Consuelo ressentait, par dessus tout, un désir et un besoin de liberté,
bien naturels après tant de jours d'esclavage. Elle éprouva donc un
plaisir extrême à s'élancer dans un vaste espace, que les soins de l'art
et l'ingénieuse disposition des massifs et des allées faisaient paraître
beaucoup plus vaste encore. Mais au bout de deux heures de promenade, elle
se sentit attristée par la solitude et le silence qui régnaient dans ces
beaux lieux. Elle en avait fait déjà plusieurs fois le tour, sans y
rencontrer seulement la trace d'un pied humain sur le sable fin et
fraîchement passé au râteau. Des murailles assez élevées, que masquait une
épaisse végétation, ne lui permettaient pas de s'égarer au hasard dans des
sentiers inconnus. Elle savait déjà par cœur tous ceux qui se croisaient
sous ses pas. Dans quelques endroits, le mur s'interrompait pour être
remplacé par de larges fossés remplis d'eau, et les regards pouvaient
plonger sur de belles pelouses montant en collines et terminées par des
bois, ou sur l'entrée des mystérieuses et charmantes allées qui se
perdaient sous le taillis en serpentant. De sa fenêtre, Consuelo avait vu
toute la nature à sa disposition: de plain-pied, elle se trouvait dans un
terrain encaissé, borné de toutes parts, et dont toutes les recherches
intérieures ne pouvaient lui dissimuler le sentiment de sa captivité. Elle
chercha le palais enchanté où elle s'était éveillée. C'était un très-petit
édifice à l'italienne, décoré avec luxe à l'intérieur, élégamment bâti au
dehors, et adossé contre un rocher à pic d'un effet pittoresque, mais qui
formait une meilleure clôture naturelle pour tout le fond du jardin et un
plus impénétrable obstacle à la vue que les plus hautes murailles et les
plus épais glacis de Spandaw. «Ma forteresse est belle, se dit Consuelo,
mais elle n'en est que mieux close, je le vois bien.»
Elle alla se reposer sur la terrasse d'habitation, qui était ornée de
vases de fleurs et surmontée d'un petit jet d'eau. C'était un endroit
ravissant; et pour n'embrasser que l'intérieur d'un jardin, quelques
échappées sur un grand parc, et de hautes montagnes dont les cimes bleues
dépassaient celles des arbres, la vue n'en était que plus fraîche et plus
suave. Mais Consuelo, instinctivement effrayée du soin qu'on prenait de
l'installer, peut-être pour longtemps, dans une nouvelle prison, eut donné
tous les catalpas en fleurs et toutes les plates-bandes émaillées pour un
coin de franche campagne, avec une maisonnette en chaume, des chemins
raboteux et l'aspect libre d'un pays possible à connaître et à explorer.
D'où elle était, elle n'avait pas de plans intermédiaires à découvrir
entre les hautes murailles de verdure de son enclos et les vagues horizons
dentelés, déjà perdus dans la brume du couchant. Les rossignols chantaient
admirablement, mais pas un son de voix humaine n'annonçait le voisinage
d'une habitation. Consuelo voyait bien que la sienne, située aux confins
d'un grand parc et d'une forêt peut-être immense, n'était qu'une
dépendance d'un plus vaste manoir. Ce qu'elle apercevait du parc ne
servait qu'à lui faire désirer d'en voir davantage. Elle n'y distinguait
d'autres promeneurs que des troupeaux de biches et de chevreuils paissant
aux flancs des collines, avec autant de confiance que si l'approche d'un
mortel eût été pour eux un événement inconnu. Enfin la brise du soir
écarta un rideau de peupliers qui fermait un des côtés du jardin, et
Consuelo aperçut, aux dernières lueurs du jour, les tourelles blanches et
les toits aigus d'un château assez considérable, à demi caché derrière un
mamelon boisé, à la distance d'un quart de lieue environ. Malgré tout son
désir de ne plus penser au chevalier, Consuelo se persuada qu'il devait
être là; et ses yeux se fixèrent avidement sur ce château, peut-être
imaginaire, dont l'approche lui semblait interdite, et que les voiles du
crépuscule faisaient lentement disparaître dans l'éloignement.
Lorsque la nuit fut tout à fait tombée, Consuelo vit le reflet des
lumières, à l'étage inférieur de son pavillon, courir sur les arbustes
voisins, et elle descendit à la hâte, espérant voir enfin une figure
humaine dans sa demeure. Elle n'eut pas ce plaisir; celle du domestique
qu'elle trouva occupé à allumer les bougies et à servir le souper était,
comme celle du docteur, couverte d'un masque noir, qui semblait être
l'uniforme des Invisibles. C'était un vieux serviteur, en perruque lisse
et roide comme du laiton, proprement vêtu d'un habit complet couleur pomme
d'amour.
«Je demande humblement pardon à Madame, dit-il d'une voix cassée, de me
présenter devant elle avec ce visage-là. C'est ma consigne, et il ne
m'appartient pas d'en comprendre la nécessité. J'espère que Madame aura la
bonté de s'y habituer, et qu'elle daignera ne pas avoir peur de moi. Je
suis aux ordres de Madame. Je m'appelle Matteus. Je suis à la fois gardien
de ce pavillon, directeur du jardin, maître d'hôtel et valet de chambre.
On m'a dit que Madame, ayant beaucoup voyagé, avait un peu l'habitude de
se servir toute seule; que, par exemple, elle n'exigerait peut-être pas
l'aide d'une femme. Il me serait difficile d'en procurer une à Madame, vu
que je n'en ai point, et que la fréquentation de ce pavillon est interdite
à toutes celles du château. Cependant, une servante entrera ici le matin
pour m'aider à faire le ménage, et un garçon jardinier viendra de temps en
temps arroser les fleurs et entretenir les allées. J'ai, à ce propos, une
très-humble observation à faire à Madame: c'est que tout domestique, autre
que moi, à qui Madame serait seulement soupçonnée d'avoir adressé un mot
ou fait un signe serait chassé à l'instant même; ce qui serait bien
malheureux pour lui, car la maison est bonne et l'obéissance bien
récompensée. Madame est trop généreuse et trop juste, sans doute, pour
vouloir exposer ces pauvres gens...
--Soyez tranquille, monsieur Matteus, répondit Consuelo, je ne serais pas
assez riche pour les dédommager, et il n'est pas dans mon caractère de
détourner qui que ce soit de son devoir.
--D'ailleurs, je ne les perdrai jamais de vue, reprit Matteus, comme se
parlant à lui-même.
--Vous pouvez vous épargner toute précaution à cet égard. J'ai de trop
grandes obligations aux personnes qui m'ont amenée ici, et je pense, aussi
à celles qui m'y reçoivent, pour rien tenter qui puisse leur déplaire.
--Ah! Madame est ici de son plein gré? demanda Matteus, à qui la curiosité
ne semblait pas aussi interdite que l'expansion.
--Je vous prie de m'y considérer comme captive volontaire, et sur parole.
--Oh! c'est bien ainsi que je l'entends. Je n'ai jamais gardé personne
autrement, quoique j'aie vu bien souvent mes prisonniers sur parole
pleurer et se tourmenter comme s'ils regrettaient de s'être engagés. Et
Dieu sait pourtant qu'ils étaient bien ici! Mais, dans ces cas-là, on leur
rendait toujours leur parole quand ils l'exigeaient; on ne retient ici
personne de force. Le souper de Madame est servi.»
L'avant-dernier mot du majordome couleur de tomate eut le pouvoir de
rendre tout à coup l'appétit à sa nouvelle maîtresse; et elle trouva le
souper si bon, qu'elle en fit de grands compliments à l'auteur. Celui-ci
parut très-flatté de se voir apprécié, et Consuelo vit bien qu'elle avait
gagné son estime; mais il n'en fut ni plus confiant ni moins circonspect.
C'était un excellent homme, à la fois naïf et rusé. Consuelo connut vite
son caractère, en voyant avec quel mélange de bonhomie et d'adresse il
prévenait toutes les questions qu'elle eût pu lui faire, pour n'en être
pas embarrassé, et arranger les réponses à son gré. Ainsi elle apprit de
lui tout ce qu'elle ne lui demandait pas, sans rien apprendre toutefois:
«Ses maîtres étaient des personnages fort riches, fort puissants,
très-généreux, mais très-sévères, particulièrement sur l'article de la
discrétion. Le pavillon faisait partie d'une belle résidence, tantôt
habitée par les maîtres, tantôt confiée à la garde de serviteurs
très-fidèles, très-bien payés et très-discrets. Le pays était riche,
fertile et bien gouverné. Les habitants n'avaient pas l'habitude de se
plaindre de leurs seigneurs: d'ailleurs ils n'eussent pas eu beau jeu avec
maître Matteus, qui vivait dans le respect des lois et des personnes, et
qui ne pouvait souffrir les paroles indiscrètes.» Consuelo fut si ennuyée
de ses savantes insinuations et de ses renseignements officieux, qu'elle
lui dit en souriant, aussitôt après le souper: «Je craindrais d'être
indiscrète moi-même, monsieur Matteus, en jouissant plus longtemps de
l'agrément de votre conversation; je n'ai plus besoin de rien pour
aujourd'hui, et je vous souhaite le bonsoir.
--Madame me fera l'honneur de me sonner quand elle voudra quoi que ce soit,
reprit-il. Je demeure derrière la maison, sous le rocher, dans un joli
ermitage où je cultive des melons d'eau magnifiques. Je serais bien flatté
que Madame put leur accorder un coup d'œil d'encouragement; mais il m'est
particulièrement interdit d'ouvrir jamais cette porte à Madame.
--J'entends, maître Matteus, je ne dois jamais sortir que dans le jardin,
et je ne dois pas m'en prendre à votre caprice, mais à la volonté de mes
hôtes. Je m'y conformerai.
--D'autant plus que Madame aurait bien de la peine à ouvrir cette porte.
Elle est si lourde...; et puis il y a un secret à la serrure qui pourrait
blesser grièvement les mains de Madame, si elle n'était pas prévenue.
--Ma parole est plus solide encore que tous vos verrous, monsieur Matteus.
Dormez en paix, comme je suis disposée à le faire de mon côté.»
Plusieurs jours s'écoulèrent sans que Consuelo reçût signe de vie de la
part de ses hôtes, et sans qu'elle eût d'autre visage sous les yeux que le
masque noir de Matteus, plus agréable peut-être que sa véritable figure.
Ce digne serviteur la servait avec un zèle et une ponctualité dont elle ne
pouvait assez le remercier; mais il l'ennuyait prodigieusement par sa
conversation, qu'elle était obligée de subir; car il refusa constamment
avec stoïcisme les dons qu'elle voulut lui faire, et elle n'eut pas
d'autre manière de lui marquer sa reconnaissance qu'en le laissant
babiller. Il aimait passionnément l'usage de la parole, et cela était
d'autant plus remarquable que, voué par état à une réserve bizarre, il ne
s'en départait jamais, et possédait l'art de toucher à beaucoup de sujets
sans jamais effleurer les cas réservés confiés à sa discrétion. Consuelo
apprit de lui combien le potager du château produisait au juste chaque
année de carottes et d'asperges; combien il naissait de faons dans le parc,
l'histoire de tous les cygnes de la pièce d'eau, de tous les poussins de
la faisanderie, et de tous les ananas de la serre. Mais elle ne put
soupçonner un instant dans quel pays elle se trouvait; si le maître ou les
maîtres du château étaient absents ou présents, si elle devait communiquer
un jour avec eux, ou rester indéfiniment seule dans le pavillon.
En un mot, rien de ce qui l'intéressait réellement ne s'échappa des lèvres
prudentes et pourtant actives de Matteus. Elle eût craint de manquer à
toute délicatesse en approchant seulement à la portée de la voix du
jardinier ou de la servante, qui, du reste, étaient fort matineux et
disparaissaient presque aussitôt qu'elle était levée. Elle se borna à
jeter de temps en temps un regard dans le parc, sans y voir passer
personne, si ce n'est de trop loin pour l'observer, et à contempler le
faîte du château qui s'illuminait le soir de rares lumières toujours
éteintes de bonne heure.
Elle ne tarda pas à tomber dans une profonde mélancolie, et l'ennui,
qu'elle avait victorieusement combattu à Spandaw, vint l'assaillir et la
dominer dans cette riche demeure, au milieu de toutes les aises de la vie.
Est-il des biens sur la terre dont on puisse jouir absolument seul? La
solitude prolongée assombrit et désenchante les plus beaux objets; elle
répand l'effroi dans l'âme la plus forte. Consuelo trouva bientôt
l'hospitalité des Invisibles encore plus cruelle que bizarre, et un dégoût
mortel s'empara de toutes ses facultés. Son magnifique clavecin lui sembla
répandre des sons trop éclatants dans ces chambres vides et sonores, et
les accents de sa propre voix lui firent peur. Lorsqu'elle se hasardait à
chanter, si les premières ombres de la nuit la surprenaient dans cette
occupation, elle s'imaginait entendre les échos lui répondre d'un ton
courroucé, et croyait voir courir, contre les murs tendus de soie et sur
les tapis silencieux, des ombres inquiètes et furtives, qui, lorsqu'elle
essayait de les regarder, s'effaçaient et allaient se tapir derrière les
meubles pour chuchoter, la railler et la contrefaire. Ce n'étaient
pourtant que les brises du soir courant parmi le feuillage qui encadrait
ses croisées, ou les vibrations de son propre chant qui frémissaient
autour d'elle. Mais son imagination, lasse d'interroger tous ces muets
témoins de son ennui, les statues, les tableaux, les vases du Japon
remplis de fleurs, les grandes glaces claires et profondes, commençait à
se laisser frapper d'une crainte vague, comme celle que produit l'attente
d'un événement inconnu. Elle se rappelait le pouvoir étrange attribué aux
Invisibles par le vulgaire, les prestiges dont elle avait été environnée
par Cagliostro, l'apparition de la femme blanche dans le palais de Berlin,
les promesses merveilleuses du comte de Saint Germain relativement à la
résurrection du comte Albert: elle se disait que toutes ces choses
inexpliquées émanaient probablement de l'action secrète des Invisibles
dans la société et dans sa destinée particulière. Elle ne croyait point à
leur pouvoir surnaturel, mais elle voyait bien qu'ils s'attachaient à
conquérir les esprits par tous les moyens, en s'adressant soit au cœur,
soit à l'imagination, par des menaces ou des promesses, par des terreurs
ou des séductions. Elle était donc sous le coup de quelque révélation
formidable ou de quelque mystification cruelle, et, comme les enfants
poltrons, elle eût pu dire qu'elle avait _peur d'avoir peur_.
À Spandaw, elle avait roidi sa volonté contre des périls extrêmes, contre
des souffrances réelles; elle avait triomphé de tout avec vaillance; et
puis la résignation lui semblait naturelle à Spandaw. L'aspect sinistre
d'une forteresse est en harmonie avec les tristes méditations de la
solitude; au lieu que dans sa nouvelle prison tout semblait disposé pour
une vie d'épanchement poétique ou de paisible intimité; et ce silence
éternel, cette absence de toute sympathie humaine en détruisaient
l'harmonie comme un monstrueux contre-sens. On eût dit de la délicieuse
retraite de deux amants heureux ou d'une élégante famille, riant foyer
tout à coup haï et délaissé à cause de quelque rupture douloureuse ou de
quelque soudaine catastrophe. Les nombreuses inscriptions qui la
décoraient, et qui se trouvaient placées dans tous les ornements, ne la
faisaient plus sourire comme d'emphatiques puérilités. C'étaient des
encouragements joints à des menaces, des éloges conditionnels corrigés par
d'humiliantes accusations. Elle ne pouvait plus lever les yeux autour
d'elle sans découvrir quelque nouvelle sentence qu'elle n'avait pas encore
remarquée, et qui semblait lui défendre de respirer à l'aise dans ce
sanctuaire d'une justice soupçonneuse et vigilante. Son âme s'était
affaissée sur elle-même après la crise de son évasion et celle de son
amour improvisé pour _l'inconnu_. L'état léthargique qu'on avait provoqué,
sans doute à dessein, chez elle, pour lui cacher la situation de son asile,
lui avait laissé une secrète langueur, jointe à l'irritabilité nerveuse
qui en est la conséquence. Elle se sentit donc en peu de temps devenir à
la fois inquiète et nonchalante, tour à tour effrayée d'un rien et
indifférente à tout.
Un soir, elle crut entendre les sons, à peine saisissables, d'un orchestre
dans le lointain. Elle monta sur la terrasse, et vit le château
resplendissant de lumières à travers le feuillage. Une musique de
symphonie, fière et vibrante, parvint distinctement jusqu'à elle. Ce
contraste d'une fête et de son isolement l'émut plus qu'elle ne voulait se
l'avouer. Il y avait si longtemps qu'elle n'avait échangé une parole avec
des êtres intelligents ou raisonnables! Pour la première fois de sa vie,
elle se fit une idée merveilleuse d'une nuit de concert ou de bal, et,
comme Cendrillon, elle souhaita que quelque bonne fée l'enlevât dans les
airs et la fit entrer dans le palais enchanté par une fenêtre, fût-ce pour
y rester invisible, et y jouir de la vue d'une réunion d'êtres humains
animés par le plaisir.
La lune n'était pas encore levée. Malgré la pureté du ciel, l'ombre était
si épaisse sous les arbres, que Consuelo pouvait bien s'y glisser sans
être aperçue, fût-elle entourée d'invisibles surveillants. Une violente
tentation vint s'emparer d'elle, et toutes les raisons spécieuses que la
curiosité nous suggère quand elle veut livrer un assaut à notre conscience,
se présentèrent en foule à son esprit. L'avait-on traitée avec confiance,
en l'amenant endormie et à demi morte dans cette prison dorée, mais
implacable? Avait-on le droit d'exiger d'elle une aveugle soumission,
lorsqu'on ne daignait même pas la lui demander? D'ailleurs, ne voulait-on
pas la tenter et l'attirer par le simulacre d'une fête? Qui sait? tout
était bizarre dans la conduite des Invisibles. Peut-être, en essayant de
sortir de l'enclos, allait-elle trouver précisément une porte ouverte, une
gondole sur le ruisseau qui entrait du parc dans son jardin par une arcade
pratiquée dans la muraille. Elle s'arrêta à cette dernière supposition, la
plus gratuite de toutes, et descendit au jardin, résolue de tenter
l'aventure. Mais elle n'eut pas fait cinquante pas qu'elle entendit dans
les airs un bruit assez semblable à celui que produirait un oiseau
gigantesque en s'élevant vers les nues avec une rapidité fantastique. En
même temps elle vit autour d'elle une grande lueur d'un bleu livide, qui
s'éteignit au bout de quelques secondes, pour se reproduire presque
aussitôt avec une détonation assez forte. Consuelo comprit alors que ce
n'était ni la foudre ni un météore, mais le feu d'artifice qui commençait
au château. Ce divertissement de ses hôtes lui promettait un beau
spectacle du haut de la terrasse, et, comme un enfant qui cherche à
secouer l'ennui d'une longue pénitence, elle retourna à la hâte vers le
pavillon.
Mais, à la clarté de ces longs éclairs factices, tantôt rouges et tantôt
bleus, qui embrasaient le jardin, elle vit par deux fois un grand homme
noir, debout et immobile à côté d'elle. Elle n'avait pas eu le temps de le
regarder, que la bombe lumineuse, retombant en pluie de feu, s'éteignait
rapidement, et laissait tous les objets plongés dans une obscurité plus
profonde pour les yeux un instant éblouis. Alors Consuelo, effrayée,
courait dans un sens opposé à celui où le spectre lui était apparu; mais,
au retour de la lueur sinistre, elle se retrouvait à deux pas de lui. À la
troisième fois, elle avait gagné le perron du pavillon; il était devant
elle, lui barrant le passage. Saisie d'une terreur insurmontable, elle fit
un cri perçant et chancela. Elle fût tombée à la renverse sur les degrés,
si le mystérieux visiteur ne l'eût saisie dans ses bras. Mais à peine
eut-il effleuré son front de ses lèvres, qu'elle sentit et reconnut le
chevalier, _l'inconnu_, celui qu'elle aimait, et dont elle se savait
aimée.