Il ne faut pas croire que Sparte ait vécu dix siècles sans voir de
révolutions. Thucydide nous dit, au contraire, « qu'elle fut travaillée
par les dissensions plus qu'aucune autre cité grecque ». [1] L'histoire de
ces querelles intérieures nous est, à la vérité, peu connue; mais cela
vient de ce que le gouvernement de Sparte avait pour règle et pour
habitude de s'entourer du plus profond mystère. [2] La plupart des luttes
qui l'agitèrent, ont été cachées et mises en oubli; nous en savons du
moins assez pour pouvoir dire que, si l'histoire de Sparte diffère
sensiblement de celle des autres villes, elle n'en a pas moins traversé la
même série de révolutions.
Les Doriens étaient déjà formés en corps, de peuple lorsqu'ils envahirent
le Péloponèse. Quelle cause les avait fait sortir de leur pays? Était-ce
l'invasion d'un peuple étranger, était-ce une révolution intérieure? on
l'ignore. Ce qui paraît certain, c'est qu'à ce moment de l'existence du
peuple dorien, l'ancien régime de la _gens_ avait déjà disparu. On ne
distingue plus chez lui cette antique organisation de la famille; on ne
trouve plus de traces du régime patriarcal, plus de vestiges de noblesse
religieuse ni de clientèle héréditaire; on ne voit que des guerriers égaux
sous un roi. Il est donc probable qu'une première révolution sociale
s'était déjà accomplie, soit dans la Doride, soit sur la route qui
conduisit ce peuple jusqu'à Sparte. Si l'on compare la société dorienne du
neuvième siècle avec la société ionienne de la même époque, on s'aperçoit
que la première était beaucoup plus avancée que l'autre dans la série des
changements. La race ionienne est entrée plus tard dans la route des
révolutions; il est vrai qu'elle l'a parcourue plus vite.
Si les Doriens, à leur arrivée à Sparte, n'avaient plus le régime de la
_gens_, ils n'avaient pas pu s'en détacher encore si complètement qu'ils
n'en eussent gardé quelques institutions, par exemple le droit d'aînesse
et l'inaliénabilité du patrimoine. Ces institutions ne tardèrent pas à
rétablir dans la société Spartiate une aristocratie.
Toutes les traditions nous montrent qu'à l'époque où parut Lycurgue, il y
avait deux classes parmi les Spartiates, et qu'elles étaient en lutte. La
royauté avait une tendance naturelle à prendre parti pour la classe
inférieure. Lycurgue, qui n'était pas roi, se fit le chef de
l'aristocratie, et du même coup il affaiblit la royauté et mit le peuple
sous le joug. [3]
Les déclamations de quelques anciens et de beaucoup de modernes sur la
sagesse des institutions de Sparte, sur le bonheur inaltérable dont on y
jouissait, sur l'égalité, sur la vie en commun, ne doivent pas nous faire
illusion. De toutes les villes qu'il y a eu sur la terre, Sparte est peut-
être celle où l'aristocratie a régné le plus durement et où l'on a le
moins connu l'égalité. Il ne faut pas parler du partage des terres; si ce
partage a jamais eu lieu, du moins il est bien sûr qu'il n'a pas été
maintenu. Car au temps d'Aristote, « les uns possédaient des domaines
immenses, les autres n'avaient rien ou presque rien; on comptait à peine
dans toute la Laconie un millier de propriétaires ». [4]
Laissons de côté les Hilotes et les Laconiens, et n'examinons que la
société Spartiate: nous y trouvons une hiérarchie de classes superposées
l'une à l'autre. Ce sont d'abord les Néodamodes, qui paraissent être
d'anciens esclaves affranchis; [5] puis les Épeunactes, qui avaient été
admis à combler les vides faits par la guerre parmi les Spartiates; [6] à
un rang un peu supérieur figuraient les Mothaces, qui, assez semblables à
des clients domestiques, vivaient avec le maître, lui faisaient cortège,
partageaient ses occupations, ses travaux, ses fêtes, et combattaient à
côté de lui. [7] Venait ensuite la classe des bâtards, qui descendaient
des vrais Spartiates, mais que la religion et la loi éloignaient d'eux;
[8] puis, encore une classe, qu'on appelait les inférieurs, [Grec:
hypomeiones], [9] et qui étaient probablement les cadets déshérités des
familles. Enfin au-dessus de tout cela s'élevait la classe aristocratique,
composée des hommes qu'on appelait les _Égaux_, [Grec: homoioi]. Ces
hommes étaient, en effet, égaux entre eux, mais fort supérieurs à tout le
reste. Le nombre des membres de cette classe ne nous est pas connu; nous
savons seulement qu'il était très-restreint. Un jour, un de leurs ennemis
les compta sur la place publique, et il n'en trouva qu'une soixantaine au
milieu d'une foule de 4,000 individus. [10] Ces égaux avaient seuls part
au gouvernement de la cité. « Être hors de cette classe, dit Xénophon,
c'est être hors du corps politique. » [11] Démosthènes dit que l'homme qui
entre dans la classe des Égaux, devient par cela seul « un des maîtres du
gouvernement ». [12] « On les appelle _Égaux_, dit-il encore, parce que
l'égalité doit régner entre les membres d'une oligarchie. »
Sur la composition de ce corps nous n'avons aucun renseignement précis. Il
paraît qu'il se recrutait par voie d'élection; mais le droit d'élire
appartenait au corps lui-même, et non pas au peuple. Y être admis était ce
qu'on appelait dans la langue officielle de Sparte _le prix de la vertu_.
Nous ne savons pas ce qu'il fallait de richesse, de naissance, de mérite,
d'âge, pour composer cette _vertu_. On voit bien que la naissance ne
suffisait pas, puisqu'il y avait une élection; on peut croire que c'était
plutôt la richesse qui déterminait les choix, dans une ville « qui avait
au plus haut degré l'amour de l'argent, et où tout était permis aux
riches. » [13]
Quoi qu'il en soit, ces Égaux avaient seuls les droits du citoyen; seuls
ils composaient l'assemblée; ils formaient seuls ce qu'on appelait à
Sparte _le peuple_. De cette classe sortaient par voie d'élection les
sénateurs, à qui la constitution donnait une bien grande autorité, puisque
Démosthènes dit que le jour où un homme entre au Sénat, il devient un
despote pour la foule. [14] Ce Sénat, dont les rois étaient de simples
membres, gouvernait l'État suivant le procédé habituel des corps
aristocratiques; des magistrats annuels dont l'élection lui appartenait
indirectement exerçaient en son nom une autorité absolue. Sparte avait
ainsi un régime républicain; elle avait même tous les dehors de la
démocratie, des rois-prêtres, des magistrats annuels, un Sénat délibérant,
une assemblée du peuple. Mais ce peuple n'était que la réunion de deux ou
trois centaines d'hommes.
Tel fut depuis Lycurgue, et surtout depuis l'établissement des éphores, le
gouvernement de Sparte. Une aristocratie, composée de quelques riches,
faisait peser un joug de fer sur les Hilotes, sur les Laconiens, et même
sur le plus grand nombre des Spartiates. Par son énergie, par son
habileté, par son peu de scrupule et son peu de souci des lois morales,
elle sut garder le pouvoir pendant cinq siècles. Mais elle suscita de
cruelles haines et eut à réprimer, un grand nombre d'insurrections.
Nous n'avons pas à parler des complots des Hilotes. Tous ceux des
Spartiates ne nous sont pas connus; le gouvernement était trop habile pour
ne pas chercher à en étouffer jusqu'au souvenir. Il en est pourtant
quelques-uns que l'histoire n'a pas pu oublier. On sait que les colons qui
fondèrent Tarente étaient des Spartiates qui avaient voulu renverser le
gouvernement. Une indiscrétion du poète Tyrtée fit connaître à la Grèce
que pendant les guerres de Messénie un parti avait conspiré pour obtenir
le partage des terres.
Ce qui sauvait Sparte, c'était la division extrême qu'elle savait mettre
entre les classes inférieures. Les Hilotes ne s'accordaient pas avec les
Laconiens; les Mothaces méprisaient les Néodamodes. Nulle coalition
n'était possible, et l'aristocratie, grâce à son éducation militaire et à
l'étroite union de ses membres, était toujours assez forte pour tenir tête
à chacune des classes ennemies.
Les rois essayèrent ce qu'aucune classe ne pouvait réaliser. Tous ceux
d'entre eux qui aspirèrent à sortir de l'état d'infériorité où
l'aristocratie les tenait, cherchèrent un appui chez les hommes de
condition inférieure. Pendant la guerre médique, Pausanias forma le projet
de relever à la fois la royauté et les basses classes, en renversant
l'oligarchie. Les Spartiates le firent périr, l'accusant d'avoir noué des
relations avec le roi de Perse; son vrai crime était plutôt d'avoir eu la
pensée d'affranchir les Hilotes. [15] On peut compter dans l'histoire
combien sont nombreux les rois qui furent exilés par les éphores; la cause
de ces condamnations se devine bien, et Aristote la dit: « Les rois de
Sparte, pour tenir tête aux éphores et au Sénat, se faisaient
démagogues. » [16]
En 397, une conspiration faillit renverser ce gouvernement oligarchique.
Un certain Cinadon, qui n'appartenait pas à la classe des Égaux, était le
chef des conjurés. Quand il voulait affilier un homme au complot, il le
menait sur la place publique, et lui faisait compter les citoyens; en y
comprenant les rois, les éphores, les sénateurs, on arrivait au chiffre
d'environ soixante-dix. Cinadon lui disait alors: « Ces gens-là sont nos
ennemis; tous les autres, au contraire, qui remplissent la place au nombre
de plus de quatre mille, sont nos alliés. » Il ajoutait: « Quand tu
rencontres dans la campagne un Spartiate, vois en lui un ennemi et un
maître; tous les autres hommes sont des amis. » Hilotes, Laconiens,
Néodamodes, [Grec: hypomeiones], tous étaient associés, cette fois, et
étaient les complices de Cinadon; « car tous, dit l'historien, avaient une
telle haine pour leurs maîtres qu'il n'y en avait pas un seul parmi eux
qui n'avouât qu'il lui serait agréable de les dévorer tout crus. » Mais le
gouvernement de Sparte était admirablement servi: il n'y avait pas pour
lui de secret. Les éphores prétendirent que les entrailles des victimes
leur avaient révélé le complot. On ne laissa pas aux conjurés le temps
d'agir: on mit la main sur eux, et on les fit périr secrètement.
L'oligarchie fut encore une fois sauvée. [17]
A la faveur de ce gouvernement, l'inégalité alla grandissant toujours. La
guerre du Péloponèse et les expéditions en Asie avaient fait affluer
l'argent à Sparte; mais il s'y était répandu d'une manière fort inégale,
et n'avait enrichi que ceux qui étaient déjà riches. En même temps, la
petite propriété disparut. Le nombre des propriétaires, qui était encore
de mille au temps d'Aristote, était réduit à cent, un siècle après lui.
[18] Le sol était tout entier dans quelques mains, alors qu'il n'y avait
ni industrie ni commerce pour donner au pauvre quelque travail, et que les
riches faisaient cultiver leurs immenses domaines par des esclaves. D'une
part étaient quelques hommes qui avaient tout, de l'autre le très-grand
nombre qui n'avait absolument rien. Plutarque nous présente, dans la vie
d'Agis et dans celle de Cléomène, un tableau de la société Spartiate; on y
voit un amour effréné de la richesse, tout mis au-dessous d'elle; chez
quelques-uns le luxe, la mollesse, le désir d'augmenter sans fin leur
fortune; hors de là, rien qu'une tourbe misérable, indigente, sans droits
politiques, sans aucune valeur dans la cité, envieuse, haineuse, et qu'un
tel état social condamnait à désirer une révolution.
Quand l'oligarchie eut ainsi poussé les choses aux dernières limites du
possible, il fallut bien que la révolution s'accomplît, et que la
démocratie, arrêtée et contenue si longtemps, brisât à la fin ses digues.
On devine bien aussi qu'après une si longue compression la démocratie ne
devait pas s'arrêter à des réformes politiques, mais qu'elle devait
arriver du premier coup aux réformes sociales.
Le petit nombre des Spartiates de naissance (ils n'étaient plus, en y
comprenant toutes les classes diverses, que sept cents), et l'affaissement
des caractères, suite d'une longue oppression, furent cause que le signal
des changements ne vint pas des classes inférieures. Il vint d'un roi.
Agis essaya d'accomplir cette inévitable révolution par des moyens légaux:
ce qui augmenta pour lui les difficultés de l'entreprise. Il présenta au
Sénat, c'est-à-dire aux riches eux-mêmes, deux projets de loi pour
l'abolition des dettes et le partage des terres. Il n'y a pas lieu d'être
trop surpris que le Sénat n'ait pas rejeté ces propositions; Agis avait
peut-être pris ses mesures pour qu'elles fussent acceptées. Mais, les lois
une fois votées, restait à les mettre à exécution; or ces réformes sont
toujours tellement difficiles à accomplir que les plus hardis y échouent.
Agis, arrêté court par la résistance des éphores, fut contraint de sortir
de la légalité: il déposa ces magistrats et en nomma d'autres de sa propre
autorité; puis il arma ses partisans et établit, durant une année, un
régime de terreur. Pendant ce temps-là il put appliquer la loi sur les
dettes et faire brûler tous les titres de créance sur la place publique.
Mais il n'eut pas le temps de partager les terres. On ne sait si Agis
hésita sur ce point et s'il fut effrayé de son oeuvre, ou si l'oligarchie
répandit contre lui d'habiles accusations; toujours est-il que le peuple
se détacha de lui et le laissa tomber. Les éphores l'égorgèrent, et le
gouvernement aristocratique fut rétabli.
Cléomène reprit les projets d'Agis, mais avec plus d'adresse et moins de
scrupules. Il commença par massacrer les éphores, supprima hardiment cette
magistrature, qui était odieuse aux rois et au parti populaire, et
proscrivit les riches. Après ce coup d'État, il opéra la révolution,
décréta le partage des terres, et donna le droit de cité à quatre mille
Laconiens. Il est digne de remarque que ni Agis ni Cléomène n'avouaient
qu'ils faisaient une révolution, et que tous les deux, s'autorisant du nom
du vieux législateur Lycurgue, prétendaient ramener Sparte aux antiques
coutumes. Assurément la constitution de Cléomène en était fort éloignée.
Le roi était véritablement un maître absolu; aucune autorité ne lui
faisait contre-poids; il régnait à la façon des tyrans qu'il y avait alors
dans la plupart des villes grecques, et le peuple de Sparte, satisfait
d'avoir obtenu des terres, paraissait se soucier fort peu des libertés
politiques. Cette situation ne dura pas longtemps. Cléomène voulut étendre
le régime démocratique à tout le Péloponèse, où Aratus, précisément à
cette époque, travaillait à établir un régime de liberté et de sage
aristocratie. Dans toutes les villes, le parti populaire s'agita au nom de
Cléomène, espérant obtenir, comme à Sparte, une abolition des dettes et un
partage des terres. C'est cette insurrection imprévue des basses classes
qui obligea Aratus à changer tous ses plans; il crut pouvoir compter sur
la Macédoine, dont le roi Antigone Doson avait alors pour politique de
combattre partout les tyrans et le parti populaire, et il l'introduisit
dans le Péloponèse. Antigone et les Achéens vainquirent Cléomène à
Sellasie. La démocratie spartiate fut encore une fois abattue, et les
Macédoniens rétablirent l'ancien gouvernement (222 ans avant Jésus-
Christ).
Mais l'oligarchie ne pouvait plus se soutenir. Il y eut de longs troubles;
une année, trois éphores qui étaient favorables au parti populaire,
massacrèrent leurs deux collègues: l'année suivante, les cinq éphores
appartenaient au parti oligarchique; le peuple prit les armes et les
égorgea tous. L'oligarchie ne voulait pas de rois; le peuple voulut en
avoir; on en nomma un, et on le choisit en dehors de la famille royale, ce
qui ne s'était jamais vu à Sparte. Ce roi nommé Lycurgue fut deux fois
renversé du trône, une première fois par le peuple, parce qu'il refusait
de partager les terres, une seconde fois par l'aristocratie, parce qu'on
le soupçonnait de vouloir les partager. On ne sait pas comment il finit;
mais après lui on voit à Sparte un tyran, Machanidas; preuve certaine que
le parti populaire avait pris le dessus.
Philopémen qui, à la tête de la ligue achéenne, faisait partout la guerre
aux tyrans démocrates, vainquit et tua Machanidas. La démocratie Spartiate
adopta aussitôt un autre tyran, Nabis. Celui-ci donna le droit de cité à
tous les hommes libres, élevant les Laconiens eux-mêmes au rang des
Spartiates; il alla jusqu'à affranchir les Hilotes. Suivant la coutume des
tyrans des villes grecques, il se fit le chef des pauvres contre les
riches; « il proscrivit ou fit périr ceux que leur richesse élevait au-
dessus des autres ».
Cette nouvelle Sparte démocratique ne manqua pas de grandeur; Nabis mit
dans la Laconie un ordre qu'on n'y avait pas vu depuis longtemps; il
assujettit à Sparte la Messénie, une partie de l'Arcadie, l'Élide. Il
s'empara d'Argos. Il forma une marine, ce qui était bien éloigné des
anciennes traditions de l'aristocratie spartiate; avec sa flotte il domina
sur toutes les îles qui entourent le Péloponèse, et étendit son influence
jusque sur la Crète. Partout il soulevait la démocratie; maître d'Argos,
son premier soin fut de confisquer les biens des riches, d'abolir les
dettes, et de partager les terres. On peut voir dans Polybe combien la
ligue achéenne avait de haine pour ce tyran démocrate. Elle détermina
Flamininus à lui faire la guerre au nom de Rome. Dix mille Laconiens, sans
compter les mercenaires, prirent les armes pour défendre Nabis. Après un
échec, il voulait faire la paix; le peuple s'y refusa; tant la cause du
tyran était celle de la démocratie! Flamininus vainqueur lui enleva une
partie de ses forces, mais le laissa régner en Laconie, soit que
l'impossibilité de rétablir l'ancien gouvernement fût trop évidente, soit
qu'il fût conforme à l'intérêt de Rome que quelques tyrans fissent contre-
poids à la ligue achéenne. Nabis fut assassiné plus tard par un Éolien;
mais sa mort ne rétablit pas l'oligarchie; les changements qu'il avait
accomplis dans l'état social, furent maintenus après lui, et Rome elle-
même se refusa à remettre Sparte dans son ancienne situation.