NOUVELLES CROYANCES; LA PHILOSOPHIE CHANGE LES RÈGLES DE LA POLITIQUE.

On a vu dans ce qui précède comment le régime municipal s'était constitué

chez les anciens. Une religion très-antique avait fondé d'abord la

famille, puis la cité; elle avait établi d'abord le droit domestique et le

gouvernement de la _gens_, ensuite les lois civiles et le gouvernement

municipal. L'État était étroitement lié à la religion; il venait d'elle et

se confondait avec elle. C'est pour cela que, dans la cité primitive,

toutes les institutions politiques avaient été des institutions

religieuses, les fêtes des cérémonies du culte, les lois des formules

sacrées, les rois et les magistrats des prêtres. C'est pour cela encore

que la liberté individuelle avait été inconnue, et que l'homme n'avait pas

pu soustraire sa conscience elle-même à l'omnipotence de la cité. C'est

pour cela enfin que l'État était resté borné aux limites d'une ville, et

n'avait jamais pu franchir l'enceinte que ses dieux nationaux lui avaient

tracée à l'origine. Chaque cité avait non-seulement son indépendance

politique, mais aussi son culte et son code. La religion, le droit, le

gouvernement, tout était municipal. La cité était la seule force vive;

rien au-dessus, rien au-dessous; ni unité nationale ni liberté

individuelle.

Il nous reste à dire comment ce régime a disparu, c'est-à-dire comment, le

principe de l'association humaine étant changé, le gouvernement, la

religion, le droit ont dépouillé ce caractère municipal qu'ils avaient eu

dans l'antiquité.

La ruine du régime politique que la Grèce et l'Italie avaient créé, peut

se rapporter à deux causes principales. L'une appartient à l'ordre des

faits moraux et intellectuels, l'autre à l'ordre des faits matériels; la

première est la transformation des croyances, la seconde est la conquête

romaine. Ces deux grands faits sont du même temps; ils se sont développés

et accomplis ensemble pendant la série de six siècles qui précède notre

ère.

La religion primitive, dont les symboles étaient la pierre immobile du

foyer et le tombeau des ancêtres, religion qui avait constitué la famille

antique et organisé ensuite la cité, s'altéra avec le temps et vieillit.

L'esprit humain grandit en force et se fit de nouvelles croyances. On

commença a avoir l'idée de la nature immatérielle; la notion de l'âme

humaine se précisa, et presque en même temps celle d'une intelligence

divine surgit dans les esprits.

Que dut-on penser alors des divinités du premier âge, de ces morts qui

vivaient dans le tombeau, de ces dieux Lares qui avaient été des hommes,

de ces ancêtres sacrés qu'il fallait continuer à nourrir d'aliments? Une

telle foi devint impossible. De pareilles croyances n'étaient plus au

niveau de l'esprit humain. Il est bien vrai que ces préjugés, si grossiers

qu'ils fussent, ne furent pas aisément arrachés de l'esprit du vulgaire:

ils y régnèrent longtemps encore; mais dès le cinquième siècle avant notre

ère, les hommes qui réfléchissaient s'étaient affranchis de ces erreurs.

Ils comprenaient autrement la mort. Les uns croyaient à l'anéantissement,

les autres à une seconde existence toute spirituelle dans un monde des

âmes; dans tous les cas ils n'admettaient plus que le mort vécût dans la

tombe, se nourrissant d'offrandes. On commençait aussi à se faire une idée

trop haute du divin pour qu'on pût persister à croire que les morts

fussent des dieux. On se figurait, au contraire, l'âme humaine allant

chercher dans les champs Élysées sa récompense ou allant payer la peine de

ses fautes; et par un notable progrès, on ne divinisait plus parmi les

hommes que ceux que la reconnaissance ou la flatterie faisait mettre au-

dessus de l'humanité.

L'idée de la divinité se transformait peu à peu, par l'effet naturel de la

puissance plus grande de l'esprit. Cette idée, que l'homme avait d'abord

appliquée à la force invisible qu'il sentait en lui-même, il la transporta

aux puissances incomparablement plus grandes qu'il voyait dans la nature,

en attendant qu'il s'élevât jusqu'à la conception d'un être qui fût en

dehors et au-dessus de la nature. Alors les dieux Lares et les Héros

perdirent l'adoration de tout ce qui pensait.

Quant au foyer, qui ne paraît avoir eu de sens qu'autant qu'il se

rattachait au culte des morts, il perdit aussi son prestige. On continua à

avoir dans la maison un foyer domestique, à le saluer, à l'adorer, à lui

offrir la libation; mais ce n'était plus qu'un culte d'habitude, qu'aucune

foi ne vivifiait plus.

Le foyer des villes ou prytanée fut entraîné insensiblement dans le

discrédit où tombait le foyer domestique. On ne savait plus ce qu'il

signifiait; on avait oublié que le feu toujours vivant du prytanée

représentait la vie invisible des ancêtres, des fondateurs, des Héros

nationaux. On continuait à entretenir ce feu, à faire les repas publics, à

chanter les vieux hymnes: vaines cérémonies, dont on n'osait pas se

débarrasser, mais dont nul ne comprenait plus le sens.

Même les divinités de la nature, qu'on avait associées aux foyers,

changèrent de caractère. Après avoir commencé par être des divinités

domestiques, après être devenues des divinités de cité, elles se

transformèrent encore. Les hommes finirent par s'apercevoir que les êtres

différents qu'ils appelaient du nom de Jupiter, pouvaient bien n'être

qu'un seul et même être; et ainsi des autres dieux. L'esprit fut

embarrassé de la multitude des divinités, et il sentit le besoin d'en

réduire le nombre. On comprit que les dieux n'appartenaient plus chacun à

une famille ou à une ville, mais qu'ils appartenaient tous au genre humain

et veillaient sur l'univers. Les poëtes allaient de ville en ville et

enseignaient aux hommes, au lieu des vieux hymnes de la cité, des chants

nouveaux où il n'était parlé ni des dieux Lares ni des divinités poliades,

et où se disaient les légendes des grands dieux de la terre et du ciel; et

le peuple grec oubliait ses vieux hymnes domestiques ou nationaux pour

cette poésie nouvelle, qui n'était pas fille de la religion, mais de l'art

et de l'imagination libre. En même temps, quelques grands sanctuaires,

comme ceux de Delphes et de Délos, attiraient les hommes et leur faisaient

oublier les cultes locaux. Les Mystères et la doctrine qu'ils contenaient,

les habituaient à dédaigner la religion vide et insignifiante de la cité.

Ainsi une révolution intellectuelle s'opéra lentement et obscurément. Les

prêtres mêmes ne lui opposaient pas de résistance; car dès que les

sacrifices continuaient à être accomplis aux jours marqués, il leur

semblait que l'ancienne religion était sauve; les idées pouvaient changer

et la foi périr, pourvu que les rites ne reçussent aucune atteinte. Il

arriva donc que, sans que les pratiques fussent modifiées, les croyances

se transformèrent, et que la religion domestique et municipale perdit tout

empire sur les âmes.

Puis la philosophie parut, et elle renversa toutes les règles de la

vieille politique. Il était impossible de toucher aux opinions des hommes

sans toucher aussi aux principes fondamentaux de leur gouvernement.

Pythagore, ayant la conception vague de l'Être suprême, dédaigna les

cultes locaux, et c'en fut assez pour qu'il rejetât les vieux modes de

gouvernement et essayât de fonder une société nouvelle.

Anaxagore comprit le Dieu-Intelligence qui règne sur tous les hommes et

sur tous les êtres. En s'écartant des croyances anciennes, il s'éloigna

aussi de l'ancienne politique. Comme il ne croyait pas aux dieux du

prytanée, il ne remplissait pas non plus tous ses devoirs de citoyen; il

fuyait les assemblées et ne voulait pas être magistrat. Sa doctrine

portait atteinte à la cité; les Athéniens le frappèrent d'une sentence de

mort.

Les Sophiates vinrent ensuite et ils exercèrent plus d'action que ces deux

grands esprits. C'étaient des hommes ardents à combattre les vieilles

erreurs. Dans la lutte qu'ils engagèrent contre tout ce qui tenait au

passé, ils ne ménagèrent pas plus les institutions de la cité que les

préjugés de la religion. Ils examinèrent et discutèrent hardiment les lois

qui régissaient encore l'État et la famille. Ils allaient de ville en

ville, prêchant des principes nouveaux, enseignant non pas précisément

l'indifférence au juste et à l'injuste, mais une nouvelle justice, moins

étroite et moins exclusive que l'ancienne, plus humaine, plus rationnelle,

et dégagée des formules des âges antérieurs. Ce fut une entreprise hardie,

qui souleva une tempête de haines et de rancunes. On les accusa de n'avoir

ni religion, ni morale, ni patriotisme. La vérité est que sur toutes ces

choses ils n'avaient pas une doctrine bien arrêtée, et qu'ils croyaient

avoir assez fait quand ils avaient combattu des préjugés. Ils remuaient,

comme dit Platon, ce qui jusqu'alors avait été immobile. Ils plaçaient la

règle du sentiment religieux et celle de la politique dans la conscience

humaine, et non pas dans les coutumes des ancêtres, dans l'immuable

tradition. Ils enseignaient aux Grecs que, pour gouverner un État, il ne

suffisait plus d'invoquer les vieux usages et les lois sacrées, mais qu'il

fallait persuader les hommes et agir sur des volontés libres. A la

connaissance des antiques coutumes ils substituaient l'art de raisonner et

de parler, la dialectique et la rhétorique. Leurs adversaires avaient pour

eux la tradition; eux, ils eurent l'éloquence et l'esprit.

Une fois que la réflexion eut été ainsi éveillée, l'homme ne voulut plus

croire sans se rendre compte de ses croyances, ni se laisser gouverner

sans discuter ses institutions. Il douta de la justice de ses vieilles

lois sociales, et d'autres principes lui apparurent. Platon met dans la

bouche d'un sophiste ces belles paroles: « Vous tous qui êtes ici, je vous

regarde comme parents entre vous. La nature, à défaut de la loi, vous a

faits concitoyens. Mais la loi, ce tyran de l'homme, fait violence à la

nature en bien des occasions. » Opposer ainsi la nature à la loi et à la

coutume, c'était s'attaquer au fondement même de la politique ancienne. En

vain les Athéniens chassèrent Protagonas et brûlèrent ses écrits; le coup

était porté le résultat de l'enseignement des Sophistes avait été immense.

L'autorité des institutions disparaissait avec l'autorité des dieux

nationaux, et l'habitude du libre examen s'établissait dans les maisons et

sur la place publique.

Socrate, tout an réprouvant l'abus que les Sophistes faisaient du droit de

douter, était pourtant de leur école. Comme eux, il repoussait l'empire de

la tradition, et croyait que les règles de la conduite étaient gravées

dans la conscience humaine. Il ne différait d'eux qu'en ce qu'il étudiait

cette conscience religieusement et avec le ferme désir d'y trouver

l'obligation d'être juste et de faire le bien. Il mettait la vérité au-

dessus de la coutume, la justice au dessus de la loi. Il dégageait la

morale de la religion; avant lui, on ne concevait le devoir que comme un

arrêt des anciens dieux; il montra que le principe du devoir est dans

l'âme de l'homme. En tout cela, qu'il le voulût ou non, il faisait la

guerre aux cultes de la cité. En vain prenait-il soin d'assister à toutes

les fêtes et de prendre part aux sacrifices; ses croyances et ses paroles

démentaient sa conduite. Il fondait une religion nouvelle, qui était le

contraire de la religion de la cité. On l'accusa avec vérité « de ne pas

adorer les dieux que l'État adorait ». On le fit périr pour avoir attaqué

les coutumes et les croyances des ancêtres, ou, comme on disait, pour

avoir corrompu la génération présente. L'impopularité de Socrate et les

violentes colères de ses concitoyens s'expliquent, si l'on songe aux

habitudes religieuses de cette société athénienne, où il y avait tant de

prêtres, et où ils étaient si puissants. Mais la révolution que les

Sophistes avaient commencée, et que Socrate avait reprise avec plus de

mesure, ne fut pas arrêtée par la mort d'un vieillard. La société grecque

s'affranchit de jour en jour davantage de l'empire des vieilles croyances

et des vieilles institutions.

Après lui, les philosophes discutèrent en toute liberté les principes et

les règles de l'association humaine. Platon, Criton, Antisthènes,

Speusippe, Aristote, Théophraste et beaucoup d'autres, écrivirent des

traités sur la politique. On chercha, on examina; les grands problèmes de

l'organisation de l'État, de l'autorité et de l'obéissance, des

obligations et des droits, se posèrent à tous les esprits.

Sans doute la pensée ne peut pas se dégager aisément des liens que lui a

faits l'habitude. Platon subit encore, en certains points, l'empire des

vieilles idées. L'État qu'il imagine, c'est encore la cité antique; il est

étroit; il ne doit contenir que 5,000 membres. Le gouvernement y est

encore réglé par les anciens principes; la liberté y est inconnue; le but

que le législateur se propose est moins le perfectionnement de l'homme que

la sûreté et la grandeur de l'association. La famille même est presque

étouffée, pour qu'elle ne fasse pas concurrence à la cité; l'État seul est

propriétaire; seul il est libre; seul il a une volonté; seul il a une

religion et des croyances, et quiconque ne pense pas comme lui doit périr.

Pourtant au milieu de tout cela, les idées nouvelles se font jour. Platon

proclame, comme Socrate et comme les Sophistes, que la règle de la morale

et de la politique est en nous-mêmes, que la tradition n'est rien, que

c'est la raison qu'il faut consulter, et que les lois ne sont justes

qu'autant qu'elles sont conformes à la nature humaine.

Ces idées sont encore plus précises chez Aristote. « La loi, dit-il, c'est

la raison. » Il enseigne qu'il faut chercher, non pas ce qui est conforme

à la coutume des pères, mais ce qui est bon en soi. Il ajoute qu'à mesure

que le temps marche, il faut modifier les institutions. Il met de côté le

respect des ancêtres: « Nos premiers pères, dit-il, qu'ils soient nés du

sein de la terre ou qu'ils aient survécu à quelque déluge, ressemblaient,

suivant toute apparence, à ce qu'il y a aujourd'hui de plus vulgaire et de

plus ignorant parmi les hommes. Il y aurait une évidente absurdité à s'en

tenir à l'opinion de ces gens-là. » Aristote, comme tous les philosophes,

méconnaissait absolument l'origine religieuse de la société humaine; il ne

parle pas des prytanées; il ignore que ces cultes locaux aient été le

fondement de l'État. « L'État, dit-il, n'est pas autre chose qu'une

association d'êtres égaux recherchant en commun une existence heureuse et

facile. » Ainsi la philosophie rejette les vieux principes des sociétés,

et cherche un fondement nouveau sur lequel elle puisse appuyer les lois

sociales et l'idée de patrie. [1]

L'école cynique va plus loin. Elle nie la patrie elle-même. Diogène se

vantait de n'avoir droit de cité nulle part, et Cratès disait que sa

patrie à lui c'était le mépris de l'opinion des autres. Les cyniques

ajoutaient cette vérité alors bien nouvelle, que l'homme est citoyen de

l'univers et que la patrie n'est pas l'étroite enceinte d'une ville. Ils

considéraient le patriotisme municipal comme un préjugé, et supprimaient

du nombre des sentiments l'amour de la cité.

Par dégoût ou par dédain, les philosophes s'éloignaient de plus en plus

des affaires publiques. Socrate avait encore rempli les devoirs du

citoyen; Platon avait essayé de travailler pour l'État en le réformant.

Aristote, déjà plus indifférent, se borna au rôle d'observateur et fit de

l'État un objet d'études scientifiques. Les épicuriens laissèrent de côté

les affaires publiques. « N'y mettez pas la main, disait Épicure, à moins

que quelque puissance supérieure ne vous y contraigne. » Les cyniques ne

voulaient même pas être citoyens.

Les stoïciens revinrent à la politique. Zénon, Cléanthe, Chrysippe

écrivirent de nombreux traités sur le gouvernement des États. Mais leurs

principes étaient fort éloignés de la vieille politique municipale. Voici

en quels termes un ancien nous renseigne sur les doctrines que contenaient

leurs écrits. « Zénon, dans son traité sur le gouvernement, s'est proposé

de nous montrer que nous ne sommes pas les habitants de tel dème ou de

telle ville, séparés les uns des autres par un droit particulier et des

lois exclusives, mais que nous devons voir dans tous les hommes des

concitoyens, comme si nous appartenions tous au même dème et à la même

cité. » [2] On voit par là quel chemin les idées avaient parcouru de

Socrate à Zénon. Socrate se croyait encore tenu d'adorer, autant qu'il

pouvait, les dieux de l'État. Platon ne concevait pas encore d'autre

gouvernement que celui d'une cité. Zénon passe par-dessus ces étroites

limites de l'association humaine. Il dédaigne les divisions que la

religion des vieux âges a établies. Comme il conçoit le Dieu de l'univers,

il a aussi l'idée d'un État où entrerait le genre humain tout entier. [3]

Mais voici un principe encore plus nouveau. Le stoïcisme, en élargissant

l'association humaine, émancipe l'individu. Comme il repousse la religion

de la cité, il repousse aussi la servitude du citoyen. Il ne veut plus que

la personne humaine soit sacrifiée à l'État. Il distingue et sépare

nettement ce qui doit rester libre dans l'homme, et il affranchit au moins

la conscience. Il dit à l'homme qu'il doit se renfermer en lui-même,

trouver en lui le devoir, la vertu, la récompense. Il ne lui défend pas de

s'occuper des affaires publiques; il l'y invite même, mais en

l'avertissant que son principal travail doit avoir pour objet son

amélioration individuelle, et que, quel que soit le gouvernement, sa

conscience doit rester indépendante. Grand principe, que la cité antique

avait toujours méconnu, mais qui devait un jour devenir l'une des règles

les plus saintes de la politique.

On commence alors à comprendre qu'il y a d'autres devoirs que les devoirs

envers l'État, d'autres vertus que les vertus civiques. L'âme s'attache à

d'autres objets qu'à la patrie. La cité ancienne avait été si puissante et

si tyrannique, que l'homme en avait fait le but de tout son travail et de

toutes ses vertus; elle avait été la règle du beau et du bien, et il n'y

avait eu d'héroïsme que pour elle. Mais voici que Zénon enseigne à l'homme

qu'il a une dignité, non de citoyen, mais d'homme; qu'outre ses devoirs

envers la loi, il en a envers lui-même, et que le suprême mérite n'est pas

de vivre ou de mourir pour l'État, mais d'être vertueux et de plaire à la

divinité. Vertus un peu égoïstes et qui laissèrent tomber l'indépendance

nationale et la liberté, mais par lesquelles l'individu grandit. Les

vertus publiques allèrent dépérissant, mais les vertus personnelles se

dégagèrent et apparurent dans le monde. Elles eurent d'abord à lutter,

soit contre la corruption générale, soit contre le despotisme. Mais elles

s'enracinèrent peu à peu dans l'humanité; à la longue elles devinrent une

puissance avec laquelle tout gouvernement dut compter, et il fallut bien

que les règles de la politique fussent modifiées pour qu'une place libre

leur fût faite.

Ainsi se transformèrent peu à peu les croyances; la religion municipale,

fondement de la cité, s'éteignit; le régime municipal, tel que les anciens

l'avaient conçu, dut tomber avec elle. On se détachait insensiblement de

ces règles rigoureuses et de ces formes étroites du gouvernement. Des

idées plus hautes sollicitaient les hommes à former des sociétés plus

grandes. On était entraîné vers l'unité; ce fut l'aspiration générale des

deux siècles qui précédèrent notre ère. Il est vrai que les fruits que

portent ces révolutions de l'intelligence, sont très-lents à mûrir. Mais

nous allons voir, en étudiant la conquête romaine, que les événements

marchaient dans le même sens que les idées, qu'ils tendaient comme elles à

la ruine du vieux régime municipal, et qu'ils préparaient de nouveaux

modes de gouvernement.

La Cité Antique Étude sur Le Culte, Le Droit, Les Institutions de la Grèce et de Rome · 第 139 / 170 题