XXIV.

Consuelo ressentait, par dessus tout, un désir et un besoin de liberté,

bien naturels après tant de jours d'esclavage. Elle éprouva donc un

plaisir extrême à s'élancer dans un vaste espace, que les soins de l'art

et l'ingénieuse disposition des massifs et des allées faisaient paraître

beaucoup plus vaste encore. Mais au bout de deux heures de promenade, elle

se sentit attristée par la solitude et le silence qui régnaient dans ces

beaux lieux. Elle en avait fait déjà plusieurs fois le tour, sans y

rencontrer seulement la trace d'un pied humain sur le sable fin et

fraîchement passé au râteau. Des murailles assez élevées, que masquait une

épaisse végétation, ne lui permettaient pas de s'égarer au hasard dans des

sentiers inconnus. Elle savait déjà par cœur tous ceux qui se croisaient

sous ses pas. Dans quelques endroits, le mur s'interrompait pour être

remplacé par de larges fossés remplis d'eau, et les regards pouvaient

plonger sur de belles pelouses montant en collines et terminées par des

bois, ou sur l'entrée des mystérieuses et charmantes allées qui se

perdaient sous le taillis en serpentant. De sa fenêtre, Consuelo avait vu

toute la nature à sa disposition: de plain-pied, elle se trouvait dans un

terrain encaissé, borné de toutes parts, et dont toutes les recherches

intérieures ne pouvaient lui dissimuler le sentiment de sa captivité. Elle

chercha le palais enchanté où elle s'était éveillée. C'était un très-petit

édifice à l'italienne, décoré avec luxe à l'intérieur, élégamment bâti au

dehors, et adossé contre un rocher à pic d'un effet pittoresque, mais qui

formait une meilleure clôture naturelle pour tout le fond du jardin et un

plus impénétrable obstacle à la vue que les plus hautes murailles et les

plus épais glacis de Spandaw. «Ma forteresse est belle, se dit Consuelo,

mais elle n'en est que mieux close, je le vois bien.»

Elle alla se reposer sur la terrasse d'habitation, qui était ornée de

vases de fleurs et surmontée d'un petit jet d'eau. C'était un endroit

ravissant; et pour n'embrasser que l'intérieur d'un jardin, quelques

échappées sur un grand parc, et de hautes montagnes dont les cimes bleues

dépassaient celles des arbres, la vue n'en était que plus fraîche et plus

suave. Mais Consuelo, instinctivement effrayée du soin qu'on prenait de

l'installer, peut-être pour longtemps, dans une nouvelle prison, eut donné

tous les catalpas en fleurs et toutes les plates-bandes émaillées pour un

coin de franche campagne, avec une maisonnette en chaume, des chemins

raboteux et l'aspect libre d'un pays possible à connaître et à explorer.

D'où elle était, elle n'avait pas de plans intermédiaires à découvrir

entre les hautes murailles de verdure de son enclos et les vagues horizons

dentelés, déjà perdus dans la brume du couchant. Les rossignols chantaient

admirablement, mais pas un son de voix humaine n'annonçait le voisinage

d'une habitation. Consuelo voyait bien que la sienne, située aux confins

d'un grand parc et d'une forêt peut-être immense, n'était qu'une

dépendance d'un plus vaste manoir. Ce qu'elle apercevait du parc ne

servait qu'à lui faire désirer d'en voir davantage. Elle n'y distinguait

d'autres promeneurs que des troupeaux de biches et de chevreuils paissant

aux flancs des collines, avec autant de confiance que si l'approche d'un

mortel eût été pour eux un événement inconnu. Enfin la brise du soir

écarta un rideau de peupliers qui fermait un des côtés du jardin, et

Consuelo aperçut, aux dernières lueurs du jour, les tourelles blanches et

les toits aigus d'un château assez considérable, à demi caché derrière un

mamelon boisé, à la distance d'un quart de lieue environ. Malgré tout son

désir de ne plus penser au chevalier, Consuelo se persuada qu'il devait

être là; et ses yeux se fixèrent avidement sur ce château, peut-être

imaginaire, dont l'approche lui semblait interdite, et que les voiles du

crépuscule faisaient lentement disparaître dans l'éloignement.

Lorsque la nuit fut tout à fait tombée, Consuelo vit le reflet des

lumières, à l'étage inférieur de son pavillon, courir sur les arbustes

voisins, et elle descendit à la hâte, espérant voir enfin une figure

humaine dans sa demeure. Elle n'eut pas ce plaisir; celle du domestique

qu'elle trouva occupé à allumer les bougies et à servir le souper était,

comme celle du docteur, couverte d'un masque noir, qui semblait être

l'uniforme des Invisibles. C'était un vieux serviteur, en perruque lisse

et roide comme du laiton, proprement vêtu d'un habit complet couleur pomme

d'amour.

«Je demande humblement pardon à Madame, dit-il d'une voix cassée, de me

présenter devant elle avec ce visage-là. C'est ma consigne, et il ne

m'appartient pas d'en comprendre la nécessité. J'espère que Madame aura la

bonté de s'y habituer, et qu'elle daignera ne pas avoir peur de moi. Je

suis aux ordres de Madame. Je m'appelle Matteus. Je suis à la fois gardien

de ce pavillon, directeur du jardin, maître d'hôtel et valet de chambre.

On m'a dit que Madame, ayant beaucoup voyagé, avait un peu l'habitude de

se servir toute seule; que, par exemple, elle n'exigerait peut-être pas

l'aide d'une femme. Il me serait difficile d'en procurer une à Madame, vu

que je n'en ai point, et que la fréquentation de ce pavillon est interdite

à toutes celles du château. Cependant, une servante entrera ici le matin

pour m'aider à faire le ménage, et un garçon jardinier viendra de temps en

temps arroser les fleurs et entretenir les allées. J'ai, à ce propos, une

très-humble observation à faire à Madame: c'est que tout domestique, autre

que moi, à qui Madame serait seulement soupçonnée d'avoir adressé un mot

ou fait un signe serait chassé à l'instant même; ce qui serait bien

malheureux pour lui, car la maison est bonne et l'obéissance bien

récompensée. Madame est trop généreuse et trop juste, sans doute, pour

vouloir exposer ces pauvres gens...

--Soyez tranquille, monsieur Matteus, répondit Consuelo, je ne serais pas

assez riche pour les dédommager, et il n'est pas dans mon caractère de

détourner qui que ce soit de son devoir.

--D'ailleurs, je ne les perdrai jamais de vue, reprit Matteus, comme se

parlant à lui-même.

--Vous pouvez vous épargner toute précaution à cet égard. J'ai de trop

grandes obligations aux personnes qui m'ont amenée ici, et je pense, aussi

à celles qui m'y reçoivent, pour rien tenter qui puisse leur déplaire.

--Ah! Madame est ici de son plein gré? demanda Matteus, à qui la curiosité

ne semblait pas aussi interdite que l'expansion.

--Je vous prie de m'y considérer comme captive volontaire, et sur parole.

--Oh! c'est bien ainsi que je l'entends. Je n'ai jamais gardé personne

autrement, quoique j'aie vu bien souvent mes prisonniers sur parole

pleurer et se tourmenter comme s'ils regrettaient de s'être engagés. Et

Dieu sait pourtant qu'ils étaient bien ici! Mais, dans ces cas-là, on leur

rendait toujours leur parole quand ils l'exigeaient; on ne retient ici

personne de force. Le souper de Madame est servi.»

L'avant-dernier mot du majordome couleur de tomate eut le pouvoir de

rendre tout à coup l'appétit à sa nouvelle maîtresse; et elle trouva le

souper si bon, qu'elle en fit de grands compliments à l'auteur. Celui-ci

parut très-flatté de se voir apprécié, et Consuelo vit bien qu'elle avait

gagné son estime; mais il n'en fut ni plus confiant ni moins circonspect.

C'était un excellent homme, à la fois naïf et rusé. Consuelo connut vite

son caractère, en voyant avec quel mélange de bonhomie et d'adresse il

prévenait toutes les questions qu'elle eût pu lui faire, pour n'en être

pas embarrassé, et arranger les réponses à son gré. Ainsi elle apprit de

lui tout ce qu'elle ne lui demandait pas, sans rien apprendre toutefois:

«Ses maîtres étaient des personnages fort riches, fort puissants,

très-généreux, mais très-sévères, particulièrement sur l'article de la

discrétion. Le pavillon faisait partie d'une belle résidence, tantôt

habitée par les maîtres, tantôt confiée à la garde de serviteurs

très-fidèles, très-bien payés et très-discrets. Le pays était riche,

fertile et bien gouverné. Les habitants n'avaient pas l'habitude de se

plaindre de leurs seigneurs: d'ailleurs ils n'eussent pas eu beau jeu avec

maître Matteus, qui vivait dans le respect des lois et des personnes, et

qui ne pouvait souffrir les paroles indiscrètes.» Consuelo fut si ennuyée

de ses savantes insinuations et de ses renseignements officieux, qu'elle

lui dit en souriant, aussitôt après le souper: «Je craindrais d'être

indiscrète moi-même, monsieur Matteus, en jouissant plus longtemps de

l'agrément de votre conversation; je n'ai plus besoin de rien pour

aujourd'hui, et je vous souhaite le bonsoir.

--Madame me fera l'honneur de me sonner quand elle voudra quoi que ce soit,

reprit-il. Je demeure derrière la maison, sous le rocher, dans un joli

ermitage où je cultive des melons d'eau magnifiques. Je serais bien flatté

que Madame put leur accorder un coup d'œil d'encouragement; mais il m'est

particulièrement interdit d'ouvrir jamais cette porte à Madame.

--J'entends, maître Matteus, je ne dois jamais sortir que dans le jardin,

et je ne dois pas m'en prendre à votre caprice, mais à la volonté de mes

hôtes. Je m'y conformerai.

--D'autant plus que Madame aurait bien de la peine à ouvrir cette porte.

Elle est si lourde...; et puis il y a un secret à la serrure qui pourrait

blesser grièvement les mains de Madame, si elle n'était pas prévenue.

--Ma parole est plus solide encore que tous vos verrous, monsieur Matteus.

Dormez en paix, comme je suis disposée à le faire de mon côté.»

Plusieurs jours s'écoulèrent sans que Consuelo reçût signe de vie de la

part de ses hôtes, et sans qu'elle eût d'autre visage sous les yeux que le

masque noir de Matteus, plus agréable peut-être que sa véritable figure.

Ce digne serviteur la servait avec un zèle et une ponctualité dont elle ne

pouvait assez le remercier; mais il l'ennuyait prodigieusement par sa

conversation, qu'elle était obligée de subir; car il refusa constamment

avec stoïcisme les dons qu'elle voulut lui faire, et elle n'eut pas

d'autre manière de lui marquer sa reconnaissance qu'en le laissant

babiller. Il aimait passionnément l'usage de la parole, et cela était

d'autant plus remarquable que, voué par état à une réserve bizarre, il ne

s'en départait jamais, et possédait l'art de toucher à beaucoup de sujets

sans jamais effleurer les cas réservés confiés à sa discrétion. Consuelo

apprit de lui combien le potager du château produisait au juste chaque

année de carottes et d'asperges; combien il naissait de faons dans le parc,

l'histoire de tous les cygnes de la pièce d'eau, de tous les poussins de

la faisanderie, et de tous les ananas de la serre. Mais elle ne put

soupçonner un instant dans quel pays elle se trouvait; si le maître ou les

maîtres du château étaient absents ou présents, si elle devait communiquer

un jour avec eux, ou rester indéfiniment seule dans le pavillon.

En un mot, rien de ce qui l'intéressait réellement ne s'échappa des lèvres

prudentes et pourtant actives de Matteus. Elle eût craint de manquer à

toute délicatesse en approchant seulement à la portée de la voix du

jardinier ou de la servante, qui, du reste, étaient fort matineux et

disparaissaient presque aussitôt qu'elle était levée. Elle se borna à

jeter de temps en temps un regard dans le parc, sans y voir passer

personne, si ce n'est de trop loin pour l'observer, et à contempler le

faîte du château qui s'illuminait le soir de rares lumières toujours

éteintes de bonne heure.

Elle ne tarda pas à tomber dans une profonde mélancolie, et l'ennui,

qu'elle avait victorieusement combattu à Spandaw, vint l'assaillir et la

dominer dans cette riche demeure, au milieu de toutes les aises de la vie.

Est-il des biens sur la terre dont on puisse jouir absolument seul? La

solitude prolongée assombrit et désenchante les plus beaux objets; elle

répand l'effroi dans l'âme la plus forte. Consuelo trouva bientôt

l'hospitalité des Invisibles encore plus cruelle que bizarre, et un dégoût

mortel s'empara de toutes ses facultés. Son magnifique clavecin lui sembla

répandre des sons trop éclatants dans ces chambres vides et sonores, et

les accents de sa propre voix lui firent peur. Lorsqu'elle se hasardait à

chanter, si les premières ombres de la nuit la surprenaient dans cette

occupation, elle s'imaginait entendre les échos lui répondre d'un ton

courroucé, et croyait voir courir, contre les murs tendus de soie et sur

les tapis silencieux, des ombres inquiètes et furtives, qui, lorsqu'elle

essayait de les regarder, s'effaçaient et allaient se tapir derrière les

meubles pour chuchoter, la railler et la contrefaire. Ce n'étaient

pourtant que les brises du soir courant parmi le feuillage qui encadrait

ses croisées, ou les vibrations de son propre chant qui frémissaient

autour d'elle. Mais son imagination, lasse d'interroger tous ces muets

témoins de son ennui, les statues, les tableaux, les vases du Japon

remplis de fleurs, les grandes glaces claires et profondes, commençait à

se laisser frapper d'une crainte vague, comme celle que produit l'attente

d'un événement inconnu. Elle se rappelait le pouvoir étrange attribué aux

Invisibles par le vulgaire, les prestiges dont elle avait été environnée

par Cagliostro, l'apparition de la femme blanche dans le palais de Berlin,

les promesses merveilleuses du comte de Saint Germain relativement à la

résurrection du comte Albert: elle se disait que toutes ces choses

inexpliquées émanaient probablement de l'action secrète des Invisibles

dans la société et dans sa destinée particulière. Elle ne croyait point à

leur pouvoir surnaturel, mais elle voyait bien qu'ils s'attachaient à

conquérir les esprits par tous les moyens, en s'adressant soit au cœur,

soit à l'imagination, par des menaces ou des promesses, par des terreurs

ou des séductions. Elle était donc sous le coup de quelque révélation

formidable ou de quelque mystification cruelle, et, comme les enfants

poltrons, elle eût pu dire qu'elle avait _peur d'avoir peur_.

À Spandaw, elle avait roidi sa volonté contre des périls extrêmes, contre

des souffrances réelles; elle avait triomphé de tout avec vaillance; et

puis la résignation lui semblait naturelle à Spandaw. L'aspect sinistre

d'une forteresse est en harmonie avec les tristes méditations de la

solitude; au lieu que dans sa nouvelle prison tout semblait disposé pour

une vie d'épanchement poétique ou de paisible intimité; et ce silence

éternel, cette absence de toute sympathie humaine en détruisaient

l'harmonie comme un monstrueux contre-sens. On eût dit de la délicieuse

retraite de deux amants heureux ou d'une élégante famille, riant foyer

tout à coup haï et délaissé à cause de quelque rupture douloureuse ou de

quelque soudaine catastrophe. Les nombreuses inscriptions qui la

décoraient, et qui se trouvaient placées dans tous les ornements, ne la

faisaient plus sourire comme d'emphatiques puérilités. C'étaient des

encouragements joints à des menaces, des éloges conditionnels corrigés par

d'humiliantes accusations. Elle ne pouvait plus lever les yeux autour

d'elle sans découvrir quelque nouvelle sentence qu'elle n'avait pas encore

remarquée, et qui semblait lui défendre de respirer à l'aise dans ce

sanctuaire d'une justice soupçonneuse et vigilante. Son âme s'était

affaissée sur elle-même après la crise de son évasion et celle de son

amour improvisé pour _l'inconnu_. L'état léthargique qu'on avait provoqué,

sans doute à dessein, chez elle, pour lui cacher la situation de son asile,

lui avait laissé une secrète langueur, jointe à l'irritabilité nerveuse

qui en est la conséquence. Elle se sentit donc en peu de temps devenir à

la fois inquiète et nonchalante, tour à tour effrayée d'un rien et

indifférente à tout.

Un soir, elle crut entendre les sons, à peine saisissables, d'un orchestre

dans le lointain. Elle monta sur la terrasse, et vit le château

resplendissant de lumières à travers le feuillage. Une musique de

symphonie, fière et vibrante, parvint distinctement jusqu'à elle. Ce

contraste d'une fête et de son isolement l'émut plus qu'elle ne voulait se

l'avouer. Il y avait si longtemps qu'elle n'avait échangé une parole avec

des êtres intelligents ou raisonnables! Pour la première fois de sa vie,

elle se fit une idée merveilleuse d'une nuit de concert ou de bal, et,

comme Cendrillon, elle souhaita que quelque bonne fée l'enlevât dans les

airs et la fit entrer dans le palais enchanté par une fenêtre, fût-ce pour

y rester invisible, et y jouir de la vue d'une réunion d'êtres humains

animés par le plaisir.

La lune n'était pas encore levée. Malgré la pureté du ciel, l'ombre était

si épaisse sous les arbres, que Consuelo pouvait bien s'y glisser sans

être aperçue, fût-elle entourée d'invisibles surveillants. Une violente

tentation vint s'emparer d'elle, et toutes les raisons spécieuses que la

curiosité nous suggère quand elle veut livrer un assaut à notre conscience,

se présentèrent en foule à son esprit. L'avait-on traitée avec confiance,

en l'amenant endormie et à demi morte dans cette prison dorée, mais

implacable? Avait-on le droit d'exiger d'elle une aveugle soumission,

lorsqu'on ne daignait même pas la lui demander? D'ailleurs, ne voulait-on

pas la tenter et l'attirer par le simulacre d'une fête? Qui sait? tout

était bizarre dans la conduite des Invisibles. Peut-être, en essayant de

sortir de l'enclos, allait-elle trouver précisément une porte ouverte, une

gondole sur le ruisseau qui entrait du parc dans son jardin par une arcade

pratiquée dans la muraille. Elle s'arrêta à cette dernière supposition, la

plus gratuite de toutes, et descendit au jardin, résolue de tenter

l'aventure. Mais elle n'eut pas fait cinquante pas qu'elle entendit dans

les airs un bruit assez semblable à celui que produirait un oiseau

gigantesque en s'élevant vers les nues avec une rapidité fantastique. En

même temps elle vit autour d'elle une grande lueur d'un bleu livide, qui

s'éteignit au bout de quelques secondes, pour se reproduire presque

aussitôt avec une détonation assez forte. Consuelo comprit alors que ce

n'était ni la foudre ni un météore, mais le feu d'artifice qui commençait

au château. Ce divertissement de ses hôtes lui promettait un beau

spectacle du haut de la terrasse, et, comme un enfant qui cherche à

secouer l'ennui d'une longue pénitence, elle retourna à la hâte vers le

pavillon.

Mais, à la clarté de ces longs éclairs factices, tantôt rouges et tantôt

bleus, qui embrasaient le jardin, elle vit par deux fois un grand homme

noir, debout et immobile à côté d'elle. Elle n'avait pas eu le temps de le

regarder, que la bombe lumineuse, retombant en pluie de feu, s'éteignait

rapidement, et laissait tous les objets plongés dans une obscurité plus

profonde pour les yeux un instant éblouis. Alors Consuelo, effrayée,

courait dans un sens opposé à celui où le spectre lui était apparu; mais,

au retour de la lueur sinistre, elle se retrouvait à deux pas de lui. À la

troisième fois, elle avait gagné le perron du pavillon; il était devant

elle, lui barrant le passage. Saisie d'une terreur insurmontable, elle fit

un cri perçant et chancela. Elle fût tombée à la renverse sur les degrés,

si le mystérieux visiteur ne l'eût saisie dans ses bras. Mais à peine

eut-il effleuré son front de ses lèvres, qu'elle sentit et reconnut le

chevalier, _l'inconnu_, celui qu'elle aimait, et dont elle se savait

aimée.

La comtesse de Rudolstadt · 第 28 / 51 题