Le lendemain, la Porporina, en sortant fort accablée d'un pénible sommeil,
trouva sur son lit deux objets que sa femme de chambre venait d'y déposer.
D'abord, un flacon de cristal de roche avec un fermoir d'or sur lequel
était gravée une F, surmontée d'une couronne royale, et ensuite un rouleau
cacheté. La servante interrogée raconta comme quoi le roi était venu en
personne, la veille au soir, apporter ce flacon; et, en apprenant les
circonstances d'une visite si respectueuse et si délicatement naïve, la
Porporina fut attendrie. Homme étrange! pensa-t-elle. Comment concilier
tant du bonté dans la vie privée, avec tant de dureté et de despotisme
dans la vie publique? Elle tomba dans la rêverie, et peu à peu, oubliant
le roi, et songeant à elle-même, elle se retraça confusément les
événements de la veille et se remit à pleurer.
«Eh quoi! Mademoiselle, lui dit la soubrette qui était une bonne créature
passablement babillarde, vous allez encore sangloter comme hier soir en
vous endormant? Cela fendait le cœur, et le roi, qui vous écoutait à
travers la porte, en a secoué la tête deux ou trois fois comme un homme
qui a du chagrin. Pourtant, Mademoiselle, votre sort ferait envie à bien
d'autres. Le roi ne fait pas la cour à tout le monde; on dit même qu'il ne
la fait à personne, et il est bien certain que le voilà amoureux de vous!
--Amoureux! que dis-tu là, malheureuse? s'écria la Porporina en
tressaillant; ne répète jamais une parole si inconvenante et si absurde.
Le roi amoureux de moi, grand Dieu!
--Eh bien, Mademoiselle, quand cela serait?
--Le ciel m'en préserve! mais cela n'est pas et ne sera jamais. Qu'est-ce
que ce rouleau, Catherine?
--Un domestique l'a apporté de grand matin.
--Le domestique de qui?
--Un domestique de louage, qui d'abord n'a pas voulu me dire de quelle
part il venait, mais qui a fini par m'avouer qu'il était employé par les
gens d'un certain comte de Saint-Germain, arrivé ici d'hier seulement.
--Et pourquoi avez-vous interrogé cet homme?
--Pour savoir. Mademoiselle!
--C'est naïf! laisse-moi.»
Dès que la Porporina fut seule, elle ouvrit le rouleau et y trouva un
parchemin couvert de caractères bizarres et indéchiffrables. Elle avait
entendu beaucoup parler du comte de Saint-Germain, mais elle ne le
connaissait pas. Elle retourna le manuscrit dans tous les sens; et n'y
pouvant rien comprendre, ne concevant pas pourquoi ce personnage avec
lequel elle n'avait jamais eu de relations, lui envoyait une énigme à
deviner, elle en conclut, avec bien d'autres, qu'il était fou; cependant
en examinant cet envoi, elle lut sur un petit feuillet détaché: «La
princesse Amélie de Prusse s'occupe beaucoup de la science divinatoire et
des horoscopes. Remettez-lui ce parchemin, et vous pouvez être assurée de
sa protection et de ses bontés.» Ces lignes n'étaient pas signées.
L'écriture était inconnue, et le rouleau ne portait point d'adresse. Elle
s'étonna que le comte de Saint-Germain, pour parvenir jusqu'à la princesse
Amélie, se fût adressé à elle, qui ne l'avait jamais approchée; et pensant
que le domestique avait commis une erreur en lui apportant ce paquet, elle
se prépara à le rouler et à le renvoyer. Mais en touchant la feuille de
gros papier blanc qui enveloppait le tout, elle remarqua que sur le verso
intérieur était de la musique gravée. Un souvenir se réveilla en elle.
Chercher au coin du feuillet une marque convenue, la reconnaître pour
avoir été tracée fortement au crayon par elle-même, dix-huit mois
auparavant, constater que la feuille de musique se rapportait très-bien au
morceau complet qu'elle avait donné comme signe de reconnaissance, tout
cela fut l'affaire d'un instant; et l'attendrissement qu'elle éprouva en
recevant ce souvenir d'un ami absent et malheureux lui fît oublier ses
propres chagrins. Restait à savoir ce qu'elle avait à faire du grimoire,
et dans quelle intention on la chargeait de le remettre à la princesse de
Prusse. Était-ce pour lui assurer, en effet, la faveur et la protection de
cette dame? La Porporina n'en avait ni souci, ni besoin; était-ce pour
établir entre la princesse et le prisonnier des rapports utiles au salut
ou au soulagement de ce dernier? La jeune fille hésita; elle se rappela le
proverbe: «Dans le doute, abstiens-toi.» Puis elle pensa qu'il y a de bons
et mauvais proverbes, les uns à l'usage de l'égoïsme prudent, les autres à
celui du dévouement courageux. Elle se leva en se disant:
«_Dans le doute, agis_, lorsque tu ne compromets que toi-même, et que tu
peux espérer être utile à ton ami, à ton semblable.»
Elle achevait à peine sa toilette, qu'elle faisait un peu lentement, car
elle était très-affaiblie et brisée par la crise de la veille, et tout en
nouant ses beaux cheveux noirs, elle songeait au moyen de faire parvenir
promptement et d'une manière sûre le grimoire à la princesse, lorsqu'un
grand laquais galonné vint s'informer si elle était seule, et si elle
pouvait recevoir une dame qui ne se nommait pas et qui désirait lui
parler. La jeune cantatrice maudissait souvent cette sujétion où les
artistes de ce temps-là vivaient à l'égard des grands; elle fut tentée,
pour renvoyer la dame importune, de faire répondre que messieurs les
chanteurs du théâtre étaient chez elle; mais elle pensa que si c'était un
moyen d'effaroucher la pruderie de certaines dames, c'était le plus sûr
pour attirer plus vite certaines autres. Elle se résigna donc à recevoir
la visite, et madame de Kleist fut bientôt près d'elle.
La grande dame bien stylée avait résolu d'être charmante avec la
cantatrice et de lui faire oublier toutes les distances du rang; mais elle
était gênée, parce que, d'une part, on lui avait dit que cette jeune fille
était très-fière, et que de l'autre, étant fort curieuse pour son propre
compte, madame de Kleist eût bien voulu la faire causer et pénétrer le
fond de ses pensées. Quoiqu'elle fût bonne et inoffensive, cette belle
dame avait donc, dans ce moment, quelque chose de faux et de forcé dans
toute sa contenance qui n'échappa point à la Porporina. La curiosité est
si voisine de la perfidie, qu'elle peut enlaidir les plus beaux visages.
La Porporina connaissait très-bien la figure de madame de Kleist, et son
premier mouvement, en voyant chez elle la personne qui lui apparaissait
tous les soirs d'opéra dans la loge de la princesse Amélie, fut de lui
demander, sous prétexte de nécromancie, dont elle la savait très-friande,
une entrevue avec sa maîtresse. Mais n'osant pas se fier à une personne
qui avait la réputation d'être un peu extravagante et un peu intrigante
par-dessus le marché, elle résolut de la voir venir, et se mit de son côté
à l'examiner avec cette tranquille pénétration de la défensive, si
supérieure aux attaques de l'inquiète curiosité.
Enfin la glace étant rompue, et la dame ayant présenté la supplique
musicale de la princesse, la cantatrice, dissimulant un peu la
satisfaction que lui causait cet heureux concours de circonstances, courut
chercher plusieurs partitions inédites. Alors se sentant inspirée tout à
coup:
«Ah! madame, s'écria-t-elle, je mettrai avec joie tous mes petits trésors
aux pieds de Son Altesse, et je serais bien heureuse, si elle me faisait
la grâce de les recevoir de moi-même.
--En vérité, ma belle enfant, dit madame de Kleist, vous désirez de parler
à Son Altesse royale?
--Oui madame, répondit la Porporina; je me jetterais à ses pieds et je lui
demanderais une grâce, que, j'en suis certaine, elle ne me refuserait pas;
car elle est, dit-on, grande musicienne, et elle doit protéger les
artistes. On dit aussi qu'elle est aussi bonne qu'elle est belle. J'ai
donc l'espérance que si elle daignait m'entendre, elle m'aiderait à
obtenir de Sa Majesté le rappel de mon maître, l'illustre Porpora, qui,
ayant été appelé à Berlin, du consentement du roi, en a été chassé et
comme banni en mettant le pied sur la frontière, sous prétexte d'un défaut
de forme dans son passe-port; sans que depuis, malgré les assurances et
les promesses de Sa Majesté, j'aie pu obtenir le résultat de cette
interminable affaire. Je n'ose plus importuner le roi d'une requête qui ne
peut l'intéresser que médiocrement et qu'il a toujours oubliée, j'en suis
certaine; mais si la princesse daignait dire un mot aux administrateurs
chargés d'expédier cette formalité, j'aurais le bonheur d'être enfin
réunie à mon père adoptif, à mon seul appui dans ce monde.
--Ce que vous me dites là m'étonne infiniment, s'écria madame de Kleist.
Quoi! la belle Porporina, que je croyais toute puissante sur l'esprit du
monarque, est obligée de recourir à la protection d'autrui pour obtenir
une chose qui parait si simple? Permettez-moi de croire, en ce cas, que Sa
Majesté redoute dans votre père adoptif, comme vous l'appelez, un
surveillant trop sévère, ou un conseil trop influent contre lui.
--Je fais de vains efforts, madame, pour comprendre ce que vous me faites
l'honneur de me dire, répondit la Porporina avec une gravité qui
déconcerta madame de Kleist.
--C'est qu'apparemment je me suis trompée sur l'extrême bienveillance
et l'admiration sans bornes que le roi professe pour la plus grande
cantatrice de l'univers.
--Il ne convient pas à la dignité de madame de Kleist, reprit la Porporina,
de se moquer d'une pauvre artiste inoffensive et sans prétentions.
--Me moquer! Qui pourrait songer à se moquer d'un ange tel que vous? vous
ignorez vos mérites, mademoiselle, et votre candeur me pénètre de surprise
et d'admiration. Tenez, je suis sûre que vous ferez la conquête de la
princesse: c'est une personne de premier mouvement. Il ne lui faudra que
vous voir de près, pour raffoler de votre personne, comme elle raffole
déjà de votre talent.
--On m'avait dit, au contraire, madame, que Son Altesse royale avait
toujours été fort sévère pour moi; que ma pauvre figure avait eu le
malheur de lui déplaire, et qu'elle désapprouvait hautement ma méthode de
chant.
--Qui a pu vous faire de pareils mensonges?
--C'est le roi qui en a menti, en ce cas! répondit la jeune fille avec un
peu de malice.
--C'était un piège, une épreuve tentée sur votre modestie et votre douceur,
reprit madame de Kleist; mais comme je tiens à vous prouver que, simple
mortelle, je n'ai pas le droit de mentir comme un grand roi très-malin, je
veux vous emmener à l'heure même dans ma voiture, et vous présenter avec
vos partitions chez la princesse.
--Et vous pensez, madame, qu'elle me fera un bon accueil?
--Voulez-vous vous fier à moi?
--Et si cependant vous vous trompez, madame, sur qui retombera
l'humiliation?
--Sur moi seule; je vous autoriserai à dire partout que je me vante de
l'amitié de la princesse, et qu'elle n'a pour moi ni estime ni déférence.
--Je vous suis, madame, dit la Porporina, en sonnant pour prendre son
manchon et son mantelet. Ma toilette est fort simple; mais vous me prenez
à l'improviste.
--Vous êtes charmante ainsi, et vous allez trouver notre chère princesse
dans un négligé encore plus simple. Venez!»
La Porporina mit le rouleau mystérieux dans sa poche, chargea de
partitions la voiture de madame de Kleist, et la suivit résolument, en se
disant: Pour un homme qui a exposé sa vie pour moi, je puis bien m'exposer
à faire antichambre pour rien chez une petite princesse.
Introduite dans un cabinet de toilette, elle y resta cinq minutes pendant
lesquelles l'abbesse et sa confidente échangèrent ce peu de mots dans la
pièce voisine:
«Madame, je vous l'amène; elle est là.
--Déjà? admirable ambassadrice! Comment faut-il la recevoir? comment
est-elle?
--Réservée, prudente ou niaise, profondément dissimulée ou admirablement
bête.
--Oh! nous verrons bien! s'écria la princesse, dont les yeux brillèrent du
feu d'un esprit exercé à la pénétration et à la méfiance. Qu'elle entre!»
Pendant cette courte station dans le cabinet, la Porporina avait observé
avec surprise le plus étrange attirail qui ait jamais décoré le sanctuaire
des atours d'une belle princesse: sphères, compas, astrolabes, cartes
astrologiques, bocaux remplis de mixtures sans nom, têtes de mort, enfin
tout le matériel de la sorcellerie. «Mon ami ne se trompe pas,
pensa-t-elle, et le public est bien informé des secrets de la sœur du
roi. Il ne me paraît même pas qu'elle en fasse mystère, puisqu'on me
laisse apercevoir ces objets bizarres. Allons, du courage.
L'abbesse de Quedlimburg était alors âgée de vingt-huit à trente ans. Elle
avait été jolie comme un ange; elle l'était encore le soir aux lumières et
à distance; mais en la voyant de près, au grand jour, la Porporina
s'étonna de la trouver flétrie et couperosée. Ses yeux bleus, qui avaient
été les plus beaux du monde, désormais cernés de rouge comme ceux d'une
personne qui vient de pleurer, avaient un éclat maladif et une
transparence profonde qui n'inspirait point la confiance. Elle avait été
adorée de sa famille et de toute la cour; et, pendant longtemps, elle
avait été la plus affable, la plus enjouée, la plus bienveillante et la
plus gracieuse fille de roi dont le portrait ait jamais été tracé dans les
romans à grands personnages de l'ancienne littérature patricienne. Mais,
depuis quelques années, son caractère s'était altéré comme sa beauté. Elle
avait des accès d'humeur, et même de violence, qui la faisaient ressembler
à Frédéric par ses plus mauvais côtés. Sans chercher à se modeler sur lui,
et même en le critiquant beaucoup en secret, elle était comme
invinciblement entraînée à prendre tous les défauts qu'elle blâmait en lui,
et à devenir maîtresse impérieuse et absolue, esprit sceptique et amer,
savante, étroite et dédaigneuse. Et pourtant, sous ces travers affreux qui
l'envahissaient chaque jour fatalement, on voyait encore percer une bonté
native, un sens droit, une âme courageuse, un cœur passionné. Que se
passait-il donc dans l'âme de cette malheureuse princesse? Un chagrin
terrible la dévorait, et il fallait qu'elle l'étouffât dans son sein,
qu'elle le portât stoïquement et d'un air enjoué devant un monde curieux,
malveillant ou insensible. Aussi, à force de se farder et de se
contraindre, avait-elle réussi à développer en elle deux êtres bien
distincts: un qu'elle n'osait révéler presque à personne, l'autre qu'elle
affichait avec une sorte de haine et de désespoir. On remarquait qu'elle
était devenue plus vive et plus brillante dans la conversation; mais cette
gaieté inquiète et forcée était pénible à voir, et on ne pouvait s'en
expliquer l'effet glacial et presque effrayant. Tour à tour sensible
jusqu'à la puérilité, et dure jusqu'à la cruauté, elle étonnait les autres
et s'étonnait elle-même. Des torrents de pleurs éteignaient les feux de sa
colère, et puis tout à coup une ironie féroce, un dédain impie
l'arrachaient à ces abattements salutaires qu'il ne lui était pas permis
de nourrir et de montrer.
La première remarque que fit la Porporina, en l'abordant, fut celle de
cette espèce de dualité dans son être. La princesse avait deux aspects,
deux visages: l'un caressant, l'autre menaçant; deux voix: l'une douce et
harmonieuse, qui semblait lui avoir été donnée par le ciel pour chanter
comme un ange; l'autre rauque et âpre, qui semblait sortir d'une poitrine
brûlante, animée d'un souffle diabolique. Notre héroïne, pénétrée de
surprise devant un être si bizarre, partagée entre la peur et la sympathie,
se demanda si elle allait être envahie et dominée par un bon ou par un
mauvais génie.
De son côté, la princesse trouva la Porporina beaucoup plus redoutable
qu'elle ne se l'était imaginé. Elle avait espéré que, dépouillée de ses
costumes de théâtre et de ce fard qui enlaidit extrêmement les femmes,
quoi qu'on en puisse dire, elle justifierait ce que madame de Kleist lui
en avait dit pour la rassurer, qu'elle était plutôt laide que belle. Mais
ce teint brun-clair, si uni et si pur, ces yeux noirs si puissants et si
doux, cette bouche si franche, cette taille souple, aux mouvements si
naturels et si aisés, tout cet ensemble d'une créature honnête, bonne et
remplie du calme ou tout au moins de la force intérieure que donnent la
droiture et la vraie sagesse, imposèrent à l'inquiète Amélie une sorte de
respect et même de honte, comme si elle eût pressenti une âme inattaquable
dans sa loyauté.
Les efforts qu'elle fit pour cacher son malaise furent remarqués de la
jeune fille, qui s'étonna, comme on peut le croire, de voir une si haute
princesse intimidée devant elle. Elle commença donc, pour ranimer une
conversation qui tombait d'elle-même à chaque instant, à ouvrir une de ses
partitions, où elle avait glissé la lettre cabalistique; et elle
s'arrangea de manière à ce que ce grand papier et ces gros caractères
frappassent les regards de la princesse. Dès que l'effet fut produit, elle
feignit de vouloir retirer cette feuille, comme si elle eût été surprise
de la trouver là; mais l'abbesse s'en empara précipitamment, en s'écriant:
«Qu'est-ce cela, mademoiselle? Au nom du ciel, d'où cela vous vient-il?
--S'il faut l'avouer à Votre Altesse, répondit la Porporina d'un air
significatif, c'est une opération astrologique que je me proposais de lui
présenter, lorsqu'il lui plairait de m'interroger sur un sujet auquel je
ne suis pas tout à fait étrangère.
La princesse fixa ses yeux ardents sur la cantatrice, les reporta sur les
caractères magiques, courut à l'embrasure d'une fenêtre, et, ayant examiné
le grimoire un instant, elle fit un grand cri, et tomba comme suffoquée
dans les bras de madame de Kleist, qui s'était élancée vers elle en la
voyant chanceler.
«Sortez, mademoiselle, dit précipitamment la favorite à la Porporina;
passez dans le cabinet, et ne dites rien; n'appelez personne, personne,
entendez-vous?
--Non, non, qu'elle ne sorte pas... dit la princesse d'une voix étouffée,
qu'elle vienne ici... ici, près de moi. Ah! mon enfant, s'écria-t-elle dès
que la jeune fille fut auprès d'elle, quel service vous m'avez rendu!»
Et saisissant la Porporina dans ses bras maigres et blancs, animés d'une
force convulsive, la princesse la serra sur son cœur et couvrit ses joues
de baisers saccadés et pointus dont la pauvre enfant se sentit le visage
tout meurtri et l'âme toute consternée.
«Décidément, ce pays-ci rend fou, pensa-t-elle; j'ai cru plusieurs fois le
devenir, et je vois bien que les plus grands personnages le sont encore
plus que moi. Il y a de la démence dans l'air.»
La princesse lui détacha enfin ses bras du cou, pour les jeter autour de
celui de madame de Kleist, en criant et en pleurant, et en répétant de sa
voix la plus étrange:
«Sauvé! sauvé! il est sauvé! mes amies, mes bonnes amies! Trenck s'est
enfui de la forteresse de Glatz; il se sauve, il court, il court
encore!...»
Et la pauvre princesse tomba dans un accès de rire convulsif, entrecoupé
de sanglots qui faisaient mal à voir et à entendre.
«Ah! madame, pour l'amour du ciel, contenez votre joie! dit madame de
Kleist; prenez garde qu'on ne vous entende!»
En ramassant la prétendue cabale, qui n'était autre chose qu'une lettre en
chiffres du baron de Trenck, elle aida la princesse à en poursuivre la
lecture, que celle-ci interrompit mille fois par les éclats d'une joie
fébrile et quasi forcenée.