Il faut maintenant signaler un autre élément de population qui était au-
dessous des clients eux-mêmes, et qui, infime à l'origine, acquit
insensiblement assez de force pour briser l'ancienne organisation sociale.
Cette classe, qui devint plus nombreuse à Rome que dans aucune autre cité,
y était appelée la plèbe. Il faut voir l'origine et le caractère de cette
classe pour comprendre le rôle qu'elle a joué dans l'histoire de la cité
et de la famille chez les anciens.
Les plébéiens n'étaient pas les clients; les historiens de l'antiquité ne
confondent pas ces deux classes entre elles. Tite-Live dit quelque part:
« La plèbe ne voulut pas prendre part à l'élection des consuls; les
consuls furent donc élus par les patriciens et leurs clients. » Et
ailleurs: « La plèbe se plaignit que les patriciens eussent trop
d'influence dans les comices grâce aux suffrages de leurs clients. » [1]
On lit dans Denys d'Halicarnasse: « La plèbe sortit de Rome et se retira
sur le mont Sacré: les patriciens restèrent seuls clans la ville avec
leurs clients. » Et plus loin: « La plèbe mécontente refusa de s'enrôler,
les patriciens prirent les armes avec leurs clients et firent la guerre. »
[2] Cette plèbe, bien séparée des clients, ne faisait pas partie, du moins
dans les premiers siècles, de ce qu'on appelait le peuple romain. Dans une
vieille formule de prière, qui se répétait encore au temps des guerres
puniques, on demandait aux dieux d'être propices « au peuple et à la
plèbe. » [3] La plèbe n'était donc pas comprise dans le peuple, du moins à
l'origine. Le peuple comprenait les patriciens et leurs clients; la plèbe
était en dehors.
Ce qui fait le caractère essentiel de la plèbe, c'est qu'elle est
étrangère à l'organisation religieuse de là cité, et même à celle de la
famille. On reconnaît à cela le plébéien et on le distingue du client. Le
client partage au moins le culte de son patron et fait partie d'une
famille, d'une _gens_. Le plébéien, à l'origine, n'a pas de culte et ne
connaît pas la famille sainte.
Ce que nous avons vu plus haut de l'état social et religieux des anciens
âges nous explique comment cette classe a pris naissance. La religion ne
se propageait pas; née dans une famille, elle y restait comme enfermée; il
fallait que chaque famille se fît sa croyance, ses dieux, son culte. Mais
nous devons admettre qu'il y eut, dans ces temps si éloignés de nous, un
grand nombre de familles où l'esprit n'eut pas la puissance de créer des
dieux, d'arrêter une doctrine, d'instituer un culte, d'inventer l'hymne et
le rhythme de la prière. Ces familles se trouvèrent naturellement dans un
état d'infériorité vis-à-vis de celles qui avaient une religion, et ne
purent pas s'unir en société avec elles; elles n'entrèrent ni dans les
curies ni dans la cité. Même dans la suite il arriva que des familles qui
avaient un culte, le perdirent, soit par négligence et oubli des rites,
soit après une de ces fautes qui interdisaient à l'homme d'approcher de
son foyer et de continuer son culte. Il a dû arriver aussi que des
clients, coupables ou mal traités, aient quitté la famille et renoncé à sa
religion; le fils qui était né d'un mariage sans rites, était réputé
bâtard, comme celui qui naissait de l'adultère, et la religion de la
famille n'existait pas pour lui. Tous ces hommes, exclus des familles et
mis en dehors du culte, tombaient dans la classe des hommes sans foyer,
c'est-à-dire dans la plèbe.
On trouve cette classe à côté de presque toutes les cités anciennes, mais
séparée par une ligne de démarcation. A l'origine, une ville grecque est
double: il y a la ville proprement dite, [Grec: polis], qui s'élève
ordinairement sur le sommet d'une colline; elle a été bâtie avec des rites
religieux et elle renferme le sanctuaire des dieux nationaux. Au pied de
la colline on trouve une agglomération de maisons, qui ont été bâties sans
cérémonies religieuses, sans enceinte sacrée; c'est le domicile de la
plèbe, qui ne peut pas habiter dans la ville sainte.
A Rome la différence entre les deux populations est frappante. La ville
des patriciens et de leurs clients est celle que Romulus a fondée suivant
les rites sur le plateau du Palatin. Le domicile de la plèbe est l'asile,
espèce d'enclos qui est situé sur la pente du mont Capitolin et où Romulus
a admis les gens sans feu ni lieu qu'il ne pouvait pas faire entrer dans
sa ville. Plus tard, quand de nouveaux plébéiens vinrent à Rome, comme ils
étaient étrangers à la religion de la cité, on les établit sur l'Aventin,
c'est-à-dire en dehors du pomoerium et de la ville religieuse.
Un mot caractérise ces plébéiens: ils sont sans foyer; ils ne possèdent
pas, du moins à l'origine, d'autel domestique. Leurs adversaires leur
reprochent toujours de ne pas avoir d'ancêtres, ce qui veut dire
assurément qu'ils n'ont pas le culte des ancêtres et ne possèdent pas un
tombeau de famille où ils puissent porter le repas funèbre. Ils n'ont pas
de père, _pater_, c'est-à-dire qu'ils remonteraient en vain la série de
leurs ascendants, ils n'y rencontreraient jamais un chef de famille
religieuse. Ils n'ont pas de famille, _gentem non habent_, c'est-à-dire
qu'ils n'ont que la famille naturelle; quant à celle que forme et
constitue la religion, ils ne l'ont pas.
Le mariage sacré n'existe pas pour eux; ils n'en connaissent pas les
rites. N'ayant pas le foyer, l'union que le foyer établit leur est
interdite. Aussi le patricien qui ne connaît pas d'autre union régulière
que celle qui lie l'époux à l'épouse en présence de la divinité
domestique, peut-il dire en parlant des plébéiens: _Connubia promiscua
habent more ferarum._
Pas de famille pour eux, pas d'autorité paternelle. Ils peuvent avoir sur
leurs enfants le pouvoir que donne la force; mais cette autorité sainte
dont la religion revêt le père, ils ne l'ont pas.
Pour eux le droit de propriété n'existe pas. Car toute propriété doit être
établie et consacrée par un foyer, par un tombeau, par des dieux termes,
c'est-à-dire par tous les éléments du culte domestique. Si le plébéien
possède une terre, cette terre n'a pas le caractère sacré; elle est
profane et ne connaît pas le bornage. Mais peut-il même posséder une terre
dans les premiers temps? On sait qu'à Rome nul ne peut exercer le droit de
propriété s'il n'est citoyen, or le plébéien, dans le premier âge de Rome,
n'est pas citoyen. Le jurisconsulte dit qu'on ne peut être propriétaire
que parle droit des Quirites; or le plébéien n'est pas compté d'abord
parmi les Quirites. A l'origine de Rome l'_ager romanus_ a été partagé
entre les tribus, les curies et les _gentes_; or le plébéien, qui
n'appartient à aucun de ces groupes, n'est certainement pas entré dans le
partage. Ces plébéiens, qui n'ont pas la religion, n'ont pas ce qui fait
que l'homme peut mettre son empreinte sur une part de terre et la faire
sienne. On sait qu'ils habitèrent longtemps l'Aventin et y bâtirent des
maisons; mais ce ne fut qu'après trois siècles et beaucoup de luttes
qu'ils obtinrent enfin la propriété de ce terrain.
Pour les plébéiens il n'y a pas de loi, pas de justice; car la loi est
l'arrêt de la religion, et la procédure est un ensemble de rites. Le
client a le bénéfice du droit de la cité par l'intermédiaire du patron;
pour le plébéien ce droit n'existe pas. Un historien ancien dit
formellement que le sixième roi de Rome fit le premier quelques lois pour
la plèbe, tandis que les patriciens avaient les leurs depuis longtemps.
[4] Il paraît même que ces lois furent ensuite retirées à la plèbe, ou
que, n'étant pas fondées sur la religion, les patriciens refusèrent d'en
tenir compte; car nous voyons dans l'historien que, lorsqu'on créa des
tribuns, il fallut faire une loi spéciale pour protéger leur vie et leur
liberté, et que cette loi était conçue ainsi: « Que nul ne s'avise de
frapper ou de tuer un tribun comme il ferait à un homme de la plèbe. » [5]
Il semble donc que l'on eût le droit de frapper ou de tuer un plébéien, ou
du moins ce méfait commis envers un homme qui était hors la loi, n'était
pas puni.
Pour les plébéiens il n'y a pas de droits politiques. Ils ne sont pas
d'abord citoyens et nul parmi eux ne peut être magistrat. Il n'y a d'autre
assemblée à Rome, durant deux siècles, que celle des curies; or les curies
ne comprennent pas les plébéiens. La plèbe n'entre même pas dans la
composition de l'armée, tant que celle-ci est distribuée par curies.
Mais ce qui sépare le plus manifestement le plébéien du patricien, c'est
que le plébéien n'a pas la religion de la cité. Il est impossible qu'il
soit revêtu d'un sacerdoce. On peut même croire que la prière, dans les
premiers siècles, lui est interdite et que les rites ne peuvent pas lui
être révélés. C'est comme dans l'Inde où « le coudra doit ignorer toujours
les formules sacrées ». Il est étranger, et par conséquent sa seule
présence souille le sacrifice. Il est repoussé des dieux. Il y a entre le
patricien et lui toute la distance que la religion peut mettre entre deux
hommes. La plèbe est une population méprisée et abjecte, hors de la
religion, hors de la loi, hors de la société, hors de la famille. Le
patricien ne peut comparer cette existence qu'à celle de la bête, _more
ferarum_. Le contact du plébéien est impur. Les décemvirs, dans leurs dix
premières tables, avaient oublié d'interdire le mariage entre les deux
ordres; c'est que ces premiers décemvirs étaient tous patriciens et qu'il
ne vint à l'esprit d'aucun d'eux qu'un tel mariage fût possible.
On voit combien de classes, dans l'âge primitif des cités, étaient
superposées l'une à l'autre. En tête était l'aristocratie des chefs de
famille, ceux que la langue officielle de Rome appelait _patres_, que les
clients appelaient _reges_, que l'Odyssée nomme [Grec: basileis] ou [Grec:
anachtes]. Au-dessous étaient les branches cadettes des familles; au-
dessous encore, les clients; puis plus bas, bien plus bas, la plèbe.
C'est de la religion que cette distinction des classes était venue. Car au
temps où les ancêtres des Grecs, des Italiens et des Hindous vivaient
encore ensemble dans l'Asie centrale, la religion avait dit: « L'aîné fera
la prière. » De là était venue la prééminence de l'aîné en toutes choses;
la branche aînée dans chaque famille avait été la branche sacerdotale et
maîtresse. La religion comptait néanmoins pour beaucoup les branches
cadettes, qui étaient comme une réserve pour remplacer un jour la branche
aînée éteinte et sauver le culte. Elle comptait encore pour quelque chose
le client, même l'esclave, parce qu'ils assistaient aux actes religieux.
Mais le plébéien, qui n'avait aucune part au culte, elle ne le comptait
absolument pour rien. Les rangs avaient été ainsi fixés.
Mais aucune des formes sociales que l'homme imagine et établit, n'est
immuable. Celle-ci portait en elle un germe de maladie et de mort; c'était
cette inégalité trop grande. Beaucoup d'hommes avaient intérêt à détruire
une organisation sociale qui n'avait pour eux aucun bienfait.