_Les_ MÉMOIRES D'UN PÈRE, _de même qu'un travail sur la_ RÉGENCE DU DUC
D'ORLÉANS _et les autres oeuvres posthumes de l'auteur, furent présentés
au public comme imprimés «sur le manuscrit autographe», et cette
spécification, que la_ DÉCADE _trouve oiseuse, ne me semble pas
absolument inutile. D'abord, il n'y aurait rien de surprenant à ce que
l'original même de Marmontel eût servi de copie aux compositeurs de
l'imprimerie Xhrouet, puis il parait certain que le texte ne subit aucun
retranchement. Cinq noms en tout (dont trois noms de femmes) furent
remplacés par des initiales. Si, grâce aux recherches de M. Ernest
Rupin, nous savons aujourd'hui que Mlle B***, objet des premiers soupirs
de Marmontel, s'appelait Mlle Broquin, il nous manque un Oedipe pour
deviner quelles furent Mlle Sau*** et Mme de L. P. L'une ne saurait être
Mlle Saugrain, à qui j'avais tout d'abord songé, et les initiales de
l'autre ne constituent pas une probabilité suffisante en faveur de la
seconde, Mme de La Popelinière, fille de M. de Mondran, président au
parlement de Toulouse. Quant à l'abbé M. (Maury) et M. de L. H. (La
Harpe), l'un encore vivant en 1804, l'autre mort à cette date depuis
quelques mois seulement, il n'était point difficile de deviner, et il
eût été puéril de respecter un incognito aussi transparent.
Au moment où il posait la plume pour ne plus la reprendre, Marmontel,
s'appliquant un mot de Mme de Staal-Delaunay qui avait fait fortune
auprès des lecteurs de ses charmants_ MÉMOIRES, _déclare qu'il ne s'est
peint qu'_en buste, _et cette réticence est assez extraordinaire de la
part d'un homme qui ne nous a rien dissimulé de ses amours avec la
facile Gaussin, l'altière Clairon, la voluptueuse et fantasque Navarre,
ni même de ses passades avec les nymphes folâtres chargées, à Passy, de
ranimer la sénilité précoce de La Popelinière. On peut s'étonner à bon
droit qu'il ait ainsi étalé aux yeux de ses enfants ce qu'un père garde
d'ordinaire pour lui, mais, comme l'a dit Sainte-Beuve, «cela forme un
trait de moeurs de plus, et le ton général de bonhomie et de naturel qui
règne dans l'ensemble fait tout passer». Si la morale en souffre,
l'histoire sociale y gagne, et l'on doit savoir gré aux dépositaires
des_ MÉMOIRES _de n'avoir point compris leur tâche comme l'auraient
pratiquée certains éditeurs de nos jours.
L'édition originale est précédée d'un avertissement de deux pages et
suivie d'une post-face non moins brève, d'une table des matières et de
l'_OPINION SUR LE LIBRE EXERCICE DES CULTES. _Ces adjonctions sont
remplacées ici par la présente Préface, par une annotation continue, par
une nouvelle table analytique et par un index des titres et des noms
cités.
Voici, au surplus, la nomenclature bibliographique des éditions
antérieures à celle-ci:_
OeUVRES POSTHUMES DE MARMONTEL, HISTORIOGRAPHE DE FRANCE, SECRÉTAIRE
PERPÉTUEL DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE, IMPRIMÉES SUR LE MANUSCRIT AUTOGRAPHE
DE L'AUTEUR. MÉMOIRES. _Paris, Xhrouet, Déterville, Lenormant, Petit, an
XIII-1804, 4 vol. in-8° ou in-12. Les exemplaires des deux tirages
déposés à la Bibliothèque nationale portent la signature autographe de
Xhrouet, imprimeur-éditeur.
Heinsius et Kayser mentionnent une édition française publiée l'année
suivante chez G. Fleischer, à Leipzig, 4 vol. in-12._
--MEMOIRS OF MARMONTEL, WRITTEN BY HIMSELF, CONTAINING HIS LITERACY AND
POLITICAL LIFE AND ANECDOTES OF THE PRINCIPAL CHARACTERS OF THE
EIGHTEENTH CENTURY. _London, Longman et Murray, 1805, 4 vol. in-12._
--MEMOIRS OF MARMONTEL, WRITTEN BY HIMSELF, INCLUDING ANECDOTES OF THE
MOST DISTINGUISHED LITERACY AND POLITICAL CHARACTERS WHO APPEARED IN
FRANCE DURING THE LAST CENTURY. _Edinburgh, 1808, 4 vol. in-12.
(D'après un catalogue; peut-être est-ce la précédente traduction dont on
a renouvelé le titre. Elle n'est pas mentionnée par Watt.)
Oettinger et Kayser signalent une traduction allemande par Wilhelm Becker
et Nicolaus-Peter Stampeel (Leipzig, 1805-1806, ou 1819, 4 vol. in-8°).
Le British Museum en possède une autre par Muller (Hamburg et Mainz
(Mayence), 1805, 4 vol. in-12), avec un mauvais portrait en tête du tome
II. Oettinger indique également une traduction italienne par Camillo
Ciabatta (Milan, 1822-1823, 4 vol. in-8°)._
--MÉMOIRES DE MARMONTEL. _Tomes I et II des_ Oeuvres complètes _publiées
par Saint-Surin (Verdière,_ 1818-1819, 18 _vol. in-_8°). _Cette
réimpression est précédée de l'_ÉLOGE _de Morellet et suivie de
l'_OPINION SUR LE LIBRE EXERCICE DES CULTES. _Un libraire, Étienne
Ledoux, acquéreur du solde de l'édition, fit réimprimer à son nom des
titres particuliers afin d'écouler séparément les divers ouvrages de la
collection._
--MÉMOIRES D'UN PÈRE. _Tomes I et II des_ Oeuvres complètes, _nouvelle
édition. Amable Costes et Ce_, 1819-1820 (_ou_ MAUMUS, 1826), 18 _vol.
in_-12. _Mêmes adjonctions qu'au tirage in_-8°.
--MÉMOIRES D'UN PÈRE. _Tomes I et II des_ Oeuvres complètes _publiées par
Villenave (A. Belin_, 1819-1820, 7 _vol. in_-8° _compacts_).
--MÉMOIRES D'UN PÈRE. _Paris, Étienne Ledoux,_ 1827, 2 _vol. in_-8°.
_Les faux-titres portent:_ Oeuvres choisies _et la rubrique typographique
de Gaultier-Laguionie. Ces deux volumes sont ornés d'un détestable
frontispice représentant la_ Cascade de Bort _et d'un non moins médiocre
portrait signé:_ CHOQUET del., 1818, gravé par Leroux, _dont un tirage
moins usé accompagnait déjà l'édition de_ 1818. _Il a néanmoins son
intérêt, car il a été visiblement copié sur l'original exposé par Roslin
au Salon de_ 1767. «_Il est ressemblant, écrivait Diderot, mais il a
l'air ivre, ivre de vin s'entend, et l'on jurerait qu'il lit quelques
chants de sa_ NEUVAINE (LA NEUVAINE DE CYTHÈRE) _à des filles_.»
--MÉMOIRES DE MARMONTEL, SECRÉTAIRE PERPÉTUEL DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE,
PRÉCÉDÉS D'UNE INTRODUCTION PAR M. FR. BARRIÈRE (_Firmin Didot_, 1846,
in-12). _Forme le tome V de la_ Bibliothèque des Mémoires relatifs à
l'histoire de France pendant le XVIIIe siècle.
_Dans l'introduction, où il est question de tout et accessoirement des_
MÉMOIRES, _Barrière allègue qu'il a supprimé les neuf derniers livres
parce que Marmontel n'avait pas le «burin de Tacite». L'éditeur n'a
corrigé aucune des fautes de lecture des premiers tirages, et, pour tout
commentaire, il a reproduit en appendice un fragment des_ MÉMOIRES _de
Mme d'Épinay_ (Un Souper chez Mlle Quinault) _et un passage des_
MÉMOIRES _de Morellet (sur la constitution de la maison de Sorbonne)_.
--MÉMOIRES DE MARMONTEL, NOUVELLE ÉDITION À l'USAGE DE LA JEUNESSE, AVEC
INTRODUCTION ET ÉCLAIRCISSEMENTS HISTORIQUES, PAR M. L'ABBÉ J.-A.
FOULON, LICENCIÉ ÈS-LETTRES, PROFESSEUR AU PETIT SÉMINAIRE DE PARIS.
_Paris, à la Librairie des livres illustrés de Plon frères_, 1850,
in-8°. _Le faux-titre porte:_ Bibliothèque des familles chrétiennes et
des maisons d'éducation, publiée sous le patronage de l'épiscopat.
_Ce n'était pas une mince besogne que de transformer les_ MÉMOIRES _en
un livre d'édification, et, à ce point de vue, cette édition, devenue
d'ailleurs très rare, parce qu'elle a dû être accaparée par la clientèle
spéciale à laquelle on la destinait, est une véritable curiosité
bibliographique. L'abbé Foulon n'y est pas allé, comme on dit, de main
morte. D'un trait de plume il biffe tout ce qui donnerait à penser que
jusqu'au jour de son mariage (à cinquante-quatre ans) Marmontel ne fut
pas tout à fait un petit saint: de Mlle Broquin, de ses diverses amours
de théâtre, pas un mot ne subsiste, non plus que des mésaventures
conjugales de La Popelinière. Rien ne trouve grâce devant l'austère
censeur, pas même cette phrase assez innocente sur Mme Necker: «Elle
dansait mal, mais de tout son coeur», ni, dans un autre ordre d'idées,
les confidences du supérieur des Jésuites de Clermont sur l'art de
s'agrandir, sans bourse délier, au détriment des voisins, ni le dialogue
du P. Nolhac et de l'auteur pour l'attirer au noviciat. Quant aux
retouches de détail, passe encore si «le plus crasseux et le plus cagot
des séminaires» devint «le plus pauvre»; mais l'abbé Foulon excède la
mesure quand il fait exprimer à Marmontel tout le contraire de sa
pensée. «J'eus aussi pour amusement, dit-il (durant son séjour à
Bordeaux), les facéties qu'on imprimait contre un homme qui méritait
d'être châtié de son insolence» (Le Franc de Pompignan); l'abbé imprime:
«... contre un homme_ qu'on ne ménagea pas assez», _et tout ce qui suit
est tronqué. Les démêlés de l'auteur de_ BÉLISAIRE _avec la Sorbonne,
avec Christophe de Beaumont, avec les évêques de Noyon et d'Autun, ne
sont pas escamotés avec moins de désinvolture, et remplacés par ces
lignes, qu'on chercherait inutilement dans l'original: «Tout le monde
connaît la censure qu'en fit la Sorbonne. Je ne rappellerai pas les
détails de cette affaire, qui occupa quelque temps Paris et la France
entière. On mit de l'aigreur de part et d'autre; tous eurent à se
reprocher des torts réciproques. Quant aux miens, je les rétracte avec
franchise.» Par contre, il a donné en entier les livres XII-XX, sauf les
toutes dernières lignes de celui-ci; la phrase fameuse sur laquelle il
s'arrête: «Je ne me suis peint qu'en buste», est, cette fois,
parfaitement justifiée.
Mes prédécesseurs m'avaient, on le voit, laissé tout à faire, et j'ai dû
procéder à l'égard de ce texte comme s'il était inédit. À défaut de la
collation du manuscrit, à laquelle je ne pouvais songer, j'ai pris à
tâche d'identifier les noms propres mal lus par les éditeurs de_ 1804
_et reproduits tels quels depuis lors; dans les notes je me suis efforcé
d'éclaircir les allusions, de rappeler les circonstances et de rétablir
les titres qui pouvaient embarrasser le lecteur. Ces vérifications, que
n'auraient pu accomplir les anciens éditeurs, alors même que la pensée
leur en serait venue, sont rendues aujourd'hui faciles par le nombre et
la valeur des documents que l'érudition moderne met à notre disposition;
toutefois, il est tel nom inconnu, tel point obscur, devant qui ma bonne
volonté eût échoué si je n'avais trouvé auprès de quelques-uns des
représentants de cette érudition soucieuse d'exactitude et de critique,
M. C. Port, membre de l'Institut, le P. Sommervogel, M. Jules
Flammermont, M. F, Bournon, des secours dont je tiens à les remercier
ici.
Loin d'étendre ce commentaire, je me suis efforcé d'ailleurs de le
restreindre à l'essentiel, en raison de la place dont je disposais et du
public auquel cette édition est présentée. Sans doute il eût été piquant
de rapprocher des témoignages de Marmontel ceux de ses contemporains, de
rappeler leurs jugements sur ses oeuvres, de le montrer, en un mot, tel
qu'il fut dans la société de son temps; mais il n'est point de lettré
qui n'ait aujourd'hui dans sa bibliothèque tous ces éléments de
comparaison, et ces lecteurs d'élite ne trouveront pas mauvais que j'aie
pris pour règle le vieil et flatteur adage:_ Intelligenti pauca.