Consuelo resta plongée dans une étrange stupeur. Ce qui l'étonnait le plus,
ce que le témoignage de ses sens avait peine à lui persuader, ce n'était
pas la magnanime conduite d'Albert, ni ses sentiments héroïques, mais la
facilité miraculeuse avec laquelle il dénouait lui-même le terrible
problème de la destinée qu'il lui avait faite. Était-il donc si aisé à
Consuelo d'être heureuse? était-ce un amour si légitime que celui de
Liverani? Elle croyait avoir rêvé ce qu'elle venait d'entendre. Il lui
était déjà permis de s'abandonner à son entraînement pour cet inconnu. Les
austères Invisibles en faisaient l'égal d'Albert, par la grandeur d'âme,
le courage et la vertu: Albert lui-même la justifiait et la défendait
contre le blâme de Trenck. Enfin, Albert et les Invisibles, loin de
condamner leur mutuelle passion, les abandonnaient à leur libre choix, à
leur invincible sympathie: et tout cela sans combat, sans effort, sans
cause de regret ou de remords, sans qu'il en coûtât une larme à personne!
Consuelo, tremblante d'émotion plus que de froid, redescendit dans la
salle voûtée, et ranima de nouveau le feu qu'Albert et Trenck venaient de
disperser dans l'âtre. Elle regarda la trace de leurs pieds humides sur
les dalles poudreuses. C'était un témoignage de la réalité de leur
apparition, que Consuelo avait besoin de consulter pour y croire.
Accroupie sous le cintre de la cheminée, comme la rêveuse cendrillon, la
protégée des lutins du foyer, elle tomba dans une méditation profonde. Un
si facile triomphe sur la destinée ne lui paraissait pas fait pour elle.
Cependant aucune crainte ne pouvait prévaloir contre la sérénité
merveilleuse d'Albert. C'était là précisément ce que Consuelo pouvait le
moins révoquer en doute. Albert ne souffrait pas; son amour ne se
révoltait pas contre sa justice. Il accomplissait avec une sorte de joie
enthousiaste le plus grand sacrifice qu'il soit au pouvoir de l'homme
d'offrir à Dieu. L'étrange vertu de cet homme unique frappait Consuelo de
surprise et d'épouvante. Elle se demandait si un tel détachement des
faiblesses humaines était conciliable avec les humaines affections. Cette
insensibilité apparente ne signalait-elle pas dans Albert une nouvelle
phase de délire? Après l'exagération des maux qu'entraînent la mémoire et
l'exclusivité du sentiment, ne subissait-il pas une sorte de paralysie du
cœur et des souvenirs? Pouvait-il être guéri si vite de son amour, et cet
amour était-il si peu de chose, qu'un simple acte de sa volonté, une seule
décision de sa logique, pût en effacer ainsi jusqu'à la moindre trace?
Tout en admirant ce triomphe de la philosophie. Consuelo ne put se
défendre d'un peu d'humiliation, de voir ainsi détruire d'un souffle cette
longue passion dont elle avait été fière à juste titre. Elle repassait les
moindres paroles qu'il venait de dire; et l'expression de son visage,
lorsqu'il les avait dites, était encore devant ses yeux. C'était une
expression que Consuelo ne lui connaissait pas. Albert était aussi changé
dans son extérieur que dans ses sentiments. À vrai dire, c'était un homme
nouveau; et si le son de sa voix, si le dessin de ses traits, si la
réalité de ses discours n'eussent confirmé la vérité, Consuelo eût pu
croire qu'elle voyait à sa place ce prétendu Sosie, ce personnage
imaginaire de Trismégiste, que le docteur s'obstinait à vouloir lui
substituer. La modification que l'état de calme et de santé avait apportée
à l'extérieur et aux manières d'Albert semblait confirmer l'erreur de
Supperville. Il avait perdu sa maigreur effrayante, et il semblait grandi,
tant sa taille affaissée et languissante s'était redressée et rajeunie. Il
avait une autre démarche; ses mouvements étaient plus souples, son pas
plus ferme, sa tenue aussi élégante et aussi soignée qu'elle avait été
abandonnée et, pour ainsi dire, méprisée par lui. Il n'y avait pas jusqu'à
ses moindres préoccupations qui n'étonnassent Consuelo. Autrefois, il
n'eût pas songé à faire du feu; il eût plaint son ami Trenck d'être
mouillé, et il ne se fût pas avisé, tant les objets extérieurs et les
soins matériels lui étaient devenus étrangers, de rapprocher les tisons
épars sous ses pieds; il n'eût pas secoué son chapeau avant de le remettre
sur sa tête; il eût laissé la pluie ruisseler sur sa longue chevelure, et
il ne l'eût pas sentie. Enfin, il portait une épée, et jamais, auparavant,
il n'eût consenti à manier, même en jouant, cette arme de parade, ce
simulacre de haine et de meurtre. Maintenant elle ne gênait point ses
mouvements; il en voyait briller la lame devant la flamme, et elle ne lui
rappelait point le sang versé par ses aïeux. L'expiation imposée à Jean
Ziska, dans sa personne, était un rêve douloureux, qu'un bienfaisant
sommeil avait enfin effacé entièrement. Peut être en avait-il perdu le
souvenir en perdant les autres souvenirs de sa vie et son amour, qui
semblait avoir été, et n'être plus sa vie même.
Il se passa quelque chose d'incertain et d'inexplicable chez Consuelo,
quelque chose qui ressemblait à du chagrin, à du regret, à de l'orgueil
blessé. Elle se répétait les dernières suppositions de Trenck sur un
nouvel amour d'Albert, et cette supposition lui paraissait vraisemblable.
Ce nouvel amour pouvait seul lui donner tant de tolérance et de
miséricorde. Ses dernières paroles en emmenant son ami, et en lui
promettant un _récit_, un _roman_, n'étaient-elles pas la confirmation de
ce doute, l'aveu et l'explication de cette joie discrète et profonde dont
il paraissait rempli? «Oui, ses yeux brillaient d'un éclat que je ne leur
ai jamais vu, pensa Consuelo. Son sourire avait une expression de triomphe,
d'ivresse; et il souriait, il riait presque, lui à qui le rire semblait
inconnu jadis; il y a eu même comme de l'ironie dans sa voix quand il a
dit au baron: «Bientôt tu souriras aussi des éloges que tu me donnes.»
Plus de doute, il aime, et ce n'est plus moi. Il ne s'en défend pas, et il
ne songe point à se combattre; il bénit mon infidélité, il m'y pousse, il
s'en réjouit, il n'en rougit point pour moi; il m'abandonne à une
faiblesse dont je rougirai seule, et dont toute la honte retombera sur ma
tête. Ô ciel! Je n'étais pas seule coupable, et Albert l'était plus
encore! Hélas! pourquoi ai-je surpris le secret d'une générosité que
j'aurais tant admirée, et que je n'eusse jamais voulu accepter? Je le sens
bien, maintenant il y a quelque chose de saint dans la foi jurée; Dieu
seul qui change notre cœur, peut nous en délier. Alors les êtres unis par
un serment peuvent peut-être s'offrir et accepter le sacrifice de leurs
droits. Mais quand l'inconstance mutuelle préside seule au divorce, il se
fait quelque chose d'affreux, et comme une complicité de parricide entre
ces deux êtres: ils ont froidement tué dans leur sein l'amour qui les
unissait.»
Consuelo regagna les bois aux premières lueurs du matin. Elle avait passé
toute la nuit dans la tour, absorbée par mille pensées sombres et
chagrines. Elle n'eut pas de peine à retrouver le chemin de sa demeure,
quoiqu'elle eût fait ce chemin dans les ténèbres, et que l'empressement de
sa fuite le lui eût fait paraître moins long qu'il ne le fut au retour.
Elle descendit la colline et remonta le cours du ruisseau jusqu'à la
grille, qu'elle franchit adroitement, en marchant sur la bande
transversale qui reliait les barreaux par en bas à fleur d'eau. Elle
n'était plus ni craintive ni agitée. Peu lui importait d'être aperçue,
décidée qu'elle était à tout raconter naïvement à son confesseur.
D'ailleurs le sentiment de sa vie passée l'occupait tellement, que les
choses présentes ne lui offraient plus qu'un intérêt secondaire. C'est à
peine si Liverani existait pour elle. Le cœur humain est ainsi fait:
l'amour naissant a besoin de dangers et d'obstacles, l'amour éteint se
ranime quand il ne dépend plus de nous de le réveiller dans le cœur
d'autrui.
Cette fois les Invisibles surveillants de Consuelo semblèrent s'être
endormis, et sa promenade nocturne ne parut avoir été remarquée de
personne. Elle trouva une nouvelle lettre de l'inconnu dans son clavecin,
aussi tendrement respectueuse que celle de la veille était hardie et
passionnée. Il se plaignait qu'elle eût eu peur de lui, il lui reprochait
de s'être retranchée dans ses appartements comme si elle eût douté de sa
craintive vénération. Il demandait humblement qu'elle lui permît de
l'apercevoir seulement dans le jardin au crépuscule; il lui promettait de
ne point lui parler, de ne pas se montrer si elle l'exigeait. «Soit
détachement de cœur, soit arrêt de la conscience, ajoutait-il, Albert
renonce à toi, tranquillement, froidement même en apparence. Le devoir
parle plus haut que l'amour dans son cœur. Dans peu de jours les
Invisibles te signifieront sa résolution, et prononceront le signal de ta
liberté. Tu pourras alors rester ici pour te faire initier à leurs
mystères, si tu persistes dans cette intention généreuse, et jusque-là je
leur tiendrai mon serment, de ne point me montrer à tes yeux. Mais si tu
n'as fait cette promesse que par compassion pour moi, si tu désires t'en
affranchir, parle, et je romps tous mes engagements, et je fuis avec toi.
Je ne suis pas Albert, moi: j'ai plus d'amour que de vertu. Choisis!»
«Oui, cela est certain, dit Consuelo en laissant retomber la lettre de
l'inconnu sur les touches de son clavecin: celui-ci m'aime et Albert ne
m'aime pas. Il est possible qu'il ne m'ait jamais aimée, et que mon image
n'ait été qu'une création de son délire. Pourtant cet amour me paraissait
sublime, et plût au ciel qu'il le fût encore assez pour conquérir le mien
par un pénible et sublime sacrifice! cela vaudrait mieux pour nous deux
que le détachement tranquille de deux âmes adultères. Mieux vaudrait aussi
pour Liverani d'être abandonné de moi avec effort et déchirement que
d'être accueilli comme une nécessité de mon isolement, dans un jour
d'indignation, de honte et de douloureuse ivresse!»
Elle répondit à Liverani ce peu de mots:
«Je suis trop fière et trop sincère pour vous tromper. Je sais ce que
pense Albert, ce qu'il a résolu. J'ai surpris le secret de ses confidences
à un ami commun. Il m'abandonne sans regret, et ce n'est pas la vertu
seule qui triomphe de son amour. Je ne suivrai pas l'exemple qu'il me
donne. Je vous aimais, et je renonce à vous sans en aimer un autre. Je
dois ce sacrifice à ma dignité, à ma conscience. J'espère que vous ne vous
approcherez plus de ma demeure. Si vous cédiez à une aveugle passion, et
si vous m'arrachiez quelque nouvel aveu, vous vous en repentiriez. Vous
devriez peut-être ma confiance à la juste colère d'un cœur brisé et à
l'effroi d'une âme délaissée. Ce serait mon supplice et le vôtre. Si vous
persistez, Liverani, vous n'avez pas en vous l'amour que j'avais rêvé.»
Liverani persista cependant; il écrivit encore, et fut éloquent, persuasif,
sincère dans son humilité. «Vous faites un appel à ma fierté, disait-il,
et je n'ai pas de fierté avec vous. Si vous regrettiez un absent dans mes
bras, j'en souffrirais sans en être offensé. Je vous demanderais,
prosterné et en arrosant vos pieds de mes larmes, de l'oublier et de vous
fier à moi seul. De quelque façon que vous m'aimiez, et si peu que ce soit,
j'en serai reconnaissant comme d'un immense bonheur.» Telle fut la
substance d'une suite de lettres ardentes et craintives, soumises et
persévérantes. Consuelo sentit s'évanouir sa fierté au charme pénétrant
d'un véritable amour. Insensiblement elle s'habitua à l'idée qu'elle
n'avait encore jamais été aimée auparavant, pas même par le comte de
Rudolstadt. Repoussant alors le dépit involontaire qu'elle avait conçu de
cet outrage fait à la sainteté de ses souvenirs, elle craignit, en le
manifestant, de devenir un obstacle au bonheur qu'Albert pouvait se
promettre d'un nouvel amour. Elle résolut donc d'accepter en silence
l'arrêt de séparation dont il paraissait vouloir charger le tribunal des
Invisibles, et elle s'abstint de tracer son nom dans les réponses qu'elle
fit à l'inconnu, en lui ordonnant d'imiter cette réserve.
Au reste, ces réponses furent pleines de prudence et de délicatesse.
Consuelo en se détachant d'Albert et en accueillant dans son âme la pensée
d'une autre affection, ne voulait pas céder à un enivrement aveugle. Elle
défendit à l'inconnu de paraître devant elle et de manquer à son vœu de
silence, jusqu'à ce que les Invisibles l'en eussent relevé. Elle lui
déclara que c'était librement et volontairement qu'elle voulait adhérer à
cette association mystérieuse qui lui inspirait à la fois respect et
confiance: qu'elle était résolue à faire les études nécessaires pour
s'instruire dans leur doctrine, et à se défendre de toute préoccupation
personnelle jusqu'à ce qu'elle eût acquis, par un peu de vertu, le droit
de penser à son propre bonheur. Elle n'eut pas la force de lui dire
qu'elle ne l'aimait pas; mais elle eut celle de lui dire qu'elle ne
voulait pas l'aimer sans réflexion.
Liverani parut se soumettre, et Consuelo étudia attentivement plusieurs
volumes que Matteus lui avait remis un matin de la part du _prince_, en
lui disant que _Son Altesse_ et _sa cour_ avaient quitté la _résidence_,
mais qu'elle aurait bientôt _des nouvelles_. Elle se contenta de ce
message, n'adressa aucune question à Matteus, et lut l'histoire des
mystères de l'antiquité, du christianisme et des diverses sectes et
sociétés secrètes qui en dérivent; compilation manuscrite fort savante,
faite dans la bibliothèque de l'ordre des Invisibles par quelque adepte
patient et consciencieux. Cette lecture sérieuse, et pénible d'abord,
s'empara peu à peu de son attention, et même de son imagination. Le
tableau des épreuves des anciens temples égyptiens lui fit faire beaucoup
de rêves terribles et poétiques. Le récit des persécutions des sectes du
moyen âge et de la renaissance émut son cœur plus que jamais, et cette
histoire de l'enthousiasme disposa son âme au fanatisme religieux d'une
initiation prochaine. Pendant quinze jours, elle ne reçut aucun avis du
dehors et vécut dans la retraite, environnée des soins mystérieux du
chevalier, mais ferme dans sa résolution de ne point le voir, et de ne pas
lui donner trop d'espérances.
Les chaleurs de l'été commençaient à se faire sentir, et Consuelo,
absorbée d'ailleurs par ses études, n'avait pour se reposer et respirer à
l'aise que les heures fraîches de la soirée. Peu à peu elle avait repris
ses promenades lentes et rêveuses dans le jardin, l'enclos. Elle s'y
croyait seule et pourtant je ne sais quelle vague émotion lui faisait
rêver parfois la présence de l'inconnu non loin d'elle. Ces belles nuits,
ces beaux ombrages, cette solitude, ce murmure languissant de l'eau
courante à travers les fleurs, le parfum des plantes, la voix passionnée
du rossignol, suivie de silences plus voluptueux encore; la lune jetant de
grandes lueurs obliques sous l'ombre transparente des berceaux embaumés,
le coucher de Vesper derrière les nuages roses de l'horizon, que sais-je?
toutes les émotions classiques, mais éternellement fraîches et puissantes
de la jeunesse et de l'amour, plongeaient l'âme de Consuelo dans de
dangereuses rêveries; son ombre svelte sur le sable argenté des allées, le
vol d'un oiseau réveillé par son approche, le bruit d'une feuille agitée
par la brise, c'en était assez pour la faire tressaillir et doubler le pas;
mais ces légères frayeurs étaient à peine dissipées qu'elles étaient
remplacées par un indéfinissable regret, et les palpitations de l'attente
étaient plus fortes que toutes les suggestions de la volonté.
Une fois elle fut troublée plus que de coutume par le frôlement du
feuillage et les bruits incertains de la nuit. Il lui sembla qu'on
marchait non loin d'elle, qu'on fuyait à son approche, qu'on s'approchait
lorsqu'elle était assise. Son agitation l'avertissait plus encore: elle se
sentit sans force contre une rencontre dans ces beaux lieux et sous ce
ciel magnifique. Les bouffées de la brise passaient brûlantes sur son
front. Elle s'enfuit vers le pavillon et s'enferma dans sa chambre. Les
flambeaux n'étaient pas allumés. Elle se cacha derrière une jalousie et
désira ardemment de voir celui dont elle ne voulait pas être vue. Elle vit
en effet paraître un homme qui marcha lentement sous ses fenêtres sans
appeler, sans faire un geste, soumis et satisfait en apparence de regarder
les murs qu'elle habitait. Cet homme, c'était bien l'inconnu, du moins
Consuelo le sentit d'abord à son trouble, et crut reconnaître sa stature
et sa démarche. Mais bientôt d'étranges doutes et des craintes pénibles
s'emparèrent de son esprit. Ce promeneur silencieux lui rappelait Albert
au moins autant que Liverani. Ils étaient de la même taille; et maintenant
qu'Albert, transformé par une santé nouvelle, marchait avec aisance et ne
tenait plus sa tête penchée sur son sein ou appuyée sur sa main, dans une
attitude chagrine ou maladive, Consuelo ne connaissait guère plus son
aspect extérieur que celui du chevalier. Elle avait vu celui-ci un instant
au grand jour, marchant devant elle à distance et enveloppé des plis d'un
manteau. Elle avait vu Albert peu d'instants aussi dans la tour déserte,
depuis qu'il était si différent de ce qu'elle le connaissait; et
maintenant elle voyait l'un ou l'autre très-vaguement, à la clarté des
étoiles; et chaque fois qu'elle se croyait sur le point de fixer ses
doutes, il passait sous l'ombre des arbres et s'y perdait comme une ombre
lui-même. Il disparut enfin tout à fait, et Consuelo resta partagée entre
la joie et la crainte, se reprochant d'avoir manqué de courage pour
appeler Albert à tout hasard, afin de provoquer une explication sincère et
loyale entre eux.
Ce repentir devint plus vif à mesure qu'il s'éloignait, et en même temps
la persuasion que c'était lui, en effet, qu'elle venait de voir. Entraînée
par cette habitude de dévouement qui lui avait toujours tenu lieu d'amour
pour lui, elle se dit que s'il venait ainsi errer autour d'elle, c'était
dans l'espérance timide de l'entretenir. Ce n'était pas la première fois
qu'il le tentait; il l'avait dit à Trenck un soir où peut-être il s'était
croisé dans l'obscurité avec Liverani. Consuelo résolut de provoquer cette
explication nécessaire. Sa conscience lui faisait un devoir d'éclaircir
ses doutes sur les véritables dispositions de son époux, généreux ou
volage. Elle redescendit au jardin et courut après lui, tremblante et
pourtant courageuse; mais elle avait perdu sa trace, et elle parcourut
tout l'enclos sans le rencontrer.
Enfin elle vit tout à coup, au sortir d'un bosquet, un homme debout an
bord de l'eau. Était-ce bien le même qu'elle cherchait? Elle l'appela du
nom d'Albert; il tressaillit, passa ses mains sur son visage, et lorsqu'il
se retourna, le masque noir couvrait déjà ses traits.
«Albert, est-ce vous? s'écria Consuelo; c'est vous, vous seul que je
cherche.»
Une exclamation étouffée trahit chez cet inconnu je ne sais quelle émotion
de joie ou de douleur, il sembla vouloir fuir; Consuelo avait cru
reconnaître la voix d'Albert, elle s'élança et le retint par son manteau.
Mais elle s'arrêta, le manteau en s'écartant avait laissé voir sur la
poitrine de l'inconnu une assez large croix d'argent que Consuelo
connaissait trop bien: c'était celle de sa mère, la même qu'elle avait
confiée au chevalier durant ton voyage avec lui, comme un gage de
reconnaissance et de sympathie.
«Liverani! dit-elle, toujours vous! Puisque c'est vous, adieu! pourquoi
m'avez-vous désobéi?»
Il se jeta à ses pieds, l'entoura de ses bras et lui prodigua d'ardentes
et respectueuses étreintes que Consuelo n'eut plus la force de repousser.
«Si vous m'aimez et si vous voulez que je vous aime, laissez-moi, lui
dit-elle. C'est devant les Invisibles que je veux vous voir et vous
entendre. Votre masque m'effraie, votre silence me glace le cœur.»
Liverani porta la main à son masque, il allait l'arracher et parler.
Consuelo, comme la curieuse Psyché, n'avait plus le courage de fermer les
yeux... mais tout à coup le voile noir des messagers du tribunal secret
tomba sur sa tête. La main de l'inconnu qui avait saisi la sienne avec
précipitation fut détachée en silence. Consuelo se sentit entraînée sans
violence et sans courroux apparent, mais avec rapidité. On l'enleva de
terre, elle sentit fléchir sous ses pieds le plancher d'une barque. Elle
descendit le ruisseau longtemps sans que personne lui adressât la parole,
et lorsqu'on lui rendit la lumière elle se trouva dans la salle
souterraine où elle avait comparu pour la première fois devant le tribunal
des Invisibles.