Le chant des vieilles maisons

A M. Sully-Prudhomme.

Je vous aime, ô vieilles maisons

Que ma jeunesse a traversées!

Sur de magiques horizons,

Vous vous dressez en mes pensées.

Vos fenêtres ont des regards,

Et vos vitres sont des prunelles,

Des yeux étranges de vieillards,

Mirant des choses éternelles.

Les souvenirs des morts chéris

Prennent des formes de colombes

Pour s’abriter dans vos murs gris,

Vos murs fleuris de fleurs des tombes.

Sur les marches de votre seuil,

L’ombre des ancêtres s’allonge:

Pieuses, vous portez leur deuil

Après avoir bercé leur songe.

* * * * *

J’en sais une, au fond d’un courtil...

Des pleurs coulent à ses croisées,

Depuis qu’aux chemins de l’exil

Nos âmes traînent, dispersées.

Car nous nous sommes tous enfuis...

Quelqu’un a fermé la barrière;

Et la vieille maison, depuis,

Est comme restée en prière.

Maison veuve, cœur déserté,

Gémis, pauvre maison bretonne,

Sur le jardin vide en été,

Sur l’âtre muet en automne!

--«Où sont-ils ce soir, les absents?»

Ainsi tu songes, désolée.

La vie est pleine de passants,

La mort seule, hélas! est peuplée.

Il te souvient du «tout petit»?

Avec les oiseaux de passage,

Un soir qu’il ventait, il partit.

Les vents fous en ont fait un sage.

Et si tu lui criais: reviens!

Hélas! il reviendrait peut-être.

Mais si vieux que tes murs anciens

Pleureraient de le reconnaître.

Ne souhaite pas ces retours

Plus affligeants que les partances!

Laisse errer au fleuve des jours

L’épave de nos existences.

* * * * *

O notre logis d’autrefois,

Ma maison, l’unique, la seule.

Dans ma mémoire, je te vois

Comme une chère et blanche aïeule.

Un ange grave me sourit

Dans l’embrasure de la porte,

Et c’est le caressant Esprit

De mon enfance à jamais morte.

* * * * *

Je suis un chanteur de chansons;

A tous les logis je fais halte.

Mais, au seuil des vieilles maisons.

Mon cœur vibre, ma voix s’exalte.

Mon cœur s’élance dans ma voix,

Comme un rossignol dans un hêtre...

C’est qu’alors, c’est qu’alors je vois

Ma vieille maison m’apparaître.

Quand s’éteindra mon soir dernier,

Que du moins près d’elle on me trouve!

Puisse un matinal cantonnier

Ramasser mon corps dans la douve!

Qu’on l’enterre, ce pauvre corps,

Sous l’âtre de la maison vieille;

Et qu’au pays où sont les morts

Mon âme, en chantant, se réveille!

La chanson de la Bretagne · 第 36 / 95 题