Une circonstance m'a empêché d'assister à la première représentation de
_Niniche_, le vaudeville en trois actes que MM. Hennequin et Millaud ont
fait jouer aux Variétés. Je n'ai pu voir que la quatrième, et j'ai été
vraiment surpris de la gaieté débordante du public. Quel excellent
public que ce public parisien! Comme il est bon enfant, comme il rit
volontiers! La moindre plaisanterie, eût-elle trente années d'âge,
le chatouille ainsi qu'au premier jour, lorsqu'elle est dite par la
comédienne ou le comédien favori. On prétend que les artistes tremblent,
lorsqu'ils paraissent à Paris pour la première fois. Ils ont bien
tort. J'ai connu, en province, un théâtre où le public était autrement
exigeant et maussade. On y sifflait avec une brutalité révoltante.
J'estime qu'il faut trois fois plus d'efforts pour dérider un spectateur
de province que pour faire rire aux éclats un spectateur de Paris.
J'ai été d'autant plus étonné de là gaieté de la salle, que l'on avait
jugé _Niniche_ très sévèrement devant moi, le lendemain de la première
représentation, C'était un four, disait-on. Voilà un four qui prenait
tous les airs d'un grand succès. J'avais particulièrement à côté de moi
des dames, d'honnêtes bourgeoises à coup sûr, qui faisaient scandale,
tant elles s'amusaient. Les moindres mots, d'ailleurs, soulevaient une
tempête de joie, du parterre au cintre. Et cela ne cessait point, les
trois actes ne se sont pas refroidis un instant. Je me doute bien que
les interprètes sont pour beaucoup dans cette gaieté. D'autre part,
peut-être suis-je tombé sur une représentation exceptionnelle, sur un
soir où toute la salle avait bien dîné; il y a de ces rencontres, de ces
jours d'électricité commune, que connaissent les artistes, et qu'ils
constatent en disant: «La salle est très chaude aujourd'hui.» Mais le
fait ne m'en a pas moins préoccupé vivement.
Ai-je ri moi-même? Mon Dieu, je crois que oui. J'avais beau me dire
que tout cela était très bête, que la pièce avait été faite cent fois;
j'avais beau trouver les actes vides, l'esprit grossier, le dénouement
prévu à l'avance: ce grand et bon rire de la salle me gagnait. En
vérité, les spectateurs sans malice s'amusaient trop pour qu'on ne
s'égayât pas de leur propre gaieté. Au fond, j'étais très triste. Si
vraiment il suffit d'une si pauvre farce pour procurer une heureuse
soirée aux braves bourgeois parisiens, nous avons tous très grand tort
de nous empêtrer dans des questions littéraires. A quoi bon le talent,
à quoi bon l'effort, si cela satisfait pleinement le public? Je déclare
que jamais je n'ai vu des gens mis dans un pareil état de joie par les
chefs-d'oeuvre de notre théâtre. Devant un chef-d'oeuvre, le public se
méfie toujours un peu; il a peur que le chef-d'oeuvre ne se moque de
lui. Mais, devant une _Niniche_, il se roule, il est comme ces enfants
qui rencontrent un trou d'eau sale et qui s'y vautrent avec délices, en
se sentant chez eux.
Oh! le rire, quelle bonne chose et quelle chose bête! Toute la sottise
est là et tout l'esprit. Contestez les mérites de _Niniche_, on vous
répondra que le public s'amuse, et vous n'aurez rien à répondre, car les
théâtres ne sont faits en somme que pour amuser le public. En voyant
cette salle rire à ventre déboutonné d'inepties dont on serait révolté,
si on les lisait chez soi, on se sent ébranlé dans ses convictions les
plus chères, on se demande si le talent n'est pas inutile, s'il y a à
espérer qu'une oeuvre forte touche jamais autant les spectateurs dans
leurs instincts secrets qu'une parade de foire. Le théâtre serait donc
cela? Les effluves d'une foule mise en tas, l'aveuglement du gaz, l'air
surchauffé d'une salle trop étroite, l'odeur de poussière, toutes
les sollicitations et toutes les demi-hallucinations d'une journée
d'activité terminée dans un fauteuil dont les bras vous étouffent et
vous brûlent, ce serait donc là cette atmosphère du théâtre qui déforme
tout et empêche le triomphe du vrai sur les planches?
J'ai eu ainsi la sensation très nette de l'infériorité de la littérature
dramatique. En vérité, l'oeuvre écrite est plus large, plus haute, plus
dégagée de la sottise des foules que l'oeuvre jouée. Au théâtre, le
succès est trop souvent indépendant de l'oeuvre. Une rencontre suffit,
une interprétation heureuse, une plaisanterie qui est dans l'air, une
bêtise tournée d'une certaine façon qui répond à la bêtise du moment. Si
le rire ou les larmes prennent,--je ne fais pas de différence, car les
larmes sont une autre forme de la bonhomie du public,--voilà la pièce
lancée, il n'y a plus de raison pour qu'elle s'arrête. Depuis deux ans
bientôt, je querelle mes confrères pour leur prouver qu'ils font du
théâtre une chose trop sotte. Mon Dieu! est-ce qu'ils auraient raison,
est-ce que ce serait réellement si sot que cela?
Maintenant, il me faut juger _Niniche_. Grande affaire. J'avoue que je
ne sais par quel bout commencer. Il y a, en critique dramatique, toute
une école qui, dans un cas pareil, se tire d'embarras le plus galamment
du monde. La recette consiste à ne pas parler de la pièce, à enfiler de
jolies phrases sur ceci et sur cela, jusqu'à ce que le feuilleton soit
plein. Puis, on signe. Je crois que Théophile Gautier a été l'inventeur
de l'article à côté. Il maniait la langue avec l'aisance et l'adresse
que l'on sait, il était toujours sûr de charmer son public. Aussi la
pièce ne l'inquiétait-elle jamais. Il avait des formules toutes faites,
il admirait tout, les petits vaudevilles et les grandes comédies,
enveloppant le théâtre entier dans son large dédain. Gautier a laissé
des élèves.
Le malheur est que je ne puis entendre la critique ainsi. J'aime bien à
me rendre compte. J'estime que les choses ont des raisons d'être. Mais
où mon anxiété commence, c'est lorsqu'il faut distinguer les nuances du
médiocre. Ce serait une erreur de croire qu'il n'existe qu'un médiocre.
Les genres au contraire en sont très nombreux, les espèces pullulent à
l'infini. Je me souviens toujours de mon professeur de quatrième, qui
nous disait: «Je classe encore assez vite les dix premières copies
dans une composition; ce qui m'exténue, c'est de vouloir être juste et
d'assigner des places aux trente dernières.» Eh bien! ma situation est
pareille à celle de ce professeur, je ne sais le plus souvent comment
classer certaines pièces, de façon à satisfaire absolument ma
conscience.
Vouloir être juste, c'est tout le rôle du critique. La passion de la
justice est la seule excuse que l'on puisse donner à cette singulière
démangeaison qui nous prend de juger les oeuvres de nos confrères. Mon
professeur avouait parfois que, désespérant d'établir une différence
appréciable du mauvais au pire dans les toutes dernières copies, il les
plaçait au petit bonheur, en tas. Voilà ce qu'il faudrait éviter. Où
diable placer _Niniche_? car Niniche m'a fait rire, et elle a droit à
une place. Est-ce que _Niniche_ vaut mieux que telle ou telle pièce,
dont les titres m'échappent? Grave question. Je creuserais cette étude
pendant des journées sans pouvoir peut-être trouver des arguments
décisifs. Pourtant, je veux être équitable. Les critiques qui font
profession de toujours partager l'avis du public et qui trouvent bon ce
qui l'amuse, croient en être quittes avec _Niniche_, en la traitant de
vaudeville amusant. C'est là un jugement trop commode. _Niniche_ est un
symbole, la pièce idiote qui a un succès comme jamais un chef-d'oeuvre
n'en aura, et qui gratte la foule à la bonne côte, la côte joyeuse,
selon le joli mot de nos pères. Les belles filles tombent en pâmoison,
lorsqu'on avance les mains vers leur taille. Pourquoi le public se
pâme-t-il, quand on lui joue _Niniche_? J'exige un commentaire.
L'intrigue est la première venue. Un diplomate polonais, le comte
Corniski a épousé la belle Niniche, une «hétaïre» parisienne, sans avoir
le moindre soupçon de sa vie passée. Il la ramène en France, où il est
chargé d'une mission. Mais la comtesse est reconnue à Trouville par le
jeune Anatole de Beau-persil. Elle apprend, grâce à lui, qu'on va vendre
ses meubles, et elle se désole, à la crainte d'un scandale, car elle a
laissé dans une armoire des lettres compromettantes, que lui a adressées
autrefois le prince Ladislas, le propre fils du roi de Pologne.
Justement la mission du comte Corniski est de s'emparer de ces lettres.
Dès lors, commence une chasse, les lettres circulent, passent dans
les mains du mari, qui finit par les rendre sans les avoir lues. J'ai
négligé un baigneur de Trouville, le beau Grégoire, qui baigne ces dames
par goût, et qui redevient le plus correct des gandins, lorsqu'il a
quitté son costume. Il y a aussi une veuve Sillery, une vieille dame
passionnée, sans compter deux pantalons, dont les rôles sont très
développés, et qui produisent un effet énorme: le premier, un pantalon
bleu, poursuivi par un mari jaloux, passe de jambes en jambes; le
second, un pantalon nankin, se déchire jusqu'à la ceinture, ce qui cause
chez les dames une hilarité folle. Peut-être bien que le succès de la
pièce est là.
Décidément, je renonce à classer _Niniche_. Hélas! je le crains, la
justice n'est pas de ce monde. J'ai la vague sensation que _Niniche_ a
sa place entre les _Dominos Ruses_ et _Madame l'Archiduc_; mais est-ce
entre les deux, est-ce avant, est-ce après? c'est ce que je n'ose
affirmer. Il faudrait peser les oeuvres, consulter les nuances, se
livrer à une étude de comparaison qui demanderait des délicatesses
infinies. Et voilà l'embarras où se trouvent les critiques
consciencieux, lorsqu'ils veulent tenir compte des fameux arrêts
du public. Le public rit, l'oeuvre en vaut sans doute la peine,
examinons-la; et, lorsqu'on veut l'examiner, on ne sait par quel bout la
prendre, on se donne un mal infini pour la classer, sans y parvenir. Un
succès comme celui de _Niniche_ ne peut donner à un honnête homme qu'un
désir, celui d'être sifflé. Cela soulagerait, vraiment.
V
Justement, l'autre soir, en écoutant à l'Ambigu _Robert Macaire_, je
songeais à la farce moderne, telle que des auteurs de talent et d'esprit
pourraient l'écrire. Comparez à nos plats vaudevilles, ce rire de la
satire sociale qui sonnerait si vaillamment. Je sais bien qu'il faudrait
accorder aux auteurs une grande liberté, leur ouvrir surtout le monde
politique où se joue la véritable comédie des temps modernes. Pour moi,
la veine nouvelle est là, et pas ailleurs.
_Robert Macaire_, que la personnalité de Frédéric Lemaître avait animée
d'un large souffle, nous paraît aujourd'hui, il faut bien le dire, d'une
grande innocence. Les mots drôles abondent, et il en est quelques-uns
qui sont même profonds. Mais ce qu'il y a encore de meilleur, ce sont
les dessous que nous mettons nous-mêmes dans l'oeuvre. Rien n'est au
fond plus terrible que cette figure de Robert Macaire, blaguant tout ce
qu'on respecte, la vie humaine, la famille et la propriété, la force
armée et la religion; seulement, elle se promène dans une telle farce,
elle parle d'un style si plat et elle évite si soigneusement de
conclure, que le public ne saurait la prendre au sérieux, ce qui la
sauve du mépris et de la colère. J'ai fait une fois de plus cette
remarque: le mauvais style excuse tout; il est permis de mettre des
monstruosités à la scène, pourvu qu'on les y mette sans talent. Imaginez
la lutte épique de Robert Macaire contre les gendarmes écrite par un
véritable écrivain, tirée des puérilités grossières de la charge, et
aussitôt la censure intervient, et tout de suite le public se fâche.
Ainsi donc, ce qui nous plaît, dans _Robert Macaire_, c'est ce que nous
y mettons. Sous les calembours, sous les scènes de parade, sous le
décousu du dialogue et l'enfantillage de l'intrigue, nous voulons voir
une satire amère contre la société exploitée par deux fripons, qui, non
contents de la voler, la bafouent et la salissent. Nous poussons les
situations jusqu'à leurs conséquences logiques, nous élargissons le
cadre. Souvent, il n'y a qu'un mot vraiment fort; mais ce mot nous
suffit pour ajouter tout ce que les auteurs n'ont pas dit. Ce qui m'a
frappé, c'est que peu de scènes sont faites; le talent a manqué sans
doute, les scènes ne sont qu'indiquées, et faiblement. Ainsi, je prends
une scène faite, la scène d'amour romantique entre Robert Macaire et
Eloa, cette scène qui parodie si drôlement le lyrisme de 1830. Elle est
remarquable et produit encore aujourd'hui un effet énorme, parce qu'elle
reste dans une gamme d'esprit très fin et de bonne observation. Prenez,
au contraire, la plupart des autres scènes, toutes celles par exemple
qui ont lieu entre Robert Macaire et les gendarmes; pas une ne satisfait
pleinement, parce que pas une n'est réalisée avec l'ampleur nécessaire,
avec la maîtrise qui met de la réalité sous les exagérations les plus
folles. Tout cela ne tient pas, les faits ne font illusion à personne
et les personnages sont des pantins. Dès lors, la satire tombe dans le
vaudeville.
Il est vrai que le _Robert Macaire_ pensé et écrit, tel que je le rêve,
serait sans doute impossible sur la scène. Nous ne sommes pas habitués
au rire cruel. Il ferait beau voir un coquin mettant fortement le monde
en coupe réglée. La farce moderne ne m'en paraît pas moins devoir être
dans cette peinture de la sottise des uns et de la coquinerie des
autres, poussée à la grandeur bouffonne. Songez à un Robert Macaire
actuel qui s'agiterait dans notre monde politique et qui monterait au
pouvoir, en jouant de tous les ridicules et de toutes les ambitions de
l'époque. Le beau sujet, et quelle farce un homme de talent écrirait là,
s'il était libre!