PREMIÈRE RÉVOLUTION.

_1° L'autorité politique est enlevée aux rois._

Nous avons dit qu'à l'origine le roi avait été le chef religieux de la

cité, le grand prêtre du foyer public, et qu'à cette autorité sacerdotale

il avait joint l'autorité politique, parce qu'il avait paru naturel que

l'homme qui représentait la religion de la cité fût en même temps le

président de l'assemblée, le juge, le chef de l'armée. En vertu de ce

principe il était arrivé que tout ce qu'il y avait de puissance dans

l'État avait été réuni dans les mains du roi.

Mais les chefs des familles, les _patres_, et au-dessus d'eux les chefs

des phratries et des tribus formaient à côté de ce roi une aristocratie

très-forte. Le roi n'était pas seul roi; chaque _pater_ l'était comme lui

dans sa _gens_; c'était même à Rome un antique usage d'appeler chacun de

ces puissants patrons du nom de roi; à Athènes, chaque phratrie et chaque

tribu avait son chef, et à côté du roi de la cité il y avait les rois des

tribus, [Grec: phylobasileis]. C'était une hiérarchie de chefs ayant tous,

dans un domaine plus ou moins étendu, les mêmes attributions et la même

inviolabilité. Le roi de la cité n'exerçait pas son pouvoir sur la

population entière; l'intérieur des familles et toute la clientèle

échappaient à son action. Comme le roi féodal, qui n'avait pour sujets que

quelques puissants vassaux, ce roi de la cité ancienne ne commandait

qu'aux chefs des tribus et des _gentes_, dont chacun individuellement

pouvait être aussi puissant que lui, et qui réunis l'étaient beaucoup

plus. On peut bien croire qu'il ne lui était pas facile de se faire obéir.

Les hommes devaient avoir pour lui un grand respect, parce qu'il était le

chef du culte et le gardien du foyer; mais ils avaient sans doute peu de

soumission, parce qu'il avait peu de force. Les gouvernants et les

gouvernés ne furent pas longtemps sans s'apercevoir qu'ils n'étaient pas

d'accord sur la mesure d'obéissance qui était due. Les rois voulaient être

puissants et les _pères_ ne voulaient pas qu'ils le fussent. Une lutte

s'engagea donc, dans toutes les cités, entre l'aristocratie et les rois.

Partout l'issue de la lutte fut la même; la royauté fut vaincue. Mais il

ne faut pas perdre de vue que cette royauté primitive était sacrée. Le roi

était l'homme qui disait la prière, qui faisait le sacrifice, qui avait

enfin par droit héréditaire le pouvoir d'attirer sur la ville la

protection des dieux. On ne pouvait donc pas songer à se passer de roi; il

en fallait un pour la religion; il en fallait un pour le salut de la cité.

Aussi voyons-nous dans toutes les cités dont l'histoire nous est connue,

que l'on ne toucha pas d'abord à l'autorité sacerdotale du roi et que l'on

se contenta de lui ôter l'autorité politique. Celle-ci n'était qu'une

sorte d'appendice que les rois avaient ajouté à leur sacerdoce; elle

n'était pas sainte et inviolable comme lui. On pouvait l'enlever au roi

sans que la religion fût mise en péril.

La royauté fut donc conservée; mais, dépouillée de sa puissance, elle ne

fut plus qu'un sacerdoce. « Dans les temps très-anciens, dit Aristote, les

rois avaient un pouvoir absolu en paix et en guerre; mais dans la suite

les uns renoncèrent d'eux-mêmes à ce pouvoir, aux autres il fut enlevé de

force, et on ne laissa plus à ces rois que le soin des sacrifices. »

Plutarque dit la même chose: « Comme les rois se montraient orgueilleux et

durs dans le commandement, la plupart des Grecs leur enlevèrent le pouvoir

et ne leur laissèrent que le soin de la religion. » [1] Hérodote parle de

la ville de Cyrène et dit: « On laissa à Battos, descendant des rois, le

soin du culte et la possession des terres sacrées et on lui retira toute

la puissance dont ses pères avaient joui. »

Cette royauté ainsi réduite aux fonctions sacerdotales continua, la

plupart du temps, à être héréditaire dans la famille sacrée qui avait

jadis posé le foyer et commencé le culte national. Au temps de l'empire

romain, c'est-à-dire sept ou huit siècles après cette révolution, il y

avait encore à Éphèse, à Marseille, à Thespies, des familles qui

conservaient le titre et les insignes de l'ancienne royauté et avaient

encore la présidence des cérémonies religieuses. [2]

Dans les autres villes les familles sacrées s'étaient éteintes, et la

royauté était devenue élective et ordinairement annuelle.

_2° Histoire de cette révolution à Sparte._

Sparte a toujours eu des rois, et pourtant la révolution dont nous parlons

ici, s'y est accomplie aussi bien que dans les autres cités.

Il paraît que les premiers rois doriens régnèrent en maîtres absolus. Mais

dès la troisième génération la querelle s'engagea entre les rois et

l'aristocratie. Il y eut pendant deux siècles une série de luttes qui

firent de Sparte une des cités les plus agitées de la Grèce; on sait qu'un

de ces rois, le père de Lycurgue, périt frappé dans une guerre civile. [3]

Rien n'est plus obscur que l'histoire de Lycurgue; son biographe ancien

commence par ces mots: « On ne peut rien dire de lui qui ne soit sujet à

controverse. » Il paraît du moins certain que Lycurgue parut au milieu des

discordes, « dans un temps où le gouvernement flottait dans une agitation

perpétuelle ». Ce qui ressort le plus clairement de tous les

renseignements qui nous sont parvenus sur lui, c'est que sa réforme porta

à la royauté un coup dont elle ne se releva jamais. « Sous Charilaos, dit

Aristote, la monarchie fit place à une aristocratie. » [4] Or ce Charilaos

était roi lorsque Lycurgue fit sa réforme. On sait d'ailleurs par

Plutarque que Lycurgue ne fut chargé des fonctions de législateur qu'au

milieu d'une émeute pendant laquelle le roi Charilaos dut chercher un

asile dans un temple. Lycurgue fut un moment le maître de supprimer la

royauté; il s'en garda bien, jugeant la royauté nécessaire et la famille

régnante inviolable. Mais il fit en sorte que les rois fussent désormais

soumis au Sénat en ce qui concernait le gouvernement, et qu'ils ne fussent

plus que les présidents de cette assemblée et les exécuteurs de ses

décisions. Un siècle après, la royauté fut encore affaiblie et ce pouvoir

exécutif lui fut ôté; on le confia à des magistrats annuels qui furent

appelés éphores.

Il est facile de juger par les attributions qu'on donna aux éphores, de

celles qu'on laissa aux rois. Les éphores rendaient la justice en matière

civile, tandis que le Sénat jugeait les affaires criminelles. Les éphores,

sur l'avis du Sénat, déclaraient la guerre ou réglaient les clauses des

traités de paix. En temps de guerre, deux éphores accompagnaient le roi,

le surveillaient; c'étaient eux qui fixaient le plan de campagne et

commandaient toutes les opérations. [5] Que restait-il donc aux rois, si

on leur ôtait la justice, les relations extérieures, les opérations

militaires? Il leur restait le sacerdoce. Hérodote décrit leurs

prérogatives: « Si la cité fait un sacrifice, ils ont la première place au

repas sacré; on les sert les premiers et on leur donne double portion. Ils

font aussi les premiers la libation, et la peau des victimes leur

appartient. On leur donne à chacun, deux fois par mois, une victime qu'ils

immolent à Apollon. » [6] « Les rois, dit Xénophon, accomplissent les

sacrifices publics et ils ont la meilleure part des victimes. » S'ils ne

jugent ni en matière civile ni en matière criminelle, on leur réserve du

moins le jugement dans toutes les affaires qui concernent la religion. En

cas de guerre, un des deux rois marche toujours à la tête des troupes,

faisant chaque jour les sacrifices et consultant les présages. En présence

de l'ennemi, il immole des victimes, et quand les signes sont favorables,

il donne le signal de la bataille. Dans le combat il est entouré de devins

qui lui indiquent la volonté des dieux, et de joueurs de flûte qui font

entendre les hymnes sacrés. Les Spartiates disent que c'est le roi qui

commande, parce qu'il tient dans ses mains la religion et les auspices;

mais ce sont les éphores et les polémarques qui règlent tous les

mouvements de l'armée. [7]

Il est donc vrai de dire que la royauté de Sparte n'est qu'un sacerdoce

héréditaire. La même révolution qui a supprimé la puissance politique du

roi dans toutes les cités, l'a supprimée aussi à Sparte. La puissance

appartient réellement au Sénat qui dirige et aux éphores qui exécutent.

Les rois, dans tout ce qui ne concerne pas la religion, obéissent aux

éphores. Aussi Hérodote peut-il dire que Sparte ne connaît pas le régime

monarchique, et Aristote que le gouvernement de Sparte est une

aristocratie. [8]

_3° Même révolution à Athènes._

On a vu plus haut quel avait été l'état primitif de la population de

l'Attique. Un certain nombre de familles, indépendantes et sans lien entre

elles, se partageaient le pays; chacune d'elles formait une petite société

que gouvernait un chef héréditaire. Puis ces familles se groupèrent et de

leur association naquit la cité athénienne. On attribuait à Thésée d'avoir

achevé la grande oeuvre de l'unité de l'Attique. Mais les traditions

ajoutaient et nous croyons sans peine que Thésée avait dû briser beaucoup

de résistances. La classe d'hommes qui lui fit opposition ne fut pas celle

des clients, des pauvres, qui étaient répartis dans les bourgades et les

[Grec: genae]. Ces hommes se réjouirent plutôt d'un changement qui donnait

un chef à leurs chefs et assurait à eux-mêmes un recours et une

protection. Ceux qui souffrirent du changement furent les chefs des

familles, les chefs des bourgades et des tribus, les [Grec: basileis], les

[Grec: phylobasileis], ces eupatrides qui avaient par droit héréditaire

l'autorité suprême dans leur [Grec: genos] ou dans leur tribu. Ils

défendirent de leur mieux leur indépendance; perdue, ils la regrettèrent.

Du moins retinrent-ils tout ce qu'ils purent de leur ancienne autorité.

Chacun d'eux resta le chef tout-puissant de sa tribu ou de son [Grec:

genos]. Thésée ne put pas détruire une autorité que la religion avait

établie et qu'elle rendait inviolable. Il y a plus. Si l'on examine les

traditions qui sont relatives à cette époque, on voit que ces puissants

eupatrides ne consentirent à s'associer pour former une cité qu'en

stipulant que le gouvernement serait réellement fédératif et que chacun

d'eux y aurait part. Il y eut bien un roi suprême; mais dès que les

intérêts communs étaient en jeu, l'assemblée des chefs devait être

convoquée et rien d'important ne pouvait être fait qu'avec l'assentiment

de cette sorte de sénat.

Ces traditions, dans le langage des générations suivantes, s'exprimaient à

peu près ainsi: Thésée a changé le gouvernement d'Athènes et de

monarchique il l'a rendu républicain. Ainsi parlent Aristote, Isocrate,

Démosthènes, Plutarque. Sous cette forme un peu mensongère il y a un fonds

vrai. Thésée a bien, comme dit la tradition, « remis l'autorité souveraine

entre les mains du peuple ». Seulement, le mot peuple, [Grec: daemos], que

la tradition a conservé, n'avait pas au temps de Thésée une application

aussi étendue que celle qu'il a eue au temps de Démosthènes. Ce peuple ou

corps politique n'était certainement alors que l'aristocratie, c'est-à-

dire l'ensemble des chefs des [Grec: genae].

Thésée, en instituant cette assemblée, n'était pas volontairement

novateur. La formation de la grande unité athénienne changeait, malgré

lui, les conditions du gouvernement. Depuis que ces eupatrides, dont

l'autorité restait intacte dans les familles, étaient réunis en une même

cité, ils constituaient un corps puissant qui avait ses droits et pouvait

avoir ses exigences. Le roi du petit rocher de Cécrops devint roi de toute

l'Attique; mais au lieu que dans sa petite bourgade il avait été roi

absolu, il ne fut plus que le chef d'un État fédératif, c'est-à-dire le

premier entre des égaux.

Un conflit ne pouvait guère tarder à éclater entre cette aristocratie et

la royauté. « Les eupatrides regrettaient la puissance vraiment royale que

chacun d'eux avait exercée jusque-là dans son bourg. » Il paraît que ces

guerriers prêtres mirent la religion en avant et prétendirent que

l'autorité des cultes locaux était amoindrie. S'il est vrai, comme le dit

Thucydide, que Thésée essaya de détruire les prytanées des bourgs, il

n'est pas étonnant que le sentiment religieux se soit soulevé contre lui.

On ne peut pas dire combien de luttes il eut à soutenir, combien de

soulèvements il dut réprimer par l'adresse ou par la force; ce qui est

certain, c'est qu'il fut à la fin vaincu, qu'il fut chassé d'Athènes et

qu'il mourut en exil.

Les eupatrides l'emportaient donc; ils ne supprimèrent pas la royauté,

mais ils firent un roi de leur choix, Ménesthée. Après lui la famille de

Thésée ressaisit le pouvoir et le garda pendant trois générations. Puis

elle fut remplacée par une autre famille, celle des Mélanthides. Toute

cette époque a dû être très troublée; mais le souvenir des guerres civiles

ne nous a pas été nettement conservé.

La mort de Codrus coïncide avec la victoire définitive des eupatrides. Ils

ne supprimèrent pas encore la royauté; car leur religion le leur

défendait; mais ils lui ôtèrent sa puissance politique. Le voyageur

Pausanias qui était fort postérieur à ces événements, mais qui consultait

avec soin les traditions, dit que la royauté perdit alors une grande

partie de ses attributions et « devint dépendante »; ce qui signifie sans

doute qu'elle fut dès lors subordonnée au Sénat des eupatrides. Les

historiens modernes appellent cette période de l'histoire d'Athènes

l'archontat, et ils ne manquent guère de dire que la royauté fut alors

abolie. Cela n'est pas entièrement vrai. Les descendants de Codrus se

succédèrent de père en fils pendant treize générations. Ils avaient le

titre d'archonte; mais il y a des documents anciens qui leur donnent aussi

celui de roi; [9] et nous avons dit plus haut que ces deux titres étaient

exactement synonymes. Athènes, pendant cette longue période, avait donc

encore des rois héréditaires; mais elle leur avait enlevé leur puissance

et ne leur avait laissé que leurs fonctions religieuses. C'est ce qu'on

avait fait à Sparte.

Au bout de trois siècles, les eupatrides trouvèrent cette royauté

religieuse plus forte encore qu'ils ne voulaient, et ils l'affaiblirent.

On décida que le même homme ne serait plus revêtu de cette haute dignité

sacerdotale que pendant dix ans. Du reste on continua de croire que

l'ancienne famille royale était seule apte à remplir les fonctions

d'archonte. [10]

Quarante ans environ se passèrent ainsi. Mais un jour la famille royale se

souilla d'un crime. On allégua qu'elle ne pouvait plus remplir les

fonctions sacerdotales; [11] on décida qu'à l'avenir les archontes

seraient choisis en dehors d'elle et que cette dignité serait accessible à

tous les eupatrides. Quarante ans encore après, pour affaiblir cette

royauté ou pour la partager entre plus de mains, on la rendit annuelle et

en même temps on la divisa en deux magistratures distinctes. Jusque-là

l'archonte était en même temps roi; désormais ces deux titres furent

séparés. Un magistrat nommé archonte et un autre magistrat nommé roi se

partagèrent les attributions de l'ancienne royauté religieuse. La charge

de veiller à la perpétuité des familles, d'autoriser ou d'interdire

l'adoption, de recevoir les testaments, de juger en matière de propriété

immobilière, toutes choses où la religion se trouvait intéressée, fut

dévolue à l'archonte. La charge d'accomplir les sacrifices solennels et

celle de juger en matière d'impiété furent réservées au roi. Ainsi le

titre de roi, titre sacré qui était nécessaire à la religion, se perpétua

dans la cité avec les sacrifices et le culte national. Le roi et

l'archonte joints au polémarque et aux six thesmothètes, qui existaient

peut-être depuis longtemps, complétèrent le nombre de neuf magistrats

annuels, qu'on prit l'habitude d'appeler les neuf archontes, du nom du

premier d'entre eux.

La révolution qui enleva à la royauté sa puissance politique, s'opéra sous

des formes diverses, dans toutes les cités. A Argos, dès la seconde

génération des rois doriens, la royauté fut affaiblie au point « qu'on ne

laissa aux descendants de Téménos que le nom de roi sans aucune puissance

»; d'ailleurs cette royauté resta héréditaire pendant plusieurs siècles.

[12] A Cyrène les descendants de Battos réunirent d'abord dans leurs mains

le sacerdoce et la puissance; mais à partir de la quatrième génération on

ne leur laissa plus que le sacerdoce. [13] A Corinthe la royauté s'était

d'abord transmise héréditairement dans la famille des Bacchides; la

révolution eut pour effet de la rendre annuelle, mais sans la faire sortir

de cette famille, dont les membres la possédèrent à tour de rôle pendant

un siècle.

_4° Même révolution à Rome._

La royauté fut d'abord à Rome ce qu'elle était en Grèce. Le roi était le

grand prêtre de la cité; il était en même temps le juge suprême; en temps

de guerre, il commandait les citoyens armés. A côté de lui étaient les

chefs de famille, _patres_, qui formaient un Sénat. Il n'y avait qu'un

roi, parce que la religion prescrivait l'unité dans le sacerdoce et

l'unité dans le gouvernement. Mais il était entendu que ce roi devait sur

toute affaire importante consulter les chefs des familles confédérées.

[14] Les historiens mentionnent, dès cette époque, une assemblée du

peuple. Mais il faut se demander quel pouvait être alors le sens du mot

peuple (_populus_), c'est-à-dire quel était le corps politique au temps

des premiers rois. Tous les témoignages s'accordent à montrer que ce

peuple s'assemblait toujours par curies; or les curies étaient la réunion

des _gentes_; chaque _gens_ s'y rendait en corps et n'avait qu'un

suffrage. Les clients étaient là, rangés autour du _pater_, consultés

peut-être, donnant peut-être leur avis, contribuant à composer le vote

unique que la _gens_ prononçait, mais ne pouvant pas être d'une autre

opinion que le _pater_. Cette assemblée des curies n'était donc pas autre

chose que la cité patricienne réunie en face du roi.

On voit par là que Rome se trouvait dans les mêmes conditions que les

autres cités. Le roi était en présence d'un corps aristocratique très

fortement constitué et qui puisait sa force dans la religion. Les mêmes

conflits que nous avons vus en Grèce se retrouvent donc à Rome.

L'histoire des sept rois est l'histoire de cette longue querelle. Le

premier veut augmenter son pouvoir et s'affranchir de l'autorité du Sénat.

Il se fait aimer des classes inférieures; mais les _Pères_ lui sont

hostiles. Il périt assassiné dans une réunion du Sénat.

L'aristocratie songe aussitôt à abolir la royauté, et les _Pères_ exercent

à tour de rôle les fonctions de roi. Il est vrai que les classes

inférieures s'agitent; elles ne veulent pas être gouvernées par les chefs

des _gentes_; elles exigent le rétablissement de la royauté. [15] Mais les

patriciens se consolent en décidant qu'elle sera désormais élective et ils

fixent avec une merveilleuse habileté les formes de l'élection: le Sénat

devra choisir le candidat; l'assemblée patricienne des curies confirmera

ce choix et enfin les augures patriciens diront si le nouvel élu plaît aux

dieux.

Numa fut élu d'après ces règles. Il se montra fort religieux, plus prêtre

que guerrier, très scrupuleux observateur de tous les rites du culte et,

par conséquent, fort attaché à la constitution religieuse des familles et

de la cité. Il fut un roi selon le coeur des patriciens et mourut

paisiblement dans son lit.

Il semble que sous Numa la royauté ait été réduite aux fonctions

sacerdotales, comme il était arrivé dans les cités grecques. Il est au

moins certain que l'autorité religieuse du roi était tout à fait distincte

de son autorité politique et que l'une n'entraînait pas nécessairement

l'autre. Ce qui le prouve, c'est qu'il y avait une double élection. En

vertu de la première, le roi n'était qu'un chef religieux; si à cette

dignité il voulait joindre la puissance politique, _imperium_, il avait

besoin que la cité la lui conférât par un décret spécial. Ce point ressort

clairement de ce que Cicéron nous dit de l'ancienne constitution. Ainsi le

sacerdoce et la puissance étaient distincts; ils pouvaient être placés

dans les mêmes mains, mais il fallait pour cela doubles comices et double

élection.

Le troisième roi les réunit certainement en sa personne. Il eut le

sacerdoce et le commandement; il fut même plus guerrier que prêtre; il

dédaigna et voulut amoindrir la religion qui faisait la force de

l'aristocratie. On le voit accueillir dans Rome une foule d'étrangers, en

dépit du principe religieux qui les exclut; il ose même habiter au milieu

d'eux, sur le Coelius. On le voit encore distribuer à des plébéiens

quelques terres dont le revenu avait été affecté jusque-là aux frais des

sacrifices. Les patriciens l'accusent d'avoir négligé les rites, et même,

chose plus grave, de les avoir modifiés et altérés. Aussi meurt-il comme

Romulus; les dieux des patriciens le frappent de la foudre et ses fils

avec lui.

Ce coup rend l'autorité au Sénat, qui nomme un roi de son choix. Ancus

observe scrupuleusement la religion, fait la guerre le moins qu'il peut et

passe sa vie dans les temples. Cher aux patriciens, il meurt dans son lit.

Le cinquième roi est Tarquin, qui a obtenu la royauté malgré le Sénat et

par l'appui des classes inférieures. Il est peu religieux, fort incrédule;

il ne faut pas moins qu'un miracle pour le convaincre de la science des

augures. Il est l'ennemi des anciennes familles; il crée des patriciens;

il altère autant qu'il peut la vieille constitution religieuse de la cité.

Tarquin est assassiné.

Le sixième roi s'est emparé de la royauté par surprise; il semble même que

le Sénat ne l'ait jamais reconnu comme roi légitime. Il flatte les classes

inférieures, leur distribue des terres, méconnaissant le principe du droit

de propriété; il leur donne même des droits politiques. Servius est égorgé

sur les marches du Sénat.

La querelle entre les rois et l'aristocratie prenait le caractère d'une

lutte sociale. Les rois s'attachaient le peuple; des clients et de la

plèbe ils se faisaient un appui. Au patriciat si puissamment organisé ils

opposaient les classes inférieures si nombreuses à Rome. L'aristocratie se

trouva alors dans un double danger, dont le pire n'était pas d'avoir à

plier devant la royauté. Elle voyait se lever derrière elle les classes

qu'elle méprisait. Elle voyait se dresser la plèbe, la classe sans

religion et sans foyer. Elle se voyait peut-être attaquée par ses clients,

dans l'intérieur même de la famille, dont la constitution, le droit, la

religion se trouvaient discutés et mis en péril. Les rois étaient donc

pour elle des ennemis odieux qui, pour augmenter leur pouvoir, visaient à

bouleverser l'organisation sainte de la famille et de la cité.

A Servius succède le second Tarquin; il trompe l'espoir des sénateurs qui

l'ont élu; il veut être maître, _de rege dominus exstitit_. Il fait autant

de mal qu'il peut au patriciat; il abat les hautes têtes; il règne sans

consulter les Pères, fait la guerre et la paix sans leur demander leur

approbation. Le patriciat semble décidément vaincu.

Enfin une occasion se présente. Tarquin est loin de Rome; non-seulement

lui, mais l'armée, c'est-à-dire ce qui le soutient. La ville est

momentanément entre les mains du patriciat. Le préfet de la ville, c'est-

à-dire celui qui a le pouvoir civil en l'absence du roi, est un patricien,

Lucrétius. Le chef de la cavalerie, c'est-à-dire celui qui a l'autorité

militaire après le roi, est un patricien, Junius. [16] Ces deux hommes

préparent l'insurrection. Ils ont pour associés d'autres patriciens, un

Valérius, un Tarquin Collatin. Le lieu de réunion n'est pas Rome, c'est la

petite ville de Collatie, qui appartient en propre à l'un des conjurés.

Là, ils montrent au peuple le cadavre d'une femme; ils disent que cette

femme s'est tuée elle-même, se punissant du crime d'un fils du roi. Le

peuple de Collatie se soulève; on se porte à Rome; on y renouvelle la même

scène. Les esprits sont troublés, les partisans du roi déconcertés; et

d'ailleurs, dans ce moment même, le pouvoir légal dans Rome appartient à

Junius et à Lucrétius.

Les conjurés se gardent d'assembler le peuple; ils se rendent au Sénat. Le

Sénat prononce que Tarquin est déchu et la royauté abolie. Mais le décret

du Sénat doit être confirmé par la cité. Lucrétius, à titre de préfet de

la ville, a le droit de convoquer l'assemblée. Les curies se réunissent;

elles pensent comme les conjurés; elles prononcent la déposition de

Tarquin et la création de deux consuls.

Ce point principal décidé, on laisse le soin de nommer les consuls à

l'assemblée par centuries. Mais cette assemblée où quelques plébéiens

votent, ne va-t-elle pas protester contre ce que les patriciens ont fait

dans le Sénat et dans les curies? Elle ne le peut pas. Car toute assemblée

romaine est présidée par un magistrat qui désigne l'objet du vote, et nul

ne peut mettre en délibération un autre objet. Il y a plus: nul autre que

le président, à cette époque, n'a le droit de parler. S'agit-il d'une loi?

les centuries ne peuvent voter que par oui ou par non. S'agit-il d'une

élection? le président présente des candidats, et nul ne peut voter que

pour les candidats présentés. Dans le cas actuel, le président désigné par

le Sénat est Lucrétius, l'un des conjurés. Il indique comme unique sujet

de vote l'élection de deux consuls. Il présente deux noms aux suffrages

des centuries, ceux de Junius et de Tarquin Collatin. Ces deux hommes sont

nécessairement élus. Puis le Sénat ratifie l'élection, et enfin les

augures la confirment au nom des dieux.

Cette révolution ne plut pas à tout le monde dans Rome. Beaucoup de

plébéiens rejoignirent le roi et s'attachèrent à sa fortune. En revanche,

un riche patricien de la Sabine, le chef puissant d'une _gens_ nombreuse,

le fier Attus Clausus trouva le nouveau gouvernement si conforme à ses

vues qu'il vint s'établir à Rome.

Du reste, la royauté politique fut seule supprimée; la royauté religieuse

était sainte et devait durer. Aussi se hâta-t-on de nommer un roi, mais

qui ne fut roi que pour les sacrifices, _rex sacrorum_. On prit toutes les

précautions imaginables pour que ce roi-prêtre n'abusât jamais du grand

prestige que ses fonctions lui donnaient pour s'emparer de l'autorité.

La Cité Antique Étude sur Le Culte, Le Droit, Les Institutions de la Grèce et de Rome · 第 107 / 170 题