TROISIÈME RÉVOLUTION: LA PLÈBE ENTRE DANS LA CITÉ.

_1° Histoire générale de cette révolution._

Les changements qui s'étaient opérés à la longue dans la constitution de

la famille, en amenèrent d'autres dans la constitution de la cité.

L'ancienne famille aristocratique et sacerdotale se trouvait affaiblie. Le

droit d'aînesse ayant disparu, elle avait perdu son unité et sa vigueur;

les clients s'étant pour la plupart affranchis, elle avait perdu la plus

grande partie de ses sujets. Les hommes de la classe inférieure n'étaient

plus répartis dans les _gentes_; vivant en dehors d'elles, ils formèrent

entre eux un corps. Par là, la cité changea d'aspect; au lieu qu'elle

avait été précédemment un assemblage faiblement lié d'autant de petits

États qu'il y avait de familles, l'union se fit, d'une part entre les

membres patriciens des _gentes_, de l'autre entre les hommes de rang

inférieur. Il y eut ainsi deux grands corps en présence, deux sociétés

ennemies. Ce ne fut plus, comme dans l'époque précédente, une lutte

obscure dans chaque famille; ce fut dans chaque ville une guerre ouverte.

Des deux classes, l'une voulait que la constitution religieuse de la cité

fût maintenue, et que le gouvernement, comme le sacerdoce, restât dans les

mains des familles sacrées. L'autre voulait briser les vieilles barrières

qui la plaçaient en dehors du droit, de la religion et de la société

politique.

Dans la première partie de la lutte, l'avantage était à l'aristocratie de

naissance. A la vérité, elle n'avait plus ses anciens sujets, et sa force

matérielle était tombée; mais il lui restait le prestige de sa religion,

son organisation régulière, son habitude du commandement, ses traditions,

son orgueil héréditaire. Elle ne doutait pas de son droit; en se

défendant, elle croyait défendre la religion. Le peuple n'avait pour lui

que son grand nombre. Il était gêné par une habitude de respect dont il ne

lui était pas facile de se défaire. D'ailleurs il n'avait pas de chefs;

tout principe d'organisation lui manquait. Il était, à l'origine, une

multitude sans lien plutôt qu'un corps bien constitué et vigoureux. Si

nous nous rappelons que les hommes n'avaient pas trouvé d'autre principe

d'association que la religion héréditaire des familles, et qu'ils

n'avaient pas l'idée d'une autorité qui ne dérivât pas du culte, nous

comprendrons aisément que cette plèbe, qui était en dehors du culte et de

la religion, n'ait pas pu former d'abord une société régulière, et qu'il

lui ait fallu beaucoup de temps pour trouver en elle les éléments d'une

discipline et les règles d'un gouvernement.

Cette classe inférieure, dans sa faiblesse, ne vit pas d'abord d'autre

moyen de combattre l'aristocratie que de lui opposer la monarchie.

Dans les villes où la classe populaire était déjà formée au temps des

anciens rois, elle les soutint de toute la force dont elle disposait, et

les encouragea à augmenter leur pouvoir. A Rome, elle exigea le

rétablissement de la royauté après Romulus; elle fit nommer Hostilius;

elle fit roi Tarquin l'Ancien; elle aima Servius et elle regretta Tarquin

le Superbe.

Lorsque les rois eurent été partout vaincus et que l'aristocratie devint

maîtresse, le peuple ne se borna pas à regretter la monarchie; il aspira à

la restaurer sous une forme nouvelle. En Grèce, pendant le sixième siècle,

il réussit généralement à se donner des chefs; ne pouvant pas les appeler

rois, parce que ce titre impliquait l'idée de fonctions religieuses et ne

pouvait être porté que par des familles sacerdotales, il les appela

tyrans. [1]

Quel que soit le sens originel de ce mot, il est certain qu'il n'était pas

emprunté à la langue de la religion; on ne pouvait pas l'appliquer aux

dieux, comme on faisait du mot roi; on ne le prononçait pas dans les

prières. Il désignait, en effet, quelque chose de très nouveau parmi les

hommes, une autorité qui ne dérivait pas du culte, un pouvoir que la

religion n'avait pas établi. L'apparition de ce mot dans la langue grecque

marque l'apparition d'un principe que les générations précédentes

n'avaient pas connu, l'obéissance de l'homme à l'homme. Jusque-là, il n'y

avait eu d'autres chefs d'État que ceux qui étaient les chefs de la

religion; ceux-là seuls commandaient à la cité, qui faisaient le sacrifice

et invoquaient les dieux pour elle; en leur obéissant, on n'obéissait qu'à

la loi religieuse et on ne faisait acte de soumission qu'à la divinité.

L'obéissance à un homme, l'autorité donnée à cet homme par d'autres

hommes, un pouvoir d'origine et de nature tout humaine, cela avait été

inconnu aux anciens eupatrides, et cela ne fut conçu que le jour où les

classes inférieures rejetèrent le joug de l'aristocratie et cherchèrent un

gouvernement nouveau.

Citons quelques exemples. À Corinthe, « le peuple supportait avec peine la

domination des Bacchides; Cypsélus, témoin de la haine qu'on leur portait

et voyant que le peuple cherchait un chef pour le conduire à

l'affranchissement », s'offrit à être ce chef; le peuple l'accepta, le fit

tyran, chassa les Bacchides et obéit à Cypsélus. Milet eut pour tyran un

certain Thrasybule; Mitylène obéit à Pittacus, Samos à Polycrate. Nous

trouvons des tyrans à Argos, à Epidaure, à Mégare au sixième siècle;

Sicyone en a eu durant cent trente ans sans interruption. Parmi les Grecs

d'Italie, on voit des tyrans à Cumes, à Crotone, à Sybaris, partout. A

Syracuse, en 485, la classe inférieure se rendit maîtresse de la ville et

chassa la classe aristocratique; mais elle ne put ni se maintenir ni se

gouverner, et au bout d'une année elle dut se donner un tyran. [2]

Partout ces tyrans, avec plus ou moins de violence, avaient la même

politique. Un tyran de Corinthe demandait un jour à un tyran de Milet des

conseils sur le gouvernement. Celui-ci, pour toute réponse, coupa les épis

de blé qui dépassaient les autres. Ainsi leur règle de conduite était

d'abattre les hautes têtes et de frapper l'aristocratie en s'appuyant sur

le peuple.

La plèbe romaine forma d'abord des complots pour rétablir Tarquin. Elle

essaya ensuite de faire des tyrans et jeta les yeux tour à tour sur

Publicola, sur Spurius Cassius, sur Manlius. L'accusation que le patriciat

adresse si souvent à ceux des siens qui se rendent populaires, ne doit pas

être une pure calomnie. La crainte des grands atteste les désirs de la

plèbe.

Mais il faut bien noter que, si le peuple en Grèce et à Rome cherchait à

relever la monarchie, ce n'était pas par un véritable attachement à ce

régime. Il aimait moins les tyrans qu'il ne détestait l'aristocratie. La

monarchie était pour lui un moyen de vaincre et de se venger; mais jamais

ce gouvernement, qui n'était issu que du droit de la force et ne reposait

sur aucune tradition sacrée, n'eut de racines dans le coeur des

populations. On se donnait un tyran pour le besoin de la lutte; on lui

laissait ensuite le pouvoir par reconnaissance ou par nécessité; mais

lorsque quelques années s'étaient écoulées et que le souvenir de la dure

oligarchie s'était effacé, on laissait tomber le tyran. Ce gouvernement

n'eut jamais l'affection des Grecs; ils ne l'acceptèrent que comme une

ressource momentanée, et en attendant que le parti populaire trouvât un

régime meilleur et se sentît la force de se gouverner lui-même.

La classe inférieure grandit peu à peu. Il y a des progrès qui

s'accomplissent obscurément et qui pourtant décident de l'avenir d'une

classe et transforment une société. Vers le sixième siècle avant notre

ère, la Grèce et l'Italie virent jaillir une nouvelle source de richesse.

La terre ne suffisait plus à tous les besoins de l'homme; les goûts se

portaient vers le beau et vers le luxe: même les arts naissaient; alors

l'industrie et le commerce devinrent nécessaires. Il se forma peu à peu

une richesse mobilière; on frappa des monnaies; l'argent parut. Or

l'apparition de l'argent était une grande révolution. L'argent n'était pas

soumis aux mêmes conditions de propriété que la terre; il était, suivant

l'expression du jurisconsulte, _res nec mancipi_; il pouvait passer de

main en main sans aucune formalité religieuse et arriver sans obstacle au

plébéien. La religion, qui avait marqué le sol de son empreinte, ne

pouvait rien sur l'argent.

Les hommes des classes inférieures connurent alors une autre occupation

que celle de cultiver la terre: il y eut des artisans, des navigateurs,

des chefs d'industrie, des commerçants; bientôt il y eut des riches parmi

eux. Singulière nouveauté! Auparavant les chefs des _gentes_ pouvaient

seuls être propriétaires, et voici d'anciens clients ou des plébéiens qui

sont riches et qui étalent leur opulence. Puis, le luxe, qui enrichissait

l'homme du peuple, appauvrissait l'eupatride; dans beaucoup de cités,

notamment à Athènes, on vit une partie des membres du corps aristocratique

tomber dans la misère. Or dans une société où la richesse se déplace, les

rangs sont bien près d'être renversés.

Une autre conséquence de ce changement fut que dans le peuple même des

distinctions et des rangs s'établirent, comme il en faut dans toute

société humaine. Quelques familles furent en vue; quelques noms grandirent

peu à peu. Il se forma dans le peuple une sorte d'aristocratie; ce n'était

pas un mal; le peuple cessa d'être une masse confuse et commença à

ressembler à un corps constitué. Ayant des rangs en lui, il put se donner

des chefs, sans plus avoir besoin de prendre parmi les patriciens le

premier ambitieux venu qui voulait régner. Cette aristocratie plébéienne

eut bientôt les qualités qui accompagnent ordinairement la richesse

acquise par le travail, c'est-à-dire le sentiment de la valeur

personnelle, l'amour d'une liberté calme, et cet esprit de sagesse qui, en

souhaitant les améliorations, redoute les aventures. La plèbe se laissa

guider par cette élite qu'elle fut fière d'avoir en elle. Elle renonça à

avoir des tyrans dès qu'elle sentit qu'elle possédait dans son sein les

éléments d'un gouvernement meilleur. Enfin la richesse devint pour quelque

temps, comme nous le verrons tout à l'heure, un principe d'organisation

sociale.

Il y a encore un changement dont il faut parler, car il aida fortement la

classe inférieure à grandir; c'est celui qui s'opéra dans l'art militaire.

Dans les premiers siècles de l'histoire des cités, la force des armées

était dans la cavalerie. Le véritable guerrier était celui qui combattait

sur un char ou à cheval; le fantassin, peu utile au combat, était peu

estimé. Aussi l'ancienne aristocratie s'était-elle réservé partout le

droit de combattre à cheval; [3] même dans quelques villes les nobles se

donnaient le titre de chevaliers. Les _celeres_ de Romulus, les chevaliers

romains des premiers siècles étaient tous des patriciens. Chez les anciens

la cavalerie fut toujours l'arme noble. Mais peu à peu l'infanterie prit

quelque importance. Le progrès dans la fabrication des armes et la

naissance de la discipline lui permirent de résister à la cavalerie. Ce

point obtenu, elle prit aussitôt le premier rang dans les batailles, car

elle était plus maniable et ses manoeuvres plus faciles; les légionnaires,

les hoplites firent dorénavant la force des armées. Or les légionnaires et

les hoplites étaient des plébéiens. Ajoutez que la marine prit de

l'extension, surtout en Grèce, qu'il y eut des batailles sur mer et que le

destin d'une cité fut souvent entre les mains de ses rameurs, c'est-à-dire

des plébéiens. Or la classe qui est assez forte pour défendre une société

l'est assez pour y conquérir des droits et y exercer une légitime

influence. L'état social et politique d'une nation est toujours en rapport

avec la nature et la composition de ses armées.

Enfin la classe inférieure réussit à avoir, elle aussi, sa religion. Ces

hommes avaient dans le coeur, on peut le supposer, ce sentiment religieux

qui est inséparable de notre nature et qui nous fait un besoin de

l'adoration et de la prière. Ils souffraient donc de se voir écarter de la

religion par l'antique principe qui prescrivait que chaque dieu appartînt

à une famille et que le droit de prier ne se transmît qu'avec le sang. Ils

travaillèrent à avoir aussi un culte.

Il est impossible d'entrer ici dans le détail des efforts qu'ils firent,

des moyens qu'ils imaginèrent, des difficultés ou des ressources qui se

présentèrent à eux. Ce travail, longtemps individuel, fut longtemps le

secret de chaque intelligence; nous n'en pouvons apercevoir que les

résultats. Tantôt une famille plébéienne se fit un foyer, soit qu'elle eût

osé l'allumer elle-même, soit qu'elle se fût procuré ailleurs le feu

sacré; alors elle eut son culte, son sanctuaire, sa divinité protectrice,

son sacerdoce, à l'image de la famille patricienne. Tantôt le plébéien,

sans avoir de culte domestique, eut accès aux temples de la cité; à Rome,

ceux qui n'avaient pas de foyer, par conséquent pas de fête domestique,

offraient leur sacrifice annuel au dieu Quirinus. [4] Quand la classe

supérieure persistait à écarter de ses temples la classe inférieure,

celle-ci se faisait des temples pour elle; à Rome elle en avait un sur

l'Aventin, qui était consacré à Diana; elle avait le temple de la pudeur

plébéienne. Les cultes orientaux qui, à partir du sixième siècle,

envahirent la Grèce et l'Italie, furent accueillis avec empressement par

la plèbe; c'étaient des cultes qui, comme le bouddhisme, ne faisaient

acception ni de castes ni de peuples. Souvent enfin on vit la plèbe se

faire des objets sacrés analogues aux dieux des curies et des tribus

patriciennes. Ainsi le roi Servius éleva un autel dans chaque quartier,

pour que la multitude eût l'occasion de faire des sacrifices; de même les

Pisistratides dressèrent des _hermès_ dans les rues et sur les places

d'Athènes. [5] Ce furent là les dieux de la démocratie. La plèbe,

autrefois foule sans culte, eut dorénavant ses cérémonies religieuses et

ses fêtes. Elle put prier; c'était beaucoup dans une société où la

religion faisait la dignité de l'homme.

Une fois que la classe inférieure eut achevé ces différents progrès, quand

il y eut en elle des riches, des soldats, des prêtres, quand elle eut tout

ce qui donne à l'homme le sentiment de sa valeur et de sa force, quand

enfin elle eut obligé la classe supérieure à la compter pour quelque

chose, il fut alors impossible de la retenir en dehors de la vie sociale

et politique, et la cité ne put pas lui rester fermée plus longtemps.

L'entrée de cette classe inférieure dans la cité est une révolution qui,

du septième au cinquième siècle, a rempli l'histoire de la Grèce et de

l'Italie. Les efforts du peuple ont eu partout la victoire, mais non pas

partout de la même manière ni par les mêmes moyens.

Ici, le peuple, dès qu'il s'est senti fort, s'est insurgé; les armes à la

main, il a force les portes de la ville où il lui était interdit

d'habiter. Une fois devenu le maître, ou il a chassé les grands et a

occupé leurs maisons, ou il s'est contenté de décréter l'égalité des

droits. C'est ce qu'on vit à Syracuse, à Érythrées, à Milet.

Là, au contraire, le peuple a usé de moyens moins violents. Sans luttes à

main armée, par la seule force morale que lui avaient donnée ses derniers

progrès, il a contraint les grands à faire des concessions. On a nommé

alors un législateur et la constitution a été changée. C'est ce qu'on vit

à Athènes.

Ailleurs, la classe inférieure, sans secousse et sans bouleversement,

arriva par degrés à son but. Ainsi à Cumes le nombre des membres de la

cité, d'abord très restreint, s'accrut une première fois par l'admission

de ceux du peuple qui étaient assez riches pour nourrir un cheval. Plus

tard, on éleva jusqu'à mille le nombre des citoyens, et l'on arriva enfin

peu à peu à la démocratie. [6]

Dans quelques villes, l'admission de la plèbe parmi les citoyens fut

l'oeuvre des rois; il en fut ainsi à Rome. Dans d'autres, elle fut

l'oeuvre des tyrans populaires; c'est ce qui eut lieu à Corinthe, à

Sicyone, à Argos. Quand l'aristocratie reprit le dessus, elle eut

ordinairement la sagesse de laisser à la classe inférieure ce titre de

citoyen que les rois ou les tyrans lui avaient donné. A Samos,

l'aristocratie ne vint à bout de sa lutte contre les tyrans qu'en

affranchissant les plus basses classes. Il serait trop long d'énumérer

toutes les formes diverses sous lesquelles cette grande révolution s'est

accomplie. Le résultat a été partout le même: la classe inférieure a

pénétré dans la cité et a fait partie du corps politique.

Le poète Théognis nous donne une idée assez nette de cette révolution et

de ses conséquences. Il nous dit que dans Mégare, sa patrie, il y a deux

sortes d'hommes. Il appelle l'une la classe des _bons_, [Grec: agathoi];

c'est, en effet, le nom qu'elle se donnait dans la plupart des villes

grecques. Il appelle l'autre la classe des _mauvais_, [Grec: kakoi]; c'est

encore de ce nom qu'il était d'usage de désigner la classe inférieure.

Cette classe, le poëte nous décrit sa condition ancienne: « elle ne

connaissait autrefois ni les tribunaux ni les lois »; c'est assez dire

qu'elle n'avait pas le droit de cité. Il n'était même pas permis à ces

hommes d'approcher de la ville; « ils vivaient en dehors comme des bêtes

sauvages ». Ils n'assistaient pas aux repas religieux; ils n'avaient pas

le droit de se marier dans les familles des _bons_.

Mais que tout cela est changé! les rangs ont été bouleversés, « les

mauvais ont été mis au-dessus des bons ». La justice est troublée; les

antiques lois ne sont plus, et des lois d'une nouveauté étrange les ont

remplacées. La richesse est devenue l'unique objet des désirs des hommes,

parce qu'elle donne la puissance. L'homme de race noble épouse la fille du

riche plébéien et « le mariage confond les races ».

Théognis, qui sort d'une famille aristocratique, a vainement essayé de

résister au cours des choses. Condamné à l'exil, dépouillé de ses biens,

il n'a plus que ses vers pour protester et pour combattre. Mais s'il

n'espère pas le succès, du moins il ne doute pas de la justice de sa

cause; il accepte la défaite, mais il garde le sentiment de son droit. À

ses yeux, la révolution qui s'est faite est un mal moral, un crime. Fils

de l'aristocratie, il lui semble que cette révolution n'a pour elle ni la

justice ni les dieux et qu'elle porte atteinte à la religion. « Les dieux,

dit-il, ont quitté la terre; nul ne les craint. La race des hommes pieux a

disparu; on n'a plus souci des Immortels. »

Mais ces regrets sont inutiles, il le sait bien. S'il gémit ainsi, c'est

par une sorte de devoir pieux, c'est parce qu'il a reçu des anciens « la

tradition sainte », et qu'il doit la perpétuer. Mais en vain: la tradition

même va se flétrir, les fils des nobles vont oublier leur noblesse;

bientôt on les verra tous s'unir par le mariage aux familles plébéiennes,

« ils boiront à leurs fêtes et mangeront à leur table »; ils adopteront

bientôt leurs sentiments. Au temps de Théognis, le regret est tout ce qui

reste à l'aristocratie grecque, et ce regret même va disparaître.

En effet, après Théognis, la noblesse ne fut plus qu'un souvenir. Les

grandes familles continuèrent à garder pieusement le culte domestique et

la mémoire des ancêtres; mais ce fut tout. Il y eut encore des hommes qui

s'amusèrent à compter leurs aïeux; mais on riait de ces hommes. On garda

l'usage d'inscrire sur quelques tombes que le mort était de noble race;

mais nulle tentative ne fut faite pour relever un régime à jamais tombé.

Isocrate dit avec vérité que de son temps les grandes familles d'Athènes

n'existaient plus que dans leurs tombeaux.

Ainsi la cité ancienne s'était transformée par degrés. A l'origine, elle

était l'association d'une centaine de chefs de famille. Plus tard le

nombre des citoyens s'accrut, parce que les branches cadettes obtinrent

l'égalité. Plus tard encore, les clients affranchis, la plèbe, toute cette

foule qui pendant des siècles était restée en dehors de l'association

religieuse et politique, quelquefois même en dehors de l'enceinte sacrée

de la ville, renversa les barrières qu'on lui opposait et pénétra dans la

cité, où aussitôt elle fut maîtresse.

_2° Histoire de cette révolution à Athènes._

Les eupatrides, après le renversement de la royauté, gouvernèrent Athènes

pendant quatre siècles. Sur cette longue domination l'histoire est muette;

on n'en sait qu'une chose, c'est qu'elle fut odieuse aux classes

inférieures et que le peuple fit effort pour sortir de ce régime.

L'an 598, le mécontentement que l'on voyait général, et les signes

certains qui annonçaient une révolution prochaine, éveillèrent l'ambition

d'un eupatride, Cylon, qui songea à renverser le gouvernement de sa caste

et à se faire tyran populaire. L'énergie des archontes fit avorter

l'entreprise; mais l'agitation continua après lui. En vain les eupatrides

mirent en usage toutes les ressources de leur religion. En vain ils dirent

que les dieux étaient irrités et que des spectres apparaissaient. En vain

ils purifièrent la ville de tous les crimes du peuple et élevèrent deux

autels à la Violence et à l'Insolence, pour apaiser ces deux, divinités

dont l'influence maligne avait troublé les esprits. [7] Tout cela ne

servit de rien. Les sentiments de haine ne furent pas adoucis. On fit

venir de Crête le pieux Épiménide, personnage mystérieux qu'on disait fils

d'une déesse; on lui fit accomplir une série de cérémonies expiatoires; on

espérait, en frappant ainsi l'imagination du peuple, raviver la religion

et fortifier, par conséquent, l'aristocratie. Mais le peuple ne s'émut

pas; la religion des eupatrides n'avait plus de prestige sur son âme; il

persista à réclamer des réformes.

Pendant seize années encore, l'opposition farouche des pauvres de la

montagne et l'opposition patiente des riches du rivage firent une rude

guerre aux eupatrides. A la fin, tout ce qu'il y avait de sage dans les

trois partis s'entendit pour confier à Solon le soin de terminer ces

querelles et de prévenir des malheurs plus grands. Solon avait la rare

fortune d'appartenir à la fois aux eupatrides par sa naissance et aux

commerçants par les occupations de sa jeunesse. Ses poésies nous le

montrent comme un homme tout à fait dégagé des préjugés de sa caste; par

son esprit conciliant, par son goût pour la richesse et pour le luxe, par

son amour du plaisir, il est fort éloigné des anciens eupatrides et il

appartient à la nouvelle Athènes.

Nous avons dit plus haut que Solon commença par affranchir la terre de la

vieille domination que la religion des familles eupatrides avait exercée

sur elle. Il brisa les chaînes de la clientèle. Un tel changement dans

l'état social en entraînait un autre dans l'ordre politique. Il fallait

que les classes inférieures eussent désormais, suivant l'expression de

Solon lui-même, un bouclier pour défendre leur liberté récente. Ce

bouclier, c'étaient des droits politiques.

Il s'en faut beaucoup que la constitution de Solon nous soit clairement

connue; il paraît du moins que tous les Athéniens firent désormais partie

de l'assemblée du peuple et que le Sénat ne fut plus composé des seuls

eupatrides; il paraît même que les archontes purent être élus en dehors de

l'ancienne caste sacerdotale. Ces graves innovations renversaient toutes

les anciennes règles de la cité. Suffrages, magistratures, sacerdoces,

direction de la société, il fallait que l'eupatride partageât tout cela

avec l'homme de la caste inférieure. Dans la constitution nouvelle il

n'était tenu aucun compte des droits de la naissance; il y avait encore

des classes, mais elles n'étaient plus distinguées que par la richesse.

Dès lors la domination des eupatrides disparut. L'eupatride ne fut plus

rien, à moins qu'il ne fût riche; il valut par sa richesse et non pas par

sa naissance. Désormais le poëte put dire: « Dans la pauvreté l'homme

noble n'est plus rien »; et le peuple applaudit au théâtre cette boutade

du comique: « De quelle naissance est cet homme? -- Riche, ce sont là

aujourd'hui les nobles. » [8]

Le régime qui s'était ainsi fondé, avait deux sortes d'ennemis: les

eupatrides qui regrettaient leurs privilèges perdus, et les pauvres qui

souffraient encore de l'inégalité.

A peine Solon avait-il achevé son oeuvre, que l'agitation recommença.

« Les pauvres se montrèrent, dit Plutarque, les âpres ennemis des riches.

» Le gouvernement nouveau leur déplaisait peut-être autant que celui des

eupatrides. D'ailleurs, en voyant que les eupatrides pouvaient encore être

archontes et sénateurs, beaucoup s'imaginaient que la révolution n'avait

pas été complète. Solon avait maintenu les formes républicaines; or le

peuple avait encore une haine irréfléchie contre ces formes de

gouvernement sous lesquelles il n'avait vu pendant quatre siècles que le

règne de l'aristocratie. Suivant l'exemple de beaucoup de cités grecques,

il voulut un tyran.

Pisistrate, issu des eupatrides, mais poursuivant un but d'ambition

personnelle, promit aux pauvres un partage des terres et se les attacha.

Un jour il parut dans l'assemblée, et prétendant qu'on l'avait blessé, il

demanda qu'on lui donnât une garde. Les hommes des premières classes

allaient lui répondre et dévoiler le mensonge, mais « la populace était

prête à en venir aux mains pour soutenir Pisistrate; ce que voyant, les

riches s'enfuirent en désordre ». Ainsi l'un des premiers actes de

l'assemblée populaire récemment instituée fut d'aider un homme à se rendre

maître de la patrie.

Il ne paraît pas d'ailleurs que le règne de Pisistrate ait apporté aucune

entrave au développement des destinées d'Athènes. Il eut, au contraire,

pour principal effet d'assurer et de garantir contre une réaction la

grande réforme sociale et politique qui venait de s'opérer. Les eupatrides

ne s'en relevèrent jamais.

Le peuple ne se montra guère désireux de reprendre sa liberté; deux fois

la coalition des grands et des riches renversa Pisistrate, deux fois il

reprit le pouvoir, et ses fils gouvernèrent Athènes après lui. Il fallut

l'intervention d'une armée Spartiate dans l'Attique pour faire cesser la

domination de cette famille.

L'ancienne aristocratie eut un moment l'espoir de profiter de la chute des

Pisistratides pour ressaisir ses privilèges. Non-seulement elle n'y

réussit pas, mais elle reçut même le plus rude coup qui lui eût encore été

porté. Clisthènes, qui était issu de cette classe, mais d'une famille que

cette classe couvrait d'opprobre et semblait renier depuis trois

générations, trouva le plus sûr moyen de lui ôter à jamais ce qu'il lui

restait encore de force. Solon, en changeant la constitution politique,

avait laissé subsister toute la vieille organisation religieuse de la

société athénienne. La population restait partagée en deux ou trois cents

_gentes_, en douze phratries, en quatre tribus. Dans chacun de ces groupes

il y avait encore, comme dans l'époque précédente, un culte héréditaire,

un prêtre qui était un eupatride, un chef qui était le même que le prêtre.

Tout cela était le reste d'un passé qui avait peine à disparaître; par là,

les traditions, les usages, les règles, les distinctions qu'il y avait eu

dans l'ancien état social, se perpétuaient. Ces cadres avaient été établis

par la religion, et ils maintenaient à leur tour la religion, c'est-à-dire

la puissance des grandes familles. Il y avait dans chacun de ces cadres

deux classes d'hommes, d'une part les eupatrides qui possédaient

héréditairement le sacerdoce et l'autorité, de l'autre les hommes d'une

condition inférieure, qui n'étaient plus serviteurs ni clients, mais qui

étaient encore retenus sous l'autorité de l'eupatride par la religion. En

vain la loi de Solon disait que tous les Athéniens étaient libres. La

vieille religion saisissait l'homme au sortir de l'Assemblée où il avait

librement voté, et lui disait: Tu es lié à un eupatride par le culte; tu

lui dois respect, déférence, soumission; comme membre d'une cité, Solon

t'a fait libre; mais comme membre d'une tribu, tu obéis à un eupatride;

comme membre d'une phratrie, tu as encore un eupatride pour chef; dans la

famille même, dans la _gens_ où tes ancêtres sont nés et dont tu ne peux

pas sortir, tu retrouves encore l'autorité d'un eupatride. A quoi servait-

il que la loi politique eût fait de cet homme un citoyen, si la religion

et les moeurs persistaient à en faire un client? Il est vrai que depuis

plusieurs générations beaucoup d'hommes se trouvaient en dehors de ces

cadres, soit qu'ils fussent venus de pays étrangers, soit qu'ils se

fussent échappés de la _gens_ et de la tribu pour être libres. Mais ces

hommes souffraient d'une autre manière, ils se trouvaient dans un état

d'infériorité morale vis-à-vis des autres hommes, et une sorte d'ignominie

s'attachait à leur indépendance.

Il y avait donc, après la réforme politique de Solon, une autre réforme à

opérer dans le domaine de la religion. Clisthènes l'accomplit en

supprimant les quatre anciennes tribus religieuses, et en les remplaçant

par dix tribus qui étaient partagées en un certain nombre de dèmes.

Ces tribus et ces dèmes ressemblèrent en apparence aux anciennes tribus et

aux _gentes_. Dans chacune de ces circonscriptions il y eut un culte, un

prêtre, un juge, des réunions pour les cérémonies religieuses, des

assemblées pour délibérer sur les intérêts communs. [9] Mais les groupes

nouveaux différèrent des anciens en deux points essentiels. D'abord, tous

les hommes libres d'Athènes, même ceux qui n'avaient pas fait partie des

anciennes tribus et des _gentes_, furent répartis dans les cadres formés

par Clisthènes: [10] grande réforme qui donnait un culte à ceux qui en

manquaient encore, et qui faisait entrer dans une association religieuse

ceux qui auparavant étaient exclus de toute association. En second lieu,

les hommes furent distribués dans les tribus et dans les dèmes, non plus

d'après leur naissance, comme autrefois, mais d'après leur domicile. La

naissance n'y compta pour rien: les hommes y furent égaux et l'on n'y

connut plus de privilèges. Le culte, pour la célébration duquel la

nouvelle tribu ou le dème se réunissait, n'était plus le culte héréditaire

d'une ancienne famille; on ne s'assemblait plus autour du foyer d'un

eupatride. Ce n'était plus un ancien eupatride que la tribu ou le dème

vénérait comme ancêtre divin; les tribus eurent de nouveaux héros éponymes

choisis parmi les personnages antiques dont le peuple avait conservé bon

souvenir, et quant aux dèmes, ils adoptèrent uniformément pour dieux

protecteurs _Zeus gardien de l'enceinte_ et _Apollon paternel_. Dès lors

il n'y avait plus de raison pour que le sacerdoce fût héréditaire dans le

dème comme il l'avait été dans la _gens_; il n'y en avait non plus aucune

pour que le prêtre fût toujours un eupatride. Dans les nouveaux groupes,

la dignité de prêtre et de chef fut annuelle, et chaque membre put

l'exercer à son tour. Cette réforme fut ce qui acheva de renverser

l'aristocratie des eupatrides. A dater de ce moment, il n'y eut plus de

caste religieuse; plus de privilèges de naissance, ni en religion ni en

politique. La société athénienne était entièrement transformée. [11]

Or la suppression des vieilles tribus, remplacées par des tribus

nouvelles, où tous les hommes avaient accès et étaient égaux, n'est pas un

fait particulier à l'histoire d'Athènes. Le même changement a été opéré à

Cyrène, à Sicyone, à Élis, à Sparte, et probablement dans beaucoup

d'autres cités grecques. [12] De tous les moyens propres à affaiblir

l'ancienne aristocratie, Aristote n'en voyait pas de plus efficace que

celui-là. « Si l'on veut fonder la démocratie, dit-il, on fera ce que fit

Clisthènes chez les Athéniens: on établira de nouvelles tribus et de

nouvelles phratries; aux sacrifices héréditaires des familles on

substituera des sacrifices où tous les hommes seront admis; on confondra

autant que possible les relations des hommes entre eux, en ayant soin de

briser toutes les associations antérieures. » [13]

Lorsque cette réforme est accomplie dans toutes les cités, on peut dire

que l'ancien moule de la société est brisé et qu'il se forme un nouveau

corps social. Ce changement dans les cadres que l'ancienne religion

héréditaire avait établis et qu'elle déclarait immuables, marque la fin du

régime religieux de la cité.

_3° Histoire de cette révolution à Rome._

La plèbe eut de bonne heure à Rome une grande importance. La situation de

la ville entre les Latins, les Sabins et les Étrusques la condamnait à une

guerre perpétuelle, et la guerre exigeait qu'elle eût une population

nombreuse. Aussi les rois avaient-ils accueilli et appelé tous les

étrangers, sans avoir égard à leur origine. Les guerres se succédaient

sans cesse, et comme on avait besoin d'hommes, le résultat le plus

ordinaire de chaque victoire était qu'on enlevait à la ville vaincue sa

population pour la transférer à Rome. Que devenaient ces hommes ainsi

amenés avec le butin? S'il se trouvait parmi eux des familles sacerdotales

et patriciennes, le patriciat s'empressait de se les adjoindre. Quant à la

foule, une partie entrait dans la clientèle des grands ou du roi, une

partie était reléguée dans la plèbe.

D'autres éléments encore entraient dans la composition de cette classe.

Beaucoup d'étrangers affluaient à Rome, comme en un lieu que sa situation

rendait propre au commerce. Les mécontents de la Sabine, de l'Étrurie, du

Latium y trouvaient un refuge. Tout cela entrait dans la plèbe. Le client

qui réussissait à s'échapper de la _gens_, devenait un plébéien. Le

patricien qui se mésalliait ou qui commettait une de ces fautes qui

entraînaient la déchéance, tombait dans la classe inférieure. Tout bâtard

était repoussé par la religion des familles pures, et relégué dans la

plèbe.

Pour toutes ces raisons, la plèbe augmentait en nombre. La lutte qui était

engagée entre les patriciens et les rois, accrut son importance. La

royauté et la plèbe sentirent de bonne heure qu'elles avaient les mêmes

ennemis. L'ambition des rois était de se dégager des vieux principes de

gouvernement qui entravaient l'exercice de leur pouvoir. L'ambition de la

plèbe était de briser les vieilles barrières qui l'excluaient de

l'association religieuse et politique. Une alliance tacite s'établit; les

rois protégèrent la plèbe, et la plèbe soutint les rois.

Les traditions et les témoignages de l'antiquité placent sous le règne de

Servius les grands progrès des plébéiens. La haine que les patriciens

conservèrent pour ce roi, montre suffisamment quelle était sa politique.

Sa première réforme fut de donner des terres à la plèbe, non pas, il est

vrai, sur l'_ager romanus_, mais sur les territoires pris à l'ennemi; ce n

était pas moins une innovation grave que de conférer ainsi le droit de

propriété sur le sol à des familles qui jusqu'alors n'avaient pu cultiver

que le sol d'autrui. [14]

Ce qui fut plus grave encore, c'est qu'il publia des lois pour la plèbe,

qui n'en avait jamais eu auparavant. Ces lois étaient relatives pour la

plupart aux obligations que le plébéien pouvait contracter avec le

patricien. C'était un commencement de droit commun entre les deux ordres,

et pour la plèbe, un commencement d'égalité. [15]

Puis ce même roi établit une division nouvelle dans la cité. Sans détruire

les trois anciennes tribus, où les familles patriciennes et les clients

étaient répartis d'après la naissance, il forma quatre tribus nouvelles où

la population tout entière était distribuée d'après le domicile. Nous

avons vu cette réforme à Athènes et nous en avons dit les effets; ils

furent les mêmes à Rome. La plèbe, qui n'entrait pas dans les anciennes

tribus, fut admise dans les tribus nouvelles. [16] Cette multitude jusque-

là flottante, espèce de population nomade qui n'avait aucun lien avec la

cité, eut désormais ses divisions fixes et son organisation régulière. La

formation de ces tribus, où les deux ordres étaient mêlés, marque

véritablement l'entrée de la plèbe dans la cité. Chaque tribu eut un foyer

et des sacrifices; Servius établit des dieux Lares dans chaque carrefour

de la ville, dans chaque circonscription de la campagne. Ils servirent de

divinités à ceux qui n'en avaient pas de naissance. Le plébéien célébra

les fêtes religieuses de son quartier et de son bourg (_compitalia,

paganalia_), comme le patricien célébrait les sacrifices de sa _gens_ et

de sa curie. Le plébéien eut une religion.

En même temps un grand changement fut opéré dans la cérémonie sacrée de la

lustration. Le peuple ne fut plus rangé par curies, à l'exclusion de ceux

que les curies n'admettaient pas. Tous les habitants libres de Rome, tous

ceux qui faisaient partie des tribus nouvelles, figurèrent dans l'acte

sacré. Pour la première fois, tous les hommes, sans distinction de

patriciens, de clients, de plébéiens, furent réunis. Le roi fit le tour de

cette assemblée mêlée, en poussant devant lui les victimes et en chantant

l'hymne solennel. La cérémonie achevée, tous se trouvèrent également

citoyens.

Avant Servius, on ne distinguait à Rome que deux sortes d'hommes, la caste

sacerdotale des patriciens avec leurs clients, et la classe plébéienne. On

ne connaissait nulle autre distinction que celle que la religion

héréditaire avait établie. Servius marqua une division nouvelle, celle qui

avait pour principe la richesse. Il partagea les habitants de Rome en deux

grandes catégories: dans l'une étaient ceux qui possédaient quelque chose,

dans l'autre ceux qui n'avaient rien. La première se divisa elle-même en

cinq classes, dans lesquelles les hommes furent répartis suivant le

chiffre de leur fortune. [17] Servius introduisait par là un principe tout

nouveau dans la société romaine: la richesse marqua désormais des rangs,

comme avait fait la religion.

Servius appliqua cette division de la population romaine au service

militaire. Avant lui, si les plébéiens combattaient, ce n'était pas dans

les rangs de la légion. Mais comme Servius avait fait d'eux des

propriétaires et des citoyens, il pouvait aussi en faire des légionnaires.

Dorénavant l'armée ne fut plus composée uniquement des hommes des curies;

tous les hommes libres, tous ceux du moins qui possédaient quelque chose,

en firent partie, et les prolétaires seuls continuèrent à en être exclus.

Ce ne fut plus le rang de patricien ou de client qui détermina l'armure de

chaque soldat et son poste de bataille; l'armée était divisée par classes,

exactement comme la population, d'après la richesse. La première classe,

qui avait l'armure complète, et les deux suivantes, qui avaient au moins

le bouclier, le casque et l'épée, formèrent les trois premières lignes de

la légion. La quatrième et la cinquième, légèrement armées, composèrent

les corps de vélites et de frondeurs. Chaque classe se partageait en

compagnies, que l'on appelait centuries. La première en comprenait, dit-

on, quatre-vingts; les quatre autres vingt ou trente chacune. La cavalerie

était à part, et en ce point encore Servius fit une grande innovation;

tandis que jusque-là les jeunes patriciens composaient seuls les centuries

de cavaliers, Servius admit un certain nombre de plébéiens, choisis parmi

les plus riches, à combattre à cheval, et il en forma douze centuries

nouvelles.

Or on ne pouvait guère toucher à l'armée sans toucher en même temps à la

constitution politique. Les plébéiens sentirent que leur valeur dans

l'Etat s'était accrue; ils avaient des armes, une discipline, des chefs;

chaque centurie avait son centurion et une enseigne sacrée. Cette

organisation militaire était permanente; la paix ne la dissolvait pas. Il

est vrai qu'au retour d'une campagne les soldats quittaient leurs rangs,

la loi leur défendant d'entrer dans la ville en corps de troupe. Mais

ensuite, au premier signal, les citoyens se rendaient en armes au champ de

Mars, où chacun retrouvait sa centurie, son centurion et son drapeau. Or

il arriva, 25 ans après Servius Tullius, qu'on eut la pensée de convoquer

l'armée, sans que ce fût pour une expédition militaire. L'armée s'étant

réunie et ayant pris ses rangs, chaque centurie ayant son centurion à sa

tête et son drapeau au milieu d'elle, le magistrat parla, consulta, fit

voter. Les six centuries patriciennes et les douze de cavaliers plébéiens

votèrent d'abord, après elles les centuries d'infanterie de première

classe, et les autres à la suite. Ainsi se trouva établie au bout de peu

de temps l'assemblée centuriate, où quiconque était soldat avait droit de

suffrage, et où l'on ne distinguait presque plus le plébéien du patricien.

[18]

Toutes ces réformes changeaient singulièrement la face de la cité romaine.

Le patriciat restait debout avec ses cultes héréditaires, ses curies, son

sénat. Mais les plébéiens acquéraient l'habitude de l'indépendance, la

richesse, les armes, la religion. La plèbe ne se confondait pas avec le

patriciat, mais elle grandissait à côté de lui.

Il est vrai que le patriciat prit sa revanche. Il commença par égorger

Servius; plus tard il chassa Tarquin. Avec la royauté la plèbe fut

vaincue.

Les patriciens s'efforcèrent de lui reprendre toutes les conquêtes qu'elle

avait faites sous les rois. Un de leurs premiers actes fut d'enlever aux

plébéiens les terres que Servius leur avait données; et l'on peut

remarquer que le seul motif allégué pour les dépouiller ainsi fut qu'ils

étaient plébéiens. [19] Le patriciat remettait donc en vigueur le vieux

principe qui voulait que la religion héréditaire fondât seule le droit de

propriété, et qui ne permettait pas que l'homme sans religion et sans

ancêtres pût exercer aucun droit sur le sol.

Les lois que Servius avait faites pour la plèbe lui furent aussi retirées.

Si le système des classes et l'assemblée centuriate ne furent pas abolis,

c'est d'abord parce que l'état de guerre ne permettait pas de désorganiser

l'armée, c'est ensuite parce que l'on sut entourer ces comices de

formalités telles que le patriciat fût toujours le maître des élections.

On n'osa pas enlever aux plébéiens le titre de citoyens; on les laissa

figurer dans le cens. Mais il est clair que le patriciat, en permettant à

la plèbe de faire partie de la cité, ne partagea avec elle ni les droits

politiques, ni la religion, ni les lois. De nom, la plèbe resta dans la

cité; de fait, elle en fut exclue.

N'accusons pas plus que de raison les patriciens, et ne supposons pas

qu'ils aient froidement conçu le dessein d'opprimer et d'écraser la plèbe.

Le patricien qui descendait d'une famille sacrée et se sentait l'héritier

d'un culte, ne comprenait pas d'autre régime social que celui dont

l'antique religion avait tracé les règles. A ses yeux, l'élément

constitutif de toute société était la _gens_, avec son culte, son chef

héréditaire, sa clientèle. Pour lui, la cité ne pouvait pas être autre

chose que la réunion des chefs des _gentes_. Il n'entrait pas dans son

esprit qu'il pût y avoir un autre système politique que celui qui reposait

sur le culte, d'autres magistrats que ceux qui accomplissaient les

sacrifices publics, d'autres lois que celles dont la religion avait dicté

les saintes formules. Il ne fallait même pas lui objecter que les

plébéiens avaient aussi, depuis peu, une religion, et qu'ils faisaient des

sacrifices aux Lares des carrefours. Car il eût répondu que ce culte

n'avait pas le caractère essentiel de la véritable religion, qu'il n'était

pas héréditaire, que ces foyers n'étaient pas des feux antiques, et que

ces dieux Lares n'étaient pas de vrais ancêtres. Il eût ajouté que les

plébéiens, en se donnant un culte, avaient fait ce qu'ils n'avaient pas le

droit de faire; que pour s'en donner un, ils avaient violé tous les

principes, qu'ils n'avaient pris que les dehors du culte et en avaient

retranché le principe essentiel qui était l'hérédité, qu'enfin leur

simulacre de religion était absolument l'opposé de la religion.

Dès que le patricien s'obstinait à penser que la religion héréditaire

devait seule gouverner les hommes, il en résultait qu'il ne voyait pas de

gouvernement possible pour la plèbe. Il ne concevait pas que le pouvoir

social pût s'exercer régulièrement sur cette classe d'hommes. La loi

sainte ne pouvait pas leur être appliquée; la justice était un terrain

sacré qui leur était interdit. Tant qu'il y avait eu des rois, ils avaient

pris sur eux de régir la plèbe, et ils l'avaient fait d'après certaines

règles qui n'avaient rien de commun avec l'ancienne religion, et que le

besoin ou l'intérêt public avait fait trouver. Mais par la révolution, qui

avait chassé les rois, la religion avait repris l'empire, et il était

arrivé forcément que toute la classe plébéienne avait été rejetée en

dehors des lois sociales.

Le patriciat s'était fait alors un gouvernement conforme à ses propres

principes; mais il ne songeait pas à en établir un pour la plèbe. Il

n'avait pas la hardiesse de la chasser de Rome, mais il ne trouvait pas

non plus le moyen de la constituer en société régulière. On voyait ainsi

au milieu de Rome des milliers de familles pour lesquelles il n'existait

pas de lois fixes, pas d'ordre social, pas de magistratures. La cité, le

_populus_, c'est-à-dire la société patricienne avec les clients qui lui

étaient restés, s'élevait puissante, organisée, majestueuse. Autour d'elle

vivait la multitude plébéienne qui n'était pas un peuple et ne formait pas

un corps. Les consuls, chefs de la cité patricienne, maintenaient l'ordre

matériel dans cette population confuse; les plébéiens obéissaient;

faibles, généralement pauvres, ils pliaient sous la force du corps

patricien.

Le problème dont la solution devait décider de l'avenir de Rome était

celui-ci: comment la plèbe deviendrait-elle une société régulière?

Or le patriciat, dominé par les principes rigoureux de sa religion, ne

voyait qu'un moyen de résoudre ce problème, et c'était de faire entrer la

plèbe, par la clientèle, dans les cadres sacrés des _gentes_. Il paraît

qu'une tentative fut faite en ce sens. La question des dettes, qui agita

Rome à cette époque, ne peut s'expliquer que si l'on voit en elle la

question plus grave de la clientèle et du servage. La plèbe romaine,

dépouillée de ses terres, ne pouvait plus vivre. Les patriciens

calculèrent que par le sacrifice de quelque argent ils la feraient tomber

dans leurs liens. L'homme de la plèbe emprunta. En empruntant il se

donnait au créancier, se vendait à lui. C'était si bien une vente que cela

se faisait _per aes et libram_, c'est-à-dire avec la formalité solennelle

que l'on employait d'ordinaire pour conférer à un homme le droit de

propriété sur un objet. [20] Il est vrai que le plébéien prenait ses

sûretés contre la servitude; par une sorte de contrat fiduciaire, il

stipulait qu'il garderait son rang d'homme libre jusqu'au jour de

l'échéance et que ce jour-là il reprendrait pleine possession de lui-même

en remboursant la dette. Mais ce jour venu, si la dette n'était pas

éteinte, le plébéien perdait le bénéfice de son contrat. Il tombait à la

discrétion du créancier qui l'emmenait dans sa maison et en faisait son

client et son serviteur. En tout cela le patricien ne croyait pas faire

acte d'inhumanité; l'idéal de la société étant à ses yeux le régime de la

_gens_, il ne voyait rien de plus légitime et de plus beau que d'y ramener

les hommes par quelque moyen que ce fût. Si son plan avait réussi, la

plèbe eût en peu de temps disparu et la cité romaine n'eût été que

l'association des _gentes_ patriciennes se partageant la foule des

clients.

Mais cette clientèle était une chaîne dont le plébéien avait horreur. Il

se débattait contre le patricien qui, armé de sa créance, voulait l'y

faire tomber. La clientèle était pour lui l'équivalent de l'esclavage; la

maison du patricien était à ses yeux une prison (_ergastulum_). Maintes

fois le plébéien, saisi par la main patricienne, implora l'appui de ses

semblables et ameuta la plèbe, s'écriant qu'il était homme libre et

montrant en témoignage les blessures qu'il avait reçues dans les combats

pour la défense de Rome. Le calcul des patriciens ne servit qu'à irriter

la plèbe. Elle vit le danger; elle aspira de toute son énergie à sortir de

cet état précaire où la chute du gouvernement royal l'avait placée. Elle

voulut avoir des lois et des droits.

Mais il ne paraît pas que ces hommes aient d'abord souhaité d'entrer en

partage des lois et des droits des patriciens. Peut-être croyaient-ils,

comme les patriciens eux-mêmes, qu'il ne pouvait y avoir rien de commun

entre les deux ordres. Nul ne songeait à l'égalité civile et politique.

Que la plèbe pût s'élever au niveau du patriciat, cela n'entrait pas plus

dans l'esprit du plébéien des premiers siècles que du patricien. Loin donc

de réclamer l'égalité des droits et des lois, ces hommes semblent avoir

préféré d'abord une séparation complète. Dans Rome ils ne trouvaient pas

de remède à leurs souffrances; ils ne virent qu'un moyen de sortir de leur

infériorité, c'était de s'éloigner de Rome.

L'historien ancien rend bien leur pensée quand il leur attribue ce

langage; « Puisque les patriciens veulent posséder seuls la cité, qu'ils

en jouissent à leur aise. Pour nous Rome n'est rien. Nous n'avons là ni

foyers, ni sacrifices, ni patrie. Nous ne quittons qu'une ville étrangère;

aucune religion héréditaire ne nous attache à ce lieu. Toute terre nous

est bonne; là où nous trouverons la liberté, là sera notre patrie. » [21]

Et ils allèrent s'établir sur le mont Sacré, en dehors des limites de

l'_ager romanus_.

En présence d'un tel acte, le Sénat fut partagé de sentiments. Les plus

ardents des patriciens laissèrent voir que le départ de la plèbe était

loin de les affliger. Désormais les patriciens demeureraient seuls à Rome

avec les clients qui leur étaient encore fidèles. Rome renoncerait à sa

grandeur future, mais le patriciat y serait le maître. On n'aurait plus à

s'occuper de cette plèbe, à laquelle les règles ordinaires du gouvernement

ne pouvaient pas s'appliquer, et qui était un embarras dans la cité. On

aurait dû peut-être la chasser en même temps que les rois; puisqu'elle

prenait d'elle-même le parti de s'éloigner, on devait la laisser faire et

se réjouir.

Mais d'autres, moins fidèles aux vieux principes ou plus soucieux de la

grandeur romaine, s'affligeaient du départ de la plèbe, Rome perdait la

moitié de ses soldats. Qu'allait-elle devenir au milieu des Latins, des

Sabins, des Étrusques, tous ennemis? La plèbe avait du bon; que ne savait-

on la faire servir aux intérêts de la cité? Ces sénateurs souhaitaient

donc qu'au prix de quelques sacrifices, dont ils ne prévoyaient peut-être

pas toutes les conséquences, on ramenât dans la ville ces milliers de bras

qui faisaient la force des légions.

D'autre part, la plèbe s'aperçut, au bout de peu de mois, qu'elle ne

pouvait pas vivre sur le mont Sacré. Elle se procurait bien ce qui était

matériellement nécessaire à l'existence. Mais tout ce qui fait une société

organisée lui manquait. Elle ne pouvait pas fonder là une ville, car elle

n'avait pas de prêtre qui sût accomplir la cérémonie religieuse de la

fondation. Elle ne pouvait pas se donner de magistrats, car elle n'avait

pas de prytanée régulièrement allumé où un magistrat eût l'occasion de

sacrifier. Elle ne pouvait pas trouver le fondement des lois sociales,

puisque les seules lois dont l'homme eût alors l'idée dérivaient de la

religion patricienne. En un mot, elle n'avait pas en elle les éléments

d'une cité. La plèbe vit bien que, pour être plus indépendante, elle

n'était pas plus heureuse, qu'elle ne formait pas une société plus

régulière qu'à Rome, et qu'ainsi le problème dont la solution lui

importait si fort n'était pas résolu. Il ne lui avait servi de rien de

s'éloigner de Rome; ce n'était pas dans l'isolement du mont Sacré qu'elle

pouvait trouver les lois et les droits auxquels elle aspirait.

Il se trouvait donc que la plèbe et le patriciat, n'ayant presque rien de

commun, ne pouvaient pourtant pas vivre l'un sans l'autre. Ils se

rapprochèrent et conclurent un traité d'alliance. Ce traité paraît avoir

été fait dans les mêmes formes que ceux qui terminaient une guerre entre

deux peuples différents; plèbe et patriciat n'étaient, en effet, ni un

même peuple ni une même cité. Par ce traité, le patriciat n'accorda pas

que la plèbe fît partie de la cité religieuse et politique, il ne semble

même pas que la plèbe l'ait demandé. On convint seulement qu'à l'avenir la

plèbe, constituée en une société à peu près régulière, aurait des chefs

tirés de son sein. C'est ici l'origine du tribunat de la plèbe,

institution toute nouvelle et qui ne ressemble à rien de ce que les cités

avaient connu auparavant.

Le pouvoir des tribuns n'était pas de même nature que l'autorité du

magistrat; il ne dérivait pas du culte de la cité. Le tribun

n'accomplissait aucune cérémonie religieuse; il était élu sans auspices,

et l'assentiment des dieux n'était pas nécessaire pour le créer. [22] Il

n'avait ni siège curule, ni robe de pourpre, ni couronne de feuillage, ni

aucun de ces insignes qui dans toutes les cités anciennes désignaient à la

vénération des hommes les magistrats-prêtres. Jamais on ne le compta parmi

les magistrats romains.

Quelle était donc la nature et quel était le principe de son pouvoir? Il

est nécessaire ici d'écarter de notre esprit toutes les idées et toutes

les habitudes modernes, et de nous transporter, autant qu'il est possible,

au milieu des croyances des anciens. Jusque-là les hommes n'avaient

compris l'autorité que comme un appendice du sacerdoce. Lors donc qu'ils

voulurent établir un pouvoir qui ne fût pas lié au culte, et des chefs qui

ne fussent pas des prêtres, il leur fallut imaginer un singulier détour.

Pour cela, le jour où l'on créa les premiers tribuns, on accomplit une

cérémonie religieuse d'un caractère particulier. [23] Les historiens n'en

décrivent pas les rites; ils disent seulement qu'elle eut pour effet de

rendre ces premiers tribuns _sacrosaints_. Or ce mot signifiait que le

corps du tribun serait compté dorénavant parmi les objets auxquels la

religion interdisait de toucher, et dont le seul contact faisait tomber

l'homme en état de souillure. [24] De là venait que, si quelque dévot de

Rome, quelque patricien rencontrait un tribun sur la voie publique, il se

faisait un devoir de se purifier en rentrant dans sa maison, « comme si

son corps eût été souillé par cette seule rencontre. » [25] Ce caractère,

sacrosaint restait attaché au tribun pendant toute la durée de ses

fonctions; puis en créant son successeur, il lui transmettait ce

caractère, exactement comme le consul, en créant d'autres consuls, leur

passait les auspices et le droit d'accomplir les rites sacrés. Plus tard,

le tribunal ayant été interrompu pendant deux ans, il fallut, pour établir

de nouveaux tribuns, renouveler la cérémonie religieuse qui avait été

accomplie sur le mont Sacré.

On ne connaît pas assez complètement les idées des anciens pour dire si ce

caractère sacrosaint rendait la personne du tribun honorable aux yeux des

patriciens, ou la posait, au contraire, comme un objet de malédiction et

d'horreur. Cette seconde conjecture est plus conforme à la vraisemblance.

Ce qui est certain, c'est que, de toute manière, le tribun se trouvait

tout à fait inviolable, la main du patricien ne pouvant le toucher sans

une impiété grave.

Une loi confirma et garantit cette inviolabilité; elle prononça que « nul

ne pourrait violenter un tribun, ni le frapper, ni le tuer ». Elle ajouta

que « celui qui se permettrait un de ces actes vis-à-vis du tribun, serait

impur, que ses biens seraient confisqués au profit du temple de Cérès et

qu'on pourrait le tuer impunément ». Elle se terminait par cette formule,

dont le vague aida puissamment aux progrès futurs du tribunal: « Ni

magistrat ni particulier n'aura le droit de rien faire à rencontre d'un

tribun. » Tous les citoyens prononcèrent un serment par lequel ils

s'engageaient à observer toujours cette loi étrange, appelant sur eux la

colère des dieux, s'ils la violaient, et ajoutant que quiconque se

rendrait coupable d'attentat sur un tribun « serait entaché de la plus

grande souillure ». [26]

Ce privilège d'inviolabilité s'étendait aussi loin, que le corps du tribun

pouvait étendre son action directe. Un plébéien, était-il maltraité par un

consul qui le condamnait à la prison, ou par un créancier qui mettait la

main sur lui, le tribun se montrait, se plaçait entre eux (_intercessio_)

et arrêtait la main patricienne. Qui eût osé « faire quelque chose à

l'encontre d'un tribun », ou s'exposer à être touché par lui?

Mais le tribun n'exerçait cette singulière puissance que là où il était

présent. Loin de lui, on pouvait maltraiter les plébéiens. Il n'avait

aucune action sur ce qui se passait hors de la portée de sa main, de son

regard, de sa parole. [27]

Les patriciens n'avaient pas donné à la plèbe des droits; ils avaient

seulement accordé que quelques-uns des plébéiens fussent inviolables.

Toutefois c'était assez pour qu'il y eût quelque sécurité pour tous. Le

tribun était une sorte d'autel vivant auquel s'attachait un droit d'asile.

Les tribuns devinrent naturellement les chefs de la plèbe; et s'emparèrent

du droit de juger. A la vérité ils n'avaient pas le droit de citer devant

eux, même un plébéien; mais ils pouvaient appréhender au corps. [28] Une

fois sous leur main, l'homme obéissait. Il suffisait même de se trouver

dans le rayon où leur parole se faisait entendre; cette parole était

irrésistible, et il fallait se soumettre, fût-on patricien ou consul.

Le tribun n'avait d'ailleurs aucune autorité politique. N'étant pas

magistrat, il ne pouvait convoquer ni les curies ni les centuries. Il

n'avait aucune proposition à faire dans le Sénat; on ne pensait même pas,

à l'origine, qu'il y pût paraître. Il n'avait rien de commun avec la

véritable cité, c'est-à-dire avec la cité patricienne, où on ne lui

reconnaissait aucune autorité. Il n'était pas tribun du peuple, il était

tribun de la plèbe.

Il y avait donc, comme par le passé, deux sociétés dans Rome, la cité et

la plèbe: l'une fortement organisée, ayant des lois, des magistrats, un

sénat; l'autre qui restait une multitude sans droit ni loi, mais qui dans

ses tribuns inviolables trouvait des protecteurs et des juges.

Dans les années qui suivent, on peut voir comme les tribuns sont hardis,

et quelles licences imprévues ils se permettent. Rien ne les autorisait à

convoquer le peuple; ils le convoquent. Rien ne les appelait au Sénat; ils

s'asseyent d'abord à la porte de la salle, plus tard dans l'intérieur.

Rien ne leur donnait le droit de juger des patriciens; ils les jugent et

les condamnent. C'était la suite de cette inviolabilité qui s'attachait à

leur personne sacrosainte. Toute force tombait devant eux. Le patriciat

s'était désarmé le jour où il avait prononcé avec les rites solennels que

quiconque toucherait un tribun serait impur. La loi disait: On ne fera

rien à l'encontre d'un tribun. Donc si ce tribun convoquait la plèbe, la

plèbe se réunissait, et nul ne pouvait dissoudre cette assemblée, que la

présence du tribun mettait hors de l'atteinte du patriciat et des lois. Si

le tribun entrait au Sénat, nul ne pouvait l'en faire sortir. S'il

saisissait un consul, nul ne pouvait le dégager de ses mains. Rien ne

résistait aux hardiesses d'un tribun. Contre un tribun nul n'avait de

force, si ce n'était un autre tribun.

Dès que la plèbe eut ainsi ses chefs, elle ne tarda guère à avoir ses

assemblées délibérantes. Celles-ci ne ressemblèrent en aucune façon à

celles de la cité patricienne. La plèbe, dans ses comices, était

distribuée en tribus; c'était le domicile qui réglait la place de chacun,

ce n'était ni la religion, ni la richesse. L'assemblée ne commençait pas

par un sacrifice; la religion n'y paraissait pas. On n'y connaissait pas

les présages, et la voix d'un augure ou d'un pontife ne pouvait pas forcer

les hommes à se séparer. C'étaient vraiment les comices de la plèbe, et

ils n'avaient rien des vieilles règles ni de la religion du patriciat.

Il est vrai que ces assemblées ne s'occupaient pas d'abord des intérêts

généraux de la cité: elles ne nommaient pas de magistrats et ne portaient

pas de lois. Elles ne délibéraient que sur les intérêts de la plèbe, ne

nommaient que les chefs plébéiens et ne faisaient que des plébiscites. Il

y eut longtemps à Rome une double série de décrets, sénatus-consultes pour

les patriciens, plébiscites pour la plèbe. Ni la plèbe n'obéissait aux

sénatus-consultes, ni les patriciens aux plébiscites. Il y avait deux

peuples dans Rome.

Ces deux peuples, toujours en présence et habitant les mêmes murs,

n'avaient pourtant presque rien de commun. Un plébéien ne pouvait pas être

consul de la cité, ni un patricien tribun de la plèbe. Le plébéien

n'entrait pas dans l'assemblée par curies, ni le patricien dans

l'assemblée par tribus. [29]

C'étaient deux peuples qui ne se comprenaient même pas, n'ayant pas pour

ainsi dire d'idées communes. Si le patricien parlait au nom de la religion

et des lois, le plébéien répondait qu'il ne connaissait pas cette religion

héréditaire ni les lois qui en découlaient. Si le patricien alléguait la

sainte coutume, le plébéien répondait au nom du droit de la nature. Ils se

renvoyaient l'un à l'autre le reproche d'injustice; chacun d'eux était

juste d'après ses propres principes, injuste d'après les principes et les

croyances de l'autre. L'assemblée des curies et la réunion des _patres_

semblaient au plébéien des privilèges odieux. Dans l'assemblée des tribus

le patricien voyait un conciliabule réprouvé de la religion. Le consulat

était pour le plébéien une autorité arbitraire et tyrannique; le tribunal

était aux yeux du patricien quelque chose d'impie, d'anormal, de contraire

à tous les principes; il ne pouvait comprendre cette sorte de chef qui

n'était pas un prêtre et qui était élu sans auspices. Le tribunat

dérangeait l'ordre sacré de la cité; il était ce qu'est une hérésie dans

une religion; le culte public en était flétri. « Les dieux nous seront

contraires, disait un patricien, tant que nous aurons chez nous cet ulcère

qui nous ronge et qui étend la corruption à tout le corps social. »

L'histoire de Rome, pendant un siècle, fut remplie de pareils malentendus

entre ces deux peuples qui ne semblaient pas parler la même langue. Le

patriciat persistait à retenir la plèbe en dehors du corps politique; la

plèbe se donnait des institutions propres. La dualité de la population

romaine devenait de jour en jour plus manifeste.

Il y avait pourtant quelque chose qui formait un lien entre ces deux

peuples, c'était la guerre. Le patriciat n'avait eu garde de se priver de

soldats. Il avait laissé aux plébéiens le titre de citoyens, ne fût-ce que

pour pouvoir les incorporer dans les légions. On avait d'ailleurs veillé à

ce que l'inviolabilité des tribuns ne s'étendît pas hors de Rome, et pour

cela on avait décidé qu'un tribun ne sortirait jamais de la ville. A

l'armée, la plèbe était donc sujette, et il n'y avait plus double pouvoir;

en présence de l'ennemi, Rome redevenait une.

Puis, grâce à l'habitude prise après l'expulsion des rois de réunir

l'armée pour la consulter sur les intérêts publics ou sur le choix des

magistrats, il y avait des assemblées mixtes où la plèbe figurait à coté

des patriciens. Or nous voyons clairement dans l'histoire que ces comices

par centuries prirent de plus en plus d'importance et devinrent

insensiblement ce qu'on appela les grands comices. En effet dans le

conflit qui était engagé entre l'assemblée par curies et l'assemblée par

tribus, il paraissait naturel que l'assemblée centuriate devînt une sorte

de terrain neutre où les intérêts généraux fussent débattus de préférence.

Le plébéien n'était pas toujours un pauvre. Souvent il appartenait à une

famille qui était originaire d'une autre ville, qui y avait été riche et

considérée, et que le sort de la guerre avait transportée à Rome sans lui

enlever la richesse ni ce sentiment de dignité qui d'ordinaire

l'accompagne. Quelquefois aussi le plébéien avait pu s'enrichir par son

travail, surtout au temps des rois. Lorsque Servius avait partagé la

population en classes d'après la fortune, quelques plébéiens étaient

entrés dans la première. Le patriciat n'avait pas osé ou n'avait pas pu

abolir cette division en classes. Il ne manquait donc pas de plébéiens qui

combattaient à côté des patriciens dans les premiers rangs de la légion et

qui votaient avec eux dans les premières centuries.

Cette classe riche, fière, prudente aussi, qui ne pouvait pas se plaire

aux troubles et devait les redouter, qui avait beaucoup à perdre si Rome

tombait, et beaucoup à gagner si elle s'élevait, fut un intermédiaire

naturel entre les deux ordres ennemis.

Il ne paraît pas que la plèbe ait éprouvé aucune répugnance à voir

s'établir en elle les distinctions de la richesse. Trente-six ans après la

création du tribunal, le nombre des tribuns fut porté à dix, afin qu'il y

en eût deux de chacune des cinq classes. La plèbe acceptait donc et tenait

à conserver la division que Servius avait établie. Et même la partie

pauvre, qui n'était pas comprise dans les classes, ne faisait entendre

aucune réclamation; elle laissait aux plus aisés leur privilège, et

n'exigeait pas qu'on choisît aussi chez elle des tribuns.

Quant aux patriciens, ils s'effrayaient peu de cette importance que

prenait la richesse. Car ils étaient riches aussi. Plus sages ou plus

heureux que les eupatrides d'Athènes, qui tombèrent dans le néant le jour

où la direction de la société appartint à la richesse, les patriciens ne

négligèrent jamais ni l'agriculture, ni le commerce, ni même l'industrie.

Augmenter leur fortune fut toujours leur grande préoccupation. Le travail,

la frugalité, la bonne spéculation furent toujours leurs vertus.

D'ailleurs chaque victoire sur l'ennemi, chaque conquête agrandissait

leurs possessions. Aussi ne voyaient-ils pas un très-grand mal à ce que la

puissance s'attachât à la richesse.

Les habitudes et le caractère des patriciens étaient tels qu'ils ne

pouvaient pas avoir de mépris pour un riche, fût-il de la plèbe. Le riche

plébéien approchait d'eux, vivait avec eux; maintes relations d'intérêt ou

d'amitié s'établissaient. Ce perpétuel contact amenait un échange d'idées.

Le plébéien faisait peu à peu comprendre au patricien les voeux et les

droits de la plèbe. Le patricien finissait par se laisser convaincre; il

arrivait insensiblement à avoir une opinion moins ferme et moins hautaine

de sa supériorité; il n'était plus aussi sûr de son droit. Or quand une

aristocratie en vient à douter que son empire soit légitime, ou elle n'a

plus le courage de le défendre ou elle le défend mal. Dès que les

prérogatives du patricien n'étaient plus un article de foi pour lui-même,

on peut dire que le patriciat était à moitié vaincu.

La classe riche paraît avoir exercé une action d'un autre genre sur la

plèbe, dont elle était issue et dont elle ne se séparait pas encore. Comme

elle avait intérêt à la grandeur de Rome, elle souhaitait l'union des deux

ordres. Elle était d'ailleurs ambitieuse; elle calculait que la séparation

absolue des deux ordres bornait à jamais sa carrière, en l'enchaînant pour

toujours à la classe inférieure, tandis que leur union lui ouvrait une

voie dont on ne pouvait pas voir le terme. Elle s'efforça donc d'imprimer

aux idées et aux voeux de la plèbe une autre direction. Au lieu de

persister à former un ordre séparé, au lieu de se donner péniblement des

lois particulières, que l'autre ordre ne reconnaîtrait jamais, au lieu de

travailler lentement par ses plébiscites à faire des espèces de lois à son

usage et à élaborer un code qui n'aurait jamais de valeur officielle, elle

lui inspira l'ambition de pénétrer dans la cité patricienne et d'entrer en

partage des lois, des institutions, des dignités du patricien. Les désirs

de la plèbe tendirent alors à l'union des deux ordres, sous la condition

de l'égalité.

La plèbe, une fois entrée dans cette voie, commença par réclamer un code.

Il y avait des lois à Rome, comme dans toutes les villes, lois invariables

et saintes, qui étaient écrites et dont le texte était gardé par les

prêtres. [30] Mais ces lois qui faisaient partie de la religion ne

s'appliquaient qu'aux membres de la cité religieuse. Le plébéien n'avait

pas le droit de les connaître, et l'on peut croire qu'il n'avait pas non

plus le droit de les invoquer. Ces lois existaient pour les curies, pour

les _gentes_, pour les patriciens et leurs clients, mais non pour

d'autres. Elles ne reconnaissaient pas le droit de propriété à celui qui

n'avait pas de _sacra_; elles n'accordaient pas l'action en justice à

celui qui n'avait pas de patron. C'est ce caractère exclusivement

religieux de la loi que la plèbe voulut faire disparaître. Elle demanda,

non pas seulement que les lois fussent mises en écrit et rendues

publiques, mais qu'il y eût des lois qui fussent également applicables aux

patriciens et à elle.

Il paraît que les tribuns voulurent d'abord que ces lois fussent rédigées

par des plébéiens. Les patriciens répondirent qu'apparemment les tribuns

ignoraient ce que c'était qu'une loi, car autrement ils n'auraient pas

exprimé cette prétention. « Il est de toute impossibilité, disaient-ils,

que les plébéiens fassent des lois. Vous qui n'avez pas les auspices, vous

qui n'accomplissez pas d'actes religieux, qu'avez-vous de commun avec

toutes les choses sacrées, parmi lesquelles il faut compter la loi? » [31]

Cette pensée de la plèbe paraissait monstrueuse aux patriciens. Aussi les

vieilles annales, que Tite-Live et Denys consultaient en cet endroit de

leur histoire, mentionnaient-elles d'affreux prodiges, le ciel en feu, des

spectres voltigeant dans l'air, des pluies de sang. [32] Le vrai prodige

était que des plébéiens eussent la pensée de faire des lois. Entre les

deux ordres, dont chacun s'étonnait de l'insistance de l'autre, la

république resta huit années en suspens. Puis les tribuns trouvèrent un

compromis: « Puisque vous ne voulez pas que la loi soit écrite par les

plébéiens, dirent-ils, choisissons les législateurs dans les deux ordres.

» Par là ils croyaient concéder beaucoup; c'était peu à l'égard des

principes si rigoureux de la religion patricienne. Le Sénat répliqua qu'il

ne s'opposait nullement à la rédaction d'un code, mais que ce code ne

pouvait être rédigé que par des patriciens. On finit par trouver un moyen

de concilier les intérêts de la plèbe avec la nécessité religieuse que le

patriciat invoquait: on décida que les législateurs seraient tous

patriciens, mais que leur code, avant d'être promulgué et mis en vigueur,

serait exposé aux yeux du public et soumis à l'approbation préalable de

toutes les classes.

Ce n'est pas ici le moment d'analyser le code des décemvirs. Il importe

seulement de remarquer dès à présent que l'oeuvre des législateurs,

préalablement exposée au forum, discutée librement par tous les citoyens,

fut ensuite acceptée par les comices centuriates, c'est-à-dire par

l'assemblée où les deux ordres étaient confondus. Il y avait en cela une

innovation grave. Adoptée par toutes les classes, la même loi s'appliqua

désormais à toutes. On ne trouve pas, dans ce qui nous reste de ce code,

un seul mot qui implique une inégalité entre le plébéien et le patricien

soit pour le droit de propriété, soit pour les contrats et les

obligations, soit pour la procédure. A partir de ce moment, le plébéien

comparut devant le même tribunal que le patricien, agit comme lui, fut

jugé d'après la même loi que lui. Or il ne pouvait pas se faire de

révolution plus radicale, les habitudes de chaque jour, les moeurs, les

sentiments de l'homme envers l'homme, l'idée de la dignité personnelle, le

principe du droit, tout fut changé dans Rome.

Comme il restait quelques lois à faire, on nomma de nouveaux décemvirs, et

parmi eux, il y eut trois plébéiens. Ainsi après qu'on eut proclamé avec

tant d'énergie que le droit d'écrire les lois n'appartenait qu'à la classe

patricienne, le progrès des idées était si rapide qu'au bout d'une année

on admettait des plébéiens parmi les législateurs.

Les moeurs tendaient à l'égalité. On était sur une pente où l'on ne

pouvait plus se retenir. Il était devenu nécessaire de faire une loi pour

défendre le mariage entre les deux ordres: preuve certaine que la religion

et les moeurs ne suffisaient plus à l'interdire. Mais à peine avait-on eu

le temps de faire cette loi, qu'elle tomba devant une réprobation

universelle. Quelques patriciens persistèrent bien à alléguer la religion:

« Notre sang va être souillé, et le culte héréditaire de chaque famille en

sera flétri; nul ne saura plus de quel sang il est né, à quels sacrifices

il appartient; ce sera le renversement de toutes les institutions divines

et humaines. » Les plébéiens n'entendaient rien à ces arguments, qui ne

leur paraissaient que des subtilités sans valeur. Discuter des articles de

foi devant des hommes qui n'ont pas la religion, c'est peine perdue. Les

tribuns répliquaient d'ailleurs avec beaucoup de justesse: « S'il est vrai

que votre religion parle si haut, qu'avez-vous besoin de cette loi? Elle

ne vous sert de rien; retirez-la, vous resterez aussi libres qu'auparavant

de ne pas vous allier aux familles plébéiennes. » La loi fut retirée.

Aussitôt les mariages devinrent fréquents entre les deux ordres. Les

riches plébéiens furent à tel point recherchés que, pour ne parler que des

Licinius, on les vit s'allier à trois _gentes_ patriciennes, aux Fabius,

aux Cornélius, aux Manlius. [33] On put reconnaître alors que la loi avait

été un moment la seule barrière qui séparât les deux ordres. Désormais, le

sang patricien et le sang plébéien se mêlèrent.

Dès que l'égalité était conquise dans la vie privée, le plus difficile

était fait, et il semblait naturel que l'égalité existât de même en

politique. La plèbe se demanda donc pourquoi le consulat lui était

interdit, et elle ne vit pas de raison pour en être écartée toujours.

Il y avait pourtant une raison très-forte. Le consulat n'était pas

seulement un commandement; c'était un sacerdoce. Pour être consul, il ne

suffisait pas d'offrir des garanties d'intelligence, de courage, de

probité; il fallait surtout être capable d'accomplir les cérémonies du

culte public. Il était nécessaire que les rites fussent bien observés et

que les dieux fussent contents. Or les patriciens seuls avaient en eux le

caractère sacré qui permettait de prononcer les prières et d'appeler la

protection divine sur la cité. Le plébéien n'avait rien de commun avec le

culte; la religion s'opposait donc à ce qu'il fût consul, _nefas plebeium

consulem fieri._

On peut se figurer la surprise et l'indignation du patriciat, quand des

plébéiens exprimèrent pour la première fois la prétention d'être consuls.

Il sembla que la religion fût menacée. On se donna beaucoup de peine pour

faire comprendre cela à la plèbe; on lui dit quelle importance la religion

avait dans la cité, que c'était elle qui avait fondé la ville, elle qui

présidait à tous les actes publics, elle qui dirigeait les assemblées

délibérantes, elle qui donnait à la république ses magistrats. On ajouta

que cette religion était, suivant la règle antique (_more majorum_), le

patrimoine des patriciens, que ses rites ne pouvaient être connus et

pratiqués que par eux, et qu'enfin les dieux n'acceptaient pas le

sacrifice du plébéien. Proposer de créer des consuls plébéiens, c'était

vouloir supprimer la religion de la cité; désormais le culte serait

souillé et la cité ne serait plus en paix avec ses dieux. [34]

Le patriciat usa de toute sa force et de toute son adresse pour écarter

les plébéiens de ses magistratures. Il défendait à la fois sa religion et

sa puissance. Dès qu'il vit que le consulat était en danger d'être obtenu

par la plèbe, il en détacha la fonction religieuse qui avait entre toutes

le plus d'importance celle qui consistait à faire la lustration des

citoyens: ainsi furent établis les censeurs. Dans un moment où il lui

semblait trop difficile de résister aux voeux des plébéiens, il remplaça

le consulat par le tribunat militaire. La plèbe montra d'ailleurs une

grande patience; elle attendit soixante-quinze ans que son désir fût

réalisé. Il est visible qu'elle mettait moins d'ardeur à obtenir ces

hautes magistratures qu'elle n'en avait mis à conquérir le tribunat et un

code.

Mais si la plèbe était assez indifférente, il y avait une aristocratie

plébéienne qui avait de l'ambition. Voici une légende de cette époque:

« Fabius Ambustus, un des patriciens les plus distingués, avait marié ses

deux filles, l'une à un patricien qui devint tribun militaire, l'autre à

Licinius Stolon, homme fort en vue, mais plébéien. Celle-ci se trouvait un

jour chez sa soeur, lorsque les licteurs, ramenant le tribun militaire à

sa maison, frappèrent la porte de leurs faisceaux. Comme elle ignorait cet

usage, elle eut peur. Les rires et les questions ironiques de sa soeur lui

apprirent combien un mariage plébéien l'avait fait déchoir, en la plaçant

dans une maison où les dignités et les honneurs ne devaient jamais entrer.

Son père devina son chagrin, la consola et lui promit qu'elle verrait un

jour chez elle ce qu'elle venait de voir dans la maison de sa soeur. Il

s'entendit avec son gendre, et tous les deux travaillèrent au même

dessein. » Cette légende nous apprend deux choses: l'une, que

l'aristocratie plébéienne, à force de vivre avec les patriciens, prenait

leur ambition et aspirait à leurs dignités; l'autre, qu'il se trouvait des

patriciens pour encourager et exciter l'ambition de cette nouvelle

aristocratie, qui s'était unie à eux par les liens les plus étroits.

Il paraît que Licinius et Sextius, qui s'était joint à lui, ne comptaient

pas que la plèbe fît de grands efforts pour leur donner le droit d'être

consuls. Car ils crurent devoir proposer trois lois en même temps. Celle

qui avait pour objet d'établir qu'un des consuls serait forcément choisi

dans la plèbe, était précédée de deux autres, dont l'une diminuait les

dettes et l'autre accordait des terres au peuple. Il est évident que les

deux premières devaient servir à échauffer le zèle de la plèbe en faveur

de la troisième. Il y eut un moment où la plèbe fut trop clairvoyante:

elle prit dans les propositions de Licinius ce qui était pour elle, c'est-

à-dire la réduction des dettes et la distribution de terres, et laissa de

côté le consulat. Mais Licinius répliqua que les trois lois étaient

inséparables, et qu'il fallait les accepter ou les rejeter ensemble. La

constitution romaine autorisait ce procédé. On pense bien que la plèbe

aima, mieux tout accepter que tout perdre. Mais il ne suffisait pas que la

plèbe voulût faire des lois; il fallait encore à cette époque que le Sénat

convoquât les grands comices et qu'ensuite il confirmât le décret. [35] Il

s'y refusa pendant dix ans. A la fin se place un événement que Tite-Live

laisse trop dans l'ombre; [36] il paraît que la plèbe prit les armes et

que la guerre civile ensanglanta les rues de Rome. Le patriciat vaincu

donna un sénatus-consulte par lequel il approuvait et confirmait à

l'avance tous les décrets que le peuple porterait cette année-là. Rien

n'empêcha plus les tribuns de faire voter leurs trois lois. A partir de ce

moment, la plèbe eut chaque année un consul sur deux, et elle ne tarda

guère à parvenir aux autres magistratures. Le plébéien porta la robe de

pourpre et fut précédé des faisceaux; il rendit la justice, il fut

sénateur, il gouverna la cité et commanda les légions.

Restaient les sacerdoces, et il ne semblait pas qu'on pût les enlever aux

patriciens. Car c'était dans la vieille religion un dogme inébranlable que

le droit de réciter la prière et de toucher aux objets sacrés ne se

transmettait qu'avec le sang. La science des rites, comme la possession

des dieux, était héréditaire. De même qu'un culte domestique était un

patrimoine auquel nul étranger ne pouvait avoir part, le culte de la cité

appartenait aussi exclusivement aux familles qui avaient formé la cité

primitive. Assurément dans les premiers siècles de Rome il ne serait venu

à l'esprit de personne qu'un plébéien pût être pontife.

Mais les idées avaient changé. La plèbe, en retranchant de la religion la

règle d'hérédité, s'était fait une religion à son usage. Elle s'était

donné des lares domestiques, des autels de carrefour, des foyers de tribu.

Le patricien n'avait eu d'abord que du mépris pour cette parodie de sa

religion. Mais cela était devenu avec le temps une chose sérieuse, et le

plébéien était arrivé à croire qu'il était, même au point de vue du culte

et à l'égard des dieux, l'égal du patricien.

Il y avait deux principes en présence. Le patriciat persistait à soutenir

que le caractère sacerdotal et le droit d'adorer la divinité étaient

héréditaires. La plèbe affranchissait la religion et le sacerdoce de cette

vieille règle de l'hérédité; elle prétendait que tout homme était apte à

prononcer la prière, et que, pourvu qu'on fût citoyen, on avait le droit

d'accomplir les cérémonies du culte de la cité; elle arrivait à cette

conséquence qu'un plébéien pouvait être pontife.

Si les sacerdoces avaient été distincts des commandements et de la

politique, il est possible que les plébéiens ne les eussent pas aussi

ardemment convoités. Mais toutes ces choses étaient confondues: le prêtre

était un magistrat; le pontife était un juge, l'augure pouvait dissoudre

les assemblées publiques. La plèbe ne manqua pas de s'apercevoir que sans

les sacerdoces elle n'avait réellement ni l'égalité civile ni l'égalité

politique. Elle réclama donc le partage du pontificat entre les deux

ordres, comme elle avait réclamé le partage du consulat.

Il devenait difficile de lui objecter son incapacité religieuse; car

depuis soixante ans on voyait le plébéien, comme consul, accomplir les

sacrifices; comme censeur, il faisait la lustration; vainqueur de

l'ennemi, il remplissait les saintes formalités du triomphe. Par les

magistratures, la plèbe s'était déjà emparée d'une partie des sacerdoces;

il n'était pas facile de sauver le reste. La foi au principe de l'hérédité

religieuse était ébranlée chez les patriciens eux-mêmes. Quelques-uns

d'entre eux invoquèrent en vain les vieilles règles et dirent: « Le culte

va être altéré, souillé par des mains indignes; vous vous attaquez aux

dieux mêmes; prenez garde que leur colère ne se fasse sentir à notre

ville. » Il ne semble pas que ces arguments aient eu beaucoup de force sur

la plèbe, ni même que la majorité du patriciat s'en soit émue. Les moeurs

nouvelles donnaient gain de cause au principe plébéien. Il fut donc décidé

que la moitié des pontifes et des augures seraient désormais choisis parmi

la plèbe. [37]

Ce fut là la dernière conquête de l'ordre inférieur; il n'avait plus rien

à désirer. Le patriciat perdait jusqu'à sa supériorité religieuse. Rien ne

le distinguait plus de la plèbe; le patriciat n'était plus qu'un nom ou un

souvenir. Les vieux principes sur lesquels la cité romaine, comme toutes

les cités anciennes, était fondée, avaient disparu. De cette antique

religion héréditaire, qui avait longtemps gouverné les hommes et établi

des rangs entre eux, il ne restait plus que les formes extérieures. Le

plébéien avait lutté contre elle pendant quatre siècles, sous la

république et sous les rois, et il l'avait vaincue.

La Cité Antique Étude sur Le Culte, Le Droit, Les Institutions de la Grèce et de Rome · 第 118 / 170 题