RÈGLES DU GOUVERNEMENT DÉMOCRATIQUE; EXEMPLE DE LA DÉMOCRATIE ATHÉNIENNE.

A mesure que les révolutions suivaient leur cours et que l'on s'éloignait

de l'ancien régime, le gouvernement des hommes devenait plus difficile. Il

y fallait des règles plus minutieuses, des rouages plus nombreux et plus

délicats. C'est ce qu'on peut voir par l'exemple du gouvernement

d'Athènes.

Athènes comptait un fort grand nombre de magistrats. En premier lieu, elle

avait conservé tous ceux de l'époque précédente, l'archonte qui donnait

son nom à l'année et veillait à la perpétuité des cultes domestiques, le

roi qui accomplissait les sacrifices, le polémarque qui figurait comme

chef de l'armée et qui jugeait les étrangers, les six thesmothètes qui

paraissaient rendre la justice et qui en réalité ne faisaient que présider

des jurys; elle avait encore les dix [Grec: ieropoioi] qui consultaient

les oracles et faisaient quelques sacrifices, les [Grec: parasitoi] qui

accompagnaient l'archonte et le roi dans les cérémonies, les dix

athlothètes qui restaient quatre ans en exercice pour préparer la fête de

Bacchus, enfin les prytanes, qui au nombre de cinquante, étaient réunis en

permanence pour veiller à l'entretien du foyer public et à la continuation

des repas sacrés. On voit, par cette liste, qu'Athènes restait fidèle aux

traditions de l'ancien temps; tant de révolutions n'avaient pas encore

achevé de détruire ce respect superstitieux. Nul n'osait rompre avec les

vieilles formes de la religion nationale; la démocratie continuait le

culte institué par les eupatrides.

Venaient ensuite les magistrats spécialement créés pour la démocratie, qui

n'étaient pas des prêtres, et qui veillaient aux intérêts matériels de la

cité. C'étaient d'abord les dix stratéges qui s'occupaient des affaires de

la guerre et de celles de la politique; puis, les dix astynomes qui

avaient le soin de la police; les dix agoranomes qui veillaient sur les

marchés de la ville et du Pirée; les quinze sitophylaques qui avaient les

yeux sur la vente du blé; les quinze métronomes qui contrôlaient les poids

et les mesures; les dix gardes du trésor; les dix receveurs des comptés;

les onze qui étaient chargés de l'exécution des sentences. Ajoutez que la

plupart de ces magistratures étaient répétées dans chacune des tribus et

dans chacun des dèmes. Le moindre groupe de population, dans l'Attique,

avait son archonte, son prêtre, son secrétaire, son receveur, son chef

militaire. On ne pouvait presque pas faire un pas dans la ville ou dans la

campagne sans rencontrer un magistrat.

Ces fonctions étaient annuelles; il en résultait qu'il n'était presque pas

un homme qui ne pût espérer d'en exercer quelqu'une à son tour. Les

magistrats-prêtres étaient choisis par le sort. Les magistrats qui

n'exerçaient que des fonctions d'ordre public, étaient élus par le peuple.

Toutefois il y avait une précaution contre les caprices du sort ou ceux du

suffrage universel: chaque nouvel élu subissait un examen, soit devant le

Sénat, soit devant les magistrats sortant de charge, soit enfin devant

l'Aréopage, non que l'on demandât des preuves de capacité ou de talent;

mais on faisait une enquête sur la probité de l'homme et sur sa famille;

on exigeait aussi que tout magistrat eût un patrimoine en fonds de terre.

Il semblerait que ces magistrats, élue par les suffrages de leurs égaux,

nommés seulement pour une année, responsables et même révocables, dussent

avoir peu de prestige et d'autorité. Il suffit pourtant de lire Thucydide

et Xénophon pour s'assurer qu'ils étaient respectés et obéis. Il y a

toujours eu dans le caractère des anciens, même des Athéniens, une grande

facilité à se plier à une discipline. C'était peut-être la conséquence des

habitudes d'obéissance que le gouvernement sacerdotal leur avait données.

Ils étaient accoutumés à respecter l'État et tous ceux qui, à des degrés

divers, le représentaient. Il ne leur venait pas à l'esprit de mépriser un

magistrat parce qu'il était leur élu; le suffrage était réputé une des

sources les plus saintes de l'autorité.

Au-dessus des magistrats qui n'avaient d'autre charge que celle de faire

exécuter les lois, il y avait le Sénat. Ce n'était qu'un corps délibérant,

une sorte de Conseil d'État; il n'agissait pas, ne faisait pas les lois,

n'exerçait aucune souveraineté. On ne voyait aucun inconvénient à ce qu'il

fût renouvelé chaque année; car il n'exigeait de ses membres ni une

intelligence supérieure ni une grande expérience. Il était composé des

cinquante prytanes de chaque tribu, qui exerçaient à tour de rôle les

fonctions sacrées et délibéraient toute l'année sur les intérêts religieux

ou politiques de la ville. C'est probablement parce que le Sénat n'était

que la réunion des prytanes, c'est-à-dire des prêtres annuels du foyer,

qu'il était nommé par la voie du sort. Il est juste de dire qu'après que

le sort avait prononcé, chaque nom subissait une épreuve et était écarté

s'il ne paraissait pas suffisamment honorable. [1]

Au-dessus même du Sénat il y avait l'assemblée du peuple. C'était le vrai

souverain. Mais de même que dans les monarchies bien constituées le

monarque s'entoure de précautions contre ses propres caprices et ses

erreurs, la démocratie avait aussi des règles invariables auxquelles elle

se soumettait.

L'assemblée était convoquée par les prytanes ou les stratéges. Elle se

tenait dans une enceinte consacrée par la religion; dès le matin, les

prêtres avaient fait le tour du Pnyx en immolant des victimes et en

appelant la protection des dieux. Le peuple était assis sur des bancs de

pierre. Sur une sorte d'estrade élevée se tenaient les prytanes et, en

avant, les proèdres qui présidaient l'assemblée. Un autel se trouvait près

de la tribune, et la tribune elle-même était réputée une sorte d'autel.

Quand tout le monde était assis, un prêtre ([Grec: chaerux]) élevait la

voix: « Gardez le silence, disait-il, le silence religieux ([Grec:

euphaemia]); priez les dieux et les déesses (et ici il nommait les

principales divinités du pays) afin que tout se passe au mieux dans cette

assemblée pour le plus grand avantage d'Athènes et la félicité des

citoyens. » Puis le peuple, ou quelqu'un en son nom répondait: « Nous

invoquons les dieux pour qu'ils protègent la cité. Puisse l'avis du plus

sage prévaloir! Soit maudit celui qui nous donnerait de mauvais conseils,

qui prétendrait changer les décrets et les lois, ou qui révélerait nos

secrets à l'ennemi! » [2]

Ensuite le héraut, sur l'ordre des présidents, disait de quel sujet

l'assemblée devait s'occuper. Ce qui était présenté au peuple devait avoir

été déjà discuté et étudié par le Sénat. Le peuple n'avait pas ce qu'on

appelle en langage moderne l'initiative. Le Sénat lui apportait un projet

de décret; il pouvait le rejeter ou l'admettre, mais il n'avait pas à

délibérer sur autre chose.

Quand le héraut avait donné lecture du projet de décret, la discussion

était ouverte. Le héraut disait: « Qui veut prendre la parole? » Les

orateurs montaient à la tribune, par rang d'âge. Tout homme pouvait

parler, sans distinction de fortune ni de profession, mais à la condition

qu'il eût prouvé qu'il jouissait des droits politiques, qu'il n'était pas

débiteur de l'État, que ses moeurs étaient pures, qu'il était marié en

légitime mariage, qu'il possédait un fonds de terre dans l'Attique, qu'il

avait rempli tous ses devoirs envers ses parents, qu'il avait fait toutes

les expéditions militaires pour lesquelles il avait été commandé, et qu'il

n'avait jeté son bouclier dans aucun combat. [3]

Ces précautions une fois prises contre l'éloquence, le peuple

s'abandonnait ensuite à elle tout entier. Les Athéniens, comme dit

Thucydide, ne croyaient pas que la parole nuisît à l'action. Ils

sentaient, au contraire, le besoin d'être éclairés. La politique n'était

plus, comme dans le régime précédent, une affaire de tradition et de foi.

Il fallait réfléchir et peser les raisons. La discussion était nécessaire;

car toute question était plus ou moins obscure, et la parole seule pouvait

mettre la vérité en lumière. Le peuple athénien voulait que chaque affaire

lui fût présentée sous toutes ses faces différentes et qu'on lui montrât

clairement le pour et le contre. Il tenait fort à ses orateurs; on dit

qu'il les rétribuait en argent pour chaque discours prononcé à la tribune.

[4] Il faisait mieux encore: il les écoutait. Car il ne faut pas se

figurer une foule turbulente et tapageuse. L'attitude du peuple était

plutôt le contraire; le poète comique le représente écoutant bouche

béante, immobile sur ses bancs de pierre. [5] Les historiens et les

orateurs nous décrivent fréquemment ces réunions populaires; nous ne

voyons presque jamais qu'un orateur soit interrompu; que ce soit Périclès

ou Cléon, Eschine ou Démosthènes, le peuple est attentif; qu'on le flatte

ou qu'on le gourmande, il écoute. Il laisse exprimer les opinions les plus

opposées, avec une patience qui est quelquefois admirable. Jamais de cris

ni de huées. L'orateur, quoi qu'il dise, peut toujours arriver au bout de

son discours.

A Sparte l'éloquence n'est guère connue. C'est que les principes du

gouvernement ne sont pas les mêmes. L'aristocratie gouverne encore, et

elle a des traditions fixes qui la dispensent de débattre longuement le

pour et le contre de chaque sujet. A Athènes le peuple veut être instruit;

il ne se décide qu'après un débat contradictoire; il n'agit qu'autant

qu'il est convaincu ou qu'il croit l'être. Pour mettre en branle le

suffrage universel, il faut la parole; l'éloquence est le ressort du

gouvernement démocratique. Aussi les orateurs prennent-ils de bonne heure

le titre de _démagogues_, c'est-à-dire de conducteurs de la cité; ce sont

eux, en effet, qui la font agir et qui déterminent toutes ses résolutions.

On avait prévu le cas où un orateur ferait une proposition contraire aux

lois existantes. Athènes avait des magistrats spéciaux, qu'elle appelait

les gardiens des lois. Au nombre de sept ils surveillaient l'assemblée,

assis sur des sièges élevés, et semblaient représenter la loi, qui est au-

dessus du peuple même. S'ils voyaient qu'une loi était attaquée, ils

arrêtaient l'orateur au milieu de son discours et ordonnaient la

dissolution immédiate de l'assemblée. Le peuple se séparait, sans avoir le

droit d'aller aux suffrage. [6]

Il y avait une loi, peu applicable à la vérité, qui punissait tout orateur

convaincu d'avoir donné un mauvais conseil au peuple. Il y en avait une

autre qui interdisait l'accès de la tribune à tout orateur qui avait

conseillé trois fois des résolutions contraires aux lois existantes. [7]

Athènes savait très-bien que la démocratie ne peut se soutenir que par le

respect des lois. Le soin de rechercher les changements qu'il pouvait être

utile d'apporter dans la législation, appartenait spécialement aux

thesmothètes. Leurs propositions étaient présentées au Sénat, qui avait le

droit de les rejeter, mais non pas de les convertir en lois. En cas

d'approbation, le Sénat convoquait l'assemblée et lui faisait part du

projet des thesmothètes. Mais le peuple ne devait rien résoudre

immédiatement; il renvoyait la discussion à un autre jour, et en attendant

il désignait cinq orateurs qui devaient avoir pour mission spéciale de

défendre l'ancienne loi et de faire ressortir les inconvénients de

l'innovation proposée. Au jour fixé, le peuple se réunissait de nouveau,

et écoutait d'abord les orateurs chargés de la défense des lois anciennes,

puis ceux qui appuyaient les nouvelles. Les discours entendus, le peuple

ne se prononçait pas encore. Il se contentait de nommer une commission,

fort nombreuse, mais composée exclusivement d'hommes qui eussent exercé

les fonctions de juge. Cette commission reprenait l'examen de l'affaire,

entendait de nouveau les orateurs, discutait et délibérait. Si elle

rejetait la loi proposée, son jugement était sans appel. Si elle

l'approuvait, elle réunissait encore le peuple, qui, pour cette troisième

fois, devait enfin voter, et dont les suffrages faisaient de la

proposition une loi. [8]

Malgré tant de prudence, il se pouvait encore qu'une proposition injuste

ou funeste fût adoptée. Mais la loi nouvelle portait à jamais le nom de

son auteur, qui pouvait plus tard être poursuivi en justice et puni. Le

peuple, en vrai souverain, était réputé impeccable; mais chaque orateur

restait toujours responsable du conseil qu'il avait donné. [9]

Telles étaient les règles auxquelles la démocratie obéissait. Il ne

faudrait pas conclure de là qu'elle ne commît jamais de fautes. Quelle que

soit la forme de gouvernement, monarchie, aristocratie, démocratie, il y a

des jours où c'est la raison qui gouverne, et d'autres où c'est la

passion. Aucune constitution ne supprima jamais les faiblesses et les

vices de la nature humaine. Plus les règles sont minutieuses, plus elles

accusent que la direction de la société est difficile et pleine de périls.

La démocratie ne pouvait durer qu'à force de prudence.

On est étonné aussi de tout le travail que cette démocratie exigeait des

hommes. C'était un gouvernement fort laborieux. Voyez à quoi se passe la

vie d'un Athénien. Un jour il est appelé à l'assemblée de son dème et il a

à délibérer sur les intérêts religieux ou politiques de cette petite

association. Un autre jour il est convoqué à l'assemblée de sa tribu; il

s'agit de régler une fête religieuse, ou d'examiner des dépenses, ou de

faire des décrets, ou de nommer des chefs et des juges. Trois fois par

mois régulièrement il faut qu'il assiste à l'assemblée générale du peuple;

il n'a pas le droit d'y manquer. Or, la séance est longue; il n'y va pas

seulement pour voter; venu dès le matin, il faut qu'il reste jusqu'à une

heure avancée du jour à écouter des orateurs. Il ne peut voter qu'autant

qu'il a été présent dès l'ouverture de la séance et qu'il a entendu tous

les discours. Ce vote est pour lui une affaire des plus sérieuses; tantôt

il s'agit de nommer ses chefs politiques et militaires, c'est-à-dire ceux

à qui son intérêt et sa vie vont être confiés pour un an; tantôt c'est un

impôt à établir ou une loi à changer; tantôt c'est sur la guerre qu'il a à

voter, sachant bien qu'il aura à donner son sang ou celui d'un fils. Les

intérêts individuels sont unis inséparablement à l'intérêt de l'État.

L'homme ne peut être ni indifférent ni léger. S'il se trompe, il sait

qu'il en portera bientôt la peine, et que dans chaque vote il engage sa

fortune et sa vie. Le jour où la malheureuse expédition de Sicile fut

décidée, il n'était pas un citoyen qui ne sût qu'un des siens en ferait

partie et qui ne dût appliquer toute l'attention de son esprit à mettre en

balance ce qu'une telle guerre offrait d'avantages et ce qu'elle

présentait de dangers. Il importait grandement de réfléchir et de

s'éclairer. Car un échec de la patrie était pour chaque citoyen une

diminution de sa dignité personnelle, de sa sécurité et de sa richesse.

Le devoir du citoyen ne se bornait pas à voter. Quand son tour venait, il

devait être magistrat dans son dème ou dans sa tribu. Une année sur deux

en moyenne, [10] il était héliaste, et il passait toute cette année-là

dans les tribunaux, occupé à écouter les plaideurs et à appliquer les

lois. Il n'y avait guère de citoyen qui ne fût appelé deux fois dans sa

vie à faire partie du Sénat; alors, pendant une année, il siégeait chaque

jour du matin au soir, recevant les dépositions des magistrats, leur

faisant rendre leurs comptes, répondant aux ambassadeurs étrangers,

rédigeant les instructions des ambassadeurs athéniens, examinant toutes

les affaires qui devaient être soumises au peuple et préparant tous les

décrets. Enfin il pouvait être magistrat de la cité, archonte, stratège,

astynome, si le sort ou le suffrage le désignait. On voit que c'était une

lourde charge que d'être citoyen d'un État démocratique, qu'il y avait là

de quoi occuper presque toute l'existence, et qu'il restait bien peu de

temps pour les travaux personnels et la vie domestique. Aussi Aristote

disait-il très-justement que l'homme qui avait besoin de travailler pour

vivre, ne pouvait pas être citoyen. Telles étaient les exigences de la

démocratie. Le citoyen, comme le fonctionnaire public de nos jours, se

devait tout entier à l'État. Il lui donnait son sang dans la guerre, son

temps pendant la paix. Il n'était pas libre de laisser de côté les

affaires publiques pour s'occuper avec plus de soin des siennes. C'étaient

plutôt les siennes qu'il devait négliger pour travailler au profit de la

cité. Les hommes passaient leur vie à se gouverner. La démocratie ne

pouvait durer que sous la condition du travail incessant de tous ses

citoyens. Pour peu que le zèle se ralentît, elle devait périr ou se

corrompre.

La Cité Antique Étude sur Le Culte, Le Droit, Les Institutions de la Grèce et de Rome · 第 128 / 170 题