LE CHRISTIANISME CHANGE LES CONDITIONS DU GOUVERNEMENT.

La victoire du christianisme marque la fin de la société antique. Avec la

religion nouvelle s'achève cette transformation sociale que nous avons vue

commencer six ou sept siècles avant elle.

Pour savoir combien les principes et les règles essentielles de la

politique furent alors changés, il suffit de se rappeler que l'ancienne

société avait été constituée par une vieille religion dont le principal

dogme était que chaque dieu protégeait exclusivement une famille ou une

cité, et n'existait que pour elle. C'était le temps des dieux domestiques

et des divinités poliades. Cette religion avait enfanté le droit; les

relations entre les hommes, la propriété, l'héritage, la procédure, tout

s'était trouvé réglé, non par les principes de l'équité naturelle, mais

par les dogmes de cette religion et en vue des besoins de son culte.

C'était elle aussi qui avait établi un gouvernement parmi les hommes:

celui du père dans la famille, celui du roi ou du magistrat dans la cité.

Tout était venu de la religion, c'est-à-dire de l'opinion que l'homme

s'était faite de la divinité. Religion, droit, gouvernement s'étaient

confondus et n'avaient été qu'une même chose sous trois aspects divers.

Nous avons cherché à mettre en lumière ce régime social des anciens, où la

religion était maîtresse absolue dans la vie privée et dans la vie

publique; où l'État était une communauté religieuse, le roi un pontife, le

magistrat un prêtre, la loi une formule sainte; où le patriotisme était de

la piété, l'exil une excommunication; où la liberté individuelle était

inconnue, où l'homme était asservi à l'État par son âme, par son corps,

par ses biens; où la haine était obligatoire contre l'étranger, où la

notion du droit et du devoir, de la justice et de l'affection s'arrêtait

aux limites de la cité; où l'association humaine était nécessairement

bornée dans une certaine circonférence, autour d'un prytanée, et où l'on

ne voyait pas la possibilité de fonder des sociétés plus grandes. Tels

furent les traits caractéristiques des cités grecques et italiennes

pendant la première période de leur histoire.

Mais peu à peu, nous l'avons vu, la société se modifia. Des changements

s'accomplirent dans le gouvernement et dans le droit, en même temps que

dans les croyances. Déjà, dans les cinq siècles qui précèdent le

christianisme, l'alliance n'était plus aussi intime entre la religion

d'une part, le droit et la politique de l'autre. Les efforts des classes

opprimées, le renversement de la caste sacerdotale, le travail des

philosophes, le progrès de la pensée, avaient ébranlé les vieux principes

de l'association humaine. On avait fait d'incessants efforts pour

s'affranchir de l'empire de cette vieille religion, à laquelle l'homme ne

pouvait plus croire; le droit et la politique, comme la morale, s'étaient

peu à peu dégagés de ses liens.

Seulement, cette espèce de divorce venait de l'effacement de l'ancienne

religion; si le droit et la politique commençaient à être quelque peu

indépendants, c'est que les hommes cessaient d'avoir des croyances; si la

société n'était plus gouvernée par la religion, cela tenait surtout à ce

que la religion n'avait plus de force. Or, il vint un jour où le sentiment

religieux reprit vie et vigueur, et où, sous la forme chrétienne, la

croyance ressaisit l'empire de l'âme. N'allait-on pas voir alors

reparaître l'antique confusion du gouvernement et du sacerdoce, de la foi

et de la loi?

Avec le christianisme, non-seulement le sentiment religieux fut ravivé, il

prit encore une expression plus haute et moins matérielle. Tandis

qu'autrefois on s'était fait des dieux de l'âme humaine ou des grandes

forces physiques, on commença à concevoir Dieu comme véritablement

étranger, par son essence, à la nature humaine d'une part, au monde de

l'autre. Le Divin fut décidément placé en dehors de la nature visible et

au-dessus d'elle. Tandis qu'autrefois chaque homme s'était fait son dieu,

et qu'il y en avait eu autant que de familles et de cités, Dieu apparut

alors comme un être unique, immense, universel, seul animant les mondes,

et seul devant remplir le besoin d'adoration qui est en l'homme. Au lieu

qu'autrefois la religion, chez les peuples de la Grèce et de l'Italie,

n'était guère autre chose qu'un ensemble de pratiques, une série de rites

que l'on répétait sans y voir aucun sens, une suite de formules que

souvent on ne comprenait plus, parce que la langue en avait vieilli, une

tradition qui se transmettait d'âge en âge et ne tenait son caractère

sacré que de son antiquité, au lieu de cela, la religion fut un ensemble

de dogmes et un grand objet proposé à la foi. Elle ne fut plus extérieure;

elle siégea surtout dans la pensée de l'homme. Elle ne fut plus matière;

elle devint esprit. Le christianisme changea la nature et la forme de

l'adoration: l'homme ne donna plus à Dieu l'aliment et le breuvage; la

prière ne fut plus une formule d'incantation; elle fut un acte de foi et

une humble demande. L'âme fut dans une autre relation avec la divinité: la

crainte des dieux fut remplacée par l'amour de Dieu.

Le christianisme apportait encore d'autres nouveautés. Il n'était la

religion domestique d'aucune famille, la religion nationale d'aucune cité

ni d'aucune race. Il n'appartenait ni à une caste ni à une corporation.

Dès son début, il appelait à lui l'humanité entière. Jésus-Christ disait à

ses disciples: « Allez et instruisez _tous les peuples_. »

Ce principe était si extraordinaire et si inattendu que les premiers

disciples eurent un moment d'hésitation; on peut voir dans les Actes des

apôtres que plusieurs se refusèrent d'abord à propager la nouvelle

doctrine en dehors du peuple chez qui elle avait pris naissance. Ces

disciples pensaient, comme les anciens Juifs, que le Dieu des Juifs ne

voulait pas être adoré par des étrangers; comme les Romains et les Grecs

des temps anciens, ils croyaient que chaque race avait son dieu, que

propager le nom et le culte de ce dieu c'était se dessaisir d'un bien

propre et d'un protecteur spécial, et qu'une telle propagande était à la

fois contraire au devoir et à l'intérêt. Mais Pierre répliqua à ces

disciples: « Dieu ne fait pas de différence entre les gentils et nous. »

Saint Paul se plut à répéter ce grand principe en toute occasion et sous

toute espèce de forme: « Dieu, dit-il, ouvre aux gentils les portes de la

foi. Dieu n'est-il Dieu que des Juifs? non, certes, il l'est aussi des

gentils... Les gentils sont appelés au même héritage que les Juifs. »

Il y avait en tout cela quelque chose de très-nouveau. Car partout, dans

le premier âge de l'humanité, on avait conçu la divinité comme s'attachant

spécialement à une race. Les Juifs avaient cru au Dieu des Juifs, les

Athéniens à la Pallas athénienne, les Romains au Jupiter capitolin. Le

droit de pratiquer un culte avait été un privilège. L'étranger avait été

repoussé des temples; le non-Juif n'avait pas pu entrer dans le temple des

Juifs; le Lacédémonien n'avait pas eu le droit d'invoquer Pallas

athénienne. Il est juste de dire que, dans les cinq siècles qui

précédèrent le christianisme, tout ce qui pensait s'insurgeait déjà contre

ces règles étroites. La philosophie avait enseigné maintes fois, depuis

Anaxagore, que le Dieu de l'univers recevait indistinctement les hommages

de tous les hommes. La religion d'Éleusis avait admis des initiés de

toutes les villes. Les cultes de Cybèle, de Sérapis et quelques autres

avaient accepté indifféremment des adorateurs de toutes nations. Les Juifs

avaient commencé à admettre l'étranger dans leur religion, les Grecs et

les Romains l'avaient admis dans leurs cités. Le christianisme, venant

après tous ces progrès de la pensée et des institutions, présenta à

l'adoration de tous les hommes un Dieu unique, un Dieu universel, un Dieu

qui était à tous, qui n'avait pas de peuple choisi, et qui ne distinguait

ni les races, ni les familles, ni les États.

Pour ce Dieu il n'y avait plus d'étrangers. L'étranger ne profanait plus

le temple, ne souillait plus le sacrifice par sa seule présence. Le temple

fut ouvert à quiconque crut en Dieu. Le sacerdoce cessa d'être

héréditaire, parce que la religion n'était plus un patrimoine. Le culte ne

fut plus tenu secret; les rites, les prières, les dogmes ne furent plus

cachés; au contraire, il y eut désormais un enseignement religieux, qui ne

se donna pas seulement, mais qui s'offrit, qui se porta au-devant des plus

éloignés, qui alla chercher les plus indifférents. L'esprit de propagande

remplaça la loi d'exclusion.

Cela eut de grandes conséquences, tant pour les relations entre les

peuples que pour le gouvernement des États.

Entre les peuples, la religion ne commanda plus la haine; elle ne fit plus

un devoir au citoyen de détester l'étranger; il fut de son essence, au

contraire, de lui enseigner qu'il avait envers l'étranger, envers

l'ennemi, des devoirs de justice et même de bienveillance. Les barrières

entre les peuples et les races furent ainsi abaissées; le _pomoerium_

disparut; « Jésus-Christ, dit l'apôtre, a rompu la muraille de séparation

et d'inimitié. » -- « Il y a plusieurs membres, dit-il encore; mais tous

ne font qu'un seul corps. Il n'y a ni gentil, ni Juif; ni circoncis, ni

incirconcis; ni barbare, ni Scythe. Tout le genre humain est ordonné dans

l'unité. » On enseigna même aux peuples qu'ils descendaient tous d'un même

père commun. Avec l'unité de Dieu, l'unité de la face humaine apparut aux

esprits; et ce fut dès lors une nécessité de la religion de défendre à

l'homme de haïr les autres hommes.

Pour ce qui est du gouvernement de l'État, on peut dire que le

christianisme l'a transformé dans son essence, précisément parce qu'il ne

s'en est pas occupé. Dans les vieux âges, la religion et l'État ne

faisaient qu'un; chaque peuple adorait son dieu, et chaque dieu gouvernait

son peuple; le même code réglait les relations entre les hommes et les

devoirs envers les dieux de la cité. La religion commandait alors à

l'État, et lui désignait ses chefs par la voix du sort ou par celle des

auspices; l'État, à son tour, intervenait dans le domaine de la conscience

et punissait toute infraction aux rites et au culte de la cité. Au lieu de

cela, Jésus-Christ enseigne que son empire n'est pas de ce monde. Il

sépare la religion du gouvernement. La religion, n'étant plus terrestre,

ne se mêle plus que le moins qu'elle peut aux choses de la terre. Jésus-

Christ ajoute: « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à

Dieu. » C'est la première fois que l'on distingue si nettement Dieu de

l'État. Car César, à cette époque, était encore le grand pontife, le chef

et le principal organe de la religion romaine; il était le gardien et

l'interprète des croyances; il tenait dans ses mains le culte et le dogme.

Sa personne même était sacrée et divine; car c'était précisément un des

traits de la politique des empereurs, que, voulant reprendre les attributs

de la royauté antique, ils n'avaient garde d'oublier ce caractère divin

que l'antiquité avait attaché aux rois-pontifes et aux prêtres-fondateurs.

Mais voici que Jésus-Christ brise cette alliance que le paganisme et

l'empire voulaient renouer; il proclame que la religion n'est plus l'État,

et qu'obéir à César n'est plus la même chose qu'obéir à Dieu.

Le christianisme achève de renverser les cultes locaux; il éteint les

prytanées, brise définitivement les divinités poliades. Il fait plus: il

ne prend pas pour lui l'empire que ces cultes avaient exercé sur la

société civile. Il professe qu'entre l'État et la religion il n'y a rien

de commun; il sépare ce que toute l'antiquité avait confondu. On peut

d'ailleurs remarquer que, pendant trois siècles, la religion nouvelle

vécut tout à fait en dehors de l'action de l'État; elle sut se passer de

sa protection et lutter même contre lui. Ces trois siècles établirent un

abîme entre le domaine du gouvernement et le domaine de la religion. Et

comme le souvenir de cette glorieuse époque n'a pas pu s'effacer, il s'en

est suivi que cette distinction est devenue une vérité vulgaire et

incontestable que les efforts mêmes d'une partie du clergé n'ont pas pu

déraciner.

Ce principe fut fécond en grands résultats. D'une part, la politique fut

définitivement affranchie des règles strictes que l'ancienne religion lui

avait tracées. On put gouverner les hommes sans avoir à se plier à des

usages sacrés, sans prendre avis des auspices ou des oracles, sans

conformer tous les actes aux croyances et aux besoins du culte. La

politique fut plus libre dans ses allures; aucune autre autorité que celle

de la loi morale ne la gêna plus. D'autre part, si l'État fut plus maître

en certaines choses, son action fut aussi plus limitée. Toute une moitié

de l'homme lui échappa. Le christianisme enseignait que l'homme

n'appartenait plus à la société que par une partie de lui-même, qu'il

était engagé à elle par son corps et par ses intérêts matériels, que,

sujet d'un tyran, il devait se soumettre, que, citoyen d'une république,

il devait donner sa vie pour elle, mais que, pour son âme, il était libre

et n'était engagé qu'à Dieu.

Le stoïcisme avait marqué déjà cette séparation; il avait rendu l'homme à

lui-même, et avait fondé la liberté intérieure. Mais de ce qui n'était que

l'effort d'énergie d'une secte courageuse, le christianisme fit la règle

universelle et inébranlable des générations suivantes; de ce qui n'était

que la consolation de quelques-uns, il fit le bien commun de l'humanité.

Si maintenant on se rappelle ce qui a été dit plus haut sur l'omnipotence

de l'État chez les anciens, si l'on songe à quel point la cité, au nom de

son caractère sacré et de la religion qui était inhérente à elle, exerçait

un empire absolu, on verra que ce principe nouveau a été la source d'où a

pu venir la liberté de l'individu. Une fois que l'âme s'est trouvée

affranchie, le plus difficile était fait, et la liberté est devenue

possible dans l'ordre social.

Les sentiments et les moeurs se sont alors transformés aussi bien que la

politique. L'idée qu'on se faisait des devoirs du citoyen s'est affaiblie.

Le devoir par excellence n'a plus consisté à donner son temps, ses forces

et sa vie à l'État. La politique et la guerre n'ont plus été le tout de

l'homme; toutes les vertus n'ont plus été comprises dans le patriotisme;

car l'âme n'avait plus de patrie. L'homme a senti qu'il avait d'autres

obligations que celle de vivre et de mourir pour la cité. Le christianisme

a distingué les vertus privées des vertus publiques. En abaissant celles-

ci, il a relevé celles-là; il a mis Dieu, la famille, la personne humaine

au-dessus de la patrie, le prochain au-dessus du concitoyen.

Le droit a aussi changé de nature. Chez toutes les nations anciennes, le

droit avait été assujetti à la religion et avait reçu d'elle toutes ses

règles. Chez les Perses et les Hindous, chez les Juifs, chez les Grecs,

les Italiens et les Gaulois, la loi avait été contenue dans les livres

sacrés ou dans la tradition religieuse. Aussi chaque religion avait-elle

fait le droit à son image. Le christianisme est la première religion qui

n'ait pas prétendu que le droit dépendît d'elle. Il s'occupa des devoirs

des hommes, non de leurs relations d'intérêts. On ne le vit régler ni le

droit de propriété, ni l'ordre des successions, ni les obligations, ni la

procédure. Il se plaça en dehors du droit, comme en dehors de toute chose

purement terrestre. Le droit fut donc indépendant; il put prendre ses

règles dans la nature, dans la conscience humaine, dans la puissante idée

du juste qui est en nous. Il put se développer en toute liberté, se

réformer et s'améliorer sans nul obstacle, suivre les progrès de la

morale, se plier aux intérêts et aux besoins sociaux de chaque génération.

L'heureuse influence de l'idée nouvelle se reconnaît bien dans l'histoire

du droit romain. Durant les quelques siècles qui précédèrent le triomphe

du christianisme, le droit romain travaillait déjà à se dégager de la

religion et à se rapprocher de l'équité et de la nature; mais il ne

procédait que par des détours et par des subtilités, qui l'énervaient et

affaiblissaient son autorité morale. L'oeuvre de régénération du droit,

annoncée par la philosophie stoïcienne, poursuivie par les nobles efforts

des jurisconsultes romains, ébauchée par les artifices et les ruses du

préteur, ne put réussir complètement qu'à la faveur de l'indépendance que

la nouvelle religion laissait au droit. On put voir, à mesure que le

christianisme conquérait la société, les codes romains admettre les règles

nouvelles, non plus par des subterfuges, mais ouvertement et sans

hésitation. Les pénates domestiques ayant été renversés et les foyers

éteints, l'antique constitution de la famille disparut pour toujours, et

avec elle les règles qui en avaient découlé. Le père perdit l'autorité

absolue que son sacerdoce lui avait autrefois donnée, et ne conserva que

celle que la nature même lui confère pour les besoins de l'enfant. La

femme, que le vieux culte plaçait dans une position inférieure au mari,

devint moralement son égale. Le droit de propriété fut transformé dans son

essence; les bornes sacrées des champs disparurent; la propriété ne

découla plus de la religion, mais du travail; l'acquisition en fut rendue

plus facile, et les formalités du vieux droit furent définitivement

écartées.

Ainsi par cela seul que la famille n'avait plus sa religion domestique, sa

constitution et son droit furent transformés; de même que, par cela seul

que l'État n'avait plus sa religion officielle, les règles du gouvernement

des hommes furent changées pour toujours.

Notre étude doit s'arrêter à cette limite qui sépare la politique ancienne

de la politique moderne. Nous avons fait l'histoire d'une croyance. Elle

s'établit: la société humaine se constitue. Elle se modifie: la société

traverse une série de révolutions. Elle disparaît: la société change de

face. Telle a été la loi des temps antiques.

La Cité Antique Étude sur Le Culte, Le Droit, Les Institutions de la Grèce et de Rome · 第 145 / 170 题