La Porporina n'ayant plus sujet, d'après le langage bienveillant et
paternel des Invisibles, d'être sérieusement inquiète du chevalier, et
jugeant que Matteus n'avait pas vu très-clair dans cette affaire, éprouva
en quittant ce mystérieux conciliabule, un grand soulagement d'esprit.
Tout ce qu'on venait de lui dire flottait dans son imagination comme des
rayons derrière un nuage; et l'inquiétude ni l'effort de la volonté ne la
soutenant plus, elle éprouva bientôt en marchant une fatigue
insurmontable. La faim se fit sentir assez cruellement, le capuchon gommé
l'étouffait. Elle s'arrêta plusieurs fois, fut forcée d'accepter les bras
de ses guides pour continuer sa route, et, en arrivant dans sa chambre,
elle tomba en faiblesse. Peu d'instants après, elle se sentit ranimée par
un flacon qui lui fut présenté, et par l'air bienfaisant qui circulait
dans l'appartement. Alors elle remarqua que les hommes qui l'avaient
ramenée sortaient à la hâte, tandis que Matteus s'empressait de servir un
souper des plus appétissants, et que le petit docteur masqué, qui l'avait
mise en léthargie pour l'amener à cette résidence, lui tâtait le pouls et
lui prodiguait ses soins. Elle le reconnaissait facilement à sa perruque,
et à sa voix qu'elle avait entendue quelque part, sans pouvoir dire en
quelle circonstance.
«Cher docteur, lui dit-elle en souriant, je crois que la meilleure
prescription sera de me faire souper bien vite. Je n'ai pas d'autre mal
que la faim; mais je vous supplie de m'épargner cette fois le café que
vous faites si bien. Je crois que je ne serais plus de force à le
supporter.
--Le café préparé par moi, répondit le docteur, est un calmant
recommandable. Mais soyez tranquille, madame la comtesse: mon ordonnance
ne porte rien de semblable. Aujourd'hui voulez-vous vous fier à moi et me
permettre de souper avec vous? La volonté de Son Altesse est que je ne
vous quitte pas avant que vous soyez complètement rétablie, et je pense
que, dans une demi-heure, la réfection aura chassé cette faiblesse
entièrement.
--Si tel est le bon plaisir de Son Altesse et le vôtre, monsieur le
docteur, ce sera le mien aussi d'avoir l'honneur de votre compagnie pour
souper, dit Consuelo en laissant rouler son fauteuil par Matteus auprès de
la table.
--Ma compagnie ne vous sera pas inutile, reprit le docteur, en commençant
à démolir un superbe pâté de faisans, et à découper ces volatiles avec la
dextérité d'un praticien consommé. Sans moi, vous vous laisseriez aller à
la voracité insurmontable qu'on éprouve après un long jeune, et vous
pourriez vous en mal trouver. Moi qui ne crains pas un pareil inconvénient,
j'aurai soin de vous compter les morceaux, tout en les mettant doubles
sur mon assiette.»
La voix de ce docteur gastronome occupait Consuelo malgré elle. Mais sa
surprise fut grande lorsque, détachant lestement son masque, il le posa
sur la table en disant:
«Au diable cette puérilité qui m'empêche de respirer et de sentir le goût
de ce que je mange!»
Consuelo tressaillit en reconnaissant, dans ce viveur de médecin, celui
qu'elle avait vu au lit de mort de son mari, le docteur Supperville,
premier médecin de la margrave de Bareith. Elle l'avait aperçu de loin à
Berlin depuis, sans avoir le courage de le regarder ni de lui parler. En
ce moment le contraste de son appétit glouton avec l'émotion et
l'accablement qu'elle éprouvait, lui rappelèrent la sécheresse de ses
idées et de ses discours au milieu de la consternation et de la douleur de
la famille de Rudolstadt, et elle eut peine à lui cacher l'impression
désagréable qu'il lui causait. Mais le Supperville, absorbé par le fumet
du faisan, paraissait ne faire aucune attention à son trouble.
Matteus vint compléter le ridicule de la situation où se plaçait le
docteur, par une exclamation naïve. Le circonspect serviteur le servait
depuis cinq minutes sans s'apercevoir qu'il avait le visage découvert, et
ce ne fut qu'au moment de prendre le masque pour le couvercle du pâté, et
de le placer méthodiquement sur la brèche ouverte, qu'il s'écria avec
terreur:
«Miséricorde, monsieur le docteur, vous avez laissé choir votre _visage_
sur la table!
--Au diable ce visage d'étoffe! te dis-je. Je ne pourrai jamais m'habituer
à manger avec cela. Mets-le dans un coin, tu me le rendras quand je
sortirai.
--Comme il vous plaira, monsieur le docteur, dit Matteus d'un ton
consterné. Je m'en lave les mains. Mais Votre Seigneurie n'ignore pas que
je suis forcé tous les soirs de rendre compte de point en point de tout ce
qui s'est fait et dit ici. J'aurai beau dire que votre _visage_ s'est
détaché par mégarde, je ne pourrai pas nier que Madame n'ait vu ce qui
était dessous.
--Fort bien, mon brave. Tu feras ton rapport, dit le docteur sans se
déconcerter.
--Et vous remarquerez, monsieur Matteus, observa Consuelo, que je n'ai
aucunement provoqué M. le docteur à cette désobéissance, et que ce n'est
pas ma faute si je l'ai reconnu.
--Soyez donc tranquille, madame la comtesse, reprit Supperville la bouche
pleine. Le prince n'est pas si diable qu'il est noir, et je ne le crains
guère. Je lui dirai que, puisqu'il m'avait autorisé à souper avec vous, il
m'avait autorisé par cela même à me délivrer de tout obstacle à la
mastication et à la déglutition. D'ailleurs j'avais l'honneur d'être trop
bien connu de vous pour que le son de ma voix ne m'eût pas déjà trahi.
C'est donc une vaine formalité dont je me débarrasse, et dont le prince
fera bon marché tout le premier.
--C'est égal, monsieur le docteur, dit Matteus scandalisé, j'aime mieux
que vous ayez fait cette plaisanterie-là que moi.»
Le docteur haussa les épaules, railla le timoré Matteus, mangea énormément
et but à proportion: après quoi, Matteus s'étant retiré pour changer le
service, il rapprocha un peu sa chaise, baissa la voix, et parla ainsi à
Consuelo:
«Chère Signora, je ne suis pas si gourmand que j'en ai l'air (Supperville,
étant convenablement repu, parlait ainsi fort à son aise), et mon but, en
venant souper avec vous, était de vous instruire de choses importantes qui
vous intéressent très-particulièrement.
--De quelle part et en quel nom voulez-vous me révéler ces choses,
monsieur? dit Consuelo, qui se rappelait la promesse qu'elle venait de
faire aux Invisibles.
--C'est de mon plein droit et de mon plein gré, répondit Supperville. Ne
vous inquiétez donc pas. Je ne suis pas un mouchard, moi, et je parle à
cœur ouvert, peu soucieux qu'on répète mes paroles.»
Consuelo pensa un instant que son devoir était de fermer absolument la
bouche au docteur, afin de ne pas se rendre complice de sa trahison: mais
elle pensa aussi qu'un homme dévoué aux Invisibles au point de se charger
d'empoisonner à demi les gens pour les amener, à leur insu, dans ce
château, ne pouvait agir comme il le faisait sans y être secrètement
autorisé. C'est un piège qu'on me tend, pensa-t-elle. C'est une série
d'épreuves qui commence. Voyons, et observons l'attaque.
«Il faut donc, Madame, continua le docteur, que je vous dise où et chez
qui vous êtes.»
«Nous y voilà!» se dit Consuelo; et elle se hâta de répondre: «Grand merci,
monsieur le docteur, je ne vous l'ai pas demandé, et je désire ne pas le
savoir.
--_Ta ta ta!_ reprit Supperville, vous voilà tombée dans la voie
romanesque où il plaît au prince d'entraîner tous ses amis. Mais n'allez
point donner sérieusement dans ces sornettes-là: le moins qui pourrait
vous en arriver serait de devenir folle et de grossir son cortège
d'aliénés et de visionnaires. Je n'ai pas l'intention, pour ma part, de
manquer à la parole que je lui ai donnée de ne vous dire ni son nom ni
celui du lieu où vous vous trouvez. C'est là d'ailleurs ce qui doit le
moins vous préoccuper; car ce ne serait qu'une satisfaction pour votre
curiosité, et ce n'est pas cette maladie que je veux traiter chez vous;
c'est l'excès de confiance, au contraire. Vous pouvez donc apprendre, sans
lui désobéir et sans risquer de lui déplaire (je suis intéressé à ne pas
vous trahir), que vous êtes ici chez le meilleur et le plus absurde des
vieillards. Un homme d'esprit, un philosophe, une âme courageuse et tendre
jusqu'à l'héroïsme, jusqu'à la démence. Un rêveur qui traite l'idéal comme
une réalité, et la vie comme un roman. Un savant qui, à force de lire les
écrits des sages et de chercher la quintessence des idées, est arrivé,
comme don Quichotte après la lecture de tous ses livres de chevalerie, à
prendre les auberges pour des châteaux, les galériens pour d'innocentes
victimes, et les moulins à vent pour des monstres. Enfin un saint, si on
ne considère que la beauté de ses intentions, un fou si on en pèse le
résultat. Il a imaginé, entre autres choses, un réseau de conspiration
permanente et universelle pour prendre à la nasse et paralyser l'action
des méchants dans le monde: 1° combattre et contrarier la tyrannie des
gouvernants; 2° réformer l'immoralité ou la barbarie des lois qui
régissent les sociétés; 3° verser dans le cœur de tous les hommes de
courage et de dévouement l'enthousiasme de sa propagande et le zèle de sa
doctrine. Rien que ça? hein? et il croît y parvenir! Encore s'il était
secondé par quelques hommes sincères et raisonnables, le peu de bien qu'il
réussit à faire pourrait porter ses fruits! Mais, par malheur, il est
environné d'une clique d'intrigants et d'imposteurs audacieux qui feignent
de partager sa foi et de servir ses projets, et qui se servent de son
crédit pour accaparer de bonnes places dans toutes les cours de l'Europe,
non sans se mettre au bout des doigts la meilleure partie de l'argent
destiné à ses bonnes œuvres. Voilà l'homme et son entourage. C'est à vous
de juger dans quelles mains vous êtes, et si cette protection généreuse
qui vous a heureusement tirée des grilles du petit Fritz ne risque pas de
vous faire tomber pis, à force de vouloir vous élever dans les nues. Vous
voilà avertie. Méfiez-vous des belles promesses, des beaux discours, des
scènes de tragédie, des tours de passe-passe des Cagliostro, des
Saint-Germain et consorts.
--Ces deux derniers personnages sont-ils donc actuellement ici? demanda
Consuelo un peu troublée, et flottante entre le danger d'être jouée par le
docteur et la vraisemblance de ses assertions.
--Je n'en sais rien, répondit-il. Tout s'y passe mystérieusement. Il y a
deux châteaux: un visible et palpable, où l'on voit arriver des gens du
monde qui ne se doutent de rien, où l'on donne des fêtes, où l'on déploie
l'appareil d'une existence princière, frivole et inoffensive. Ce
château-là couvre et cache l'autre, qui est un petit monde souterrain
assez habilement masqué. Dans le château invisible s'élucubrent tous les
songes creux de Son Altesse. Novateurs, réformateurs, inventeurs, sorciers,
prophètes, alchimistes, tous architectes d'une société nouvelle toujours
prête, selon leur dire, à avaler l'ancienne demain ou après-demain; voilà
les hôtes mystérieux que l'on reçoit, que l'on héberge, et que l'on
consulte sans que personne le sache à la surface du sol, ou du moins sans
qu'aucun profane puisse expliquer le bruit des caves autrement que par la
présence d'esprits follets et de revenants tracassiers dans les œuvres
basses du bâtiment. Maintenant concluez: les susdits charlatans peuvent
être à cent lieues d'ici, car ils sont grands voyageurs de leur nature, ou
à cent pas de nous, dans de bonnes chambres à portes secrètes et à double
fond. On dit que ce vieux château a servi autrefois de rendez-vous aux
francs-juges, et que depuis, à cause de certaines traditions héréditaires,
les ancêtres de notre prince se sont toujours divertis à y tramer des
complots terribles, qui n'ont jamais, que je sache, abouti à rien. C'est
une vieille mode du pays, et les plus illustres cerveaux ne sont pas ceux
qui y donnent le moins. Moi, je ne suis pas initié aux merveilles du
château invisible. Je passe ici quelques jours de temps en temps, quand ma
souveraine, la princesse Sophie de Prusse, margrave de Bareith, me donne
la permission d'aller prendre l'air hors de ses États. Or, comme je
m'ennuie prodigieusement à la délicieuse cour de Bareith, qu'au fond j'ai
de l'attachement pour le prince dont nous parlons, et que je ne suis pas
fâché de jouer parfois un petit tour au grand Frédéric que je déteste, je
rends au susdit prince quelques services désintéressés, et dont je me
divertis tout le premier. Comme je ne reçois d'ordres que de lui, ces
services sont toujours fort innocents. Celui d'aider à vous tirer de
Spandaw, et de vous amener ici comme une pauvre colombe endormie, n'avait
rien qui me répugnât. Je savais que vous y seriez bien traitée, et je
pensais que vous auriez occasion de vous y amuser. Mais si, au contraire,
on vous y tourmente, si les conseillers charlatans de Son Altesse
prétendent s'y emparer de vous, et vous faire servir à leurs intrigues
dans le monde...
--Je ne crains rien de semblable, répondit Consuelo de plus en plus
frappée des explications du docteur. Je saurai me préserver de leurs
suggestions, si elles blessent ma droiture et révoltent ma conscience.
--En êtes-vous bien sûre, madame la comtesse? reprit Supperville. Tenez!
ne vous y fiez pas, et ne vous vantez de rien. Des gens fort raisonnables
et fort honnêtes sont sortis d'ici timbrés et tout prêts à mal faire. Tous
les moyens sont bons aux intrigants qui exploitent le prince, et ce cher
prince est si facile à éblouir, que lui-même a mis la main à la perdition
de quelques bonnes âmes en croyant les sauver. Sachez que ces intrigants
sont fort habiles, qu'ils ont des secrets pour effrayer, pour convaincre,
pour émouvoir, pour enivrer les sens et frapper l'imagination. D'abord une
persistance de tracasseries et une foule de petits moyens
incompréhensibles: et puis des recettes, des systèmes, des prestiges à
leur service. Ils vous enverront des spectres, ils vous feront jeûner pour
vous ôter la lucidité de l'esprit, ils vous assiégeront de fantasmagories
riantes ou affreuses. Enfin ils vous rendront superstitieuse, folle
peut-être, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, et alors...
--Et alors? que peuvent-ils attendre de moi? que suis-je dans le monde
pour qu'ils aient besoin de m'attirer dans leurs filets?
--Oui-da! La comtesse de Rudolstadt ne s'en doute pas?
--Nullement, monsieur le docteur.
--Vous devez vous rappeler pourtant que M. Cagliostro vous a fait voir feu
le comte Albert, votre mari, vivant et agissant?
--Comment savez-vous cela, si vous n'êtes pas initié aux mystères du monde
souterrain dont vous parlez?
--Vous l'avez raconté à la princesse Amélie de Prusse, qui est un peu
bavarde, comme toutes les personnes curieuses. Ignorez-vous, d'ailleurs,
qu'elle est fort liée avec le spectre du comte de Rudolstadt?
--Un certain Trismégiste, à ce qu'on m'a dit!
--Précisément. J'ai vu ce Trismégiste, et il est de fait qu'il ressemble
au comte d'une manière surprenante au premier abord. On peut le faire
ressembler davantage en le coiffant et en l'habillant comme le comte avait
coutume d'être, en lui rendant le visage blême, et en lui faisant étudier
l'allure et les manières du défunt. Comprenez-vous maintenant?
--Moins que jamais. Quel intérêt aurait-on à faire passer cet homme pour
le comte Albert?
--Que vous êtes simple et loyale! Le comte Albert est mort, laissant, une
grande fortune, qui va tomber en quenouille, des mains de la chanoinesse
Wenceslawa à celles de la petite baronne Amélie, cousine du comte Albert,
à moins que vous ne fassiez valoir vos droits à un douaire ou à une
jouissance viagère. On tâchera d'abord de vous y décider...
--Il est vrai, s'écria Consuelo; vous m'éclairez sur le sens de certaines
paroles!
--Ce n'est rien encore: cette jouissance viagère, très-contestable, du
moins en partie, ne satisferait pas l'appétit des chevaliers d'industrie
qui veulent vous accaparer. Vous n'avez pas d'enfant; il vous faut un
mari. Eh bien, le comte Albert n'est pas mort: il était en léthargie, on
l'a enterré vivant; le diable l'a tiré de là; M. de Cagliostro lui a donné
une potion; M. de Saint-Germain l'a emmené promener. Bref, au bout d'un ou
deux ans il reparaît, raconte ses aventures, se jette à vos pieds,
consomme son mariage avec vous, part pour le château des Géants, se fait
reconnaître de la vieille chanoinesse et de quelques vieux serviteurs qui
n'y voient pas très-clair, provoque une enquête, s'il y a contestation, et
paie les témoins. Il fait même le voyage de Vienne avec son épouse fidèle,
pour réclamer ses droits auprès de l'impératrice. Un peu de scandale ne
nuit pas à ces sortes d affaires. Toutes les grandes dames s'intéressent à
un bel homme, victime d'une funeste aventure et de l'ignorance d'un sot
médecin. Le prince de Kaunitz, qui ne hait pas les cantatrices, vous
protège; votre cause triomphe; vous retournez victorieuse à Riesenburg,
vous mettez à la porte votre cousine Amélie; vous êtes riche et puissante;
vous vous associez au prince d'_ici_ et à ses charlatans pour réformer la
société et changer la face du monde. Tout cela est fort agréable, et ne
coûte que la peine de se tromper un peu, en prenant à la place d'un
illustre époux un bel aventurier, homme d'esprit, et grand diseur de bonne
aventure par-dessus le marché. Y êtes-vous, maintenant? Faites vos
réflexions. Il était de mon devoir comme médecin, comme ami de la famille
de Rudolstadt, et comme homme d'honneur, de vous dire tout cela. On avait
compté sur moi pour constater, dans l'occasion, l'identité du Trismégiste
avec le comte Albert. Mais moi qui l'ai vu mourir, non avec les yeux de
l'imagination, mais avec ceux de la science, moi qui ai fort bien remarqué
certaines différences entre ces deux hommes, et qui sais qu'à Berlin on
connaît l'aventurier de longue date, je ne me prêterai point à une
pareille imposture. Grand merci! Je sais que vous ne vous y prêteriez pas
davantage, mais qu'on mettra tout en œuvre pour vous persuader que le
comte Albert a grandi de deux pouces et pris de la fraîcheur et de la
santé dans son cercueil. J'entends ce Matteus qui revient; c'est une bonne
bête, qui ne se doute de rien. Moi, je me retire, j'ai dit. Je quitte ce
château dans une heure, n'ayant que faire ici davantage.»
Après avoir parlé ainsi avec une remarquable volubilité, le docteur remit
son masque, salua profondément Consuelo, et se retira, la laissant achever
son souper toute seule si bon lui semblait: elle n'était guère disposée à
le faire. Bouleversée et atterrée de tout ce qu'elle venait d'entendre,
elle se retira dans sa chambre, et n'y trouva un peu de repos qu'après
avoir souffert longtemps les plus douloureuses perplexités et les plus
vagues angoisses du doute et de l'inquiétude.