie prenait une expression moins sombre, et peu
à peu nous combattîmes avec douceur et ménagement cette disposition
taciturne. Enfin nous eûmes le bonheur de voir disparaître en lui ce
besoin de repos intellectuel, et il n'y eut plus de suspension dans le
travail de sa pensée qu'aux heures d'un sommeil régulier, paisible, et à
peu près semblable à celui des autres hommes; Albert retrouva la
conscience de sa vie, de son amour pour vous et pour moi, de sa charité et
de son enthousiasme pour ses semblables et pour la vertu, de sa foi, et de
son besoin de la faire triompher. Il continua de vous chérir sans amertume,
sans méfiance, et sans regret de tout ce qu'il avait souffert pour vous.
Mais, malgré le soin qu'il prit de nous rassurer et nous montrer son
courage et son abnégation, nous vîmes bien que sa passion n'avait rien
perdu de son intensité, il avait acquis seulement plus de force morale et
physique pour la supporter; nous ne cherchâmes point à la combattre. Loin
de là, nous unissions nos efforts, Marcus et moi, pour lui donner de
l'espérance, et nous résolûmes de vous instruire de l'existence de cet
époux dont vous portiez le deuil religieusement, non pas sur vos vêtements,
mais dans votre âme. Mais Albert, avec une résignation généreuse et un
sens juste de sa situation à votre égard, nous empêcha de nous hâter. Elle
ne m'a pas aimé d'amour, nous dit-il; elle a eu pitié de moi dans mon
agonie; elle ne se fût pas engagée sans terreur et peut-être sans
désespoir à passer sa vie avec moi. Elle reviendrait à moi par devoir
maintenant. Quel malheur serait le mien de lui ravir sa liberté, les
émotions de son art, et peut-être les joies d'un nouvel amour! C'est bien
assez d'avoir été l'objet de sa compassion; ne me réduisez pas à être
celui de son pénible dévouement. Laissez-la vivre; laissez-lui connaître
les plaisirs de l'indépendance, les enivrements de la gloire, et de plus
grands bonheurs encore s'il le faut! Ce n'est pas pour moi que je l'aime,
et s'il est trop vrai qu'elle soit nécessaire à mon bonheur, je saurai
bien renoncer à être heureux, pourvu que mon sacrifice lui profite!
D'ailleurs, suis-je né pour le bonheur? Y ai-je droit lorsque tout souffre
et gémit dans le monde? N'ai-je pas d'autres devoirs que celui de
travailler à ma propre satisfaction? Ne trouverai-je pas dans l'exercice
de ces devoirs la force de m'oublier et de ne plus rien désirer pour
moi-même? Je veux du moins le tenter; si je succombe, vous prendrez pitié
de moi, vous travaillerez à me donner du courage; cela vaudra mieux que de
me bercer de vaines espérances, et de me rappeler sans cesse que mon cœur
est malade et dévoré de l'égoïste désir d'être heureux. Aimez-moi, ô mes
amis! bénissez-moi, ô ma mère, et ne me parlez pas de ce qui m'ôte la
force et la vertu, quand malgré moi je sens l'aiguillon de mes tourments!
Je sais bien que le plus grand mal que j'aie subi à Riesenburg, c'est
celui que j'ai fait aux autres. Je redeviendrais fou, je mourrais
peut-être en blasphémant, si je voyais Consuelo souffrir les angoisses que
je n'ai pas su épargner aux autres objets de mon affection.
«Sa santé paraissait complètement rétablie, et d'autres secours que ceux
de ma tendresse l'aidaient à combattre sa malheureuse passion. Marcus et
quelques-uns des chefs de notre ordre l'initiaient avec ferveur aux
mystères de notre entreprise. Il trouvait des joies sérieuses et
mélancoliques dans ces vastes projets, dans ces espérances hardies, et
surtout dans ces longs entretiens philosophiques où, s'il ne rencontrait
pas toujours une entière similitude d'opinions entre lui et ses nobles
amis, il sentait du moins son âme en contact avec la leur dans tout ce qui
tenait au sentiment profond et ardent, à l'amour du bien, au désir de la
justice et de la vérité. Cette aspiration vers les choses idéales,
longtemps comprimée et refoulée en lui par les étroites terreurs de sa
famille, trouvait enfin un libre espace pour se développer, et ce
développement, secondé par de nobles sympathies, excité même par de
franches et amicales contradictions, était l'atmosphère vitale dans
laquelle il pouvait respirer et agir, quoique dévoré d'une peine secrète.
Albert est un esprit essentiellement métaphysique. Rien ne lui a jamais
souri dans la vie frivole où l'égoïsme cherche ses aliments. Il est né
pour la contemplation des plus hautes vérités et pour l'exercice des plus
austères vertus; mais en même temps, par une perfection de beauté morale
bien rare parmi les hommes, il est doué d'une âme essentiellement tendre
et aimante. La charité ne lui suffit pas, il lui faut les affections. Son
amour s'étend à tous, et pourtant il a besoin de le concentrer plus
particulièrement sur quelques-uns. Il est fanatique de dévouement; mas sa
vertu n'a rien de farouche. L'amour l'enivre, l'amitié le domine, et sa
vie est un partage fécond, inépuisable entre l'être abstrait qu'il révère
passionnément sous le nom d'humanité, et les êtres particuliers qu'il
chérit avec délices. Enfin, son cœur sublime est un foyer d'amour; toutes
les nobles passions y trouvent place et y vivent sans rivalité. Si l'on
pouvait se représenter la Divinité sous l'aspect d'un être fini et
périssable, j'oserais dire que l'âme de mon fils est l'image de l'âme
universelle que nous appelons Dieu.
«Voilà pourquoi, faible créature humaine, infinie dans son aspiration et
bornée dans ses moyens, il n'avait pu vivre auprès de ses parents. S'il ne
les eût point ardemment aimés, il eût pu se faire au milieu d'eux une vie
à part, une foi robuste et calme, différente de la leur, et indulgente
pour leur aveuglement inoffensif; mais cette force eût réclamé une
certaine froideur qui lui était aussi impossible qu'elle me l'avait été à
moi-même. Il n'avait pas su vivre isolé d'esprit et de cœur; il avait
invoqué avec angoisse leur adhésion, et appelé avec désespoir la communion
des idées entre lui et ces êtres qui lui étaient si chers. Voila pourquoi,
enfermé seul dans la muraille d'airain de leur obstination catholique, de
leurs préjugés sociaux et de leur haine pour la religion de l'égalité, il
s'était brisé contre leur sein en gémissant; il s'était desséché comme une
plante privée de rosée, en appelant la pluie du ciel qui lui eût donné une
existence commune avec les objets de son affection. Lassé de souffrir seul,
d'aimer seul, de croire et de prier seul, il avait cru retrouver la vie
en vous, et lorsque vous aviez accepté et partagé ses idées, il avait
recouvré le calme et la raison; mais vous ne partagiez pas ses sentiments,
et votre séparation devait le replonger dans un isolement plus profond et
plus insupportable. Sa foi, niée et combattue sans cesse, devint une
torture au-dessus des forces humaines. Le vertige s'empara de lui. Ne
pouvant retremper l'essence la plus sublime de sa vie dans des âmes
semblables à la sienne, il dut se laisser mourir.
«Dès qu'il eut trouvé ces cœurs faits pour le comprendre et le seconder,
nous fûmes étonnés de sa douceur dans la discussion, de sa tolérance, de
sa confiance et de sa modestie. Nous avions craint, d'après son passé,
quelque chose de trop farouche, des opinions trop personnelles, une âpreté
de paroles respectable dans un esprit convaincu et enthousiaste, mais
dangereuse à ses progrès, et nuisible à une association du genre de la
nôtre. Il nous étonna par la candeur de son caractère et le charme de son
commerce. Lui qui nous rendait meilleurs et plus forts en nous parlant et
en nous enseignant, il se persuadait recevoir de nous tout ce qu'il nous
donnait. Il fut bientôt ici l'objet d'une vénération sans bornes, et vous
ne devez pas vous étonner que tant de gens se soient occupés de vous
ramener vers lui lorsque vous saurez que son bonheur devint le but des
efforts communs, le besoin de tous ceux qui l'avaient approché, ne fût-ce
qu'un instant.»