Nos artistes de la Comédie-Française viennent de donner à Londres une
série de représentations. Le succès d'argent et de curiosité paraît
indiscutable. On a publié des chiffres qui sont vrais sans doute. La
Comédie-Française a fait salle comble tous les soirs. C'est déjà là un
fait caractéristique. J'ai vu une troupe anglaise jouer dans un théâtre
de Paris; la salle était vide, et les rares spectateurs pouffaient de
gaieté. Pourtant, la troupe donnait du Shakespeare. Il est vrai qu'à
part deux ou trois acteurs, les autres étaient bien médiocres. Mais
l'Angleterre pourrait nous envoyer ses meilleurs comédiens, je crois que
Paris se dérangerait difficilement pour aller les voir. Rappelez-vous
les maigres recettes réalisées par Salvini. Pour nous, les théâtres
étrangers n'existent pas, et nous sommes portés à nous égayer de ce qui
n'est point dans le génie de notre race. Les Anglais viennent donc de
nous donner un exemple de goût littéraire, soit que notre répertoire
et nos comédiens leur plaisent réellement, soit qu'ils aient voulu
simplement montrer de la politesse pour la littérature d'un grand peuple
voisin.
Est ce bien, à la vérité, un goût littéraire qui a empli chaque soir la
salle du Gaiety's Théâtre? C'est ici que des documents exacts seraient
nécessaires. Mais, avant d'étudier ce point, je dois dire que je n'ai
jamais compris la querelle qu'on a cherchée à la Comédie-Française,
lorsqu'il a été question de son voyage à Londres. J'ai lu là-dessus
des articles d'une fureur bien étrange. Les plus doux accusaient nos
artistes de cupidité et leur déniaient le droit de passer la Manche.
D'autres prévoyaient un naufrage et se lamentaient. Avouez que
cela paraît comique aujourd'hui. Une seule chose était à craindre:
l'insuccès, des salles vides, une diminution de prestige. Mais,
là-dessus, on pouvait être tranquille; les recettes étaient quand même
assurées, ce qui suffisait; car, pour le véritable effet produit par
les oeuvres et par les interprètes, il était à l'avance certain, je
le répète, qu'on ne saurait jamais exactement à quoi s'en tenir. Les
journaux anglais ont été courtois, et nos journaux français se sont
montrés patriotes. Dès lors, la Comédie-Française avait mille
fois raison de se risquer; elle partait pour un triomphe, pour le
demi-million de recettes qu'on vient de publier. Certes, je ne suis
guère chauvin de mon naturel; mais, personnellement, j'ai vu avec
plaisir nos comédiens aller faire une expérience intéressante dans un
pays où ils étaient certains d'être bien reçus, même s'ils ne plaisaient
pas complètement.
Cela me ramène à analyser les raisons qui ont amené le public anglais en
foule. Je ne crois pas à une passion littéraire bien forte. Il y a eu
plutôt un courant de mode et de curiosité. Nous tenons, à cette heure,
en Europe, une situation littéraire de combat. Non seulement on nous
pille, mais on nous discute. Notre littérature soulève toutes sortes de
points sociaux, philosophiques, scientifiques; de là, le bruit qu'un de
nos livres ou qu'une de nos pièces fait à l'étranger. L'Allemagne et
l'Angleterre, par exemple, ne peuvent nous lire sans se fâcher souvent.
En un mot, notre littérature sent le fagot. Je suis persuadé qu'une
bonne partie du public anglais a été attirée par le désir de se rendre
enfin compte d'un théâtre qu'il ne comprend pas. C'était là les gens
sérieux. Ajoutez les curieux mondains, ceux qui écoutent une tragédie
française comme on écoute un opéra italien, ceux encore qui se piquent
d'être au courant de notre littérature, et vous obtiendrez la foule qui
a suivi les représentations du Gaiety's Théâtre.
Et ce qui s'est passé prouve bien la vérité de ce que j'avance. Tous les
critiques ont constaté que nos tragédies classiques ont eu le succès
le plus vif. C'est que nos tragédies sont des morceaux consacrés; les
Anglais sachant le français les connaissent pour les avoir apprises par
coeur. Après les tragédies, ce seraient les drames lyriques de Victor
Hugo qu'on aurait applaudis, et rien de plus explicable ici encore: la
musique du vers a tout emporté, ces drames ont passé comme des livrets
d'opéra, grâce à la voix superbe des interprètes, sans qu'on s'avisât
un instant de discuter la vraisemblance. Mais, arrivés devant les
Fourchambault, de M. Emile Augier, et devant tout le théâtre de M.
Dumas, les Anglais se sont cabrés. On les dérangeait brutalement dans
leur façon d'entendre la littérature, et ils n'ont plus montré qu'une
froide politesse.
L'expérience est faite aujourd'hui. J'en suis bien heureux. Le voyage
de la Comédie-Française à Londres n'aurait-il que prouvé où en
est l'Angleterre devant la formule naturaliste moderne, que je le
considérerais comme d'une grande utilité. Il est entendu que le peuple
qui a produit Shakespeare et Ben Jonson, pour ne citer que ces deux
noms, en est tombé à ne pouvoir plus supporter aujourd'hui les
hardiesses de M. Dumas.
Je ne puis résumer ici l'histoire de la littérature anglaise. Mais
lisez l'ouvrage si remarquable de M. Taine, et vous verrez que pas
une littérature n'a eu un débordement plus large ni plus hardi
d'originalité. Le génie saxon a dépassé en vigueur et en crudité tout ce
qu'on connaît. Et c'est maintenant cette littérature anglaise, après la
longue action du protestantisme, qui en est arrivée à ne plus tolérer à
la scène un enfant naturel ou une femme adultère. Tout le génie libre
de Shakespeare, toute la crudité superbe de Ben Jonson ont abouti à des
romans d'une médiocrité écoeurante, à des mélodrames ineptes dont nos
théâtres de barrière ne voudraient pas.
J'ai lu près d'une cinquantaine de romans anglais écrits dans ces
dernières années. Cela est au-dessous de tout. Je parle de romans signés
par des écrivains qui ont la vogue. Certainement, nos feuilletonistes,
dont nous faisons fi, ont plus d'imagination et de largeur. Dans les
romans anglais, la même intrigue, une bigamie, ou bien un enfant perdu
et retrouvé, ou encore les souffrances d'une institutrice, d'une
créature sympathique quelconque, est le fond en quelque sorte hiératique
dont pas un romancier ne s'écarte. Ce sont des contes du chanoine
Schmidt, démesurément grossis et destinés à être lus en famille. Quand
un écrivain a le malheur de sortir du moule, on le conspue. Je viens,
par exemple, de lire la _Chaîne du Diable_, un roman que M. Edouard
Jenkins a écrit contre l'ivrognerie anglaise; comme oeuvre d'observation
et d'art, c'est bien médiocre; mais il a suffi qu'il dise quelques
vérités sur les vices anglais, pour qu'on l'accablât de gros mots.
Depuis Dickens, aucun romancier puissant et original ne s'est révélé.
Et que de choses j'aurais à dire sur Dickens, si vibrant et si intense
comme évocateur de la vie extérieure, mais si pauvre comme analyste de
l'homme et comme compilateur de documents humains!
Quant au théâtre anglais actuel, il existe à peine, de l'avis de tous.
Nous n'avons jamais eu l'idée, à part deux ou trois exceptions, de
faire des emprunts à ce théâtre; tandis que Londres vit en partie
d'adaptations faites d'après nos pièces. Et le pis est que le théâtre
est là-bas plus châtré encore que le roman. Les Anglais, à la scène, ne
tolèrent plus la moindre étude humaine un peu sérieuse. Ils tournent
tout à la romance, à une certaine honnêteté conventionnelle. De là, à
coup sûr, la médiocrité où s'agite leur littérature dramatique. Ils
sont tombés au mélodrame, et ils tomberont plus bas, car on tue une
littérature, lorsqu'on lui interdit la vérité humaine. N'est-il pas
curieux et triste que le génie anglais, qui a eu dans les siècles passés
la floraison des plus violents tempéraments d'écrivains, ne donne
plus naissance, à la suite d'une certaine évolution sociale, qu'à des
écrivains émasculés, qu'à des bas bleus qui ne valent pas Ponson
du Terrail? Et cela juste à l'heure où l'esprit d'observation et
d'expérience emporte notre siècle à l'étude et à la solution de tous les
problèmes.
Nous nous trouvons donc devant une conséquence de l'état social, qu'il
serait trop long d'étudier. Remarquez que la convention dans les
personnages et dans les idées est d'autant plus singulière que le public
anglais exige le naturalisme dans le monde extérieur. Il n'y a pas de
naturaliste plus minutieux ni plus exact que Dickens, lorsqu'il décrit
et qu'il met en scène un personnage; il refuse simplement d'aller au
delà de la peau, jusqu'à la chair. De même, les décors sont merveilleux
à Londres, si les pièces restent médiocres. C'est ici un peuple
pratique, très positif, exigeant la vérité dans les accessoires, mais se
fâchant dès qu'on veut disséquer l'homme. J'ajouterai que le mouvement
philosophique, en Angleterre, est des plus audacieux, que le positivisme
s'y élargit, que Darwin y a bouleversé toutes les données anciennes,
pour ouvrir une nouvelle voie où la science marche à cette heure. Que
conclure de ces contradictions? Évidemment, si la littérature anglaise
reste stationnaire et ne peut supporter la conquête du vrai, c'est que
l'évolution ne l'a pas encore atteinte, c'est qu'il y a des empêchements
sociaux qui devront disparaître pour que le roman et le théâtre
s'élargissent à leur tour par l'observation et l'analyse.
J'en voulais venir à ceci, que nous n'avons pas à nous émouvoir des
opinions portées par le public anglais sur nos oeuvres dramatiques. Le
milieu littéraire n'est pas le même à Paris qu'à Londres, heureusement.
Que les Anglais n'aient pas compris Musset, qu'ils aient jugé M. Dumas
trop vrai, cela n'a d'autre intérêt pour nous que de nous renseigner sur
l'état littéraire de nos voisins. Nous sommes, eux et nous, à des points
de vue trop différents. Jamais nous n'admettrons qu'on condamne une
oeuvre, parce que l'héroïne est une femme adultère, au lieu d'être une
bigame. Dans ces conditions, il n'y a qu'à remercier les Anglais d'avoir
fait à nos artistes un accueil si flatteur; mais il n'y a pas à vouloir
profiter une seconde des jugements qu'ils ont pu exprimer sur nos
oeuvres. Les points de départ sont trop différents, nous ne pouvons nous
entendre.
Voilà ce que j'avais à dire, d'autant plus qu'un de nos critiques
déclarait dernièrement qu'il s'était beaucoup régalé d'un article paru
dans le _Times_ contre le naturalisme. Il faut renvoyer simplement le
rédacteur du _Times_ à la lecture de Shakespeare, et lui recommander
le _Volpone_, de Ben Jonson. Que le public de Londres en reste à notre
théâtre classique et à notre théâtre romantique, cela s'explique par
l'impossibilité où il se trouve de comprendre notre répertoire moderne,
étant donnés l'éducation et le milieu social anglais. Mais ce n'est pas
une raison pour que nos critiques s'amusent des plaisanteries du _Times_
sur une évolution littéraire qui fait notre gloire depuis Diderot.
Quant au rédacteur du _Times_, il fera bien de méditer cette pensée:
Les bâtards de Shakespeare n'ont pas le droit de se moquer des enfants
légitimes de Balzac.