LES DÉCORS ET LES ACCESSOIRES

I

Je veux parler du mouvement naturaliste qui se produit au théâtre,

simplement au point de vue des décors et des accessoires. On sait qu'il

y a deux avis parfaitement tranchés sur la question: les uns voudraient

qu'on en restât à la nudité du décor classique, les autres exigent

la reproduction du milieu exact, si compliquée qu'elle soit. Je suis

évidemment de l'opinion de ceux-ci; seulement, j'ai mes raisons à

donner.

Il faut étudier la question dans l'histoire même de notre théâtre

national. L'ancienne parade de foire, le mystère joué sur des tréteaux,

toutes ces scènes dites en plein vent d'où sont sorties, parfaites et

équilibrées, les tragédies et les comédies du dix-septième siècle, se

jouaient entre trois lambeaux tendus sur des perches. L'imagination du

public suppléait au décor absent. Plus tard, avec Corneille, Molière et

Racine, chaque théâtre avait une place publique, un salon, une forêt, un

temple; même la forêt ne servait guère, je crois. L'unité de lieu, qui

était une règle strictement observée, impliquait ce peu de variété.

Chaque pièce ne nécessitait, qu'un décor; et comme, d'autre part, tous

les personnages devaient se rencontrer dans ce décor, les auteurs

choisissaient fatalement les mêmes milieux neutres, ce qui permettait

au même salon, à la même rue, au même temple de s'adapter a toutes les

actions imaginables.

J'insiste, parce que nous sommes là aux sources de la tradition. Il

ne faudrait pas croire que cette uniformité, cet effacement du décor,

vinssent de la barbarie de l'époque, de l'enfance de l'art décoratif. Ce

qui le prouve, c'est que certains opéras, certaines pièces de gala,

ont été montées alors avec un luxe de peintures, une complication de

machines extraordinaire. Le rôle neutre du décor était dans l'esthétique

même du temps.

On n'a qu'à assister, de nos jours, à la représentation d'une tragédie

ou d'une comédie classique. Pas un instant le décor n'influe sur la

marche de la pièce. Parfois, des valets apportent des sièges ou une

table; il arrive même qu'ils posent ces sièges au beau milieu d'une rue.

Les autres meubles, les cheminées, tout se trouve peint dans les fonds.

Et cela semble fort naturel. L'action se passe en l'air, les personnages

sont des types qui défilent, et non des personnalités qui vivent. Je ne

discute pas aujourd'hui la formule classique, je constate simplement que

les argumentations, les analyses de caractère, l'étude dialoguée des

passions, se déroulant devant le trou du souffleur sans que les milieux

eussent jamais à intervenir, se détachaient d'autant plus puissamment

que le fond avait moins d'importance.

Ce qu'il faut donc poser comme une vérité démontrée, c'est que

l'insouciance du dix-septième siècle pour la vérité du décor vient de ce

que la nature ambiante, les milieux, n'étaient pas regardés alors

comme pouvant avoir une influence quelconque sur l'action et sur les

personnages. Dans la littérature du temps, la nature comptait peu.

L'homme seul était noble, et encore l'homme dépouillé de son humanité,

l'homme abstrait, étudié dans son fonctionnement d'être logique et

passionnel. Un paysage au théâtre, qu'était-ce cela? on ne voyait pas

les paysages réels, tels qu'ils s'élargissent par les temps de soleil ou

de pluie. Un salon complètement meublé, avec la vie qui l'échauffe et

lui donne une existence propre, pourquoi faire? les personnages ne

vivaient pas, n'habitaient pas, ne faisaient que passer pour déclamer

les morceaux qu'ils avaient à dire.

C'est de cette formule que notre théâtre est parti. Je ne puis faire

l'historique des phases qu'il a parcourues. Mais il est facile de

constater qu'un mouvement lent et continu s'est opéré, accordant

chaque jour plus d'importance à l'influence des milieux. D'ailleurs,

l'évolution littéraire des deux derniers siècles est tout entière dans

cet envahissement de la nature. L'homme n'a plus été seul, on a cru que

les campagnes, les villes, les cieux différents méritaient qu'on les

étudiât et qu'on les donnât comme un cadre immense à l'humanité. On

est même allé plus loin, on a prétendu qu'il était impossible de bien

connaître l'homme, si on ne l'analysait pas avec son vêtement, sa

maison, son pays. Dès lors, les personnages abstraits ont disparu. On

a présenté des individualités, en les faisant vivre de la vie

contemporaine.

Le théâtre a fatalement obéi à cette évolution. Je sais que certains

critiques font du théâtre une chose immuable, un art hiératique dont

il ne faut pas sortir. Mais c'est là une plaisanterie que les faits

démentent tous les jours. Nous avons eu les tragédies de Voltaire, où le

décor jouait déjà un rôle; nous avons eu les drames romantiques qui

ont inventé le décor fantaisiste et en ont tiré les plus grands effets

possibles; nous avons eu les bals de Scribe, dansés dans un fond de

salon; et nous en sommes arrivés au cerisier véritable de l'_Ami Fritz_,

à l'atelier du peintre impressionniste de la _Cigale_, au cercle si

étonnamment exact du _Club_. Que l'on fasse cette étude avec soin,

on verra toutes les transitions, on se convaincra que les résultats

d'aujourd'hui ont été préparés et amenés de longue main par l'évolution

même de notre littérature.

Je me répète, pour mieux me faire entendre. Le malheur, ai-je dit, est

qu'on veut mettre le théâtre à part, le considérer comme d'essence

absolument différente. Sans doute, il a son optique. Mais ne le voit-on

pas de tout temps obéir au mouvement de l'époque? A cette heure, le

décor exact est une conséquence du besoin de réalité qui nous tourmente.

Il est fatal que le théâtre cède à cette impulsion, lorsque le roman

n'est plus lui-même qu'une enquête universelle, qu'un procès-verbal

dressé sur chaque fait. Nos personnages modernes, individualisés,

agissant sous l'empire des influences environnantes, vivant notre

vie sur la scène, seraient parfaitement ridicules dans le décor du

dix-septième siècle. Ils s'asseoient, et il leur faut des fauteuils; ils

écrivent, et il leur faut des tables; ils se couchent, ils s'habillent,

ils mangent, ils se chauffent, et il leur faut un mobilier complet.

D'autre part, nous étudions tous les mondes, nos pièces nous promènent

dans tous les lieux imaginables, les tableaux les plus variés doivent

forcément défiler devant la rampe. C'est là une nécessité de notre

formule dramatique actuelle.

La théorie des critiques que fâche cette reproduction minutieuse,

est que cela nuit à l'intérêt de la pièce jouée. J'avoue ne pas bien

comprendre. Ainsi, on soutient cette thèse que seuls les meubles ou les

objets qui servent comme accessoires devraient être réels; il faudrait

peindre les autres dans le décor. Dès lors, quand on verrait un

fauteuil, on se dirait tout bas: «Ah! ah! le personnage va s'asseoir»;

ou bien, quand on apercevrait une carafe sur un meuble: «Tiens! tiens!

le personnage aura soif»; ou bien, s'il y avait une corbeille à ouvrage

au premier plan: «Très bien! l'héroïne brodera en écoutant quelque

déclaration.» Je n'invente rien, il y a des personnes, paraît-il,

que ces devinettes enfantines amusent beaucoup. Lorsque le salon est

complètement meublé, qu'il se trouve empli de bibelots, cela les

déroute, et ils sont tentés de crier: «Ce n'est pas du théâtre!»

En effet, ce n'est pas du théâtre, si l'on continue à vouloir regarder

le théâtre comme le triomphe quand même de la convention. On nous dit:

«Quoi que vous fassiez, il y a des conventions qui seront éternelles.»

C'est vrai, mais cela n'empêche pas que, lorsque l'heure d'une

convention a sonné, elle disparaît. On a bien enterré l'unité de lieu;

cela n'a rien d'étonnant que nous soyons en train de compléter le

mouvement, en donnant au décor toute l'exactitude possible. C'est la

même évolution qui continue. Les conventions qui persistent n'ont rien

à voir avec les conventions qui partent. Une de moins, c'est toujours

quelque chose.

Comment ne sent-on pas tout l'intérêt qu'un décor exact ajoute à

l'action? Un décor exact, un salon par exemple avec ses meubles, ses

jardinières, ses bibelots, pose tout de suite une situation, dit le

monde où l'on est, raconte les habitudes des personnages. Et comme

les acteurs y sont à l'aise, comme ils y vivent bien de la vie qu'ils

doivent vivre! C'est une intimité, un coin naturel et charmant. Je sais

que, pour goûter cela, il faut aimer voir les acteurs vivre la pièce, au

lieu de les voir la jouer. Il y a là toute une nouvelle formule. Scribe,

par exemple, n'a pas besoin des milieux réels, parce que ses personnages

sont en carton. Je parle uniquement du décor exact pour les pièces où il

y aurait des personnages en chair et en os, apportant avec, eux l'air

qu'ils respirent.

Un critique a dit avec beaucoup de sagacité: «Autrefois, des personnages

vrais s'agitaient dans des décors faux; aujourd'hui, ce sont des

personnages faux qui s'agitent dans des décors vrais.» Cela est juste,

si ce n'est que les types de la tragédie et de la comédie classiques

sont vrais, sans être réels. Ils ont la vérité générale, les grands

traits humains résumés en beaux vers; mais ils n'ont pas la vérité

individuelle, vivante et agissante, telle que nous l'entendons

aujourd'hui. Comme j'ai essayé de le prouver, le décor du dix-septième

siècle allait en somme à merveille avec les personnages du théâtre de

l'époque; il manquait comme eux de particularités, il restait large,

effacé, très approprié aux développements de la rhétorique et à la

peinture de héros surhumains. Aussi est-ce un non-sens pour moi que de

remonter les tragédies de Racine, par exemple, avec un grand éclat de

costumes et de décors.

Mais où le critique a absolument raison, c'est lorsqu'il dit

qu'aujourd'hui des personnages faux s'agitent dans des décors vrais. Je

ne formule pas d'autre plainte, à chacune de mes études. L'évolution

naturaliste au théâtre a fatalement commencé par le côté matériel, par

la reproduction exacte des milieux. C'était là, en effet, le côté

le plus commode. Le public devait être pris aisément. Aussi, depuis

longtemps, l'évolution s'accomplit-elle. Quant aux personnages faux,

ils sont moins faciles à transformer que les coulisses et les toiles de

fond, car il s'agirait de trouver ici un homme de génie. Si les peintres

décorateurs et les machinistes ont suffi pour une partie de la

besogne, les auteurs dramatiques n'ont encore fait que tâtonner. Et

le merveilleux, c'est que la seule exactitude dans les décors a suffi

parfois pour assurer de grands succès.

En somme, n'est-ce pas un indice bien caractéristique? Il faut être

aveugle pour ne pas comprendre où nous allons. Les critiques qui

se plaignent de ce souci de l'exactitude dans les décors et les

accessoires, ne devraient voir là qu'un des côtés de la question. Elle

est beaucoup plus large, elle embrasse le mouvement littéraire du siècle

entier, elle se trouve dans le courant irrésistible qui nous emporte

tous au naturalisme. M. Sardou, dans les _Merveilleuses_, a voulu des

tasses du Directoire; MM. Erckmann-Chatrian ont exigé, dans l'_Ami

Fritz_, une fontaine qui coulât; M. Gondinet, dans le _Club_, a demandé

tous les accessoires authentiques d'un cercle. On peut sourire, hausser

les épaules, dire que cela ne rend pas les oeuvres meilleures.

Mais, derrière ces manies d'auteurs minutieux, il y a plus ou moins

confusément la grande pensée d'un art de méthode et d'analyse, marchant

parallèlement avec la science. Un écrivain viendra sans doute, qui

mettra enfin au théâtre des personnages vrais dans des décors vrais, et

alors on comprendra.

Le Naturalisme au théâtre, les théories et les exemples · 第 18 / 72 题