III

J'arrive au _Marquis de Kénilis_, le drame en vers que M. Lomon a fait

jouer au théâtre de l'Odéon. Je n'analyserai pas la pièce. A quoi bon?

Le sujet est le premier venu. Il se passe en Bretagne, à l'époque de la

Révolution, ce qui permet d'y prodiguer les mots de patrie, d'honneur,

de gloire, de victoire. Nous y voyons l'éternelle intrigue des

drames faits sur cette époque: un enfant du peuple aimant une fille

d'aristocrate, devenant plus tard capitaine, puis épousant la demoiselle

ou mourant pour elle. La situation forte consiste à mettre le capitaine

entre son amour et son devoir; il ouvre en mer un pli cacheté qui lui

ordonne de fusiller le père de sa bien-aimée; heureusement, ce père se

fait tuer noblement, ce qui simplifie la question. Qu'importe le sujet,

d'ailleurs! La prétention des poètes comme M. Lomon est d'écrire de

beaux vers et de pousser aux belles actions.

Hélas! les vers de M. Lomon sont médiocres. Beaucoup ont fait sourire.

Les meilleurs frappent l'oreille comme des vers connus; on les a

certainement lus ou entendus quelque part, ils circulent dans l'école,

tout le monde s'en est servi. Ne serait-il pas temps de chercher une

poésie, en dehors de l'école lyrique de 1830? Je me borne à un souhait,

car je ne vois rien de possible dans la pratique. Ce que je sens, c'est

que tous nos poètes répètent Musset, Hugo, Lamartine ou Gautier, et

que les oeuvres deviennent de plus en plus pâles et nulles. Nous avons

aujourd'hui une fin d'école romantique aussi stérile que la fin d'école

classique qui a marqué le premier empire.

Pendant qu'on jouait l'autre soir _le Marquis de Kénilis_, je pensais

à un poète de talent, à Louis Bouilhet, qu'on oublie singulièrement

aujourd'hui. Celui-là se produisait encore à son heure, et il est telle

de ses oeuvres qui a de la force et même une note originale. Eh bien, si

personne ne songe plus aujourd'hui à Louis Bouilhet, si aucun théâtre ne

reprend ses pièces, quel est donc l'espoir de M. Lomon en chaussant des

souliers qui ont mené à l'oubli des poètes mieux doués que lui, et venus

en tout cas plus tôt dans une école agonisante? Quel est cet entêtement

de faire du vieux neuf, de ramasser les rognures d'hémistiches qui

traînent, et dont le public lui-même ne veut plus?

On répond par la dévotion à l'idéal. En face de notre littérature

immonde, à côté de nos romans du ruisseau, il faut bien que des jeunes

gens tendent vers les hauteurs et produisent des oeuvres pour enflammer

le patriotisme de la nation. Nous autres naturalistes, nous sommes le

déshonneur de la France; les poètes, M. Lomon et d'autres, sont chargés

devant l'Europe d'honorer le pays et de le remettre à son rang. Ils

consolent les dames, ils satisfont les âmes fières, ils préparent à la

République une littérature qui sera digne d'elle.

Ah! les pauvres jeunes gens! S'ils sont convaincus, je les plains. J'ai

déjà dit que je regardais comme une vilaine action de voler un succès

littéraire, en lançant des tirades sur la patrie et sur l'honneur. Cela

vraiment finit par être trop commode. Le premier imbécile venu se fera

applaudir, du moment où la recette est connue. Si les mots remplacent

tout, à quoi bon avoir du talent?

Et puis, causons un peu de cette littérature qui relève les âmes. Où

sont d'abord les âmes qu'elle a relevées? En 1870, nous étions pleins

de patriotisme contre la Prusse; un peu de science et un peu de vérité

auraient mieux fait notre affaire. J'ai remarqué que les dames qui

travaillaient dans l'idéal, étaient le plus souvent des dames très

émancipées. Au fond de tout cela, il y a une immense hypocrisie, une

immense ignorance. Je ne puis ici traiter la question à fond. Mais il

faut le déclarer très nettement: la vérité seule est saine pour les

nations. Vous mentez, lorsque vous nous accusez de corrompre, nous qui

nous sommes enfermés dans l'étude du vrai; c'est vous qui êtes les

corrupteurs, avec toutes les folies et tous les mensonges que vous

vendez, sous l'excuse de l'idéal. Vos fleurs de rhétorique cachent des

cadavres. Il n'y a, derrière vous, que des abîmes. C'est vous qui avez

conduit et qui conduisez encore les sociétés à toutes les catastrophes,

avec vos grands mots vides, avec vos extases, vos détraquements

cérébraux. Et ce sera nous qui les sauverons, parce que nous sommes la

vérité.

N'est-ce pas la chose la plus attristante qu'on puisse voir? Voilà un

jeune homme, voilà M. Lomon, Il débute, il a peut-être une force en lui.

Eh bien, il commence par s'enfermer dans une formule morte; il fait du

romantisme, à l'heure où le romantisme agonise. Ce n'est pas tout, il

croit qu'il sauve la France, parce qu'il vient corner les mots de patrie

et d'honneur dans une salle de théâtre, parce qu'il invente une intrigue

puérile et qu'il écrit de mauvais vers. Et le pis, c'est qu'il se

montrera dédaigneux pour nous, c'est que ses amis mentiront au point

de nous traiter en criminels et d'insinuer que sa pauvre pièce est une

revanche du génie français!

J'ai d'autres désirs pour notre jeunesse. Je la voudrais virile et

savante. D'abord, elle devrait se débarrasser des folies du lyrisme,

pour voir clair dans notre époque. Ensuite, elle accepterait les

réalités, elle les étudierait, au lieu d'affecter un dégoût enfantin. A

cette condition seule, nous vaincrons. Le vrai patriotisme est là, et

non dans des déclamations sur la patrie et la liberté. Jamais je n'ai

vu un spectacle plus comique ni plus triste: tout un gouvernement

républicain convoqué à l'Odéon, des ministres, des sénateurs, des

députés, pour y entendre un coup de canon. Eh! bonnes gens, ce n'est pas

la formule romantique, c'est la formule scientifique qui a établi et

consolidé la République en France!

Le Naturalisme au théâtre, les théories et les exemples · 第 46 / 72 题