_1° Ce que c'était d'abord que la clientèle et comment elle s'est
transformée._
Voici encore une révolution dont on ne peut pas indiquer la date, mais qui
a très certainement modifié la constitution de la famille et de la société
elle-même. La famille antique comprenait, sous l'autorité d'un chef
unique, deux classes de rang inégal: d'une part, les branches cadettes,
c'est-à-dire les individus naturellement libres; de l'autre, les
serviteurs ou clients, inférieurs par la naissance, mais rapprochés du
chef par leur participation au culte domestique. De ces deux classes, nous
venons de voir la première sortir de son état d'infériorité; la seconde
aspire aussi de bonne heure à s'affranchir. Elle y réussit à la longue; la
clientèle se transforme et finit par disparaître.
Immense changement que les écrivains anciens ne nous racontent pas. C'est
ainsi que, dans le moyen âge, les chroniqueurs ne nous disent pas comment
la population des campagnes s'est peu à peu transformée. Il y a eu dans
l'existence des sociétés humaines un assez grand nombre de révolutions
dont le souvenir ne nous est fourni par aucun document. Les écrivains ne
les ont pas remarquées, parce qu'elles s'accomplissaient lentement, d'une
manière insensible, sans luttes visibles; révolutions profondes et cachées
qui remuaient le fond de la société humaine sans qu'il en parût rien à la
surface, et qui restaient inaperçues des générations mêmes qui y
travaillaient. L'histoire ne peut les saisir que fort longtemps après
qu'elles sont achevées, lorsqu'en comparant deux époques de la vie d'un
peuple elle constate entre elles de si grandes différences qu'il devient
évident que, dans l'intervalle qui les sépare, une grande révolution s'est
accomplie.
Si l'on s'en rapportait au tableau, que les écrivains nous tracent de la
clientèle primitive à Rome, ce serait vraiment une institution de l'âge
d'or. Qu'y a-t-il de plus humain que ce patron qui défend son client en
justice, qui le soutient de son argent s'il est pauvre, et qui pourvoit à
l'éducation de ses enfants? Qu'y a-t-il de plus touchant que ce client qui
soutient à son tour le patron tombé dans la misère, qui paye sas dettes,
qui donne tout ce qu'il a pour fournir sa rançon? Mais il n'y a pas tant
de sentiment dans les lois des anciens peuples. L'affection désintéressée
et le dévouement ne furent jamais des institutions. Il faut nous faire une
autre idée de la clientèle et du patronage.
Ce que nous savons avec le plus de certitude sur le client, c'est qu'il ne
peut pas se séparer du patron ni en choisir un autre, et qu'il est attaché
de père en fils à une famille. Ne saurions-nous que cela, ce serait assez
pour croire que sa condition ne devait pas être très-douce. Ajoutons que
le client n'est pas propriétaire du sol; la terre appartient au patron,
qui, comme chef d'un culte domestique et aussi comme membre d'une cité, a
seul qualité pour être propriétaire. Si le client cultive le sol, c'est au
nom et au profit du maître. Il n'a même pas la propriété des objets
mobiliers, de son argent, de son pécule. La preuve en est que le patron
peut lui reprendre tout cela, pour payer ses propres dettes ou sa rançon.
Ainsi rien n'est à lui. Il est vrai que le patron lui doit la subsistance,
à lui et à ses enfants; mais en retour il doit son travail au patron. On
ne peut pas dire qu'il soit précisément esclave; mais il a un maître
auquel il appartient et à la volonté duquel il est soumis en toute chose.
Toute sa vie il est client, et ses fils le sont après lui.
Il y a quelque analogie entre le client des époques antiques et le serf du
moyen âge. A la vérité, le principe qui les condamne à l'obéissance n'est
pas le même. Pour le serf, ce principe est le droit de propriété qui
s'exerce sur la terre et sur l'homme à la fois; pour le client, ce
principe est la religion domestique à laquelle il est attaché sous
l'autorité du patron qui en est le prêtre. D'ailleurs pour le client et
pour le serf la subordination est la même; l'un est lié à son patron comme
l'autre l'est à son seigneur; le client ne peut pas plus quitter la _gens_
que le serf la glèbe. Le client, comme le serf, reste soumis à un maître
de père en fils. Un passage de Tite-Live fait supposer qu'il lui est
interdit de se marier hors de la _gens_, comme il l'est au serf de se
marier hors du village. Ce qui est sûr, c'est qu'il ne peut pas contracter
mariage sans l'autorisation du patron. Le patron peut reprendre le sol que
le client cultive et l'argent qu'il possède, comme le seigneur peut le
faire pour le serf. Si le client meurt, tout ce dont il a eu l'usage
revient de droit au patron, de même que la succession du serf appartient
au seigneur.
Le patron n'est pas seulement un maître; il est un juge; il peut condamner
à mort le client. Il est de plus un chef religieux. Le client plie sous
cette autorité à la fois matérielle et morale qui le prend par son corps
et par son âme. Il est vrai que cette religion impose des devoirs au
patron, mais des devoirs dont il est le seul juge et pour lesquels il n'y
a pas de sanction. Le client ne voit rien qui le protège; il n'est pas
citoyen par lui-même; s'il veut paraître devant le tribunal de la cité, il
faut que son patron le conduise et parle pour lui. Invoquera-t-il la loi?
Il n'en connaît pas les formules sacrées; les connaîtrait-il, la première
loi pour lui est de ne jamais témoigner ni parler contre son patron. Sans
le patron nulle justice; contre le patron nul recours.
Le client n'existe pas seulement à Rome; on le trouve chez les Sabins et
les Étrusques, faisant partie de la _manus_ de chaque chef. Il a existé
dans l'ancienne _gens_ hellénique aussi bien que dans la _gens_ italienne.
Il est vrai qu'il ne faut pas le chercher dans les cités doriennes, où le
régime de la _gens_ a disparu de bonne heure et où les vaincus sont
attachés, non à la famille d'un maître, mais à un lot de terre. Nous le
trouvons à Athènes et dans les cités ioniennes et éoliennes sous le nom de
_thète_ ou de _pélate_. Tant que dure le régime aristocratique, ce _thète_
ne fait pas partie de la cité; enfermé dans une famille dont il ne peut
sortir, il est sous la main d'un eupatride qui a en lui le même caractère
et la même autorité que le patron romain.
On peut bien présumer que de bonne heure il y eut de la haine entre le
patron et le client. On se figure sans peine ce qu'était l'existence dans
cette famille où l'un avait tout pouvoir et l'autre n'avait aucun droit,
où l'obéissance sans réserve et sans espoir était tout à côté de
l'omnipotence sans frein, où le meilleur maître avait ses emportements et
ses caprices, où le serviteur le plus résigné avait ses rancunes, ses
gémissements et ses colères. Ulysse est un bon maître: voyez quelle
affection paternelle il porte à Eumée et à Philaetios. Mais il fait mettre
à mort un serviteur qui l'a insulté sans le reconnaître, et des servantes
qui sont tombées dans le mal auquel son absence même les a exposées. De la
mort des prétendants il est responsable vis-à-vis de la cité; mais de la
mort des serviteurs personne ne lui demande compte.
Dans l'état d'isolement où la famille avait longtemps vécu, la clientèle
avait pu se former et se maintenir. La religion domestique était alors
toute-puissante sur l'âme. L'homme qui en était le prêtre par droit
héréditaire, apparaissait aux classes inférieures comme un être sacré.
Plus qu'un homme, il était l'intermédiaire entre les hommes et Dieu. De sa
bouche sortait la prière puissante, la formule irrésistible qui attirait
la faveur ou la colère de la divinité. Devant une telle force il fallait
s'incliner; l'obéissance était commandée par la foi et la religion.
D'ailleurs comment le client aurait-il eu la tentation de s'affranchir? Il
ne voyait pas d'autre horizon que cette famille à laquelle tout
l'attachait. En elle seule il trouvait une vie calme, une subsistance
assurée; en elle seule, s'il avait un maître, il avait aussi un
protecteur; en elle seule enfin il trouvait un autel dont il pût
approcher, et des dieux qu'il lui fût permis d'invoquer. Quitter cette
famille, c'était se placer en dehors de toute organisation sociale et de
tout droit; c'était perdre ses dieux et renoncer au droit de prier.
Mais la cité étant fondée, les clients des différentes familles pouvaient
se voir, se parler, se communiquer leurs désirs ou leurs rancunes,
comparer les différents maîtres et entrevoir un sort meilleur. Puis leur
regard commençait à s'étendre au delà de l'enceinte de la famille. Ils
voyaient qu'en dehors d'elle il existait une société, des règles, des
lois, des autels, des temples, des dieux. Sortir de la famille n'était
donc plus pour eux un malheur sans remède. La tentation devenait chaque
jour plus forte; la clientèle semblait un fardeau de plus en plus lourd,
et l'on cessait de croire que l'autorité du maître fût légitime et sainte.
Il y eut alors dans le coeur de ces hommes un ardent désir d'être libres.
Sans doute on ne trouve dans l'histoire d'aucune cité le souvenir d'une
insurrection générale de cette classe. S'il y eut des luttes à main armée,
elles furent renfermées et cachées dans l'enceinte de chaque famille.
C'est là qu'il y eut, pendant plus d'une génération, d'un côté
d'énergiques efforts pour l'indépendance, de l'autre une répression
implacable. Il se déroula, dans chaque maison, une longue et dramatique
histoire qu'il est impossible aujourd'hui de retracer. Ce qu'on peut dire
seulement, c'est que les efforts de la classe inférieure ne furent pas
sans résultats. Une nécessité invincible obligea peu à peu les maîtres à
céder quelque chose de leur omnipotence. Lorsque l'autorité cesse de
paraître juste aux sujets, il faut encore du temps pour qu'elle cesse de
le paraître aux maîtres; mais cela vient à la longue, et alors le maître,
qui ne croit plus son autorité légitime, la défend mal ou finit par y
renoncer. Ajoutez que cette classe inférieure était utile, que ses bras,
en cultivant la terre, faisaient la richesse du maître, et en portant les
armes, faisaient sa force au milieu des rivalités des familles, qu'il
était donc sage de la satisfaire et que l'intérêt s'unissait à l'humanité
pour conseiller des concessions.
Il paraît certain que la condition des clients s'améliora peu à peu. A
l'origine ils vivaient dans la maison du maître, cultivant ensemble le
domaine commun. Plus tard on assigna à chacun d'eux un lot de terre
particulier. Le client dut se trouver déjà plus heureux. Sans doute il
travaillait encore au profit du maître; la terre n'était pas à lui,
c'était plutôt lui qui était à elle. N'importe; il la cultivait de longues
années de suite et il l'aimait. Il s'établissait entre elle et lui, non
pas ce lien que la religion de la propriété avait créé entre elle et le
maître, mais un autre lien, celui que le travail et la souffrance même
peuvent former entre l'homme qui donne sa peine et la terre qui donne ses
fruits.
Vint ensuite un nouveau progrès. Il ne cultiva plus pour le maître, mais
pour lui-même. Sous la condition d'une redevance, qui peut-être fut
d'abord variable, mais qui ensuite devint fixe, il jouit de la récolte.
Ses sueurs trouvèrent ainsi quelque récompense et sa vie fut à la fois
plus libre et plus fière. « Les chefs de famille, dit un ancien,
assignaient des portions de terre à leurs inférieurs, comme s'ils eussent
été leurs propres enfants. » [1] On lit de même dans l'Odyssée: « Un
maître bienveillant donne à son serviteur une maison et une terre »; et
Eumée ajoute: « une épouse désirée », parce que le client ne peut pas
encore se marier sans la volonté du maître, et que c'est le maître qui lui
choisit sa compagne.
Mais ce champ où s'écoulait désormais sa vie, où étaient tout son labeur
et toute sa jouissance, n'était pas encore sa propriété. Car ce client
n'avait pas en lui le caractère sacré qui faisait que le sol pouvait
devenir la propriété d'un homme. Le lot qu'il occupait, continuait à
porter la borne sainte, le dieu Terme que la famille du maître avait
autrefois posé. Cette borne inviolable attestait que le champ, uni à la
famille du maître par un lien sacré, ne pourrait jamais appartenir en
propre au client affranchi. En Italie, le champ et la maison qu'occupait
le _villicus_, client du patron, renfermaient un foyer, un _Lar
familiaris_; mais ce foyer n'était pas au cultivateur; c'était le foyer du
maître. [2] Cela établissait à la fois le droit de propriété du patron et
la subordination religieuse du client, qui, si loin qu'il fût du patron,
suivait encore son culte.
Le client, devenu possesseur, souffrit de ne pas être propriétaire et
aspira à le devenir. Il mit son ambition à faire disparaître de ce champ,
qui semblait bien à lui par le droit du travail, la borne sacrée qui en
faisait à jamais la propriété de l'ancien maître.
On voit clairement qu'en Grèce les clients arrivèrent à leur but; par
quels moyens, on l'ignore. Combien il leur fallut de temps et d'efforts
pour y parvenir, on ne peut que le deviner. Peut-être s'est-il opéré dans
l'antiquité la même série de changements sociaux que l'Europe a vus se
produire au moyen âge, quand les esclaves des campagnes devinrent serfs de
la glèbe, que ceux-ci de serfs taillables à merci se changèrent en serfs
abonnés, et qu'enfin ils se transformèrent à la longue en paysans
propriétaires.
_2° La clientèle disparaît à Athènes; oeuvre de Solon._
Cette sorte de révolution est marquée nettement dans l'histoire d'Athènes.
Le renversement de la royauté avait eu pour effet de raviver le régime du
[Grec: genos]; les familles avaient repris leur vie d'isolement et chacune
avait recommencé à former un petit État qui avait pour chef un eupatride
et pour sujets la foule des clients. Ce régime paraît avoir pesé
lourdement sur la population athénienne; car elle en conserva un mauvais
souvenir. Le peuple s'estima si malheureux que l'époque précédente lui
parut avoir été une sorte d'âge d'or; il regretta les rois; il en vint à
s'imaginer que sous la monarchie il avait été heureux et libre, qu'il
avait joui alors de l'égalité, et que c'était seulement à partir de la
chute des rois que l'inégalité et la souffrance avaient commencé. Il y
avait là une illusion comme les peuples en ont souvent; la tradition
populaire plaçait le commencement de l'inégalité là où le peuple avait
commencé à la trouver odieuse. Cette clientèle, cette sorte de servage,
qui était aussi vieille que la constitution de la famille, on la faisait
dater de l'époque où les hommes en avaient pour la première fois senti le
poids et compris l'injustice. Il est pourtant bien certain que ce n'est
pas au septième siècle que les eupatrides établirent les dures lois de la
clientèle. Ils ne firent que les conserver. En cela seulement était leur
tort; ils maintenaient ces lois au delà du temps où les populations les
acceptaient sans gémir; ils les maintenaient contre le voeu des hommes.
Les eupatrides de cette époque étaient peut-être des maîtres moins durs
que n'avaient été leurs ancêtres; ils furent pourtant détestés davantage.
Il paraît que, même sous la domination de cette aristocratie, la condition
de la classe inférieure s'améliora. Car c'est alors que l'on voit
clairement cette classe obtenir la possession de lots de terre sous la
seule condition de payer une redevance qui était fixée au sixième de la
récolte. Ces hommes étaient ainsi presque émancipés; ayant un chez soi et
n'étant plus sous les yeux du maître, ils respiraient plus à l'aise et
travaillaient à leur profit.
Mais telle est la nature humaine que ces hommes, à mesure que leur sort
s'améliorait, sentaient plus amèrement ce qu'il leur restait d'inégalité.
N'être pas citoyens et n'avoir aucune part à l'administration de la cité
les touchait sans doute médiocrement; mais ne pas pouvoir devenir
propriétaires du sol sur lequel ils naissaient et mouraient, les touchait
bien davantage. Ajoutons que ce qu'il y avait de supportable dans leur
condition présente, manquait de stabilité. Car s'ils étaient vraiment
possesseurs du sol, pourtant aucune loi formelle ne leur assurait ni cette
possession ni l'indépendance qui en résultait. On voit dans Plutarque que
l'ancien patron pouvait ressaisir son ancien serviteur; si la redevance
annuelle n'était pas payée ou pour toute autre cause, ces hommes
retombaient dans une sorte d'esclavage.
De graves questions furent donc agitées dans l'Attique pendant une suite
de quatre ou cinq générations. Il n'était guère possible que les hommes de
la classe inférieure restassent dans cette position instable et
irrégulière vers laquelle un progrès insensible les avait conduits; et
alors de deux choses l'une, ou perdant cette position ils devaient
retomber dans les liens de la dure clientèle, ou décidément affranchis par
un progrès nouveau ils devaient monter au rang de propriétaires du sol et
d'hommes libres.
On peut deviner tout ce qu'il y eut d'efforts de la part du laboureur,
ancien client, de résistance de la part du propriétaire, ancien patron. Ce
ne fut pas une guerre civile; aussi les annales athéniennes n'ont-elles
conservé le souvenir d'aucun combat. Ce fut une guerre domestique dans
chaque bourgade, dans chaque maison, de père en fils.
Ces luttes paraissent avoir eu une fortune diverse suivant la nature du
sol des divers cantons de l'Attique. Dans la plaine où l'eupatride avait
son principal domaine et où il était toujours présent, son autorité se
maintint à peu près intacte sur le petit groupe de serviteurs qui étaient
toujours sous ses yeux; aussi les _pédiéens_ se montrèrent-ils
généralement fidèles à l'ancien régime. Mais ceux qui labouraient
péniblement le flanc de la montagne, les _diacriens_, plus loin du maître,
plus habitués à la vie indépendante, plus hardis et plus courageux,
renfermaient au fond du coeur une violente haine pour l'eupatride et une
ferme volonté de s'affranchir. C'étaient surtout ces hommes-là qui
s'indignaient de voir sur leur champ « la borne sacrée » du maître, et de
sentir « leur terre esclave ». [3] Quant aux habitants des cantons voisins
de la mer, aux _paraliens_, la propriété du sol les tentait moins; ils
avaient la mer devant eux, et le commerce et l'industrie. Plusieurs
étaient devenus riches, et avec la richesse ils étaient à peu près libres.
Ils ne partageaient donc pas les ardentes convoitises des diacriens et
n'avaient pas une haine bien vigoureuse pour les eupatrides. Mais ils
n'avaient pas non plus la lâche résignation des pédiéens; ils demandaient
plus de stabilité dans leur condition et des droits mieux assurés.
C'est Solon qui donna satisfaction à ces voeux dans la mesure du possible.
Il y a une partie de l'oeuvre de ce législateur que les anciens ne nous
font connaître que très-imparfaitement, mais qui paraît en avoir été la
partie principale. Avant lui, la plupart des habitants de l'Attique
étaient encore réduits à la possession précaire du sol et pouvaient même
retomber dans la servitude personnelle. Après lui, cette nombreuse classe
d'hommes ne se retrouve plus: le droit de propriété est accessible à tous;
il n'y a plus de servitude pour l'Athénien; les familles de la classe
inférieure sont à jamais affranchies de l'autorité des familles
eupatrides. Il y a là un grand changement dont l'auteur ne peut être que
Solon.
Il est vrai que, si l'on s'en tenait aux paroles de Plutarque, Solon
n'aurait fait qu'adoucir la législation sur les dettes en ôtant au
créancier le droit d'asservir le débiteur. Mais il faut regarder de près à
ce qu'un écrivain qui est si postérieur à cette époque, nous dit de ces
dettes qui troublèrent la cité athénienne comme toutes les cités de la
Grèce et de l'Italie. Il est difficile de croire qu'il y eût avant Solon
une telle circulation d'argent qu'il dût y avoir beaucoup de prêteurs et
d'emprunteurs. Ne jugeons pas ces temps-là d'après ceux qui ont suivi. Il
y avait alors fort peu de commerce; l'échange des créances était inconnu
et les emprunts devaient être assez rares. Sur quel gage l'homme qui
n'était propriétaire de rien, aurait-il emprunté? Ce n'est guère l'usage,
dans aucune société, de prêter aux pauvres. On dit à la vérité, sur la foi
des traducteurs de Plutarque plutôt que de Plutarque lui-même, que
l'emprunteur engageait sa terre. Mais en supposant que cette terre fût sa
propriété, il n'aurait pas pu l'engager; car le système des hypothèques
n'était pas encore connu en ce temps-là et était en contradiction avec la
nature du droit de propriété. Dans ces débiteurs dont Plutarque nous
parle, il faut voir les anciens clients; dans leurs dettes, la redevance
annuelle qu'ils doivent payer aux anciens maîtres; dans la servitude où
ils tombent s'ils ne payent pas, l'ancienne clientèle qui les ressaisit.
Solon supprima peut-être la redevance, ou, plus probablement, en réduisit
le chiffre à un taux tel que le rachat en devînt facile; il ajouta qu'à
l'avenir le manque de payement ne ferait pas retomber le laboureur en
servitude.
Il fit plus. Avant lui, ces anciens clients, devenus possesseurs du sol,
ne pouvaient pas en devenir propriétaires: car sur leur champ se dressait
toujours la borne sacrée et inviolable de l'ancien patron. Pour
l'affranchissement de la terre et du cultivateur, il fallait que cette
borne disparût. Solon la renversa: nous trouvons le témoignage de cette
grande réforme dans quelques vers de Solon lui-même: « C'était une oeuvre
inespérée, dit-il; je l'ai accomplie avec l'aide des dieux. J'en atteste
la déesse Mère, la Terre noire, dont j'ai en maints endroits arraché les
bornes, la terre qui était esclave et qui maintenant est libre. » En
faisant cela, Solon avait accompli une révolution considérable. Il avait
mis de côté l'ancienne religion de la propriété qui, au nom du dieu Terme
immobile, retenait la terre en un petit nombre de mains. Il avait arraché
la terre à la religion pour la donner au travail. Il avait supprimé, avec
l'autorité de l'eupatride sur le sol, son autorité sur l'homme, et il
pouvait dire dans ses vers: « Ceux qui sur cette terre subissaient la
cruelle servitude et tremblaient devant un maître, je les ai faits
libres. »
Il est probable que ce fut cet affranchissement que les contemporains de
Solon appelèrent du nom de [Grec: seisachtheia] (secouer le fardeau). Les
générations suivantes qui, une fois habituées à la liberté, ne voulaient
ou ne pouvaient pas croire que leurs pères eussent été serfs, expliquèrent
ce mot comme s'il marquait seulement une abolition des dettes. Mais il a
une énergie qui nous révèle une plus grande révolution. Ajoutons-y cette
phrase d'Aristote qui, sans entrer dans le récit de l'oeuvre de Solon, dit
simplement: « Il fit cesser l'esclavage du peuple. » [4]
_3° Transformation de la clientèle à Rome_.
Cette guerre entre les client et les patrons a rempli aussi une longue
période de l'existence de Rome. Tite-Live, à la vérité, n'en dit rien,
parce qu'il n'a pas l'habitude d'observer de près le changement des
institutions; d'ailleurs les annales des pontifes et les documents
analogues où avaient puisé les anciens historiens que Tite-Live
compulsait, ne devaient pas donner le récit de ces luttes domestiques.
Une chose, du moins, est certaine. Il y a eu, à l'origine de Rome, des
clients; il nous est même resté des témoignages très précis de la
dépendance où leurs patrons les tenaient. Si, plusieurs siècles après,
nous cherchons ces clients, nous ne les trouvons plus. Le nom existe
encore, non la clientèle. Car il n'y a rien de plus différent des clients
de l'époque primitive que ces plébéiens du temps de Cicéron qui se
disaient clients d'un riche pour avoir droit à la sportule.
Il y a quelqu'un qui ressemble mieux à l'ancien client, c'est l'affranchi.
[5] Pas plus à la fin de la république qu'aux premiers temps de Rome,
l'homme, en sortant de la servitude, ne devient immédiatement homme libre
et citoyen. Il reste soumis au maître. Autrefois on l'appelait client,
maintenant on l'appelle affranchi; le nom seul est changé. Quant au
maître, son nom même ne change pas; autrefois on l'appelait patron, c'est
encore ainsi qu'on l'appelle. L'affranchi, comme autrefois le client,
reste attaché à la famille; il en porte le nom, aussi bien que l'ancien
client. Il dépend de son patron; il lui doit non-seulement de la
reconnaissance, mais un véritable service, dont le maître seul fixe la
mesure. Le patron a droit de justice sur son affranchi, comme il l'avait
sur son client; il peut le remettre en esclavage pour délit d'ingratitude.
[6] L'affranchi rappelle donc tout à fait l'ancien client. Entre eux il
n'y a qu'une différence: on était client autrefois de père en fils;
maintenant la condition d'affranchi cesse à la seconde ou au moins à la
troisième génération. La clientèle n'a donc pas disparu; elle saisit
encore l'homme au moment où la servitude le quitte; seulement, elle n'est
plus héréditaire. Cela seul est déjà un changement considérable; il est
impossible de dire à quelle époque il s'est opéré.
On peut bien discerner les adoucissements successifs qui furent apportés
au sort du client, et par quels degrés il est arrivé au droit de
propriété. A l'origine le chef de la _gens_ lui assigne un lot de terre à
cultiver. [7] Il ne tarde guère à devenir possesseur viager de ce lot,
moyennant qu'il contribue à toutes les dépenses qui incombent à son ancien
maître. Les dispositions si dures de la vieille loi qui l'obligent à payer
la rançon du patron, la dot de sa fille, ou ses amendes judiciaires,
prouvent du moins qu'au temps où cette loi fut écrite il était déjà
possesseur viager du sol. Le client fait ensuite un progrès de plus: il
obtient le droit, en mourant, de transmettre le lot à son fils; il est
vrai qu'à défaut de fils la terre retourne encore au patron. Mais voici un
progrès nouveau: le client qui ne laisse pas de fils, obtient le droit de
faire un testament. Ici la coutume hésite et varie; tantôt le patron
reprend la moitié des biens, tantôt la volonté du testateur est respectée
tout entière; en tout cas, son testament n'est jamais sans valeur. [8]
Ainsi le client, s'il ne peut pas encore se dire propriétaire, a du moins
une jouissance aussi étendue qu'il est possible.
Sans doute ce n'est pas encore là l'affranchissement complet. Mais aucun
document ne nous permet de fixer l'époque où les clients se sont
définitivement détachés des familles patriciennes. Il y a un texte de
Tite-Live (II, 16) qui, si on le prend à la lettre, montre que dès les
premières années de la république, les clients étaient citoyens. Il y a
grande apparence qu'ils l'étaient déjà au temps du roi Servius; peut-être
même votaient-ils dans les comices curiates dès l'origine de Rome. Mais on
ne peut pas conclure de là qu'ils fussent dès lors tout à fait affranchis;
car il est possible que les patriciens aient trouvé leur intérêt à donner
à leurs clients des droits politiques, sans qu'ils aient pour cela
consenti à leur donner des droits civils.
Il ne paraît pas que la révolution qui affranchit les clients à Rome, se
soit achevée d'un seul coup comme à Athènes. Elle s'accomplit fort
lentement et d'une manière presque imperceptible, sans qu'aucune loi
formelle l'ait jamais consacrée. Les liens de la clientèle se relâchèrent
peu à peu et le client s'éloigna insensiblement du patron.
Le roi Servius fit une grande réforme à l'avantage des clients: il changea
l'organisation de l'armée. Avant lui, l'armée marchait divisée en tribus,
en curies, en _gentes_; c'était la division patricienne: chaque chef de
_gens_ était à la tête de ses clients. Servius partagea l'armée en
centuries, chacun eut son rang d'après sa richesse. Il en résulta que le
client ne marcha plus à côté de son patron, qu'il ne le reconnut plus pour
chef dans le combat et qu'il prit l'habitude de l'indépendance.
Ce changement en amena un autre dans la constitution des comices.
Auparavant l'assemblée se partageait en curies et en _gentes_, et le
client, s'il votait, votait sous l'oeil du maître. Mais la division par
centuries étant établie pour les comices comme pour l'armée, le client ne
se trouva plus dans le même cadre que son patron. Il est vrai que la
vieille loi lui commanda encore de voter comme lui, mais comment vérifier
son vote?
C'était beaucoup que de séparer le client du patron dans les moments les
plus solennels de la vie, au moment du combat et au moment du vote.
L'autorité du patron se trouva fort amoindrie et ce qu'il lui en resta fut
de jour en jour plus contesté. Dès que le client eut goûté à
l'indépendance, il la voulut tout entière. Il aspira à se détacher de la
_gens_ et à entrer dans la plèbe, où l'on était libre. Que d'occasions se
présentaient! Sous les rois, il était sûr d'être aidé par eux, car ils ne
demandaient pas mieux que d'affaiblir les _gentes_. Sous la république, il
trouvait la protection de la plèbe elle-même et des tribuns. Beaucoup de
clients s'affranchirent ainsi et la _gens_ ne put pas les ressaisir. En
472 avant J.-C., le nombre des clients était encore assez considérable,
puisque la plèbe se plaignait que, par leurs suffrages dans les comices
centuriates, ils fissent pencher la balance du côté des patriciens. [9]
Vers la même époque, la plèbe ayant refusé de s'enrôler, les patriciens
purent former une armée avec leurs clients. [10] Il paraît pourtant que
ces clients n'étaient plus assez nombreux pour cultiver à eux seuls les
terres des patriciens, et que ceux-ci étaient obligés d'emprunter des bras
à la plèbe. [11] Il est vraisemblable que la création du tribunat, en
assurant aux clients échappés des protecteurs contre leurs anciens
patrons, et en rendant la situation des plébéiens plus enviable et plus
sûre, hâta ce mouvement graduel vers l'affranchissement. En 372 il n'y
avait plus de clients, et un Manlius pouvait dire à la plèbe: « Autant
vous avez été de clients autour de chaque patron, autant vous serez
maintenant contre un seul ennemi. » [12] Dès lors nous ne voyons plus dans
l'histoire de Rome ces anciens clients, ces hommes héréditairement
attachés à la _gens_. La clientèle primitive fait place à une clientèle
d'un genre nouveau, lien volontaire et presque fictif qui n'entraîne plus
les mêmes obligations. On ne distingue plus dans Rome les trois classes
des patriciens, des clients, des plébéiens. Il n'en reste plus que deux,
et les clients se sont fondus dans la plèbe. Les Marcellus paraissent être
une branche ainsi détachée de la _gens_ Claudia. Leur nom était Claudius;
mais puisqu'ils n'étaient pas patriciens, ils n'avaient dû faire partie de
la _gens_ qu'à titre de clients. Libres de bonne heure, enrichis par des
moyens qui nous sont inconnus, ils s'élevèrent d'abord aux dignités de la
plèbe, plus tard à celles de la cité. Pendant plusieurs siècles, la _gens_
Claudia parut avoir oublié ses anciens droits sur eux. Un jour pourtant,
au temps de Cicéron, [13] elle s'en souvint inopinément. Un affranchi ou
client des Marcellus était mort et laissait un héritage qui, suivant la
loi, devait faire retour au patron. Les Claudius patriciens prétendirent
que les Marcellus, en clients qu'ils étaient, ne pouvaient pas avoir eux-
mêmes de clients, et que leurs affranchis devaient tomber, eux et leur
héritage, dans les mains du chef de la _gens_ patricienne, seul capable
d'exercer les droits de patronage. Ce procès étonna fort le public et
embarrassa les jurisconsultes; Cicéron même trouva la question fort
obscure. Elle ne l'aurait pas été quatre siècles plus tôt, et les Claudius
auraient gagné leur cause. Mais au temps de Cicéron, le droit sur lequel
ils fondaient leur réclamation était si antique qu'on l'avait oublié et
que le tribunal put bien donner gain de cause aux Marcellus. L'ancienne
clientèle n'existait plus.