DEUXIÈME RÉVOLUTION: CHANGEMENTS DANS LA CONSTITUTION DE LA FAMILLE; LE
DROIT D'AÎNESSE DISPARAÎT; LA GENS SE DÉMEMBRE.
La révolution qui avait renversé la royauté, avait modifié la forme
extérieure du gouvernement plutôt qu'elle n'avait changé la constitution
de la société. Elle n'avait pas été l'oeuvre des classes inférieures, qui
avaient intérêt à détruire les vieilles institutions, mais de
l'aristocratie qui voulait les maintenir. Elle n'avait donc pas été faite
pour renverser la constitution antique de la famille, mais bien pour la
conserver. Les rois avaient eu souvent la tentation d'élever les basses
classes et d'affaiblir les _gentes_, et c'était pour cela qu'on avait
renversé les rois. L'aristocratie n'avait opéré une révolution politique
que pour empêcher une révolution sociale. Elle avait pris en mains le
pouvoir, moins pour le plaisir de dominer que pour défendre contre des
attaques ses vieilles institutions, ses antiques principes, son culte
domestique, son autorité paternelle, le régime de la _gens_ et enfin le
droit privé que la religion primitive avait établi.
Ce grand et général effort de l'aristocratie répondait donc à un danger.
Or il paraît qu'en dépit de ses efforts et de sa victoire même, le danger
subsista. Les vieilles institutions commençaient à chanceler et de graves
changements allaient s'introduire dans la constitution intime des
familles.
Le vieux régime de la _gens_, fondé par la religion domestique, n'avait
pas été détruit le jour où les hommes étaient passés au régime de la cité.
On n'avait pas voulu ou on n'avait pas pu y renoncer immédiatement, les
chefs tenant à conserver leur autorité, les inférieurs n'ayant pas tout de
suite la pensée de s'affranchir. On avait donc concilié le régime de la
_gens_ avec celui de la cité. Mais c'étaient, au fond, deux régimes
opposés, que l'on ne devait pas espérer d'allier pour toujours et qui
devaient un jour ou l'autre se faire la guerre. La famille, indivisible et
nombreuse, était trop forte et trop indépendante pour que le pouvoir
social n'éprouvât pas la tentation et même le besoin de l'affaiblir. Ou la
cité ne devait pas durer, ou elle devait à la longue briser la famille.
L'ancienne _gens_ avec son foyer unique, son chef souverain, son domaine
indivisible, se conçoit bien tant que dure l'état d'isolement et qu'il
n'existe pas d'autre société qu'elle. Mais dès que les hommes sont réunis
en cité, le pouvoir de l'ancien chef est forcément amoindri; car en même
temps qu'il est souverain chez lui, il est membre d'une communauté; comme
tel, des intérêts généraux l'obligent à des sacrifices, et des lois
générales lui commandent l'obéissance. A ses propres yeux et surtout aux
yeux de ses inférieurs, sa dignité est diminuée. Puis, dans cette
communauté, si aristocratiquement qu'elle soit constituée, les inférieurs
comptent pourtant pour quelque chose, ne serait-ce qu'à cause de leur
nombre. La famille qui comprend plusieurs branches et qui se rend aux
comices entourée d'une foule de clients, a naturellement plus d'autorité
dans les délibérations communes que la famille peu nombreuse et qui compte
peu de bras et peu de soldats. Or ces inférieurs ne tardent guère à sentir
l'importance qu'ils ont et leur force; un certain sentiment de fierté et
le désir d'un sort meilleur naissent en eux. Ajoutez à cela les rivalités
des chefs de famille luttant d'influence et cherchant mutuellement à
s'affaiblir. Ajoutez encore qu'ils deviennent avides des magistratures de
la cité, que pour les obtenir ils cherchent à se rendre populaires, et que
pour les gérer ils négligent ou oublient leur petite souveraineté locale.
Ces causes produisirent peu à peu une sorte de relâchement dans la
constitution de la _gens_; ceux qui avaient intérêt à maintenir cette
constitution, y tenaient moins; ceux qui avaient intérêt à la modifier
devenaient plus hardis et plus forts.
La force d'individualité qu'il y avait d'abord dans la famille s'affaiblit
insensiblement. Le droit d'aînesse, qui était la condition de son unité,
disparut. On ne doit sans doute pas s'attendre à ce qu'aucun écrivain de
l'antiquité nous fournisse la date exacte de ce grand changement. Il est
probable qu'il n'a pas eu de date, parce qu'il ne s'est pas accompli en
une année. Il s'est fait à la longue, d'abord dans une famille, puis dans
une autre, et peu à peu dans toutes. Il s'est achevé sans qu'on s'en fût
pour ainsi dire aperçu.
On peut bien croire aussi que les hommes ne passèrent pas d'un seul bond
de l'indivisibilité du patrimoine au partage égal entre les frères. Il y
eut vraisemblablement entre ces deux régimes une transition. Les choses se
passèrent peut-être en Grèce et en Italie comme dans l'ancienne société
hindoue, où la loi religieuse, après avoir prescrit l'indivisibilité du
patrimoine, laissa le père libre d'en donner quelque portion à ses fils
cadets, puis, après avoir exigé que l'aîné eût au moins une part double,
permit que le partage fût fait également, et finit même par le
recommander.
Mais sur tout cela nous n'avons aucune indication précise. Un seul point
est certain, c'est que le droit d'aînesse a existé à une époque ancienne
et qu'ensuite il a disparu.
Ce changement ne s'est pas accompli en même temps ni de la même manière
dans toutes les cités. Dans quelques-unes, la législation le maintint
assez longtemps. A Thèbes et à Corinthe il était encore en vigueur au
huitième siècle. A Athènes la législation de Solon marquait encore une
certaine préférence à l'égard de l'aîné. A Sparte le droit d'aînesse a
subsisté jusqu'au triomphe de la démocratie. Il y a des villes où il n'a
disparu qu'à la suite d'une insurrection. A Héraclée, à Cnide, à Istros, à
Marseille, les branches cadettes prirent les armes pour détruire à la fois
l'autorité paternelle et le privilège de l'aîné. [1] A partir de ce
moment, telle cité grecque qui n'avait compté jusque-là qu'une centaine
d'hommes jouissant des droits politiques, en put compter jusqu'à cinq ou
six cents. Tous les membres des familles aristocratiques furent citoyens
et l'accès des magistratures et du Sénat leur fut ouvert.
Il n'est pas possible de dire à quelle époque le privilège de l'aîné a
disparu à Rome. Il est probable que les rois, au milieu de leur lutte
contre l'aristocratie, firent ce qu'ils purent pour le supprimer et pour
désorganiser ainsi les _gentes_. Au début de la république, nous voyons
cent nouveaux membres entrer dans le Sénat; Tite-Live croit qu'ils
sortaient de la plèbe, [2] mais il n'est pas possible que la domination si
dure du patriciat ait commencé par une concession de cette nature. Ces
nouveaux sénateurs durent être tirés des familles patriciennes. Ils
n'eurent pas le même titre que les anciens membres du Sénat; on appelait
ceux-ci _patres_ (chefs de famille); ceux-là furent appelés _conscripti_
(choisis [3]). Cette différence de dénomination ne permet-elle pas de
croire que les cent nouveaux sénateurs, qui n'étaient pas chefs de
famille, appartenaient à des branches cadettes des _gentes_ patriciennes?
On peut supposer que cette classe des branches cadettes, nombreuse et
énergique, n'apporta son concours à l'entreprise de Brutus et des pères
qu'à la condition qu'on lui donnerait les droits civils et politiques.
Elle acquit ainsi, à la faveur du besoin qu'on avait d'elle, ce que la
même classe conquit par les armes à Héraclée, à Cnide et à Marseille.
Le droit d'aînesse disparut donc partout: révolution considérable qui
commença à transformer la société. La _gens_ italienne et le _genos_
hellénique perdirent leur unité primitive. Les différentes branches se
séparèrent; chacune d'elles eut désormais sa part de propriété, son
domicile, ses intérêts à part, son indépendance. _Singuli singulas
familias incipiunt habere_, dit le jurisconsulte. Il y a dans la langue
latine une vieille expression qui paraît dater de cette époque: _familiam
ducere_, disait-on de celui qui se détachait de la _gens_ et allait faire
souche à part, comme on disait _ducere coloniam_ de celui qui quittait la
métropole et allait au loin fonder une colonie. Le frère qui s'était ainsi
séparé du frère aîné, avait désormais son foyer propre, qu'il avait sans
doute allumé au foyer commun de la _gens_, comme la colonie allumait le
sien au prytanée de la métropole. La _gens_ ne conserva plus qu'une sorte
d'autorité religieuse à l'égard des différentes familles qui s'étaient
détachées d'elle. Son culte eut la suprématie sur leurs cultes. Il ne leur
fut pas permis d'oublier qu'elles étaient issues de cette _gens_; elles
continuèrent à porter son nom; à des jours fixés, elles se réunirent
autour du foyer commun, pour vénérer l'antique ancêtre ou la divinité
protectrice. Elles continuèrent même à avoir un chef religieux et il est
probable que l'aîné conserva son privilège pour le sacerdoce, qui resta
longtemps héréditaire. A cela près, elles furent indépendantes.
Ce démembrement de la _gens_ eut de graves conséquences. L'antique famille
sacerdotale, qui avait formé un groupe si bien uni, si fortement
constitué, si puissant, fut pour toujours affaiblie. Cette révolution
prépara et rendit plus faciles d'autres changements.