IV.

Le lendemain, la Porporina, en sortant fort accablée d'un pénible sommeil,

trouva sur son lit deux objets que sa femme de chambre venait d'y déposer.

D'abord, un flacon de cristal de roche avec un fermoir d'or sur lequel

était gravée une F, surmontée d'une couronne royale, et ensuite un rouleau

cacheté. La servante interrogée raconta comme quoi le roi était venu en

personne, la veille au soir, apporter ce flacon; et, en apprenant les

circonstances d'une visite si respectueuse et si délicatement naïve, la

Porporina fut attendrie. Homme étrange! pensa-t-elle. Comment concilier

tant du bonté dans la vie privée, avec tant de dureté et de despotisme

dans la vie publique? Elle tomba dans la rêverie, et peu à peu, oubliant

le roi, et songeant à elle-même, elle se retraça confusément les

événements de la veille et se remit à pleurer.

«Eh quoi! Mademoiselle, lui dit la soubrette qui était une bonne créature

passablement babillarde, vous allez encore sangloter comme hier soir en

vous endormant? Cela fendait le cœur, et le roi, qui vous écoutait à

travers la porte, en a secoué la tête deux ou trois fois comme un homme

qui a du chagrin. Pourtant, Mademoiselle, votre sort ferait envie à bien

d'autres. Le roi ne fait pas la cour à tout le monde; on dit même qu'il ne

la fait à personne, et il est bien certain que le voilà amoureux de vous!

--Amoureux! que dis-tu là, malheureuse? s'écria la Porporina en

tressaillant; ne répète jamais une parole si inconvenante et si absurde.

Le roi amoureux de moi, grand Dieu!

--Eh bien, Mademoiselle, quand cela serait?

--Le ciel m'en préserve! mais cela n'est pas et ne sera jamais. Qu'est-ce

que ce rouleau, Catherine?

--Un domestique l'a apporté de grand matin.

--Le domestique de qui?

--Un domestique de louage, qui d'abord n'a pas voulu me dire de quelle

part il venait, mais qui a fini par m'avouer qu'il était employé par les

gens d'un certain comte de Saint-Germain, arrivé ici d'hier seulement.

--Et pourquoi avez-vous interrogé cet homme?

--Pour savoir. Mademoiselle!

--C'est naïf! laisse-moi.»

Dès que la Porporina fut seule, elle ouvrit le rouleau et y trouva un

parchemin couvert de caractères bizarres et indéchiffrables. Elle avait

entendu beaucoup parler du comte de Saint-Germain, mais elle ne le

connaissait pas. Elle retourna le manuscrit dans tous les sens; et n'y

pouvant rien comprendre, ne concevant pas pourquoi ce personnage avec

lequel elle n'avait jamais eu de relations, lui envoyait une énigme à

deviner, elle en conclut, avec bien d'autres, qu'il était fou; cependant

en examinant cet envoi, elle lut sur un petit feuillet détaché: «La

princesse Amélie de Prusse s'occupe beaucoup de la science divinatoire et

des horoscopes. Remettez-lui ce parchemin, et vous pouvez être assurée de

sa protection et de ses bontés.» Ces lignes n'étaient pas signées.

L'écriture était inconnue, et le rouleau ne portait point d'adresse. Elle

s'étonna que le comte de Saint-Germain, pour parvenir jusqu'à la princesse

Amélie, se fût adressé à elle, qui ne l'avait jamais approchée; et pensant

que le domestique avait commis une erreur en lui apportant ce paquet, elle

se prépara à le rouler et à le renvoyer. Mais en touchant la feuille de

gros papier blanc qui enveloppait le tout, elle remarqua que sur le verso

intérieur était de la musique gravée. Un souvenir se réveilla en elle.

Chercher au coin du feuillet une marque convenue, la reconnaître pour

avoir été tracée fortement au crayon par elle-même, dix-huit mois

auparavant, constater que la feuille de musique se rapportait très-bien au

morceau complet qu'elle avait donné comme signe de reconnaissance, tout

cela fut l'affaire d'un instant; et l'attendrissement qu'elle éprouva en

recevant ce souvenir d'un ami absent et malheureux lui fît oublier ses

propres chagrins. Restait à savoir ce qu'elle avait à faire du grimoire,

et dans quelle intention on la chargeait de le remettre à la princesse de

Prusse. Était-ce pour lui assurer, en effet, la faveur et la protection de

cette dame? La Porporina n'en avait ni souci, ni besoin; était-ce pour

établir entre la princesse et le prisonnier des rapports utiles au salut

ou au soulagement de ce dernier? La jeune fille hésita; elle se rappela le

proverbe: «Dans le doute, abstiens-toi.» Puis elle pensa qu'il y a de bons

et mauvais proverbes, les uns à l'usage de l'égoïsme prudent, les autres à

celui du dévouement courageux. Elle se leva en se disant:

«_Dans le doute, agis_, lorsque tu ne compromets que toi-même, et que tu

peux espérer être utile à ton ami, à ton semblable.»

Elle achevait à peine sa toilette, qu'elle faisait un peu lentement, car

elle était très-affaiblie et brisée par la crise de la veille, et tout en

nouant ses beaux cheveux noirs, elle songeait au moyen de faire parvenir

promptement et d'une manière sûre le grimoire à la princesse, lorsqu'un

grand laquais galonné vint s'informer si elle était seule, et si elle

pouvait recevoir une dame qui ne se nommait pas et qui désirait lui

parler. La jeune cantatrice maudissait souvent cette sujétion où les

artistes de ce temps-là vivaient à l'égard des grands; elle fut tentée,

pour renvoyer la dame importune, de faire répondre que messieurs les

chanteurs du théâtre étaient chez elle; mais elle pensa que si c'était un

moyen d'effaroucher la pruderie de certaines dames, c'était le plus sûr

pour attirer plus vite certaines autres. Elle se résigna donc à recevoir

la visite, et madame de Kleist fut bientôt près d'elle.

La grande dame bien stylée avait résolu d'être charmante avec la

cantatrice et de lui faire oublier toutes les distances du rang; mais elle

était gênée, parce que, d'une part, on lui avait dit que cette jeune fille

était très-fière, et que de l'autre, étant fort curieuse pour son propre

compte, madame de Kleist eût bien voulu la faire causer et pénétrer le

fond de ses pensées. Quoiqu'elle fût bonne et inoffensive, cette belle

dame avait donc, dans ce moment, quelque chose de faux et de forcé dans

toute sa contenance qui n'échappa point à la Porporina. La curiosité est

si voisine de la perfidie, qu'elle peut enlaidir les plus beaux visages.

La Porporina connaissait très-bien la figure de madame de Kleist, et son

premier mouvement, en voyant chez elle la personne qui lui apparaissait

tous les soirs d'opéra dans la loge de la princesse Amélie, fut de lui

demander, sous prétexte de nécromancie, dont elle la savait très-friande,

une entrevue avec sa maîtresse. Mais n'osant pas se fier à une personne

qui avait la réputation d'être un peu extravagante et un peu intrigante

par-dessus le marché, elle résolut de la voir venir, et se mit de son côté

à l'examiner avec cette tranquille pénétration de la défensive, si

supérieure aux attaques de l'inquiète curiosité.

Enfin la glace étant rompue, et la dame ayant présenté la supplique

musicale de la princesse, la cantatrice, dissimulant un peu la

satisfaction que lui causait cet heureux concours de circonstances, courut

chercher plusieurs partitions inédites. Alors se sentant inspirée tout à

coup:

«Ah! madame, s'écria-t-elle, je mettrai avec joie tous mes petits trésors

aux pieds de Son Altesse, et je serais bien heureuse, si elle me faisait

la grâce de les recevoir de moi-même.

--En vérité, ma belle enfant, dit madame de Kleist, vous désirez de parler

à Son Altesse royale?

--Oui madame, répondit la Porporina; je me jetterais à ses pieds et je lui

demanderais une grâce, que, j'en suis certaine, elle ne me refuserait pas;

car elle est, dit-on, grande musicienne, et elle doit protéger les

artistes. On dit aussi qu'elle est aussi bonne qu'elle est belle. J'ai

donc l'espérance que si elle daignait m'entendre, elle m'aiderait à

obtenir de Sa Majesté le rappel de mon maître, l'illustre Porpora, qui,

ayant été appelé à Berlin, du consentement du roi, en a été chassé et

comme banni en mettant le pied sur la frontière, sous prétexte d'un défaut

de forme dans son passe-port; sans que depuis, malgré les assurances et

les promesses de Sa Majesté, j'aie pu obtenir le résultat de cette

interminable affaire. Je n'ose plus importuner le roi d'une requête qui ne

peut l'intéresser que médiocrement et qu'il a toujours oubliée, j'en suis

certaine; mais si la princesse daignait dire un mot aux administrateurs

chargés d'expédier cette formalité, j'aurais le bonheur d'être enfin

réunie à mon père adoptif, à mon seul appui dans ce monde.

--Ce que vous me dites là m'étonne infiniment, s'écria madame de Kleist.

Quoi! la belle Porporina, que je croyais toute puissante sur l'esprit du

monarque, est obligée de recourir à la protection d'autrui pour obtenir

une chose qui parait si simple? Permettez-moi de croire, en ce cas, que Sa

Majesté redoute dans votre père adoptif, comme vous l'appelez, un

surveillant trop sévère, ou un conseil trop influent contre lui.

--Je fais de vains efforts, madame, pour comprendre ce que vous me faites

l'honneur de me dire, répondit la Porporina avec une gravité qui

déconcerta madame de Kleist.

--C'est qu'apparemment je me suis trompée sur l'extrême bienveillance

et l'admiration sans bornes que le roi professe pour la plus grande

cantatrice de l'univers.

--Il ne convient pas à la dignité de madame de Kleist, reprit la Porporina,

de se moquer d'une pauvre artiste inoffensive et sans prétentions.

--Me moquer! Qui pourrait songer à se moquer d'un ange tel que vous? vous

ignorez vos mérites, mademoiselle, et votre candeur me pénètre de surprise

et d'admiration. Tenez, je suis sûre que vous ferez la conquête de la

princesse: c'est une personne de premier mouvement. Il ne lui faudra que

vous voir de près, pour raffoler de votre personne, comme elle raffole

déjà de votre talent.

--On m'avait dit, au contraire, madame, que Son Altesse royale avait

toujours été fort sévère pour moi; que ma pauvre figure avait eu le

malheur de lui déplaire, et qu'elle désapprouvait hautement ma méthode de

chant.

--Qui a pu vous faire de pareils mensonges?

--C'est le roi qui en a menti, en ce cas! répondit la jeune fille avec un

peu de malice.

--C'était un piège, une épreuve tentée sur votre modestie et votre douceur,

reprit madame de Kleist; mais comme je tiens à vous prouver que, simple

mortelle, je n'ai pas le droit de mentir comme un grand roi très-malin, je

veux vous emmener à l'heure même dans ma voiture, et vous présenter avec

vos partitions chez la princesse.

--Et vous pensez, madame, qu'elle me fera un bon accueil?

--Voulez-vous vous fier à moi?

--Et si cependant vous vous trompez, madame, sur qui retombera

l'humiliation?

--Sur moi seule; je vous autoriserai à dire partout que je me vante de

l'amitié de la princesse, et qu'elle n'a pour moi ni estime ni déférence.

--Je vous suis, madame, dit la Porporina, en sonnant pour prendre son

manchon et son mantelet. Ma toilette est fort simple; mais vous me prenez

à l'improviste.

--Vous êtes charmante ainsi, et vous allez trouver notre chère princesse

dans un négligé encore plus simple. Venez!»

La Porporina mit le rouleau mystérieux dans sa poche, chargea de

partitions la voiture de madame de Kleist, et la suivit résolument, en se

disant: Pour un homme qui a exposé sa vie pour moi, je puis bien m'exposer

à faire antichambre pour rien chez une petite princesse.

Introduite dans un cabinet de toilette, elle y resta cinq minutes pendant

lesquelles l'abbesse et sa confidente échangèrent ce peu de mots dans la

pièce voisine:

«Madame, je vous l'amène; elle est là.

--Déjà? admirable ambassadrice! Comment faut-il la recevoir? comment

est-elle?

--Réservée, prudente ou niaise, profondément dissimulée ou admirablement

bête.

--Oh! nous verrons bien! s'écria la princesse, dont les yeux brillèrent du

feu d'un esprit exercé à la pénétration et à la méfiance. Qu'elle entre!»

Pendant cette courte station dans le cabinet, la Porporina avait observé

avec surprise le plus étrange attirail qui ait jamais décoré le sanctuaire

des atours d'une belle princesse: sphères, compas, astrolabes, cartes

astrologiques, bocaux remplis de mixtures sans nom, têtes de mort, enfin

tout le matériel de la sorcellerie. «Mon ami ne se trompe pas,

pensa-t-elle, et le public est bien informé des secrets de la sœur du

roi. Il ne me paraît même pas qu'elle en fasse mystère, puisqu'on me

laisse apercevoir ces objets bizarres. Allons, du courage.

L'abbesse de Quedlimburg était alors âgée de vingt-huit à trente ans. Elle

avait été jolie comme un ange; elle l'était encore le soir aux lumières et

à distance; mais en la voyant de près, au grand jour, la Porporina

s'étonna de la trouver flétrie et couperosée. Ses yeux bleus, qui avaient

été les plus beaux du monde, désormais cernés de rouge comme ceux d'une

personne qui vient de pleurer, avaient un éclat maladif et une

transparence profonde qui n'inspirait point la confiance. Elle avait été

adorée de sa famille et de toute la cour; et, pendant longtemps, elle

avait été la plus affable, la plus enjouée, la plus bienveillante et la

plus gracieuse fille de roi dont le portrait ait jamais été tracé dans les

romans à grands personnages de l'ancienne littérature patricienne. Mais,

depuis quelques années, son caractère s'était altéré comme sa beauté. Elle

avait des accès d'humeur, et même de violence, qui la faisaient ressembler

à Frédéric par ses plus mauvais côtés. Sans chercher à se modeler sur lui,

et même en le critiquant beaucoup en secret, elle était comme

invinciblement entraînée à prendre tous les défauts qu'elle blâmait en lui,

et à devenir maîtresse impérieuse et absolue, esprit sceptique et amer,

savante, étroite et dédaigneuse. Et pourtant, sous ces travers affreux qui

l'envahissaient chaque jour fatalement, on voyait encore percer une bonté

native, un sens droit, une âme courageuse, un cœur passionné. Que se

passait-il donc dans l'âme de cette malheureuse princesse? Un chagrin

terrible la dévorait, et il fallait qu'elle l'étouffât dans son sein,

qu'elle le portât stoïquement et d'un air enjoué devant un monde curieux,

malveillant ou insensible. Aussi, à force de se farder et de se

contraindre, avait-elle réussi à développer en elle deux êtres bien

distincts: un qu'elle n'osait révéler presque à personne, l'autre qu'elle

affichait avec une sorte de haine et de désespoir. On remarquait qu'elle

était devenue plus vive et plus brillante dans la conversation; mais cette

gaieté inquiète et forcée était pénible à voir, et on ne pouvait s'en

expliquer l'effet glacial et presque effrayant. Tour à tour sensible

jusqu'à la puérilité, et dure jusqu'à la cruauté, elle étonnait les autres

et s'étonnait elle-même. Des torrents de pleurs éteignaient les feux de sa

colère, et puis tout à coup une ironie féroce, un dédain impie

l'arrachaient à ces abattements salutaires qu'il ne lui était pas permis

de nourrir et de montrer.

La première remarque que fit la Porporina, en l'abordant, fut celle de

cette espèce de dualité dans son être. La princesse avait deux aspects,

deux visages: l'un caressant, l'autre menaçant; deux voix: l'une douce et

harmonieuse, qui semblait lui avoir été donnée par le ciel pour chanter

comme un ange; l'autre rauque et âpre, qui semblait sortir d'une poitrine

brûlante, animée d'un souffle diabolique. Notre héroïne, pénétrée de

surprise devant un être si bizarre, partagée entre la peur et la sympathie,

se demanda si elle allait être envahie et dominée par un bon ou par un

mauvais génie.

De son côté, la princesse trouva la Porporina beaucoup plus redoutable

qu'elle ne se l'était imaginé. Elle avait espéré que, dépouillée de ses

costumes de théâtre et de ce fard qui enlaidit extrêmement les femmes,

quoi qu'on en puisse dire, elle justifierait ce que madame de Kleist lui

en avait dit pour la rassurer, qu'elle était plutôt laide que belle. Mais

ce teint brun-clair, si uni et si pur, ces yeux noirs si puissants et si

doux, cette bouche si franche, cette taille souple, aux mouvements si

naturels et si aisés, tout cet ensemble d'une créature honnête, bonne et

remplie du calme ou tout au moins de la force intérieure que donnent la

droiture et la vraie sagesse, imposèrent à l'inquiète Amélie une sorte de

respect et même de honte, comme si elle eût pressenti une âme inattaquable

dans sa loyauté.

Les efforts qu'elle fit pour cacher son malaise furent remarqués de la

jeune fille, qui s'étonna, comme on peut le croire, de voir une si haute

princesse intimidée devant elle. Elle commença donc, pour ranimer une

conversation qui tombait d'elle-même à chaque instant, à ouvrir une de ses

partitions, où elle avait glissé la lettre cabalistique; et elle

s'arrangea de manière à ce que ce grand papier et ces gros caractères

frappassent les regards de la princesse. Dès que l'effet fut produit, elle

feignit de vouloir retirer cette feuille, comme si elle eût été surprise

de la trouver là; mais l'abbesse s'en empara précipitamment, en s'écriant:

«Qu'est-ce cela, mademoiselle? Au nom du ciel, d'où cela vous vient-il?

--S'il faut l'avouer à Votre Altesse, répondit la Porporina d'un air

significatif, c'est une opération astrologique que je me proposais de lui

présenter, lorsqu'il lui plairait de m'interroger sur un sujet auquel je

ne suis pas tout à fait étrangère.

La princesse fixa ses yeux ardents sur la cantatrice, les reporta sur les

caractères magiques, courut à l'embrasure d'une fenêtre, et, ayant examiné

le grimoire un instant, elle fit un grand cri, et tomba comme suffoquée

dans les bras de madame de Kleist, qui s'était élancée vers elle en la

voyant chanceler.

«Sortez, mademoiselle, dit précipitamment la favorite à la Porporina;

passez dans le cabinet, et ne dites rien; n'appelez personne, personne,

entendez-vous?

--Non, non, qu'elle ne sorte pas... dit la princesse d'une voix étouffée,

qu'elle vienne ici... ici, près de moi. Ah! mon enfant, s'écria-t-elle dès

que la jeune fille fut auprès d'elle, quel service vous m'avez rendu!»

Et saisissant la Porporina dans ses bras maigres et blancs, animés d'une

force convulsive, la princesse la serra sur son cœur et couvrit ses joues

de baisers saccadés et pointus dont la pauvre enfant se sentit le visage

tout meurtri et l'âme toute consternée.

«Décidément, ce pays-ci rend fou, pensa-t-elle; j'ai cru plusieurs fois le

devenir, et je vois bien que les plus grands personnages le sont encore

plus que moi. Il y a de la démence dans l'air.»

La princesse lui détacha enfin ses bras du cou, pour les jeter autour de

celui de madame de Kleist, en criant et en pleurant, et en répétant de sa

voix la plus étrange:

«Sauvé! sauvé! il est sauvé! mes amies, mes bonnes amies! Trenck s'est

enfui de la forteresse de Glatz; il se sauve, il court, il court

encore!...»

Et la pauvre princesse tomba dans un accès de rire convulsif, entrecoupé

de sanglots qui faisaient mal à voir et à entendre.

«Ah! madame, pour l'amour du ciel, contenez votre joie! dit madame de

Kleist; prenez garde qu'on ne vous entende!»

En ramassant la prétendue cabale, qui n'était autre chose qu'une lettre en

chiffres du baron de Trenck, elle aida la princesse à en poursuivre la

lecture, que celle-ci interrompit mille fois par les éclats d'une joie

fébrile et quasi forcenée.

La comtesse de Rudolstadt · 第 6 / 51 题