En novembre

A M. Luzel.

La pluie erre, pleurante, et c’est la mort des choses.

Les tristes mois bretons gémissent un long deuil:

Quelque pauvre de Dieu frappe à mes vitres closes;

Des sabots de misère ont sonné sur mon seuil...

--Entre, bon mendiant, chemineur de grand’route!...

Il s’est assis dans l’âtre, a béni les tisons,

Puis, se signant au cœur, grave, il m’a dit: «Écoute

Le vieux chercheur de pain, ô chercheur de chansons.»

Alors il a chanté... De sa longue mémoire,

A l’appel de sa voix, ont surgi tour à tour

Et les noires Guerziou, rudes comme l’histoire,

Et les blanches Soniou, douces comme l’amour.

Salut, fragments sacrés de nos frustes annales,

Ame d’un peuple éparse aux lèvres des chanteurs!

Salut, fleurs de bruyère, idylles virginales!

Salut, vers de granit, sculptés par des pasteurs!

Salut, adieu plutôt, mystiques aventures!

Refrains chastes, adieu! vos jours sont révolus,

Et c’est fini de vous, et les mères futures

Aux berceaux des enfants ne vous chanteront plus.

En ce morne ossuaire, hélas! qu’on nomme un livre,

Par nos pieuses mains tristement entassés,

Il vous faudra pourrir, vous qui nous faisiez vivre,

Oubliés des ingrats que vous avez bercés.

Ah! quand vous serez morts, morte aussi, la Bretagne

S’étendra toute nue en son linceul d’hiver.

Et les rochers pensifs qui gardent la montagne

Descendront des sommets pour rentrer dans la mer.

Les saints mêmes, les saints s’enfuiront des églises.

On les verra partir, le rêve celte au front,

Et, s’essuyant les yeux avec leurs barbes grises,

Dans leurs auges de pierre ils se rembarqueront.

Les derniers mendiants qui vous chantaient aux portes,

Si beaux qu’on les eût pris pour des portraits d’aïeux,

Chercheront à l’écart un lit de feuilles mortes

Où mourir, comme on meurt chez nous,--silencieux!

La chanson de la Bretagne · 第 33 / 95 题