La théorie de la souveraineté du public est une des plus bouffonnes que
je connaisse. Elle conduit droit à la condamnation de l'originalité
et des qualités rares. Par exemple, n'arrive-t-il pas qu'une chanson
ridicule passionne un public lettré? Tout le monde la trouve odieuse;
seulement, mettez tout le monde dans une salle de spectacle, et l'on
rira, et l'on applaudira. Le spectateur pris isolément est parfois un
homme intelligent; mais les spectateurs pris en masse sont un troupeau
que le génie ou même le simple talent doit conduire le fouet à la main.
Rien n'est moins littéraire qu'une foule, voilà ce qu'il faut établir
en principe. Une foule est une collectivité malléable dont une main
puissante fait ce qu'elle veut.
Ce serait un bien curieux tableau, et très instructif, si l'on dressait
la liste des erreurs de la foule. On montrerait, d'une part, tous les
chefs-d'oeuvre qu'elle a sifflés odieusement, de l'autre, toutes les
inepties auxquelles elle a fait d'immenses succès. Et la liste serait
caractéristique, car il en résulterait à coup sûr que le public est
resté froid ou s'est fâché tontes les fois qu'un écrivain original s'est
produit. Il y a très peu d'exceptions à cette règle.
Il est donc hors de doute que chaque personnalité de quelque puissance
est obligée de s'imposer. Si la grande loi du théâtre était de
satisfaire avant tout le public, il faudrait aller droit aux niaiseries
sentimentales, aux sentiments faux, à toutes les conventions de la
routine. Et je défie qu'on puisse alors marquer la ligne du médiocre où
l'on s'arrêterait; il y aurait toujours un pire auquel on serait bientôt
forcé de descendre. Qu'un écrivain écoute la foule, elle lui criera
sans cesse: «Plus bas! plus bas!» Lors même qu'il sera dans la boue des
tréteaux, elle voudra qu'il s'enfonce davantage, qu'il y disparaisse,
qu'il s'y noie.
Pour moi, les écrivains révoltés, les novateurs, sont nécessaires,
précisément parce qu'ils refusent de descendre et qu'ils relèvent le
niveau de l'art, que le goût perverti des spectateurs tend toujours à
abaisser. Les exemples abondent. Après la venue de chaque maître, de
chaque conquérant de l'art qui achète chèrement ses victoires, il y a
un moment d'éclat. Le public est dompté et applaudit. Puis, lentement,
quand les imitateurs du maître arrivent, les oeuvres s'amollissent,
l'intelligence de la foule décroît, une période de transition et de
médiocrité s'établit. Si bien que, lorsque le besoin d'une révolution
littéraire se fait sentir, il faut, de nouveau, un homme de génie pour
secouer la foule et pour lui imposer une nouvelle formule.
Il est bon de consulter ainsi l'histoire littéraire, si l'on veut
débrouiller ces questions. Or, jamais on n'y voit que les grands
écrivains aient suivi le public; ils ont toujours, au contraire,
remorqué le public pour le conduire où ils voulaient. L'histoire est
pleine de ces luttes, dans lesquelles la victoire reste infailliblement
au génie. On a pu lapider un écrivain, siffler ses oeuvres, son heure
arrive, et la foule soumise obéit docilement à son impulsion. Étant
donné la moyenne peu intelligente et surtout peu artistique du public,
on doit ajouter que tout succès trop vif est inquiétant pour la durée
d'une oeuvre. Quand le public applaudit outre mesure, c'est que l'oeuvre
est médiocre et peu viable; il est inutile de citer des exemples, que
tout le monde a dans la mémoire. Les oeuvres qui vivent sont celles
qu'on a mis souvent des années à comprendre.
Alors, que nous veut-on avec la souveraineté du public au théâtre! Sa
seule souveraineté est de déclarer mauvaise une pièce que la postérité
trouvera bonne. Sans doute, si l'on bat uniquement monnaie avec le
théâtre, si l'on a besoin du succès immédiat, il est bon de consulter le
goût actuel du public et de le contenter. Mais l'art dramatique n'a
rien à démêler avec ce négoce. Il est supérieur à l'engouement et aux
caprices. On dit aux auteurs: «Vous écrivez pour le public, il faut donc
vous faire entendre de lui et lui plaire.» Cela est spécieux, car on
peut parfaitement écrire pour le public, tout en lui déplaisant, de
façon à lui donner un goût nouveau; ce qui s'est passé bien souvent.
Toute la querelle est dans ces deux façons d'être: ceux qui songent
uniquement au succès et qui l'atteignent en flattant une génération;
ceux qui songent uniquement à l'art et qui se haussent pour voir,
par-dessus la génération présente, les générations à venir.
Plus je vais, et plus je suis persuadé d'une chose: c'est qu'au théâtre,
comme dans tous les autres arts d'ailleurs, il n'existe pas de règles
véritables en dehors des lois naturelles qui constituent cet art. Ainsi,
il est certain que, pour un peintre, les figures ont fatalement un nez,
une bouche et deux yeux; mais quant à l'expression de la figure, à la
vie même, elle lui appartient. De même au théâtre, il est nécessaire que
les personnages entrent, causent et sortent. Et c'est tout; l'auteur
reste ensuite le maître absolu de son oeuvre.
Pour conclure, ce n'est pas le public qui doit imposer son goût aux
auteurs, ce sont les auteurs qui ont charge de diriger le public. En
littérature, il ne peut exister d'autre souveraineté que celle du génie.
La souveraineté du peuple est ici une croyance imbécile et dangereuse.
Seul le génie marche en avant et pétrit comme une cire molle
l'intelligence des générations.