Consuelo fut éveillée au point du jour par les sons du cor et les
aboiements des chiens. Lorsque Matteus vint lui apporter son déjeuner, il
lui apprit qu'il y avait grande battue aux cerfs et aux sangliers dans la
forêt. Plus de cent hôtes, disait-il, étaient réunis au château pour
prendre ce divertissement seigneurial. Consuelo comprit qu'un grand nombre
des affiliés de l'ordre s'étaient rassemblés sous le prétexte de la chasse,
dans ce château, rendez-vous principal de leurs séances les plus
importantes. Elle s'effraya un peu de l'idée qu'elle aurait peut-être tous
ces hommes pour témoins de son initiation, et se demanda si c'était en
effet une affaire assez intéressante aux jeux de l'ordre, pour amener un
si grand concours de ses membres. Elle s'efforça de lire et de méditer
pour se conformer aux prescriptions de _l'initiateur_; mais elle fut
distraite plus encore par une émotion intérieure et des craintes vagues,
que par les fanfares, le galop des chevaux et les hurlements des limiers
qui firent retentir les bois environnants pendant toute la journée. Cette
chasse était-elle réelle ou simulée? Albert s'était-il converti à toutes
les habitudes de la vie ordinaire au point d'y prendre part et de verser
sans effroi le sang des bêtes innocentes? Liverani n'allait-il pas quitter
cette partie de plaisir, et à la faveur du désordre, venir troubler la
néophyte dans le secret de sa retraite?
Consuelo ne vit rien de ce qui se passait au dehors, et Liverani ne vint
pas. Matteus, trop occupé, sans doute, au château pour songer à elle, ne
lui apporta pas son dîner. Était-ce, comme le prétendait Supperville, un
jeûne imposé à dessein pour affaiblir les forces mentales de l'adepte?
Elle s'y résigna.
Vers la nuit, lorsqu'elle rentra dans la bibliothèque dont elle était
sortie depuis une heure pour prendre l'air, elle recula de frayeur à la
vue d'un homme vêtu de rouge et masqué, assis sur son fauteuil: mais elle
se rassura aussitôt, car elle reconnut le frêle vieillard qui lui servait,
pour ainsi dire, de père spirituel.
«Mon enfant, lui dit-il en se levant et en venant à sa rencontre,
n'avez-vous rien à me dire? Ai-je toujours votre confiance?
--Vous l'avez, Monsieur, répondit Consuelo en le faisant rasseoir sur le
fauteuil et en prenant un pliant à côté de lui, dans l'embrasure de la
croisée. Je désirais vivement vous parler, et depuis longtemps.»
Alors elle lui raconta fidèlement tout ce qui s'était passé entre elle,
Albert et l'inconnu depuis sa dernière confession, et elle ne cacha aucune
des émotions involontaires qu'elle avait éprouvées.
Lorsqu'elle eut fini, le vieillard garda le silence assez longtemps pour
troubler et embarrasser Consuelo. Pressé par elle de juger sa conduite et
ses sentiments, il répondit enfin:
«Votre conduite est excusable, presque irréprochable; mais que puis-je
dire de vos sentiments? L'affection soudaine, insurmontable, violente,
qu'on appelle l'amour, est une conséquence des bons ou mauvais instincts
que Dieu a mis ou laissés pénétrer dans les âmes pour leur
perfectionnement ou pour leur punition en cette vie. Les mauvaises lois
humaines qui contrarient presque en toutes choses le vœu de la nature et
les desseins de la Providence font souvent un crime de ce que Dieu avait
inspiré, et maudissent le sentiment qu'il avait béni, tandis qu'elles
sanctionnent des unions infâmes, des instincts immondes. C'est à nous
autres, législateurs d'exception, constructeurs cachés d'une société
nouvelle, de démêler autant que possible l'amour légitime et vrai de
l'amour coupable et vain, afin de prononcer, au nom d'une loi plus pure,
plus généreuse et plus morale que celle du monde, sur le sort que tu
mérites. Voudras-tu t'en remettre à notre décision? nous accorderas-tu le
droit de te lier ou de te délier?
--Vous m'inspirez une confiance absolue, je vous l'ai dit, et je le
répète.
--Eh bien, Consuelo, nous allons délibérer sur cette question de vie et de
mort pour ton âme et pour celle d'Albert.
--Et n'aurai-je pas le droit de faire entendre le cri de ma conscience?
--Oui, pour nous éclairer; moi, qui l'ai entendue, je serai ton avocat.
Il faut que tu me relèves du secret de ta confession.
--Eh quoi! vous ne serez plus le seul confident de mes sentiments intimes,
de mes combats, de mes souffrances?
--Si tu formulais une demande en divorce devant un tribunal, n'aurais-tu
pas des plaintes publiques à faire? Cette souffrance te sera épargnée. Tu
n'as à te plaindre de personne. N'est-il pas plus doux d'avouer l'amour
que de déclarer la haine?
--Suffit-il donc d'éprouver un nouvel amour pour avoir le droit d'abjurer
l'ancien?
--Tu n'as pas eu d'amour pour Albert.
--Il me semble que non; pourtant je n'en jurerais pas.
--Tu n'en douterais pas si tu l'avais aimé. D'ailleurs, la question que tu
fais porte sa réponse en elle-même. Tout nouvel amour exclut l'ancien par
la force des choses.
--Ne prononcez pas cela trop vite, mon père, dit Consuelo avec un triste
sourire. Pour aimer Albert autrement que _l'autre_, je ne l'en aime pas
moins que par le passé. Qui sait si je ne l'aime pas davantage? Je me sens
prête à lui sacrifier cet inconnu, dont la pensée m'ôte le sommeil et fait
battre mon cœur encore en ce moment où je vous parle.
--N'est-ce pas l'orgueil du devoir, l'ardeur du sacrifice plus que
l'affection, qui te conseillent cette sorte de préférence pour Albert?
--Je ne le crois pas.
--En es-tu bien sûre? Songe que tu es ici loin du monde, à l'abri de ses
jugements, en dehors de toutes ses lois. Si nous te donnons une nouvelle
formule et de nouvelles notions du devoir, persisteras-tu à préférer le
bonheur de l'homme que tu n'aimes pas, à celui de l'homme que tu aimes?
--Ai-je donc jamais dit que je n'aimais pas Albert? s'écria Consuelo avec
vivacité.
--Je ne puis répondre à tes questions que par d'autres questions, ma
fille. Peut-on avoir deux amours à la fois dans le cœur?
--Oui, deux amours différents. On aime à la fois son frère et son époux.
--Mais non son époux et son amant. Les droits de l'époux et du frère sont
différents en effet. Ceux de l'époux et de l'amant seraient les mêmes, à
moins que l'époux ne consentît à redevenir frère. Alors la loi du mariage
serait brisée dans ce qu'elle a de plus mystérieux, de plus intime et de
plus sacré. Ce serait un divorce, moins la publicité. Réponds-moi,
Consuelo; je suis un vieillard au bord de la tombe, et toi un enfant. Je
suis ici comme ton père, comme ton confesseur. Je ne puis alarmer ta
pudeur par cette question délicate, et j'espère que tu y répondras avec
courage. Dans l'amitié enthousiaste qu'Albert t'inspirait, n'y a-t-il pas
toujours eu une secrète et insurmontable terreur à l'idée de ses caresses?
--C'est la vérité, répondit Consuelo en rougissant. Cette idée n'était pas
mêlée ordinairement à celle de son amour, elle y semblait étrangère; mais
quand elle se présentait, le froid de la mort passait dans mes veines.
--Et le souffle de l'homme que tu connais sous le nom de Liverani t'a
donné le feu de la vie?
--C'est encore la vérité. Mais de tels instincts ne doivent-ils pas être
étouffés par notre volonté?
--De quel droit? Dieu te les a-t-il suggérés pour rien? t'a-t-il autorisée
à abjurer ton sexe, à prononcer dans le mariage le vœu de virginité, ou
celui plus affreux et plus dégradant encore du servage? La passivité de
l'esclavage a quelque chose qui ressemble à ta froideur et à
l'abrutissement de la prostitution. Est-il dans les desseins de Dieu qu'un
être tel que toi soit dégradé à ce point? Malheur aux enfants qui naissent
de telles unions! Dieu leur inflige quelque disgrâce, une organisation
incomplète, délirante ou stupide. Ils portent le sceau de la
désobéissance. Ils n'appartiennent pas entièrement à l'humanité, car ils
n'ont pas été conçus selon la loi de l'humanité qui veut une réciprocité
d'ardeur, une communauté d'aspirations entre l'homme et la femme. Là où
cette réciprocité n'existe pas, il n'y a pas d'égalité; et là où l'égalité
est brisée, il n'y a pas d'union réelle. Sois donc certaine que Dieu, loin
de commander de pareils sacrifices à ton sexe, les repousse et lui dénie
le droit de les faire. Ce suicide-là est aussi coupable et plus lâche
encore que le renoncement à la vie. Le vœu de virginité est anti-humain
et anti-social; mais l'abnégation sans l'amour est quelque chose de
monstrueux dans ce sens-là. Penses-y bien, Consuelo, et si tu persistes à
t'annihiler à ce point, réfléchis au rôle que tu réserverais à ton époux,
s'il acceptait ta soumission sans la comprendre. À moins d'être trompé, il
ne l'accepterait jamais, je n'ai pas besoin de te le dire; mais abusé par
ton dévouement, enivré par ta générosité, ne te semblerait-il pas bientôt
étrangement égoïste ou grossier dans sa méprise? Ne le dégraderais-tu pas
à tes propres yeux, ne le dégraderais-tu pas en réalité devant Dieu, en
tendant ce piège à sa candeur, et en lui fournissant cette occasion
presque irrésistible d'y succomber? Où serait sa grandeur, où serait sa
délicatesse, s'il n'apercevait pas la pâleur sur tes lèvres, et les larmes
dans tes yeux? Peux-tu te flatter que la haine n'entrerait pas malgré toi
dans ton cœur, avec la honte et la douleur de n'avoir pas été comprise ou
devinée? Non, femme! vous n'avez pas le droit de tromper l'amour dans
votre sein; vous auriez plutôt celui de le supprimer. Quoi que de cyniques
philosophes aient pu dire sur la condition passive de l'espèce féminine
dans l'ordre de la nature, ce qui distinguera toujours la compagne de
l'homme de celle de la brute, ce sera le discernement dans l'amour et le
droit de choisir. La vanité et la cupidité font de la plupart des mariages
une _prostitution jurée_, selon l'expression des antiques Lollards. Le
dévouement et la générosité peuvent conduire une âme simple à de pareils
résultats. Vierge, j'ai dû t'instruire de ces choses délicates, que la
pureté de ta vie et de tes pensées t'empêchait de prévoir ou d'analyser.
Lorsqu'une mère marie sa fille, elle lui révèle à demi, avec plus ou moins
de sagesse et de pudeur, les mystères qu'elle lui a cachés jusqu'à cette
heure. Une mère t'a manqué, lorsque tu as prononcé, avec un enthousiasme
plus fanatique qu'humain, le serment d'appartenir à un homme que tu aimais
d'une manière incomplète. Une mère t'est donnée aujourd'hui pour
t'assister et t'éclairer dans tes nouvelles résolutions à l'heure du
divorce ou de la sanction définitive de cet étrange hyménée. Cette mère,
c'est moi, Consuelo, moi qui ne suis pas un homme, mais une femme.
--Vous, une femme, dit Consuelo en regardant avec surprise la main maigre
et bleuâtre, mais délicate et vraiment féminine qui avait pris la sienne
pendant ce discours.
--Ce petit vieillard grêle et cassé, reprit le problématique confesseur,
cet être accablé et souffrant, dont la voix éteinte n'a plus de sexe, est
une femme brisée par la douleur, les maladies et les inquiétudes, plus que
par l'âge. Je n'ai pas plus de soixante ans, Consuelo, bien que sous cet
habit, que je ne porte pas hors de mes fonctions d'_Invisible_, j'aie
l'aspect d'un octogénaire cacochyme. Au reste, sous les vêtements de mon
sexe comme sous celui-ci, je ne suis plus qu'une ruine; pourtant j'ai été
une femme grande, forte, belle et d'un extérieur imposant. Mais à trente
ans, j'étais déjà courbée et tremblante comme vous me voyez. Et savez-vous,
mon enfant, la cause de cet abaissement précoce? C'est le malheur dont je
veux vous préserver. C'est une affection incomplète, c'est une union
malheureuse, c'est un épouvantable effort de courage et de résignation qui
m'a attachée dix ans à un homme que j'estimais et que je respectais sans
pouvoir l'aimer. Un homme n'eût pu vous dire quels sont dans l'amour les
droits sacrés et les véritables devoirs de la femme. Ils ont fait leurs
lois et leurs idées sans nous consulter; j'ai pourtant éclairé souvent à
cet égard la conscience de mes associés, et ils ont eu le courage et la
loyauté de m'écouter. Mais, croyez-moi, je savais bien que s'ils ne me
mettaient pas en contact direct avec vous, ils n'auraient pas la clef de
votre cœur, et vous condamneraient peut-être à une éternelle souffrance,
à un complet abaissement, en croyant assurer votre bonheur dans la force
de la vertu. Maintenant ouvrez-moi donc votre âme tout entière. Dites-moi
si ce Liverani...
--Hélas! je l'aime ce Liverani; cela n'est que trop vrai, dit Consuelo en
portant la main de la sibylle mystérieuse à ses lèvres. Sa présence me
cause plus de frayeur encore que celle d'Albert; mais que cette frayeur
est différente et qu'elle est mêlée d'étranges délices! Ses bras sont un
aimant qui m'attire, et son baiser sur mon front me fait entrer dans un
autre monde où je respire, où j'existe autrement que dans celui-ci.
--Eh bien! Consuelo, tu dois aimer cet homme et oublier l'autre. C'est moi
qui prononce ton divorce dès ce moment; c'est mon devoir et mon droit.
--Quoi que vous m'ayez dit, je ne puis accepter cette sentence avant
d'avoir vu Albert, avant qu'il m'ait parlé et dit lui-même qu'il renonce
à moi sans regret, qu'il me rend ma parole sans mépris.
--Tu ne connais pas encore Albert, ou tu le crains; mais moi, je le
connais, j'ai des droits sur lui plus encore que sur toi, et je puis
parler en son nom. Nous sommes seules, Consuelo, et il ne m'est pas
défendu de m'ouvrir à toi entièrement, bien que je fasse partie du conseil
suprême de ceux que leurs plus proches disciples ne connaissent jamais.
Mais ma situation et la tienne sont exceptionnelles; regarde donc mes
traits flétris, et dis-moi s'ils te semblent inconnus.»
En parlant ainsi, la sibylle détacha en même temps son masque et sa fausse
barbe, sa toque et ses faux cheveux, et Consuelo vit une tête de femme
vieillie et souffrante à la vérité, mais d'une beauté de lignes
incomparable, et d'une expression sublime de bonté, de tristesse et de
force. Ces trois habitudes de l'âme, si diverses, et si rarement réunies
dans un même être, se peignaient dans le vaste front, dans le sourire
maternel et dans le profond regard de l'inconnue. La forme de sa tête et
la base de son visage annonçaient une grande puissance d'organisation
primitive; mais les ravages de la douleur n'étaient que trop visibles, et
une sorte de tremblement nerveux faisait vaciller cette belle tête, qui
rappelait celle de Niobé expirante ou plutôt celle de Marie défaillante au
pied de la croix. Des cheveux gris fins et lisses comme de la soie vierge,
séparés sur son large front, et serrés en minces bandeaux sur ses tempes,
complétaient la noble étrangeté de cette figure saisissante. À cette
époque toutes les femmes portaient leurs cheveux poudrés et crêpés,
relevés en arrière, et laissant à découvert le front nu et hardi. La
sibylle avait noué les siens de la manière la moins embarrassante sous son
déguisement, sans songer qu'elle adoptait la plus harmonieuse à la coupe
et à l'expression de son visage. Consuelo la contempla longtemps avec
respect et admiration: puis tout à coup, frappée de surprise, elle s'écria
en lui saisissant les deux mains:
«Oh! mon Dieu, comme vous lui ressemblez!
--Oui, je ressemble à Albert, ou plutôt Albert me ressemble
prodigieusement, répondit-elle; mais n'as-tu jamais vu un portrait de
moi?» Et, voyant que Consuelo faisait des efforts de mémoire, elle ajouta
pour l'aider:
«Un portrait qui m'a ressemblé autant qu'il est permis à l'art d'approcher
de la réalité, et dont aujourd'hui je ne suis plus que l'ombre; un grand
portrait de femme, jeune, fraîche, brillante, avec un corsage de brocart
d'or chargé de fleurs en pierreries, un manteau de pourpre, et des cheveux
noirs s'échappant de nœuds de rubis et de perles pour retomber en boucles
sur les épaules: c'est le costume que je portais il y a plus de quarante
ans, le lendemain de mon mariage. J'étais belle, mais je ne devais pas
l'être longtemps; j'avais déjà la mort dans l'âme.
--Le portrait dont vous parlez, dit Consuelo en pâlissant, est au château
des Géants dans la chambre qu'habitait Albert... C'est celui de sa mère
qu'il avait à peine connue, et qu'il adorait pourtant... et qu'il croyait
voir et entendre dans ses extases. Seriez-vous donc une proche parente de
la noble Wanda de Prachatitz, et par conséquent...
--Je suis Wanda de Prachatitz elle-même, répondit la sibylle en retrouvant
quelque fermeté dans sa voix et dans son attitude; je suis la mère
d'Albert, et la veuve de Christian de Rudolstadt; je suis la descendante
de Jean Ziska du Calice, et la belle-mère de Consuelo; mais je ne veux
plus être que son amie et sa mère adoptive, parce que Consuelo n'aime pas
Albert, et qu'Albert ne doit pas être heureux au prix du bonheur de sa
compagne.
--Sa mère! vous, sa mère! s'écria Consuelo tremblante en tombant aux
genoux de Wanda. Êtes-vous donc un spectre? N'étiez-vous pas pleurée comme
morte au château des Géants?
--Il y a vingt-sept ans, répondit la sibylle, que Wanda de Prachatitz,
comtesse de Rudolstadt, a été ensevelie au château des Géants, dans la
même chapelle et sous la même dalle où Albert de Rudolstadt, atteint de la
même maladie et sujet aux mêmes crises cataleptiques, fut enseveli l'année
dernière, victime de la même erreur. Le fils ne se fût jamais relevé de
cet affreux tombeau, si la mère, attentive au danger qui le menaçait,
n'eût veillé, invisible, sur son agonie, et n'eût présidé avec angoisse à
son inhumation. C'est sa mère qui a sauvé un être encore plein de force et
de vie, des vers du sépulcre auquel on l'avait déjà abandonné; c'est sa
mère qui l'a arraché au joug de ce monde où il n'avait que trop vécu et où
il ne pouvait plus vivre, pour le transporter dans ce monde mystérieux,
dans cet asile impénétrable où elle-même avait recouvré, sinon la santé du
corps, du moins la vie de l'âme. C'est une étrange histoire, Consuelo, et
il faut que tu la connaisses pour comprendre celle d'Albert, sa triste vie,
sa mort prétendue, et sa miraculeuse résurrection. Les Invisibles
n'ouvriront la séance de ton initiation qu'à minuit. Écoute-moi donc, et
que l'émotion de ce bizarre récit te prépare à celles qui t'attendent
encore.