IV

Toutes les formules anciennes, la formule classique, la formule

romantique, sont basées sur l'arrangement et sur l'amputation

systématiques du vrai. On a posé en principe que le vrai est indigne;

et on essaye d'en tirer une essence, une poésie, sous le prétexte qu'il

faut expurger et agrandir la nature. Jusqu'à présent, les différentes

écoles littéraires ne se sont battues que sur la question de savoir de

quel déguisement on devait habiller la vérité, pour qu'elle n'eût pas

l'air d'une dévergondée en public. Les classiques avaient adopté le

peplum, les romantiques ont fait une révolution pour imposer la cotte de

maille et le pourpoint. Au fond, ce changement de toilette importe peu,

le carnaval de la nature continue. Mais, aujourd'hui, les naturalistes

arrivent et déclarent que le vrai n'a pas besoin de draperies; il doit

marcher dans sa nudité. Là, je le répète, est la querelle.

Certes, les écrivains de quelque jugement comprennent parfaitement que

la tragédie et le drame romantique sont morts. Seulement, le plus grand

nombre sont très troublés en songeant à la formule encore vague de

demain. Est-ce que sérieusement la vérité leur demande de faire le

sacrifice de la grandeur, de la poésie, du souffle épique qu'ils ont

l'ambition de mettre dans leurs pièces? Est-ce que le naturalisme exige

d'eux qu'ils rapetissent de toutes parts leur horizon et qu'ils ne

risquent plus un seul coup d'aile dans le ciel de la fantaisie?

Je vais tâcher de répondre. Mais, auparavant, il faut déterminer les

procédés que les idéalistes emploient pour hausser leurs oeuvres à la

poésie. Ils commencent par reculer au fond des âges le sujet qu'ils ont

choisi. Cela leur fournit des costumes et rend le cadre assez vague pour

leur permettre tous les mensonges. Ensuite, ils généralisent au lieu

d'individualiser; leurs personnages ne sont plus des êtres vivants, mais

des sentiments, des arguments, des passions déduites et raisonnées. Le

cadre faux veut des héros de marbre ou de carton. Un homme en chair et

en os, avec son originalité propre, détonnerait d'une façon criarde au

milieu d'une époque légendaire. Aussi voit-on les personnages d'une

tragédie ou d'un drame romantique se promener, raidis dans une altitude,

l'un représentant le devoir, l'autre le patriotisme, un troisième la

superstition, un quatrième l'amour maternel; et ainsi de suite, toutes

les idées abstraites y passent à la file. Jamais l'analyse complète

d'un organisme, jamais un personnage dont les muscles et le cerveau

travaillent comme dans la nature.

Ce sont donc là les procédés auxquels les écrivains tournés vers

l'épopée ne veulent pas renoncer. Toute la poésie, pour eux, est dans

le passé et dans l'abstraction, dans l'idéalisation des faits et des

personnages. Dès qu'on les met en face de la vie quotidienne, dès qu'ils

ont devant eux le peuple qui emplit nos rues, ils battent des paupières,

ils balbutient, effarés, ne voyant plus clair, trouvant tout très laid

et indigne de l'art. A les entendre, il faut que les sujets entrent dans

les mensonges de la légende, il faut que les hommes se pétrifient

et tournent à l'état de statue, pour que l'artiste puisse enfin les

accepter et les accommoder à sa guise.

Or, c'est à ce moment que les naturalistes arrivent et disent très

carrément que la poésie est partout, en tout, plus encore dans le

présent et le réel que dans le passé et l'abstraction. Chaque fait, à

chaque heure, a son côté poétique et superbe. Nous coudoyons des

héros autrement grands et puissants que les marionnettes des faiseurs

d'épopée. Pas un dramaturge, dans ce siècle, n'a mis debout des figures

aussi hautes que le baron Hulot, le vieux Grandet, César Birotteau, et

tous les autres personnages de Balzac, si individuels et si vivants.

Auprès de ces créations géantes et vraies, les héros grecs ou romains

grelottent, les héros du moyen âge tombent sur le nez comme des soldats

de plomb.

Certes, à cette heure, devant les oeuvres supérieures produites par

l'école naturaliste, des oeuvres de haut vol, toutes vibrantes de vie,

il est ridicule et faux de parquer la poésie dans je ne sais quel temple

d'antiquailles, parmi les toiles d'araignée. La poésie coule à plein

bord dans tout ce qui existe, d'autant plus large qu'elle est plus

vivante. Et j'entends donner à ce mot de poésie toute sa valeur, ne pas

en enfermer le sens entre la cadence de deux rimes, ni au fond d'une

chapelle étroite de rêveurs, lui restituer son vrai sens humain, qui est

de signifier l'agrandissement et l'épanouissement de toutes les vérités.

Prenez donc le milieu contemporain, et tâchez d'y faire vivre des

hommes: vous écrirez de belles oeuvres. Sans doute, il faut un effort,

il faut dégager du pêle-mêle de la vie la formule simple du naturalisme.

Là est la difficulté, faire grand avec des sujets et des personnages

que nos yeux, accoutumés au spectacle de chaque jour, ont fini par voir

petits. Il est plus commode, je le sais, de présenter une marionnette au

public, d'appeler la marionnette Charlemagne et de la gonfler à un tel

point de tirades, que le public s'imagine avoir vu un colosse; cela

est plus commode que de prendre un bourgeois de notre époque, un homme

grotesque et mal mis et d'en tirer une poésie sublime, d'en faire, par

exemple, le père Goriot, le père qui donne ses entrailles à ses filles,

une figure si énorme de vérité et d'amour, qu'aucune littérature ne peut

en offrir une pareille.

Rien n'est aisé comme de travailler sur des patrons, avec des formules

connues; et les héros, dans le goût classique ou romantique, coûtent

si peu de besogne, qu'on les fabrique à la douzaine. C'est un article

courant dont notre littérature est encombrée. Au contraire, l'effort

devient très dur, lorsqu'on veut un héros réel, savamment analysé,

debout et agissant. Voilà sans doute pourquoi le naturalisme terrifie

les auteurs habitués à pêcher des grands hommes dans l'eau trouble de

l'histoire. Il leur faudrait fouiller l'humanité trop profondément,

apprendre la vie, aller droit à la grandeur réelle et la mettre en

oeuvre d'une main puissante. Et qu'on ne nie pas cette poésie vraie

de l'humanité; elle a été dégagée dans le roman, elle peut l'être au

théâtre; il n'y a là qu'une adaptation à trouver.

Je suis tourmenté par une comparaison qui me poursuit et dont je me

débarrasserai ici. On vient de jouer pendant de longs mois, à l'Odéon,

_les Danicheff_, une pièce dont l'action se passe en Russie; elle a

eu chez nous un très vif succès, seulement elle est si mensongère,

paraît-il, si pleine de grossières invraisemblances, que l'auteur, qui

est Russe, n'a pas même osé la faire représenter dans son pays. Que

pensez-vous de cette oeuvre qu'on applaudit à Paris et qui serait

sifflée à Saint-Pétersbourg? Eh bien! imaginez un instant que les

Romains puissent ressusciter et qu'on représente devant eux Rome

vaincue. Entendez-vous leurs éclats de rire? croyez-vous que la pièce

irait jusqu'au bout? Elle leur semblerait un véritable carnaval, elle

sombrerait sous un immense ridicule. Et il en est ainsi de toutes les

pièces historiques, aucune ne pourrait être jouée devant les sociétés

qu'elles ont la prétention de peindre. Étrange théâtre, alors, qui n'est

possible que chez des étrangers, qui est basé sur la disparition

des générations dont il s'occupe, qui vit d'erreurs au point d'être

seulement bon pour des ignorants!

L'avenir est au naturalisme. On trouvera la formule, on arrivera

à prouver qu'il y a plus de poésie dans le petit appartement d'un

bourgeois que dans tous les palais vides et vermoulus de l'histoire; on

finira même par voir que tout se rencontre dans le réel, les fantaisies

adorables, échappées du caprice et de l'imprévu, et les idylles, et les

comédies, et les drames. Quand le champ sera retourné, ce qui semble

inquiétant et irréalisable aujourd'hui, deviendra une besogne facile.

Certes, je ne puis me prononcer sur la forme que prendra le drame de

demain; c'est au génie qu'il faut laisser le soin de parler. Mais je me

permettrai pourtant d'indiquer la voie dans laquelle j'estime que notre

théâtre s'engagera.

Il s'agit d'abord de laisser là le drame romantique. Il serait

désastreux de lui prendre ses procédés d'outrance, sa rhétorique, sa

théorie de l'action quand même, aux dépens de l'analyse des caractères.

Les plus beaux modèles du genre ne sont, comme on l'a dit, que des

opéras à grand spectacle. Je crois donc qu'on doit remonter jusqu'à

la tragédie, non pas, grand Dieu! pour lui emprunter davantage sa

rhétorique, son système de confidents, de déclamation, de récits

interminables; mais pour revenir à la simplicité de l'action et à

l'unique étude psychologique et physiologique des personnages. Le cadre

tragique ainsi entendu est excellent: un fait se déroulant dans

sa réalité et soulevant chez les personnages des passions et des

sentiments, dont l'analyse exacte serait le seul intérêt de la pièce. Et

cela dans le milieu contemporain, avec le peuple qui nous entoure.

Mon continuel souci, mon attente pleine d'angoisse est donc de

m'interroger, de me demander lequel de nous va avoir la force de se

lever tout debout et d'être un homme de génie. Si le drame naturaliste

doit être, un homme de génie seul peut l'enfanter. Corneille et Racine

ont fait la tragédie. Victor Hugo a fait le drame romantique. Où donc

est l'auteur encore inconnu qui doit faire le drame naturaliste! Depuis

quelques années, les tentatives n'ont pas manqué. Mais, soit que le

public ne fût pas mûr, soit plutôt qu'aucun des débutants n'eût le large

souffle nécessaire, pas une de ces tentatives n'a eu encore de résultat

décisif.

En ces sortes de combats, les petites victoires ne signifient rien; il

faut des triomphes, accablant les adversaires, gagnant la foule à la

cause. Devant un homme vraiment fort, les spectateurs plieraient les

épaules. Puis, cet homme apporterait le mot attendu, la solution du

problème, la formule de la vie réelle sur la scène, en la combinant avec

la loi d'optique nécessaire au théâtre. Il réaliserait enfin ce que

les nouveaux venus n'ont pu trouver encore: être assez habile ou assez

puissant pour s'imposer, rester assez vrai pour que l'habileté ne le

conduisît pas au mensonge.

Et quelle place immense ce novateur prendrait dans notre littérature

dramatique! Il serait au sommet. Il bâtirait son monument au milieu du

désert de médiocrité que nous traversons, parmi les bicoques de boue et

de crachat dont on sème au jour le jour nos scènes les plus illustres.

Il devrait tout remettre en question et tout refaire, balayer les

planches, créer un monde, dont il prendrait les éléments dans la vie,

en dehors des traditions. Parmi les rêves d'ambition que peut faire un

écrivain à notre époque, il n'en est certainement pas de plus vaste. Le

domaine du roman est encombré; le domaine du théâtre est libre. A cette

heure, en France, une gloire impérissable attend l'homme de génie qui,

reprenant l'oeuvre de Molière, trouvera en plein dans la réalité la

comédie vivante, le drame vrai de la société moderne.

Le Naturalisme au théâtre, les théories et les exemples · 第 9 / 72 题