XVIII.

Au-dessous de la cellule qu'occupait notre recluse, une grande pièce

enfumée, dont la voûte épaisse et lugubre ne recevait jamais d'autre

clarté que celle du feu allumé dans une vaste cheminée toujours remplie de

marmites de fer, bouillant et grondant sur tous les tons, renfermait

pendant toute la journée la famille Schwartz, et ses savantes opérations

culinaires. Tandis que la femme combinait mathématiquement le plus grand

nombre de dîners possible avec le moins de comestibles et d'ingrédients

imaginables, le mari, assis devant une table noircie d'encre et d'huile,

composait artistement, à la lueur d'une lampe toujours allumée dans ce

sombre sanctuaire, les mémoires les plus formidables, chargés des détails

les plus fabuleux. Les maigres dîners étaient pour le bon nombre de

prisonniers que l'officieux gardien avait su mettre sur la liste de ses

pensionnaires: les mémoires devaient être présentés à leurs banquiers ou à

leurs parents, sans toutefois être soumis au contrôle des expérimentateurs

de cette fastueuse alimentation. Pendant que le couple spéculateur se

livrait ardemment à son travail, deux personnages plus paisibles, enfoncés

sous le manteau de la cheminée, vivaient là en silence, parfaitement

étrangers aux douceurs et aux profits de l'opération. Le premier était un

grand chat maigre, roux, pelé, dont l'existence se consumait à lécher ses

pattes et à se rouler sur la cendre. Le second était un jeune homme, ou

plutôt un enfant, encore plus laid dans son espèce, dont la vie immobile

et contemplative était partagée entre la lecture d'un vieux bouquin plus

gras que les marmites de sa mère, et d'éternelles rêveries qui

ressemblaient à la béatitude de l'idiotisme plus qu'à la méditation d'un

être pensant. Le chat avait été baptisé par l'enfant du nom de Belzébuth,

par antithèse sans doute à celui que l'enfant avait reçu de monsieur et

madame Schwartz, ses père et mère, le nom pieux et sacré de Gottlieb.

Gottlieb, destiné à l'état ecclésiastique, avait fait jusqu'à l'âge de

quinze ans de bonnes études et de rapides progrès dans la liturgie

protestante. Mais, depuis quatre ans, il vivait inerte et malade, près des

tisons, sans vouloir se promener, sans désirer de voir le soleil, sans

pouvoir continuer son éducation. Une crue rapide et désordonnée l'avait

réduit à cet état de langueur et d'indolence. Ses longues jambes grêles

pouvaient à peine supporter cette stature démesurée et quasi disloquée.

Ses bras étaient si faibles et ses mains si gauches, qu'il ne touchait à

rien sans le briser. Aussi sa mère avare lui en avait-elle interdit

l'usage, et il n'était que trop porté à lui obéir en ce point. Sa face

bouffie et imberbe, terminée par un front élevé et découvert, ne

ressemblait pas mal à une poire molle. Ses traits étaient aussi peu

réguliers que les proportions de son corps. Ses yeux semblaient

complètement égarés, tant ils étaient louches et divergents. Sa bouche

épaisse avait un sourire niais; son nez était informe, son teint blême,

ses oreilles plates et plantées beaucoup trop bas: des cheveux rares et

raides couronnaient tristement cette insipide figure, plus semblable à un

navet mal épluché qu'à la mine d'un chrétien; du moins telle était la

poétique comparaison de madame sa mère.

Malgré les disgrâces que la nature avait prodiguées à ce pauvre être,

malgré la honte et le chagrin que madame Schwartz éprouvait en le

regardant, Gottlieb, fils unique, malade inoffensif et résigné, n'en était

pas moins le seul amour et le seul orgueil des auteurs de ses jours. On

s'était flatté, alors qu'il était moins laid, qu'il pourrait devenir joli

garçon. On s'était réjoui de son enfance studieuse et de son avenir

brillant. Malgré l'état précaire où on le voyait réduit, on espérait qu'il

reprendrait de la force, de l'intelligence, de la beauté, lorsqu'il aurait

fini son interminable croissance. D'ailleurs, il n'est pas besoin

d'expliquer que l'amour maternel s'accommode de tout, et se contente de

peu. Madame Schwartz, tout en le brusquant et en le raillant, adorait son

vilain Gottlieb, et si elle ne l'eût pas vu à toute heure planté _comme

une statue de sel_ (c'était son expression) dans le coin de sa cheminée,

elle n'aurait plus eu le courage d'allonger ses sauces ni d'enfler ses

mémoires. Le père Schwartz, qui mettait comme beaucoup d'hommes, plus

d'amour-propre que de tendresse dans son sentiment paternel, persistait à

rançonner et à voler ses prisonniers dans l'espérance qu'un jour Gottlieb

serait ministre et fameux prédicateur, ce qui était son idée fixe, parce

que, avant sa maladie, l'enfant s'était exprimé avec facilité. Mais il y

avait bien quatre ans qu'il n'avait dit une parole de bon sens; et s'il

lui arrivait d'en coudre deux ou trois ensemble, ce n'était jamais qu'à

son chat Belzébuth qu'il daignait les adresser. En somme, Gottlieb avait

été déclaré idiot par les médecins, et ses parents seuls croyaient à la

possibilité de sa guérison.

Un jour cependant, Gottlieb, sortant tout à coup de son apathie, avait

manifesté à ses parents le désir d'apprendre un métier pour se désennuyer,

et utiliser ses tristes années de langueur. On avait accédé à cette

innocente fantaisie quoiqu'il ne fût guère de la dignité d'un futur membre

de l'Église réformée de travailler de ses mains. Mais l'esprit de Gottlieb

paraissait si bien déterminé à se reposer, qu'il fallut bien lui permettre

d'aller étudier l'art de la chaussure dans une boutique de cordonnier. Son

père eût souhaité qu'il choisît une profession plus élégante; mais on eut

beau passer en revue devant lui toutes les branches de l'industrie, il

s'arrêta obstinément à l'œuvre de saint Crépin, et déclara même qu'il se

sentait appelé par la Providence à embrasser cette partie. Comme ce désir

devint chez lui une idée fixe, et que la seule crainte d'en être empêché

le jetait dans une profonde mélancolie, on le laissa passer un mois dans

l'atelier d'un maître, après quoi il revint un beau matin, muni de tous

les outils et matériaux nécessaires, et se réinstalla sous le manteau de

sa chère cheminée, déclarant qu'il en savait assez, et qu'il n'avait plus

besoin de leçons. Cela n'était guère vraisemblable; mais ses parents,

espérant que cette tentative l'avait dégoûté, et qu'il allait peut-être se

remettre à l'étude de la théologie, acceptèrent son retour sans reproche

et sans raillerie. Alors commença dans la vie de Gottlieb une ère nouvelle,

qui fut entièrement remplie et charmée par la confection imaginaire d'une

paire de souliers. Trois ou quatre heures par jour, il prenait sa forme et

son alêne, et travaillait à une chaussure qui ne chaussa jamais personne;

car elle ne fut jamais terminée. Tous les jours recoupée, tendue, battue,

piquée, elle prit toutes les figures possibles, excepté celle d'un soulier,

ce qui n'empêcha pas le paisible artisan de poursuivre son œuvre avec un

plaisir, une attention, une lenteur, une patience et un contentement de

lui-même, au-dessus des atteintes de toute critique. Les Schwartz

s'effrayèrent un peu d'abord de cette monomanie; puis ils s'y habituèrent

comme au reste, et le soulier interminable, alternant dans les mains de

Gottlieb avec son volume de sermons et de prières, ne fut plus compté dans

sa vie que pour une infirmité de plus. On n'exigea de lui autre chose que

d'accompagner de temps en temps son père dans les galeries et les cours,

afin de prendre l'air. Mais ces promenades chagrinaient beaucoup M.

Schwartz, parce que les enfants des autres gardiens et employés de la

citadelle ne cessaient de courir après Gottlieb, en contrefaisant sa

démarche nonchalante et disgracieuse, et en criant sur tous les tons:

«Des souliers! des souliers! cordonnier, fais-nous des souliers!»

Gottlieb ne prenait point ces huées en mauvaise part; il souriait à cette

méchante engeance avec une sérénité angélique, et même il s'arrêtait pour

répondre:

«Des souliers? certainement, de tout mon cœur: venez chez moi, vous faire

prendre mesure. Qui veut des souliers?»

Mais M. Schwartz l'entraînait pour l'empêcher de se compromettre avec la

canaille, et le _cordonnier_ ne paraissait ni fâché ni inquiet d'être

ainsi arraché à l'empressement de ses pratiques.

Dès les premiers jours de sa captivité, Consuelo avait été humblement

requise par M. Schwartz, d'entrer en conférence avec Gottlieb pour essayer

de réveiller en lui le souvenir et le goût de cette éloquence dont il

avait paru être doué dans son enfance. Tout en avouant l'état maladif et

l'apathie de son héritier, M. Schwartz, fidèle à la loi de nature si bien

exprimée par La Fontaine:

«Nos petits sont mignons

Beaux, bien faits, et jolis sur tous leurs compagnons.»

n'avait pas décrit très-fidèlement les agréments du pauvre Gottlieb, sans

quoi Consuelo n'eût peut-être pas refusé, comme elle le fit, de recevoir

dans sa cellule un jeune homme de dix-neuf ans, qu'on lui dépeignait ainsi

qu'il suit: «Un grand gaillard de cinq pieds huit pouces, qui eût fait

venir l'eau à la bouche de tous les recruteurs du pays, si malheureusement

pour sa santé, et heureusement pour son indépendance, un peu de faiblesse

dans les bras et dans les jambes ne l'eût rendu impropre au métier des

armes.» La captive pensa que la société d'un _enfant_ de cet âge et de

cette taille, était peu convenable dans sa situation, et elle refusa net

de le recevoir; désobligeance que la mère Schwartz lui fit expier en

ajoutant une pinte d'eau chaque jour à son bouillon.

Pour se promener sur l'esplanade où on lui avait permis d'aller prendre

l'air tous les jours, Consuelo était forcée de descendre dans la résidence

nauséabonde de la famille Schwartz et de la traverser, le tout avec la

permission et l'escorte de son gardien, qui, du reste, ne se faisait pas

prier, l'article _complaisance infatigable_ (dans tout ce qui tient aux

services autorisés par la consigne) étant porté en compte et coté à un

prix fort élevé. Il arriva donc qu'en traversant cette cuisine dont une

porte s'ouvrait sur l'esplanade, Consuelo finit par apercevoir et

remarquer Gottlieb. Cette figure d'enfant avorté sur le corps d'un géant

mal bâti la frappa de dégoût d'abord, et ensuite de pitié. Elle lui

adressa la parole, l'interrogea avec bonté, et s'efforça de le faire

causer. Mais elle trouva son esprit paralysé soit par la maladie, soit par

une excessive timidité; car il ne la suivait sur le rempart que poussé de

force par ses parents, et ne répondait à ses questions que par

monosyllabes. Elle craignit donc, en s'occupant de lui, d'aggraver l'ennui

qu'elle lui supposait, et s'abstint de lui parler, et même de le regarder,

après avoir déclaré à son père qu'elle ne lui trouvait pas la moindre

disposition pour l'art oratoire.

Consuelo avait été de nouveau fouillée par madame Schwartz, le soir où

elle avait revu son camarade Porporino et le public de Berlin pour la

dernière fois. Mais elle avait réussi à tromper la vigilance du cerbère

femelle. L'heure était avancée, la cuisine était sombre, et madame

Schwartz de mauvaise humeur d'être réveillée dans son premier sommeil.

Tandis que Gottlieb dormait dans une chambre, ou plutôt dans une niche

donnant sur l'atelier culinaire, et que M. Schwartz montait pour ouvrir

d'avance la double porte de fer de la cellule, Consuelo s'était approchée

du feu qui dormait sous la cendre, et, tout en feignant de caresser

Belzébuth, elle avait cherché un moyen de sauver ses ressources des

griffes de la _fouilleuse_, afin de n'être plus à sa discrétion absolue.

Pendant que madame Schwartz rallumait sa lampe et mettait ses lunettes.

Consuelo avait remarqué, au fond de la cheminée, à la place où Gottlieb se

tenait habituellement, un enfoncement, dans la muraille, à la hauteur de

son bras, et, dans cette case mystérieuse, le livre des sermons et le

soulier éternel du pauvre idiot. C'était là sa bibliothèque et son

atelier. Ce trou noirci par la suie et la fumée contenait toutes les

richesses, toutes les délices de Gottlieb. D'un mouvement prompt et adroit,

Consuelo y posa sa bourse, et se laissa ensuite examiner patiemment par

la vieille parque, qui l'importuna longtemps en passant ses doigts huileux

et crochus sur tous les plis de son vêtement, surprise et courroucée de

n'y rien trouver. Le sang-froid de Consuelo qui, après tout, ne mettait

pas beaucoup d'importance à réussir dans sa petite entreprise, finit par

persuader à la geôlière qu'elle n'avait rien; et elle put, dès que

l'examen fut fini, reprendre lestement sa bourse et la garder dans sa main

sous sa pelisse jusque chez elle. Là elle s'occupa de la cacher, sachant

bien que, pendant sa promenade, on venait chaque jour examiner sa cellule

avec soin. Elle ne trouva rien de mieux que de porter toujours sa petite

fortune sur elle, cousue dans une ceinture, madame Schwartz n'ayant pas le

droit de la fouiller, hors le cas de sortie.

Cependant la première somme que madame Schwartz avait saisie sur sa

prisonnière le jour de son arrivée était déjà épuisée depuis longtemps,

grâce à la rédaction ingénieuse des mémoires de M. Schwartz. Lorsqu'il eut

fait de nouveaux frais assez maigres, et un nouveau mémoire assez rond,

selon sa prudente et lucrative coutume, trop timoré pour parler d'affaires

et pour demander de l'argent à une personne condamnée à n'en point avoir,

mais bien renseigné par elle, dès le premier jour, sur les économies

quelle avait confiées au Porporino, ledit Schwartz s'était rendu, sans lui

rien dire, à Berlin, et avait présenté sa note à ce fidèle dépositaire. Le

Porporino, averti par Consuelo, avait refusé de solder la note avant

qu'elle fût approuvée par la consommatrice, et avait renvoyé le créancier

à son amie, qu'il savait munie par lui d'une nouvelle somme.

Schwartz rentra pâle et désespéré, criant à la banqueroute, et se

regardant comme volé, bien que les cent premiers ducats saisis sur la

prisonnière eussent payé le quadruple de toute la dépense qu'elle avait

faite depuis deux mois. Madame Schwartz supporta ce prétendu dommage avec

la philosophie d'une tête plus forte et d'un esprit plus persévérant.

«Sans doute nous sommes pillés comme dans un bois, dit-elle; mais est-ce

que tu as jamais compté sur cette prisonnière pour gagner ta pauvre vie?

Je t'avais averti de ce qui t'arrive. Une comédienne! cela n'a pas

d'économies. Un comédien pour mandataire? cela n'a pas d'honneur. Allons,

nous avons fait une perte de deux cents ducats. Mais nous nous

rattraperons sur les autres pratiques qui sont bonnes. Cela t'apprendra

seulement à ne pas offrir inconsidérément tes services aux premiers venus.

Je ne suis pas fâchée, Schwartz, que tu reçoives cette petite leçon.

Maintenant je vais me donner le plaisir de mettre au pain sec, et même au

pain moisi, cette péronnelle, qui n'a pas même l'attention de mettre un

frédéric d'or dans sa poche en rentrant, pour payer la peine de la

fouilleuse, et qui a l'air de regarder Gottlieb comme un imbécile sans

ressources, parce qu'il ne lui fait pas la cour. _Espèce_, va!...»

En grommelant ainsi, et en haussant les épaules, madame Schwartz reprit

le cours de ses occupations, et, se trouvant sous la cheminée auprès de

Gottlieb, elle lui dit, tout en écumant ses pots:

«Qu'est-ce que tu dis de cela, toi, petit futé?»

Elle parlait ainsi pour parler, car elle savait bien que Gottlieb

entendait tout de la même oreille que son chat Belzébuth.

«Mon soulier avance, mère! répondit Gottlieb avec un sourire égaré. Je

vais bientôt en recommencer une nouvelle paire!

--Oui! dit la vieille en hochant la tête d'un air de pitié. Comme cela tu

en fais une paire tous les jours? Continue mon garçon... cela te fera un

beau revenu!... Mon Dieu, mon Dieu!...» ajouta-t-elle en recouvrant ses

marmites, et d'un ton de plainte résignée, comme si l'indulgence

maternelle eût donné des entrailles pieuses à ce cœur pétrifié à tous

égards.

Ce jour-là, Consuelo, ne voyant point paraître son dîner, se douta de ce

qui était arrivé, bien qu'elle eût peine à croire que cent ducats eussent

été absorbés en si peu de temps et par un si chétif ordinaire. Elle

s'était tracé d'avance un plan de conduite à l'égard des Schwartz. N'ayant

pas encore reçu une obole du roi de Prusse, et craignant fort de rester

sur les promesses du passé pour tout salaire (Voltaire s'en allait payé de

la même monnaie), elle savait bien que le peu d'argent qu'elle avait gagné

en charmant les oreilles de quelques personnages moins avares, mais moins

riches, ne la mènerait pas loin, pour peu que sa captivité se prolongeât,

et que M. Schwartz ne modifiât pas ses prétentions. Elle voulait le forcer

à en rabattre, et, pendant deux ou trois jours, elle se contenta du pain

et de l'eau qu'il lui apportait, sans faire mine de s'apercevoir de ce

changement dans son régime. Le poêle commençait à être aussi négligé que

les autres soins, et Consuelo souffrit le froid sans se plaindre.

Heureusement il n'était pas d'une rigueur insupportable; on était au mois

d'avril, saison moins printanière en Prusse que chez nous, mais où la

température commençait pourtant à s'adoucir.

Avant d'entrer en pourparler avec son tyran cupide, elle songeait à mettre

ses fonds en sûreté; car elle ne pouvait pas trop se flatter de n'être pas

soumise à un examen arbitraire et à une saisie nouvelle aussitôt qu'elle

avouerait ses ressources. La nécessité rend clairvoyant quand elle ne peut

nous rendre ingénieux. Consuelo n'avait aucun outil avec lequel elle pût

creuser le bois ou soulever la pierre. Mais le lendemain, en examinant,

avec la minutieuse patience dont les prisonniers sont seuls capables, tous

les recoins de sa cellule, elle finit par découvrir une brique qui ne

paraissait pas être aussi bien jointe au mur que les autres. A force d'en

gratter les contours avec ses oncles, elle enleva l'enduit, et remarqua

qu'il n'était pas formé de ciment, comme dans les autres endroits, mais

d'une matière friable qu'elle présuma être de la mie de pain desséchée.

Elle réussit à détacher la brique, et trouva, derrière, un petit espace,

ménagé certainement par quelque prisonnier, entre cette pièce mobile et

les briques adhérentes qui formaient l'épaisseur de la muraille. Elle n'en

douta plus, lorsqu'en fouillant cette cachette, ses doigts y rencontrèrent

plusieurs objets, véritables trésors pour un prisonnier: un paquet de

crayons, un canif, une pierre à fusil, de l'amadou et plusieurs rouleaux

de cette mince bougie tortillée qu'on appelle chez nous _rat de cave_. Ces

objets n'étaient nullement altérés, le mur étant fort sec; et d'ailleurs

ils pouvaient avoir été laissés là peu de jours avant sa prise de

possession de la cellule. Elle y joignit sa bourse, son petit crucifix de

filigrane, que plusieurs fois M. Schwartz avait regardé avec convoitise,

en disant que ce _joujou_ serait bien du goût de Gottlieb. Puis elle

replaça la brique et la cimenta avec la mie de pain de son déjeuner,

qu'elle noircit un peu en la frottant sur le plancher, pour lui donner la

même couleur que le reste de l'enduit. Tranquille pour quelque temps sur

ses moyens d'existence et sur l'emploi de ses soirées, elle attendit de

pied ferme la visite domiciliaire des Schwartz, et se sentit aussi fière

et aussi joyeuse que si elle eût découvert un nouveau monde.

Cependant Schwartz se lassa bientôt de ne pas trouver matière à spéculer.

Dût-il faire, connue il disait, de petites affaires, mieux valait peu que

rien, et il rompit le premier le silence pour demander à sa _prisonnière_

n° 3 si elle n'avait rien désormais à lui commander. Alors Consuelo se

décida à lui déclarer, non qu'elle avait de l'argent, mais qu'elle en

recevait régulièrement toutes les semaines par une voie qu'il serait

impossible de découvrir.

«Si pourtant cela vous arrivait, dit-elle, le résultat serait de

m'empêcher de faire aucune dépense, et c'est à vous de voir si vous

préférez la rigueur de votre consigne à d'honnêtes bénéfices.»

Après avoir beaucoup bataillé et avoir examiné sans succès, pendant

quelques jours, les vêtements, la paillasse, le plancher, les meubles,

Schwartz commença à penser que Consuelo recevait de quelque fonctionnaire

supérieur de la prison même les moyens de correspondre avec l'extérieur.

La corruption était partout dans la hiérarchie guichetière, et les

subalternes trouvaient leur profit à ne pas contrôler leurs confrères plus

puissants.

«Prenons ce que Dieu nous envoie!» dit Schwartz en soupirant.

Et il se résigna à compter toutes les semaines avec la Porporina. Elle ne

le contraria point sur l'emploi des premiers fonds: mais elle régla

l'avenir de manière à ne payer chaque objet que le double de sa valeur,

procédé qui parut bien mesquin à madame Schwartz, mais qui ne l'empêcha

pas de recevoir son salaire et de le gagner tant bien que mal.

La comtesse de Rudolstadt · 第 20 / 51 题