CHAPITRE V.

DEUXIÈME RÉVOLUTION: CHANGEMENTS DANS LA CONSTITUTION DE LA FAMILLE; LE

DROIT D'AÎNESSE DISPARAÎT; LA GENS SE DÉMEMBRE.

La révolution qui avait renversé la royauté, avait modifié la forme

extérieure du gouvernement plutôt qu'elle n'avait changé la constitution

de la société. Elle n'avait pas été l'oeuvre des classes inférieures, qui

avaient intérêt à détruire les vieilles institutions, mais de

l'aristocratie qui voulait les maintenir. Elle n'avait donc pas été faite

pour renverser la constitution antique de la famille, mais bien pour la

conserver. Les rois avaient eu souvent la tentation d'élever les basses

classes et d'affaiblir les _gentes_, et c'était pour cela qu'on avait

renversé les rois. L'aristocratie n'avait opéré une révolution politique

que pour empêcher une révolution sociale. Elle avait pris en mains le

pouvoir, moins pour le plaisir de dominer que pour défendre contre des

attaques ses vieilles institutions, ses antiques principes, son culte

domestique, son autorité paternelle, le régime de la _gens_ et enfin le

droit privé que la religion primitive avait établi.

Ce grand et général effort de l'aristocratie répondait donc à un danger.

Or il paraît qu'en dépit de ses efforts et de sa victoire même, le danger

subsista. Les vieilles institutions commençaient à chanceler et de graves

changements allaient s'introduire dans la constitution intime des

familles.

Le vieux régime de la _gens_, fondé par la religion domestique, n'avait

pas été détruit le jour où les hommes étaient passés au régime de la cité.

On n'avait pas voulu ou on n'avait pas pu y renoncer immédiatement, les

chefs tenant à conserver leur autorité, les inférieurs n'ayant pas tout de

suite la pensée de s'affranchir. On avait donc concilié le régime de la

_gens_ avec celui de la cité. Mais c'étaient, au fond, deux régimes

opposés, que l'on ne devait pas espérer d'allier pour toujours et qui

devaient un jour ou l'autre se faire la guerre. La famille, indivisible et

nombreuse, était trop forte et trop indépendante pour que le pouvoir

social n'éprouvât pas la tentation et même le besoin de l'affaiblir. Ou la

cité ne devait pas durer, ou elle devait à la longue briser la famille.

L'ancienne _gens_ avec son foyer unique, son chef souverain, son domaine

indivisible, se conçoit bien tant que dure l'état d'isolement et qu'il

n'existe pas d'autre société qu'elle. Mais dès que les hommes sont réunis

en cité, le pouvoir de l'ancien chef est forcément amoindri; car en même

temps qu'il est souverain chez lui, il est membre d'une communauté; comme

tel, des intérêts généraux l'obligent à des sacrifices, et des lois

générales lui commandent l'obéissance. A ses propres yeux et surtout aux

yeux de ses inférieurs, sa dignité est diminuée. Puis, dans cette

communauté, si aristocratiquement qu'elle soit constituée, les inférieurs

comptent pourtant pour quelque chose, ne serait-ce qu'à cause de leur

nombre. La famille qui comprend plusieurs branches et qui se rend aux

comices entourée d'une foule de clients, a naturellement plus d'autorité

dans les délibérations communes que la famille peu nombreuse et qui compte

peu de bras et peu de soldats. Or ces inférieurs ne tardent guère à sentir

l'importance qu'ils ont et leur force; un certain sentiment de fierté et

le désir d'un sort meilleur naissent en eux. Ajoutez à cela les rivalités

des chefs de famille luttant d'influence et cherchant mutuellement à

s'affaiblir. Ajoutez encore qu'ils deviennent avides des magistratures de

la cité, que pour les obtenir ils cherchent à se rendre populaires, et que

pour les gérer ils négligent ou oublient leur petite souveraineté locale.

Ces causes produisirent peu à peu une sorte de relâchement dans la

constitution de la _gens_; ceux qui avaient intérêt à maintenir cette

constitution, y tenaient moins; ceux qui avaient intérêt à la modifier

devenaient plus hardis et plus forts.

La force d'individualité qu'il y avait d'abord dans la famille s'affaiblit

insensiblement. Le droit d'aînesse, qui était la condition de son unité,

disparut. On ne doit sans doute pas s'attendre à ce qu'aucun écrivain de

l'antiquité nous fournisse la date exacte de ce grand changement. Il est

probable qu'il n'a pas eu de date, parce qu'il ne s'est pas accompli en

une année. Il s'est fait à la longue, d'abord dans une famille, puis dans

une autre, et peu à peu dans toutes. Il s'est achevé sans qu'on s'en fût

pour ainsi dire aperçu.

On peut bien croire aussi que les hommes ne passèrent pas d'un seul bond

de l'indivisibilité du patrimoine au partage égal entre les frères. Il y

eut vraisemblablement entre ces deux régimes une transition. Les choses se

passèrent peut-être en Grèce et en Italie comme dans l'ancienne société

hindoue, où la loi religieuse, après avoir prescrit l'indivisibilité du

patrimoine, laissa le père libre d'en donner quelque portion à ses fils

cadets, puis, après avoir exigé que l'aîné eût au moins une part double,

permit que le partage fût fait également, et finit même par le

recommander.

Mais sur tout cela nous n'avons aucune indication précise. Un seul point

est certain, c'est que le droit d'aînesse a existé à une époque ancienne

et qu'ensuite il a disparu.

Ce changement ne s'est pas accompli en même temps ni de la même manière

dans toutes les cités. Dans quelques-unes, la législation le maintint

assez longtemps. A Thèbes et à Corinthe il était encore en vigueur au

huitième siècle. A Athènes la législation de Solon marquait encore une

certaine préférence à l'égard de l'aîné. A Sparte le droit d'aînesse a

subsisté jusqu'au triomphe de la démocratie. Il y a des villes où il n'a

disparu qu'à la suite d'une insurrection. A Héraclée, à Cnide, à Istros, à

Marseille, les branches cadettes prirent les armes pour détruire à la fois

l'autorité paternelle et le privilège de l'aîné. [1] A partir de ce

moment, telle cité grecque qui n'avait compté jusque-là qu'une centaine

d'hommes jouissant des droits politiques, en put compter jusqu'à cinq ou

six cents. Tous les membres des familles aristocratiques furent citoyens

et l'accès des magistratures et du Sénat leur fut ouvert.

Il n'est pas possible de dire à quelle époque le privilège de l'aîné a

disparu à Rome. Il est probable que les rois, au milieu de leur lutte

contre l'aristocratie, firent ce qu'ils purent pour le supprimer et pour

désorganiser ainsi les _gentes_. Au début de la république, nous voyons

cent nouveaux membres entrer dans le Sénat; Tite-Live croit qu'ils

sortaient de la plèbe, [2] mais il n'est pas possible que la domination si

dure du patriciat ait commencé par une concession de cette nature. Ces

nouveaux sénateurs durent être tirés des familles patriciennes. Ils

n'eurent pas le même titre que les anciens membres du Sénat; on appelait

ceux-ci _patres_ (chefs de famille); ceux-là furent appelés _conscripti_

(choisis [3]). Cette différence de dénomination ne permet-elle pas de

croire que les cent nouveaux sénateurs, qui n'étaient pas chefs de

famille, appartenaient à des branches cadettes des _gentes_ patriciennes?

On peut supposer que cette classe des branches cadettes, nombreuse et

énergique, n'apporta son concours à l'entreprise de Brutus et des pères

qu'à la condition qu'on lui donnerait les droits civils et politiques.

Elle acquit ainsi, à la faveur du besoin qu'on avait d'elle, ce que la

même classe conquit par les armes à Héraclée, à Cnide et à Marseille.

Le droit d'aînesse disparut donc partout: révolution considérable qui

commença à transformer la société. La _gens_ italienne et le _genos_

hellénique perdirent leur unité primitive. Les différentes branches se

séparèrent; chacune d'elles eut désormais sa part de propriété, son

domicile, ses intérêts à part, son indépendance. _Singuli singulas

familias incipiunt habere_, dit le jurisconsulte. Il y a dans la langue

latine une vieille expression qui paraît dater de cette époque: _familiam

ducere_, disait-on de celui qui se détachait de la _gens_ et allait faire

souche à part, comme on disait _ducere coloniam_ de celui qui quittait la

métropole et allait au loin fonder une colonie. Le frère qui s'était ainsi

séparé du frère aîné, avait désormais son foyer propre, qu'il avait sans

doute allumé au foyer commun de la _gens_, comme la colonie allumait le

sien au prytanée de la métropole. La _gens_ ne conserva plus qu'une sorte

d'autorité religieuse à l'égard des différentes familles qui s'étaient

détachées d'elle. Son culte eut la suprématie sur leurs cultes. Il ne leur

fut pas permis d'oublier qu'elles étaient issues de cette _gens_; elles

continuèrent à porter son nom; à des jours fixés, elles se réunirent

autour du foyer commun, pour vénérer l'antique ancêtre ou la divinité

protectrice. Elles continuèrent même à avoir un chef religieux et il est

probable que l'aîné conserva son privilège pour le sacerdoce, qui resta

longtemps héréditaire. A cela près, elles furent indépendantes.

Ce démembrement de la _gens_ eut de graves conséquences. L'antique famille

sacerdotale, qui avait formé un groupe si bien uni, si fortement

constitué, si puissant, fut pour toujours affaiblie. Cette révolution

prépara et rendit plus faciles d'autres changements.

La Cité Antique Étude sur Le Culte, Le Droit, Les Institutions de la Grèce et de Rome · 第 112 / 170 题